Hélène Delavault : « L’acte vocal est une prise de parole »

La chanteuse donnera son spectacle « Apocalypse-Café, Paris-Berlin années

Hélène Delavault. Photo : P. Dietzi.

20 », à la Maison de la culture d’Amiens les 3, 4 6 et 7 février prochains. A ne pas manquer.

Chère Hélène Delavault, qu’est-ce qui vous plaît dans le genre cabaret ?

Quelque part, le mot cabaret est un peu trompeur. En fait, je chante des chansons de cabarets, chantées pendant la République de Weimar à Berlin, et des chansons françaises de la même époque. Il ne faudrait pas que les spectateurs viennent avec l’impression qu’ils vont assister à un spectacle de cabaret dans le style des Folies Bergère. Ca n’a rien à voir. J’utilise aussi des textes du Canard enchaîné de l’époque, et aussi des articles de journalistes, dont l’un, allemand (Kurt Tucholsky) qui écrivait beaucoup de textes de chansons et qui s’est engagé dans une démarche pacifiste après la guerre de 14. Il était très pré-européen avant l’heure ; il était contre les nationalismes. J’ai été frappée de voir en lisant ces textes-là de constater les ressemblances avec les problématiques qui nous agitent en ce moment.

Un peu dans l’esprit de Kurt Weill et des poètes Dada ?

Oui, c’est ça. En même temps, c’est drôle, comique. Mais en même temps, ça fait référence à une certaine démoralisation. Ca commence comme une rigolade, puis ça va vers des évocations de la guerre.

La montée du nazisme est certainement évoquée ?

Oui, c’est comme si ce journaliste allemand l’avait humé dans l’air. Dans les années 20, l’Allemagne n’était pas dans l’euphorie. Ils étaient vaincus, misérables ; ils n’avaient rien à manger. Ils imaginaient qu’il y aurait un petit espoir d’autre chose. Kurt Tucholsky l’a très bien senti dans un texte crépusculaire dans lequel il dit : « On ne sait pas du tout où on va. Toutes nos valeurs sur la famille, la patrie, etc. tout ça s’écroule ; on ne sait pas du tout où l’on va. »

C’est un peu ce qu’on vit actuellement…

Tout à fait. C’est frappant.

En quoi l’esprit de ces artistes de cabaret était-il contestataire ?

J’ai puisé dans certains recueils de textes, dont l’un, en Allemagne, intitulé Moment d’angoisse chez les riches. Ce journaliste, Kurt Tucholsky, a été tenté par le communisme, mais il était irrécupérable et tout de suite il s’est rendu compte que la solution soviétique n’était pas celle qu’il fallait. Le cabaret de Berlin était assez littéraire et politisé, plus que le cabaret français.

Parmi les artistes français de cabaret de cette époque (Fréhel, Damia, Mistinguett, Georgius, Dranem…) laquelle ou lequel préférez-vous ?

J’adore Dranem.

« Le trou de mon quai » est une chanson épatante !

Oui, j’avais même pensé la mettre dans le programme de mon spectacle mais je pense que ça ne serait pas forcément bien passé dans le cadre de la dramaturgie…

Comment avez-vous travaillé pour concevoir votre spectacle ?

Surtout avec les recueils de chansons. Et il y a une vingtaine d’années, j’avais fait un enregistrement de chanson de cette époque-là, que j’avais appelé Les rues de la nuit, et dans lequel j’avais interprété certaines chansons en allemand. Il y avait donc des chansons que je connaissais déjà. Et j’ai des recueils chez moi…

Que tentez-vous-vous de faire passer à travers votre spectacle ? Quelles sont les idées forces que vous véhiculez ?

Quand on élabore un programme, un cherche d’abord les chansons. Ca correspond bien sûr aux pensées qu’on a ; personnellement, je suis de gauche et profondément européenne et pacifiste ; donc, ce ne sont pas des idées très à la mode. J’ai été frappée de voir, que, dans les années 20, – surtout en Allemagne mais aussi en France, notamment dans Le Canard enchaîné – c’était déjà une préoccupation. Ces années-là, correspondent à l’effondrement des idéologies qui ont conduit à la boucherie de 14-18. Cela s’est appliqué non seulement aux croyances politiques, mais aussi à l’évolution des mœurs, notamment en ce qui concerne la condition de la femme qui avait dû assurer la responsabilité de travail, de gestion de famille, etc., pendant la guerre. Parfois, elles ont vécu douloureusement. Certaines ont vu revenir leurs maris ; elles avaient pris des habitudes. Même au niveau du vêtement, pendant la guerre on a abandonné le corset. Même si c’est le couturier Paul Poiret qui, le premier, a dessiné des robes sans corsets pour les femmes riches, n’empêche que c’était déjà dans l’air. Je cite deux très courts textes de Colette, sur le désir amoureux, dont elle parle comme d’une addiction. Je couple ça avec deux chansons très sentimentales sur l’amour ; l’une parle de l’amour heureux, l’autre qui parle de l’amour qui n’est jamais heureux (« Toutes les histoires d’amour qui finissent mal… »,  comme dit une autre chanson). Il y a d’autres chansons qui sont sur le retour du militarisme. La première chanson que chante Romain Dayez évoque le fait que la guerre est finie et on cherche des souvenirs ; on cherche des casques et tout ça. C’est sur l’air de « La Madelon ». Et ça dit : « Tant qu’on pourra boire un coup et pincer le menton des filles, tout ira bien ; ça n’a pas d’importance que les Boches ne paient pas leurs dettes et que les Soviétiques nous menacent. Les ouvriers peuvent bien se mettre en grève mais tout ira bien. » Et ça se termine par un texte de 1920 de Kurt Tucholsky. Les années 20, c’est aussi le mouvement Dada. Il y a aura dans le spectacle des petits objets un peu dérisoires. Mon spectacle est très gai, très marrant avec un côté un peu dingue, et en même temps ça dit des choses extrêmement grave.

On dit que vous n’hésitez pas à faire sauter les différents verrous des genres musicaux. Est-ce vrai ? Et comment procédez-vous ?

Je suis d’éducation très classique. J’ai appris à chanter le lyrique mais ça fait trente ans que je chante des chansons. Je n’ai pas encore chanté vraiment de musiques rock car ça ne m’intéresse pas. Et je trouve qu’il n’y a pas toujours trop de musique là-dedans et parfois les textes… enfin, bref !  C’est pour cela que je me suis tournée vers les chansons de ces années-là. Il y avait des textes marrants et des mélodies. Mais on les chante de façon différente. J’ai un jeune partenaire, Romain Dayez…

Sur scène, vous serez donc en compagnie de Romain Dayez (chant) et Cyrille Lehn (piano). Qui sont-ils ?

Ce sont deux hommes jeunes. Je suis entouré de deux beaux jeunes gens. Cyrille est professeur de piano, mais il est aussi arrangeur. Il vient d’arranger un disque de Nathalie Dessay ; il est aussi professeur d’harmonie au Conservatoire national supérieur de Paris. Romain, c’est un chanteur lyrique très atypique. Je l’ai découvert Quand il venait de sortir du conservatoire, l’an passé. Il avait un parcours libre à faire en tant qu’étudiant ; il avait monté tout un parcours avec de la musique classique et des chansons. Je l’ai trouvé tellement merveilleux (il a une présence sur scène, un talent de comédien, et il est drôle), que j’ai voulu travailler avec lui. Notre but n’est pas du tout de faire de la démonstration vocale.

Vous avez fait des études de lettres et des études musicales. Vous sentez-vous plus littéraire qu’artiste musicale ou chanteuse ? Ou l’inverse ?

C’est complètement lié ; j’ai du mal à répondre à cette question. Je suis fan de musique depuis que je suis toute petite. Je jouais du piano et voulais jouer du Chopin et du Bach. J’ai découvert l’art du chant, non pas par l’opéra qui ne m’intéressait pas, et la voix en soi ne m’intéresse pas. Mais c’est effectivement transmettre aussi. J’ai découvert le lied  allemand qui est une musique romantique merveilleuse. C’est ça qui m’a décidé à chanter. Pour moi, c’est toujours lié. L’acte vocal est un acte théâtral ; c’est une prise de parole.

Le 6 janvier 1989, votre spectacle « La Républicaine », aux Bouffes du Nord, était attaqué, dit-on, par les Camelots du roi. Vous souvenez-vous de cet incident ?

Je faisais un spectacle autour de Révolution française ; ça s’appelait La Républicaine. Il y avait beaucoup d’humour et ça évoquait la Révolution française et il y avait même une chanson sur Cuba, sur les luttes des peuples. J’avais fait beaucoup de recherches à la Bibliothèque nationale. La Révolution française de 1789 a aboli la censure. Il y avait donc énormément de chansons politiques  – des pamphlets – que les Français écrivaient et se transmettaient sous le manteau. Il y a un ouvrage magnifique d’un historien américain qui se nomme Robert Darnton. Il a étudié toutes ces chansons comme émergeant de l’opinion publique. J’ai donc fait ce spectacle qui était à la gloire de la République. Un soir, j’étais sur la scène des Bouffes du Nord (où il n’y a pas de scène en hauteur). J’ai vu débarquer sur moi des types en blousons de cuir, cagoulés (même pas le courage du visage découvert) ; ils se sont jetés sur moi et m’ont arrosée de gaz lacrymogène. Ils sont sortis de la salle en criant « Vive le roi ! ». Des enquêtes ont été menées par la police ; quelques semaines avant, il y avait eu l’incendie du cinéma Saint-Michel. C’est comme ça qu’ils ont retrouvé mes agresseurs. Trois jeunes types dont l’un était à la limite de la débilité mentale ; il faisait partie d’un groupe qui se nommait la Restauration nationale. Donc, ce n’était pas directement les Camelots du roi. C’était en janvier 1989 ; les socialistes étaient au pouvoir. Toute la presse de droite accusait beaucoup la gauche de faire l’apologie de la guillotine. Cette agression a donc été fortement médiatisée. C’était considéré comme une atteinte à la liberté d’expression ; j’ai reçu plein de soutiens, des tonnes de lettres.

Quels sont vos projets ?

Nous sommes en train, Romain et moi, de concevoir un petit clip pour présenter notre spectacle. Il sera dadaïste ; on essaiera de le mettre en ligne en janvier 2017. Actuellement, ce que je veux, c’est faire tourner ce spectacle. On en a donné une première mouture, dans la maison de l’Allemagne, à la Cité université Henrich Heine. C’était en mars dernier ; ce qui a donné lieu à une très jolie critique dans Le Canard enchaîné.

                                          Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Bises d’automne

 

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Il faut un bon moral pour affronter l’arrivée de l’automne. Pluies vraiment humides, « mouillantes » (pas comme ces pluies d’été tièdes qui coulent sur nos peaux et nos vêtements comme l’eau sur les plumes des colverts) ; premières nappes de brumes ; ciels gris, foncés, froncés comme les sourcils de Georges Pompidou. Et cette terrible impression que les beaux jours ne reviendront plus jamais, lectrice, ma fée démoralisée du fait de mes œuvres. (J’ai l’impression d’avoir pensé, très fort, « enceinte de mes œuvres ».) L’automne est une saison verlainienne, comme le printemps est la saison de Colette, l’été celle de Nietzsche, l’hiver celle de Dickens. A chaque saison, son écrivain. J’entretiens avec l’automne des relations ambigües. Détestation et fascination ; amour et haine. Je suis vraiment un drôle d’individu, un étrange, un bizarre, un infréquentable. Rien d’étonnant que Dee Dee Bridgewater m’ait embrassé sur le crâne, l’autre soir, à la maison de la culture d’Amiens. Ce vendredi-là, au c’était pourtant déjà l’automne, mais il faisait un soleil éclatant. J’étais invité à signer mes ouvrages au salon du livre audio, organisé par l’Association Valentin-Haüy, au service des déficients Visuels, au cloître Dewailly, à Amiens. J’y retrouvais quelques bons copains écrivains. Parmi eux, Jacques Béal et Jean-Louis Crimon. Le premier sortira le 5 novembre prochain un roman, La Griffue, dans la collection Terres de France, aux Presses de la Cité. Je n’ai pas encore lu cet opus, mais Jacques m’en a parlé longuement, avec passion ; je suis certains que je ne m’ennuierai pas. Ce fut le cas à la lecture de ces précédents livres, en particulier son très beau et émouvant Rendez-vous au Sourire d’Avril (Presses de la Cité). Jacques est un remarquable raconteur d’histoire, un conteur fou de la Picardie, amoureux de ses personnages. Il fut un grand reporter inspiré et précis ; il est aujourd’hui un romancier inspiré et précis. Cela est arrivé à d’autres avant lui et pas des moindres : Kessel, Bodard, Lentz. Et cela lui va bien de se retirer plusieurs mois au Crotoy et en Irlande et de nous ramener des histoires qui sentent le hareng (La Griffue s’inspire de la Route du poisson) ou le saumon (le saumon d’Irlande serait sur le point de lui souffler une fort belle histoire…). Jean-Louis, lui, vient de reprendre les cours à l’université Jules-Verne. Mais quand on a écrit un aussi beau bouquin que Verlaine avant-centre (Castor astral), on sait très bien qu’il nous prépare un roman ou un recueil de nouvelles de qualité. Il en a le talent, le souffle, l’inspiration. Avec mes deux compères, on a ri aux éclats. Au moment de l’apéritif, nous avons profité de Crémant de Loire en compagnie de Pascale Boistard et de Barbara Pompili. A cette dernière, j’ai fait remarquer que je ne comprenais rien aux divisions des Verts. Ca l’a étonnée, puis fait sourire. Un beau sourire d’automne, doux et blond comme la lumière qui, ce vendredi, persistait à caresser ma peau mélancolique.

                                                         Dimanche 11 octobre 2015

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Dame Felicity Lott aime « le champagne » de la langue française

 

La charmante et délicieuse Felicity Lott sera, ce jeudi soir (9 juillet 2015) au festival de Saint-Riquier.

La charmante et délicieuse Felicity Lott sera, ce jeudi soir (9 juillet 2015) au festival de Saint-Riquier.

La grande chanteuse soprano anglaise, très francophile, sera en concert au festival de Saint-Riquier, ce soir, jeudi.

Elle adore la France et ne s’en cache pas. Elle chante avec délicatesse et un immense talent les plus grands compositeurs français sur les scènes des plus grands opéras. Une très grande dame au charme indéniable.  Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Enfant et adolescente, vous avez appris le piano et le violon. Finalement, vous avez opté pour le chant, à l’âge de 12 ans. Pourquoi ?

J’ai toujours chanté, bien avant de commencer à jouer du piano. A l’âge de deux ans, j’ai enregistré et gravé un petit disque avec deux chants de Noël que j’ai offert à ma grand-mère. C’est ma mère qui m’avait emmenée dans un studio de Cheltenham où je suis née. Je possède toujours ce petit disque en vinyle. Il comprenait deux chansons dont « Away in a manger ».

On dit de vous que vous êtes « la plus francophone des sopranos britanniques ». Qu’est-ce qui vous attire tant dans notre pays ?

Tout m’attire dans votre pays. La langue française d’abord. Et puis j’ai visité le pays quand j’avais 12 ans. Lens d’abord car j’ai une cousine qui habite dans le Pas-de-Calais. Ensuite je suis allée à Annecy car Cheltenham est jumelée avec cette ville. Il s’agissait d’un échange. J’avais 15 ans. J’apprécie aussi la culture, la poésie et la musique française je ne connais pas encore à ce moment-là. J’ai également été assistante d’anglais dans le lycée mixte de Voiron, près de Grenoble où j’ai suivi des  cours avec un très bon professeur de chant, ce qui a changé ma vie. J’avais 21 ans. Mes 21 ans, je les ai fêtés à Voiron.

Grenoble, était-ce par hasard ou pour Stendhal ? Et avez-vous aimé cette ville ?

A ce moment-là, j’étais Voiron. Je suis allée à Grenoble pour mes cours de chant. J’ai même chanté dans le chœur du Conservatoire pour l’ouverture des Jeux Olympiques, en 1968. J’ai toujours l’hymne olympique, chez moi,  dans tiroir. En fait, c’est la montagne que j’aimais. C’était tout nouveau pour moi, tout ça…

Vous avez interprété notamment Haendel, Mozart, Strauss, Offenbach, Gounod, Reynaldo Hahn, Fauré, Chausson, etc. Lequel préférez-vous et pourquoi ?

Impossible à dire ; ça fait partie du charme de la vie : pouvoir apprécier tous ces compositeurs, et interpréter des choses aussi différentes. La seule chose qui les rassemble c’est l’importance qu’ils attachent à la parole. Le livret est important pour moi. J’ai commencé par Mozart,  puis Strauss… dans l’œuvre de Strauss on se demande si c’est le texte est plus important que la musique. Ou l’inverse. C’est l’ensemble qui créé la magie ; quand le compositeur met en musique, c’est ça qui bouleverse. J’adore la poésie française : Victor Hugo, Vigny, Verlaine, Apollinaire, Eluard. J’ai découvert de nombreux poètes grâce à la musique.

Votre accompagnateur préféré au piano est Graham Johnson. Parlez-moi de lui, s’il vous plaît.

Nous nous sommes rencontrés quand nous étions étudiants à la Royal Academy of  music, à Londres ; il est extraordinaire. C’est  une encyclopédie vivante incroyable ! Il possède une très grande culture. C’est un autodidacte. Il est né en Rhodésie; il est venu en Angleterre quand il avait 17 ans ; il est curieux de tout. De la littérature aussi. Il aime beaucoup la musique française (il a écrit un livre sur Fauré). Par ailleurs, il a écrit  trois tomes immenses sur les lieder de Franz Schubert. Il aime également  la poésie allemande. Il a fait de très nombreux récitals.

En 1996, vous avez été anoblie par la reine du Royaume-Uni. Qu’avez-vous ressenti ?

Je pense que j’étais très fière ; c’est le prince Charles qui présidait la cérémonie. Cette distinction, c’est un peu comme la Légion d’honneur. Un remerciement de l’état ; oui, j’étais très fière mais ma maman encore plus…

Vous êtes née à Cheltenham, cinq ans après Brian Jones, fondateur des Stones. L’avez-vous connu ou croisé ?

J’étais en classe avec sa sœur, Barbara, un peu plus jeune que moi. A cette époque, j’étais très studieuse ; je chantais dans le choeur de l’église. Et je dois avouer que j’étais plus Beatles que Rolling Stones.

Vous avez souvent défendu l’opérette, genre trop sous-estimé. Pouvez-vous m’en parler ?

C’est en faisant La Belle Hélène que j’avais vraiment découvert l’opérette ; avant j’avais fait La Veuve joyeuse. Ces musiques apportent le sourire. Je viens de lire un article à Offenbach ; l’auteur disait qu’il n’appréciait pas. C’est dommage pour lui. Je trouve que les traductions des textes des opérettes françaises font perdre le « champagne » de la langue.

En dehors de la musique classique, l’opérette et l’opéra, aimez-vous d’autres musiques ?

J’aime beaucoup les quatuors, la musique du piano solo, et celle des grands orchestres. J’adore Serge Reggiani (je l’ai vu deux ou trois fois en concerts). Je n’ai pas encore osé reprendre ses chansons…. J’ai un peu peur… J’ai chanté une fois « L’Hymne à l’amour », d’Edith Piaf. Avec ces voix-là, c’est très difficile à faire ; Brel j’adore. J’aime sa façon de prononcer les textes…

Qu’allez-vous interpréter au Festival de Saint-Riquier.

Je viens avec des musiciens extraordinaires que j’ai rencontrés en Inde. Ensemble, nous avons fait un concert à Genève. A Saint-Riquier, nous allons interpréter une partie de la IVe symphonie, et trois lieder de Mahler ; « La chanson perpétuelle », de Chausson ; des mélodies de Hahn, et trois petits airs d’Offenbach.

Profiterez-vous de ce déplacement pour découvrir la Baie de Somme ?

Ce sera malheureusement un déplacement express. Je tourne beaucoup. La semaine dernière, j’étais à Mont-de-Marsan en compagnie de Lambert Wilson et de la pianiste Jacqueline Bourgès-Maunoury. Je serai à Paris demain (N.D.L.R. : mardi 7 juillet), puis à Saint-Sauveur-en Puisaye, à la maison de Colette.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE