Gilles Perret et son film « La Sociale » au ciné Saint-Leu

Le cinéaste et documentariste a présenté ce film essentiel sur l’histoire de notre belle institution, tant malmenée, ces derniers temps, par les options libérales de la droite et des gauche.

Il y a 70 ans, les ordonnances promulguant les champs d’application de la Sécurité sociale étaient votées par le Gouvernement provisoire de la République. Un vieux rêve séculaire émanant des peuples à vouloir vivre sans l’angoisse du lendemain voyait enfin le jour. Le principal bâtisseur de cet édifice des plus humanistes qui soit se nommait Ambroise Croizat. Qui le connait aujourd’hui? Selon Gilles Perret, « soixante-dix ans plus tard, il est temps de raconter cette belle histoire de «  la sécu ». D’où elle vient, comment elle a pu devenir possible, quels sont ses principes de base, qui en sont ses bâtisseurs et qu’est-elle devenue au fil des décennies ? » Au final, se dresseront en parallèle le portrait d’un homme, l’histoire d’une longue lutte vers la dignité et le portrait d’une institution incarnée par ses acteurs du quotidien. Le réalisateur Gilles Perret répond à nos questions.

Votre film, La Sociale, est sorti le 9 novembre dernier. Il recueille un excellent accueil tant auprès de la critique que du public. Comment expliquez-vous cela ?

C’est un film qui est assez humain, touchant, émouvant. De plus, l’histoire de la Sécurité sociale est fort méconnue ; la Sécu n’est pas arrivée là par hasard. Il a fallu se battre pour l’installer car tout le monde était contre. Donc, les gens ont envie de se replonger dans cette histoire-là mais avec une forme cinématographique. Résultat : le bouche à oreille marche bien ; il y a ainsi du monde dans les salles. La Sécurité sociale nous concerne tous, de la naissance à la mort. La santé pour tous, la famille, la retraite jusqu’à la fin de notre vie… Il est donc normal que les gens s’intéressent à cette histoire. C’est dommage qu’elle ne soit pas enseignée dans les écoles.

Votre film est un vrai documentaire. Comment l’avez-vous conçu ? De quoi est-il composé ?

C’est un mélange de témoignages humains et de documents d’archives. Interviennent également des sociologues, des historiens, des spécialistes de la question. Ce n’est pas seulement un film d’histoire ; il met également en perspective cette histoire-là par rapport à ce qu’on vit aujourd’hui ; à ce que représente aujourd’hui la Sécurité sociale dans notre société.

Vous rendez hommage à cette magnifique personnalité qu’était Ambroise Croizat, l’un des fondateurs de la Sécurité sociale et du système des retraites en France, secrétaire général de la Fédération des travailleurs de la métallurgie CGT, ministre du Travail et de la Sécurité sociale de 1945 à 1947, militant communiste.

C’était l’occasion dans ce film de réhabilité ce personnage qu’était Ambroise Croizat, sachant qu’il a été injustement rayé de l’histoire. Car c’est bien sous la pression des mouvements de gauche, communiste socialiste et de la CGT que le général de Gaulle a dû céder et accepter la création de la Sécurité sociale. C’est une belle histoire de lutte, de combats, une belle histoire humaine. Mon but était donc d’en faire un film de façon à ce que le public soit touché par les acteurs de cette histoire, par les gens de cette époque.

L’avènement de François Fillon et la politique menée par la fausse gauche (Hollande-Valls), sociale-démocrate qui promeut une politique libérale, ne favorisent-ils pas le succès de votre film ?

Si, je pense que la plupart des gens ont compris que la Sécurité sociale rendait service tout au long de notre vie et qu’elle été sacrément efficace. La déclaration de François Fillon a effectivement bousculé les esprits ; ça a questionné et ça a incité les gens venir voir ce film. Si l’on parle de la médecine de ville, cinquante pour cent du budget de la santé serait confié aux complémentaires santé. Sachant que la complémentaire santé – les mutuelles – ça coûte beaucoup plus cher en frais de fonctionnement. Et c’est beaucoup plus inégalitaire. Car on en matière de mutuelles, on se paie ce qu’on est capable de se payer. Alors que pour la Sécu, on cotise en proportion de notre salaire. Ca veut qu’avec la décision de François Fillon, on va engendrer plus de pauvreté. Les gens auront encore plus de mal à avoir accès aux soins. Il y aura donc diminution de l’espérance de vie chez les plus pauvres.

Comment analysez-vous l’action du gouvernement Hollande-Valls sur la Sécurité sociale ? Quelle est votre analyse ?

Une vraie politique ambitieuse en matière de santé, eût été de confier plus de prérogatives à la Sécurité sociale car ça coûte moins cher, c’est plus efficace et c’est plus égalitaire. Alors que les gouvernements de gauche comme de droite n’ont fait que diminuer les remboursements; ils ont fait en sorte de faire de cette Sécu, une grosse machine administrative qu’il fallait rentabiliser. On a complètement oublié la dimension politique et ça on peut leur reprocher.  Pourtant les questions de santé et de retraites devaient être des questions prioritaires.

Ne pensez-vous pas que la gauche avait tout de même les leviers et les outils pour agir en ce sens ?

Si, lorsque la gauche est arrivée au pouvoir, elle avait tout en main pour redonner de la force à la Sécurité sociale.

Et ils ne l’ont pas fait.

Non. Et ce n’est pas le seul domaine dans lequel ils n’ont rien fait. Le problème des socialistes, c’est qu’ils veulent montrer qu’eux aussi, sont de bons gestionnaires. Ils veulent être plus royalistes que le roi ; ils appliquent docilement les directives européennes là et des critères de gestion là où on pourrait appliquer d’autres critères qui, même sur le plan gestionnaire, seraient beaucoup plus efficaces.

D’où les sentiments de presque amour de Pierre Gattaz à l’endroit de cette gauche-là.

Bien sûr. Cette gauche n’a fait que des cadeaux au patronat (CICE); elle a allégé les charges. Ce sera autant qui ne sera pas reversé aux salariés.

Irez-vous voter aux primaires de la Gauche et qui soutiendrez-vous ?

Non, je en crois pas que j’irai voter aux primaires de la Gauche.  D’autant qu’ils vont se battre jusque début février. Pour l’instant, je n’ai pas pris de décision. Que de temps perdu et de perte d’énergie pendant que les autres sont déjà en action !… Ca va se terminer en pugilat du Parti

Gilles Perret est realisateur et documentariste engagé.

socialiste ; il ne faudra pas compter sur moi pour ça…

Et aux présidentielles, savez-vous pour qui vous aller voter ?

Non, pas encore. C’est assez compliqué. On verra.

N’avez-vous pas l’impression que les politiques – quels qu’ils soient – de l’Etablisment, ne veulent plus d’état ? Ou en tout cas, beaucoup moins d’état ?

Oui, exactement ; ils sont les fruits de trente année de politique néo-libérale. Ils ont oublié l’action publique, le bien commun ; du coup, les pontes du Parti socialiste sont complètement dans cette logique-là. Ce qui m’affole toujours de voir que les faibles sont de plus affaiblis ; or, normalement, l’état est là pour les protéger.

Propos recueillis par

                                              PHILIPPE LACOCHE

Les fantômes de Solveig Anspach et de Roger Vadim

 

La place si française de Saint-Riquier.

La place si française de Saint-Riquier.

Beaucoup de spectacles pour la dernière chronique avant la rentrée de septembre. A la Maison de la culture, vu avec plaisir et non sans émotion la pièce Regarde les fils de l’Ulster marcher vers la Somme, de Frank McGuinness dans une mise en scène de Jeremy Herrin. Emotion, oui, car ce n’était rien d’autre qu’un hommage à nos amis alliés Irlandais qui sont venus se battre à nos côtés contre les hordes venues d’outre-Rhin. En effet, le 1er juillet 1916, la 36e division de l’Ulster prenait part à l’une des batailles les plus sanglantes de la Somme. L’absurdité de la guerre y apparaît. Le courage des hommes aussi. Emotion encore avec L’Effet aquatique, le dernier film de la talentueuse Solveig Anspach, décédé il y a un an à l’âge de 54 ans, projeté au Ciné Saint-Leu, à Amiens. Elle nous donne là un ultime film délicat, subtil, délicieux ; une comédie romantique en milieu aquatique. Tout se passe d’abord à la piscine de Montreuil, près de Paris, où Samir, grutier quadra, tombe éperdument amoureux d’Agathe, maître-nageuse. Afin de tenter de la conquérir, il décide de prendre avec elle, des cours de natation et lui fait croire qu’il ne sait pas nager. Elle découvre le mensonge, lui en veut terriblement. Alors, quand la jeune femme s’envole en Islande pour le dixième congrès international des maîtres-nageurs, il la suit… Samir Guesmi et Florence Loiret-Caille, rayonnent dans ces rôles d’amoureux fous. Toujours au Ciné Saint-Leu, j’ai beaucoup aimé Tout de suite maintenant, de Pascal Bonitzer avec une brochettes d’excellents comédiens : Agathe Bonitzer, Vincent Lacoste, Lambert Wilson, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Bacri, etc. « Pour moi, l’esprit de notre temps, c’est ce que la finance appelle le principe TDSM (Tout De Suite Maintenant) d’où le titre – qui correspond à cette mainmise relativement récente de la finance sur le capitalisme d’entreprise », explique le réalisateur. Car, sous des dehors de romance entre Nora Sator (Agathe Bonitzer), trentenaire carriériste, douée, et son collègue Xavier (Vincent Lacoste), ce film est une descente en flamme d’une société ultralibérale écoeurante, d’un monde de l’entreprise impitoyable, jungle crade, détestable. On en ressort dégoûté de ce monde de la compétition à tout prix, de la rentabilité immédiate. Pour oublier ce monde de brutes, je me suis rendu au concert d’ouverture du Festival de Saint-Riquier. Le Concert spirituel, placé sous la direction d’Hervé Niquet, donnait Gloria et Magnificat, de Vivaldi, et Messe Ad Majorem Dei Gloriam, du fascinant André Campra. Impressionnant de puissance, de jubilation et de délicatesse dans la fraîche abbaye. Et quel bonheur aussi de prendre un verre à la terrasse du Café de l’Abbaye, sur l’une des places les plus françaises et plus sixties de France. A tout moment, on a l’impression de voir débouler Vadim (le Campra des sixties) au bras d’une de ses starlettes en robe de vichy. Rêve des Trente glorieuses.

 

«Marie et les Naufragés» : déjanté et sublime

    

Clément Phoque et Laurent-Février 2016. Café le BDM, à Amiens.

Clément Phoque et Laurent-Février 2016. Café le BDM, à Amiens.

Nous étions une dizaine dans la salle du ciné Saint-Leu, à Amiens, pour la projection de Marie et les Naufragés, de Sébastien Betbeder. Quel dommage! Ce film ne m’a pas seulement ravi; il m’a émerveillé. Tu me diras, lectrice jalouse, que l’indicible charme de la si brune et si mignonne Vimala Pons (qui interprète Marie) eût pu y être pour beaucoup. Pas faux. Mais pas que. Tous les comédiens excellent : Pierre Rochefort (qui joue Siméon, le journaliste culturel au chômage), Éric Cantona (brillantissime dans celui d’Antoine, écrivain dépressif et inquiétant), Damien Chapelle (Oscar, musicien allumé, somnambule notoire), André Wilms (Cosmo, musicien gourou, fondateur d’une manière de secte). Oui, Cantona se révèle comme un grand acteur. Ancien compagnon de Marie, il prévient Siméon et Oscar :  « Marie est dangereuse. » Mais Simon, à la faveur du fait qu’il ait retrouvé la carte d’identité de la jeune fille, la rencontre, tombe follement amoureux. Ne la lâche plus. Antoine, par rebond, ne lâche plus Siméon, et devient ami avec Siméon. Ils se suivent, disparates, complémentaires, fous, géniaux, et se rendent sur l’île de Groix, au large de Lorient où Marie s’adonne à un tournage sous la conduite d’un Cosmo plus cinglé que jamais. L’île de Groix. Je m’y étais rendu au milieu des seventies, alors que je me trouvais en tournée, comme guitariste, au sein d’un groupe de blues-rock. Nous avions joué dans un club sur cette île perdue, sauvage, superbe, sur les recommandations du barman du Tip-Toé, un bar de matelots sur le port de Lorient dans lequel nous avions échoué. Je me souviens que notre bassiste, le regretté Dadack (paix à son âme de Ternois) s’était baigné tout habillé sur une plage de Groix. Avec Dadack, nous jouions au 421 chez Desmarquet, un bistrot de Tergnier. Au 421, mes amis des 80 Poneys, l’association d’ultracourts-métrages d’Amiens, y jouent souvent, au BDM, où je me rends le soir. Justement, j’imaginais les comédiens des 80 Poneys tourner ce type de film. Le président, Simon Poulidor, égaré dans ses rêves, y serait épatant. Ma vie est émaillée de coïncidences ; j’aime ça. L’excellent Sébastien Betbeder a notamment réalisé deux autres films que j’ai eu le plaisir de voir : 2 automnes 3 hivers, avec Vincent Macaigne, et Les nuits de Théodore, dans lequel joue le formidable Pio Marmaï, qu’on retrouvera, sous peu, dans Vendeurs, de Sylvain Desclous. Je venais justement d’interviewer Pio et Sylvain, quelques jours plus tôt. Marie et les Naufragés, est certainement le film le plus barré que j’ai vu cette année. Le plus original aussi. Barrée, la pièce Carthage, encore, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène par Émilie Gevart et Sam Savreux, et donnée, il y a peu dans la salle des fêtes de Poulainville, l’était aussi. Quatre personnages en huis clos coincés dans des décombres après une catastrophe. Singulier. Très.

                                              Dimanche 24 avril 2016

 La pluie d’un Lundi de Pâques et l’agneau pascal

 

Le groupe The Poors, au Charleston (où j'avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m'a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Le groupe The Poors, au Charleston (où j’avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m’a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Commençons, lectrice, ma fée fessue, adorlotée (je laisse ce néologisme tel quel, tel qu’il est apparu sur l’écran de mon ordinateur, fruit d’une faute de frappe ; adorlotée : à la fois adorée et dorlotée ; dès que je prends un verre avec Jean-Marie Rouart ou Michel Déon, il faudra que je leur propose de l’inscrire  au dictionnaire de l’Académie française), adulée, suçotée,  par les choses essentielles : l’averse de mars du Lundi de Pâques qui cingle de toit de la véranda de ma maison du faubourg de Hem, à Amiens. J’adore. J’adore Pâques et son  Lundi. Je les aime pour leur beau symbole religieux, bien sûr, comme bon nombre de petit Français nés à la fin des années 1950. Ces petits Français baptisés par des prêtres ouvriers, parfois communistes, membres de la CGT (c’était le cas d’un prêtre du presbytère de Tergnier). Ces petits Français qui, au lycée de la grande ville, au sortir de 1968, rencontrèrent des filles et des fils de bourgeois avec leurs vices délicieux, leurs fêtes faites des caves pleines de bourgognes interdits, inaccessibles, de leurs pères notaires, avocats, médecins. Ces petits Français qui, grâce à un vieux professeur anarchiste, ancien élève de Bachelard, fou de dadaïsme, de surréalisme et de philosophie matérialiste, tombent sous le charme de Marx. Ils en oublient le catholicisme de leur enfance. Les aubes immaculées comme les culottes de coton des filles si désirées quand on a 12 ans. Filles aussi inaccessibles que le bourgogne des pères notaires des presque femmes que, quelques années plus tard, nous retrouverons dans les draps mauves de l’adolescence, égarés que nous fûmes dans des maisons de maîtres des bourgeois de Bohain (Aisne). Oui, disais-je, l’averse d’un matin de Lundi que Pâques, sur le toit de ma véranda. La pluie de mars qui cingle mon jardin. Cette pluie à la fois violente et douce qui vous réconcilie avec l’agneau pascal. Cette pluie qui nous ferait presque retrouver la foi, la foi enfouie sous les bruits du matérialisme. Le bruit de la pluie est concurrencé par la voix d’André Téchiné qui, sur France Inter, parle de son dernier film, Quand on a 17 ans. Il faudra que j’aille voir ce film ; il me plaira certainement. J’ai adoré Suite armoricaine (vu au Ciné Saint-Leu), de Pascale Breton, avec l’émouvante Valérie Dréville, l’excellent Kaou Langoët et la fascinante Elina Löwensohn, actrice roumaine. C’est un film lent, intimiste, très rock’n’roll pourtant. Une année universitaire à Rennes, vue à travers deux personnages : Françoise, enseignante en histoire de l’art, et Ion, étudiant en géographie. Des ombres et des fantômes des années 1980 planent sur l’œuvre. La salle de la Cité, peut être le groupe Marquis de Sade. Ceux qui partent ; ceux qui restent ; ceux qui s’en sortent, qui meurent ou se perdent. (Quel sublime portrait de la mère de Ion, jouée par Elina Lövensohn, rongée par la dope et l’alcool.) Les Ogres (vu au Ciné Saint-Leu), film ultra-médiatisé, m’a agacé. Je ne me permettrai pas de dire qu’il s’agit d’un mauvais film. Les spécialistes s’accordent à l’aimer. Je ne la ramènerai pas en ce sens. Mais ces personnages autocentrés, ces artistes égotistes, cette scène ridicule de femme qu’on vend aux enchères ; cette écriture insignifiante, puérile, tout cela m’a agacé au plus haut point. Et c’est bruyant, bavard, gueulard. Non, je n’ai pas aimé du tout. Vu, enfin, au Charleston, The Poors, de Limoges, tribute des Doors. Interprétation impeccable. Bon moment.

Dimanche 3 avril 2016

 

 « Ce film permet de rendre visible une France invisible »

François Ruffin vient de réaliser un excellent film à la fois marxiste (dans le fond) et libertaire (dans la forme). Résultat : excellent!L’Amiénois François Ruffin, créateur de Fakir, sortira, mercredi, son premier film, Merci patron ! sur Bernard Arnault. Un film marxiste mais bardé d’humour. Totale réussite. Eclairant et hilarant.

LES FAITS

François Ruffin, créateur du journal Fakir, sortira son premier film, Merci patron !, ce mercredi 24 février. Visible notamment à Ciné Saint-Leu, à Amiens.

L’histoire ? A la manière d’un Michael Moore, il vient en aide à Jocelyne et Serge Klur, salariés licenciés de leur usine de Poix-du-Nord,  qui fabriquait des costumes Kenzo (groupe LVMH, de Bernard Arnault) et qui vient d’être délocalisée en Pologne. « Ces David frondeurs pourront-ils l’emporter contre un Goliath milliardaire ? », s’interroge Ruffin.

Le samedi 12 mars, à 14h30, devant le Palais de justice d’Amiens, Fakir organise »le réveil des betteraves ». « Après les bonnets rouges bretons, voici les betteraves rouges picardes. » La colère gronde.

 

Quelle est la genèse de votre film Merci Patron ! ?

A l’automne 2012, je suis morose dans une France morose ; soit je fais une dépression, soit je fais un truc à la con. Donc, je fais un truc à la con, et j’enfile un tee-shirt « I love Bernard ». J’ai suivi Bernard Arnault depuis 2005, de Flixecourt, à Paris (la Samaritaine), en passant par le Nord tant pour Fakir que pour France Inter (l’émission de Daniel Mermet). Pour mon film, je me suis donc contenté de faire du repérage. Donc, tous les personnages qui sont dans mon film – sauf ceux envoyés par LVMH – , je les avais déjà rencontrés plusieurs fois, sans savoir, bien sûr, que j’allais faire un film ensuite.

L’arme de ce film, c’est l’humour. Pourquoi ?

Je suis, certes, animé par la colère. Je fais Fakir depuis 1999 ; je suis à Amiens et, depuis seize ans, on constate des délocalisations (Yoplait, Abelia, les chips Flodor, Whirlpool, etc.) ; je suis animé par ça. L’emploi est délocalisé en Pologne, de Pologne en Bulgarie… On en arrive à un truc qui relève à la fois de l’humour et de l’obscénité. Une telle obscénité devient comique. C’est Ubu qui fait de l’économie, quelque part… Quand on constate que l’an dernier, Bernard Arnault a gagné 463 000 années de salaires d’une ouvrière couturière ; c’est comme si cette couturière faisait des costumes depuis l’âge des cavernes et le début de l’Homo erectus pour avoir le salaire d’une année de Bernard Arnault. Ce type d’image est à la fois obscène et drôle. Si je viens crier ma colère aux gens, certains vont se sentir rejetés, en dehors. L’humour, lui, est beaucoup plus inclusif. Plus universel.

Comment avez-vous rencontré le couple Klur qui, dans le film, crève littéralement l’écran ?

J’étais déjà intervenu en assemblée générale de LVMH avec la déléguée CGT et tous les salariés se trouvaient à l’extérieur de la salle, dont les Klur. C’était donc une première rencontre furtive avec les salariés. Ensuite, je suis retourné voir – pour l’émission Là-Bas si j’y suis, de France Inter – ce qu’étaient devenus les salariés. A cette occasion, j’ai rencontré les Klur. Je me suis fait cette même réflexion : « Ils crèvent le micro ! ». Je me suis dit que ce qu’ils disaient était poignant, très fort, et d’une simplicité à crever. Lorsque j’ai eu l’idée de mon film, je me suis dit que s’ils crevaient le micro, ils allaient crever l’écran. De fait, ce sont des interprètes formidables. C’est certainement ce que peut permettre ce film : rendre visible une France invisible, de la rendre attachante, et de montrer que, même lorsque l’on croit que les gens sont abattus, ils gardent encore des ressources : ils peuvent faire preuve d’humour, être rusés…

Dans quelles conditions êtes-vous devenu actionnaire de LVMH ? C’est épatant !…

En 2007, toujours pour l’émission de Mermet, je fais un entretien avec un petit actionnaire ; même si c’est un petit capitaliste, il a l’habitude d’aller, en assemblée générale, embêter les grands patrons. Il m’explique comment on fait pour prendre une action, et à partir du moment où l’on est actionnaire, le PDG est obligé de prendre votre question et d’y répondre. Juste après ça, je rencontre la déléguée CGT (les emplois sont en train d’être supprimés par LVMH). On s’est donc dit qu’on allait prendre une action. On l’a fait et c’était un moment formidable.

Quelles sont les fonctions exactes du personnage que vous surnommez « le commissaire » dans le film, et dont le visage est flouté ?

Ses fonctions ne sont pas très bien déterminées. Il est l’un des responsables de la sécurité chez LVMH. Quelle est sa fonction exacte ? A définir. Car sa société n’est pas salariée de LVMH ; elle intervient de façon extérieure. C’est cette société qui fait entrer « le commissaire » à l’intérieur de la boutique. Ce n’est pas clair ; on peut dire qu’il est l’un des responsables de la sécurité.

Pourquoi l’appeler « le commissaire » ?

Je tiens à préserver son anonymat. Donc son nom est masqué dans le film ; son visage est flouté. Je l’appelle « le commissaire » car c’est un ancien commissaire divisionnaire des renseignements généraux. Il m’a établi la liste de sa carrière.

Que pensez-vous, tout au fond de vous-même, de Bernard Arnault ?

C’est comme un géant qui écrase. Quand on traverse une pelouse, on ne se rend pas compte qu’on écrase des fourmis. L’ordre économique est fait de la même manière. Ce sont des gens qui possèdent des milliards et qui jouent au Monopoly. Ils jouent avec la vie des gens. Ils ne se rendent pas compte, et tout est fait pour qu’ils ne se rendent pas compte de la violence qu’ils produisent. Le lien entre la vie des Klur et la décision de Bernard Arnault, on la voit dans le film. Je serai favorable à l’établissement d’une loi – pas une loi qui renverse le capital – mais une loi qui fait prend conscience aux patrons de la violence qu’engendrent certaines de leurs décisions. Quand le PDG de Goodyear décide de supprimer 1100 emplois, il devrait être contraint de faire 1100 entretiens individuels, et revenir deux ans après pour voir ce que sont devenus ces ex-salariés licenciés. Car tant qu’on manipule des chiffres sur un tableau, c’est facile ; ça l’est moins quand on a des gens en face de soi ; ça prend une autre gueule.

Il n’y a pas de haine dans votre film ; c’est aussi ce qui fait sa force. Est-ce voulu ?

J’ai construit le film comme ça. Mais, au fond de moi, il y a des moments où je bous de colère, et j’ai envie de donner des coups de poings dans la tronche. Le film, sur le plan artistique, est donc une conversion ; ce que l’on peut porter comme tristesse, il faut le transformer en joie. Et ce que l’on porte colère, il faut le transformer en autre chose. Mais sur le plan économique, tu te dis : « Quelle catastrophe ! »

Votre film est marxiste dans son fond ; il est libertaire dans sa forme. C’est habile dosage. Que pensez-vous de cette analyse ?

Vous me fournissez là, une analyse que je risque de répéter régulièrement dans les débats. Le slogan de Fakir, est « sérieux sur le fond, drôle sur la forme ». Je dis que je suis Groucho-léniniste. Il y a toute une pensée qui n’est pas mise en avant dans le film mais qui existe quand même. Effectivement, la forme du film est assez libertaire. C’est un film qui bouscule un peu les syndicalistes sur la manière de faire ; mais en même temps, ils l’acceptent. Ils sont tellement en panne d’imagination ; ce film cherche à apporter de la joie, une respiration, de l’oxygène dans tout ça. Je trouve votre analyse marrante, intéressante.

Combien a coûté votre film et dans quelles conditions l’avez-vous réalisé ?

Ce sont les abonnés de Fakir qui ont payé. Le coût était de 40 000 euros. On a payé monteur, cadreur et preneur de son. A cela s’ajoute le camion ; donc un budget de production de 40 000 euros ce qui n’est pas énorme, le tout financé par la trésorerie de Fakir. Pour terminer le film, il a fallu payer les droits musicaux. J’ai donc cherché un producteur. J’ai tout fait pour que le film sorte du ghetto ; on aurait pu faire de l’autoproduction et de l’auto distribution.  J’ai donc opté pour un producteur normal qui m’amène vers un producteur normal. Le producteur était persuadé qu’il bénéficierait d’un soutien du CNC car tous ses films avaient, jusqu’ici, bénéficié d’un soutien du CNC. Or, le premier film qui ne reçoit rien du CNC, c’est le nôtre.

Comment expliquez-vous cela ?

Ils n’ont pas à se justifier. Le réalisateur des Nouveaux chiens de garde, Gilles Balbastre, a fait paraître un article sur les liens qui uniraient la fondation LVMH et le CNC. Moi, je n’affirme rien en ce sens, mais ce sont des couilles molles. Pour moi, c’est une péripétie ;   nos lecteurs ont envoyé 60 000 euros.  Ça prouve encore une fois qu’on peut réussir en animant les gens. Le film existe ; l’histoire du CNC n’est qu’une péripétie.

Une vraie relation se tisse, au fil du film, entre le faux fils Klur (que vous interprétez à l’écran) et le fameux commissaire. De quelle nature est cette relation ?

Ça va bien au-delà de ce qu’on peut voir à l’écran ; en fait, j’ai la matière pour faire deux films. Le deuxième film pourrait être centré sur cette relation. Le commissaire propose à « mon Jérémy Klur » d’entrer dans la gendarmerie. De mon côté, j’invente tout un personnage avec « mon Jérémy » ; je confie lui que je fais des crises d’épilepsie, donc que je ne peux pas entrer dans la gendarmerie ; il me propose de rentrer dans la société des champagnes Vuiton. Je bâtis un personnage relativement dostoïevskien ce qui engendre des aventures assez rocambolesques. Il y a un rapport quasiment filial qui se construit par téléphone. Paternel et filial. Le commissaire se rend compte que « mon Jérémy » est un peu bizarre dans cette famille. Il veut lui donner une chance de sortir de son milieu social, et de s’épanouir.

Le fond du commissaire est bon et généreux, au final.

Je trouve effectivement que c’est un personnage très ambigu. C’est ce qui fait le charme du film ; ce n’est pas une thèse. Finalement, le seul acte généreux de Bernard Arnault (qu’il aura fait dans son existence), va faire conduire à ce qu’on se moque de lui. Nous, nous produisons un rapport de force qui est bâti sur une fiction. Parfois, des gens dans les salles me disent beaucoup mal de mon commissaire, mais moi je l’aime beaucoup. Mais, c’est vrai que sa fonction qui est d’acheter les syndicalistes, ce n’est pas formidable… Il n’empêche que j’aime sa manière de parler ; je l’adore. Il y a une différence entre le discours et la vie.

Quels sont vos projets ? Travaillez-vous sur un nouveau film, un livre ?

Non. Je ne suis pas réalisateur ; j’ai fait un film par inadvertance. Je ne dis pas non plus que je n’en ferai plus jamais. Je pense que ce film détient une certaine magie et une grâce qui ne sont pas reproductibles. Si je recommence quelque chose, je vais être déçu et je vais décevoir tout le monde. Ici, il y a une mayonnaise qui a pris. Mon travail continuel est celui de Fakir. Moi, je cherche des modes d’intervention originaux dans la vie publique. Ce film est un mode d’intervention original. Le 12 mars prochain, on va tenter de faire le Réveil des betteraves en Picardie, ce pour tenter de mettre de l’animation dans la vie publique picarde. On ne peut pas avoir un Front national avec 42 à 43 %, et être indifférent, résigné et laisser les gens s’enfoncer dans le désarroi. Je ne dis pas que ça marchera. Sur le plan personnel, je ne peux pas refaire un film.

Comment le film est-il reçu jusqu’ici ?

Les salles sont enthousiastes. Ce n’est pas à moi de le dire, mais il faut entendre les rires et les applaudissements ! Il y avait 800 personnes à Paris pour venir voir le film. On a refusé deux cents personnes. Ma fierté, c’est que ce film touche les intellectuels, certes… mais, chez moi, je suis en train de refaire le rez-de-chaussée dans ma baraque, à Amiens ; eh bien, j’ai invité le peintre, le carreleur, l’électricien, à venir voir le film. Ils sont venus et m’ont dit merci les yeux rougis. Ils ne seraient pas venus d’eux-mêmes dans un cinéma d’art et d’essai. Ils m’ont demandé de continuer mon métier et de ne pas me mettre au bricolage. Ce film intéresse les intellectuels mais aussi le peuple ; pour moi, c’est une très grande fierté.

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

Saucisse sur pattes tourbés sous la pluie grasse

       

Joël Gros expose des oeuvres originales, boîtes et collages, sur les murs du Café, à Amiens, où son fils Lucas est barman.

Joël Gros expose des oeuvres originales, boîtes et collages, sur les murs du Café, à Amiens, où son fils Lucas est barman.

Il n’y a rien de plus étrange qu’une chronique. Pas plus celle-ci qu’une autre. Juste le genre journalistique ou littéraire. Journalistique et littéraire. Son but ? Laisser une trace, l’air du temps. Un peu de sang, un peu de rire, un peu de larme, beaucoup de blues, de dérisoire, d’un type qui regarde autour de lui, qui commente éventuellement, qui se tait, s’attendrit, se révolte. Des petits bouts de vie fichés dans la page d’un journal, échardes minuscules, secondes pointues égarées dans l’immensité de l’univers, avant qu’elles ne soient absorbées par le grand sablier du temps qui fuit. Jeudi 11 février 2016, 14h45, place Gambetta, à Amiens, encore et toujours. Je me rends à la rédaction. Il pleut sur mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, ancien employé SNCF). Une pluie froide et grasse comme la pâte à crêpe de Mardi-Gras qui, déjà, n’est plus. Une dame tire sur la laisse d’un petit chien couleur de tourbe claire, manière de saucisse sur pattes. Soudain, devant l’entrée de la banque, l’animal s’arrête. Elle s’arrête aussi, le regarde, attendrie, et tente, à nouveau, de tirer sur la laisse avec douceur, sans conviction. Le pelage du petit chien brille sous la pluie grasse comme les cheveux poisseux de Pento d’un danseur de tango roux. Que faut-il dire d’autre ? Rien. Peut-être quand dans cinquante ou cent ans, un étudiant lira cette chronique dans la chaleur d’une bibliothèque obscure. Il se dira que le jeudi 11 février 2016, à 14h45, il pleuvait sur Amiens, sur un chapeau Fléchet, sur les cheveux poivre et sel (poivre-aisselle) d’une sexagénaire et sur le dos d’un petit chien têtu. Nous serons tous morts. Voilà, le rôle minuscule d’une chronique. Elle sert aussi à faire savoir que le groupe de rock L’Araignée au Plafond avait donné, quelques jours plus tôt, un concert au Capuccino, à Amiens, et que c’était bien. Ils sont souvent drôles ; leur version  de « Wild Things », le brûlot de Chip Taylor, popularisée par les Troggs, devient « Wassingue » dans les bouches si picardes de Laurent Goulet et de ses amis de L’Araignée au Plafond. Pour rappeler, également, que le batteur Joël Gros, père de Lucas – le Buster Keaton du zinc et du rock’n’roll, barman du Café – expose jusqu’au 20 février, en ces lieux, soixante-dix œuvres, des boîtes et des collages réalisés à la faveur d’une convalescence, cet été, à partir de boîtes de Kleenex et de photographies issues de Télérama. Les thèmes, on s’en doute, tournent autour du rock, de la chanson et du cinéma. On repère des détournements de Bowie, de Lou Reed, de Daho et de Bashung, autant d’avions chantants dévoyés par l’imagination débordante de l’artiste Joël Gros. On murmure que Pierre Murat, après une conférence donnée, récemment, au Ciné-Saint-Leu, serait allé boire un verre au Café, aurait discuté avec Lucas, le fils keatonien, qui l’aurait mis au courant des paternels projets. « Je viendrai voir ça », aurait dit l’excellent critique de Télérama. Tiendra-t-il parole ?

Dimanche 14 février 2016.

 Rose, puis, puis rouge comme un homard

        Députée, secrétaire d’Etat chargée des droits des femmes au sein du gouvernement Valls, Pascale Boistard et Lucien Fontaine, du Parti socialiste, ont eu l’amabilité d’inviter, il y a peu, quelques saltimbanques : le comédien et chanteur Jean-Michel Noirey, l’écrivain Jean-Louis Crimon, l’animateur François Morvan et le cinéaste Eric Sosso. Lys et moi étions également de la partie. La rencontre eut pour cadre la Galerie 34, de Jean-Michel Noirey. Après une visite des œuvres exposées, nous passâmes à l’apéritif. L’inénarrable Jean-Louis Crimon ne cessait de prendre tout le monde en photo. Lucien passait de l’un à l’autre, s’assurant du bon déroulement des choses. Pascale Boistard était souriante, affable. Je me retenais de lui dire ce que je pensais de la politique du gouvernement – c’eût été indélicat – mais ça me démangeait. Alors, je tentais de parler de culture ce qui me réussit un peu plus que d’entamer une discussion sur la physique quantique. Je levais également le nez vers le ciel que des avions lacéraient de la neige de leur kérosène. Il faisait beau, doux. Un temps printanier comme seule l’automne, saison facétieuse, sait en faire. L’ambiance était excellente, fraternelle, comme une Fête de l’Humanité. Pour peu qu’il y eût de la musique, j’eusse bien invité Pascale Boistard à danser une valse, mais eût-elle bien pris que ce mauvais jeu de mots à l’endroit de notre Premier ministre ? Je pense que oui ; elle a de l’humour. Ensuite, nous sommes allés au Mascaret où, une fois de plus, l’ami Jean-Louis fit de nombreuses photos de l’assistance. Voilà à quoi j’ai passé un samedi d’automne sur la terre, lectrice, ma fée fessue. Sur le chemin de retour, au volant de ma petite voiture verte, je me demandais si certains politiques m’invitaient de nouveau à manger, est-ce que j’accepterais ? Xavier Bertrand, oui ; Jean-Luc Mélenchon, oui ; Vladimir Poutine, oui. Marine Le Pen, non. Je pense sincèrement que si cette dernière prend les rênes de notre belle – et grande – région, je serai tondu comme certaines dames à la Libération ou que je serai décapité, comme ce fut le cas, en des temps anciens, pour de lointains ancêtres de ma lignée. Quand je ne mange pas avec les socialistes, je vais au cinéma. Vu deux petites perles au Gaumont : Asphalte, de Samuel

Devant la Galerie 34, au Crotoy.

Devant la Galerie 34, au Crotoy.

Benchetrit, avec Isabelle Huppert, Gustave Kervern et Valeria Bruni Tedeschi ; Belles familles, de l’excellent Jean-Paul Rappeneau, avec Mathieu Amalric, la succulente et très douée Marine Vacht et Gilles Lellouche. Grandiose ! Vu au Ciné-Saint-Leu : le carrément génial The Lobster, de Yorgos Lanthinos avec Colin Farrell. Un film complètement fou et inquiétant : les célibataires sont arrêtés. On les transfère dans un hôtel où ils ont 45 jours pour trouver l’âme sœur. Passé ce délai, ils seront transformés en animal de leur choix. Le héros opte pour le homard car il vit vieux et dans la mer. Burlesque, déjanté mais profond.

Dimanche 8 novembre 2015

 

Les 3 vies du marquis

 

Le jolie Gaëlle Martin : son visage prend bien la lumière.  Elle se trouve ici devant ses oeuvres.

Le jolie Gaëlle Martin : son visage prend bien la lumière. Elle se trouve ici devant ses oeuvres.

Je sors mon appareil. Le visage de Gaëlle Martin prend bien la lumière, comme un paysage du Connemara, du côté de Galway. Lumière automnale. Au-dessus de sa magnifique chevelure rousse : quelques-uns de ses dessins. Nous sommes à la librairie Page d’Encre, à Amiens, un jour d’avril, sur Terre. Gaëlle y expose une vingtaine de dessins jusqu’au 7 mai. Le thème ? « Du bleu et des plumes ». Elle y mêle souvent aquarelle, crayons de couleur et, parfois, plumes et encres. Curieux comme je suis, tu me connais lectrice adorée et courtisée, je lui ai demandé pourquoi ce thème ? « Plumes pour écrire, plumes des oiseaux et il y a beaucoup de bleu même si c’est le rouge ma couleur préférée. (N.A.M.L.A. : il me démangeait de lui dire que c’est aussi la mienne, mais je n’ai pas envie qu’on me reproche de faire de la propagande d’autant que notre social-démocrate de président vient de balancer un scud à l’endroit du PCF des seventies ; sachez, mon bon président, que mon premier vote, je le fis à Tergnier, ville cheminote et rouge, et que je votais, of course, PC, comme les copains, comme les vieux résistants ; que voulez-vous, mon président, des socialistes libéraux comme des bourgeois, il y en avait peu dans ma petite ville ; on fait ce qu’on peut, mon président. Après ça, si je ne me bloque pas un redressement fiscal, je n’y comprends plus rien !) Mais le bleu se prête bien à l’aquarelle. » Je les aime bien les dessins des Gaëlle ; ils ont un côté faussement enfantin ravissant. Gaëlle est autodidacte mais elle avoue, non sans franchise, que Damien Cuvillier, le bédéiste et aquarelliste, l’a beaucoup conseillée. « C’est un génie ! » lance-t-elle, en agitant sa jolie crinière de presque Irlandaise. Autre exposition qui ne m’a pas laissé insensible : celle d’Alicia André, au Café, chez Pierre (jusqu’au 30 avril). Vingt et une œuvres accrochées aux murs de l’un de mes bistrots préférés. Des caricatures qu’elle nomme joliment « des déformations ». C’est réussi, original. « J’avais envie d’imposer le numérique ; ça reste difficile à aborder pour le public. » Il s’agissait de la première exposition de cette ancienne élève de l’ESAD. Prometteur. Quelques jours plus tard, je me suis rendu au ciné Saint-Leu pour y assister à la projection de l’excellent film Les 3 vies du chevalier, de Dominique Dattola. Ce dernier, grâce à une enquête longue et scrupuleuse, éclaire sur l’évolution de la liberté en France, en s’appuyant sur l’affaire du chevalier de La Barre, supplicié et brûlé sur la place publique dans la bonne et très pieuse ville d’Abbeville. Le jeune homme, une manière de punk aristo (un lointain cousin), coureur de jupons (pardi !) et bon picoleur (oh !) perdit la vie pour ne pas s’être découvert au passage d’une procession. Derrière tout ça : la vengeance d’un procureur mauvais comme une teigne que la tante de La Barre, une jolie abbesse éclairée, fan de Voltaire, avait éconduit. Très belles musiques de Franck Agier et Gérard Cohen Tannugi, interprétées par l’orchestre de Picardie.

                                                      Dimanche 26 avril 2015

Rendez-nous les portemanteaux d’antan

Sylviane Fessier et Samule Theis, fils d'Angélique, l'un des trois réalisateurs du film Party Girl.

Sylviane Fessier et Samuel Theis, fils d’Angélique, l’un des trois réalisateurs du film Party Girl.

   Il est plus facile d’accrocher une lectrice à ma chronique, j’ai nommé les délicieux Dessous chics, qu’une veste ou un imperméable dans un restaurant à Paris ou en province. C’est une horreur. Plus de portemanteaux, ou très peu ; c’est devenu une denrée rare. J’en discutais, il y a peu, avec mon confrère Tony Poulain, que vous retrouverez à ma droite, dans cette même page, un esprit simenonien, comme moi, tout aussi français. J’eusse pu lui dire : « C’était mieux avant, ne penses-tu pas, Tony ? ». Je suis certain qu’il me répondra oui. Or, grande fut ma joie, alors que je me rendais en galante compagnie au Bistrot des Bouchers, à Amiens, de trouver de magnifiques crochets dorés pour y accrocher mes vêtements. Crois-moi, lectrice adorée, mon miel, ma possession, ma soumise, cela m’a procuré un tel plaisir que j’en ai apprécié un peu plus encore la délicieuse fricassée d’andouillette que m’apportait une serveuse bien sympathique. Lectrice, ton mari, jaloux comme un tigre en cage, te dira que ma prose lui rappelle celle d’Anne Golon, romancière méritante, auteur d’Angélique, Marquise des Anges. Pour une fois, il ne profère pas des imbécillités. L’antan, l’avant, l’auparavant – bref tout ce qui m’éloigne du présent sournois et de futur incertain –, me manquent comme l’héroïne à Roger Gilbert-Lecomte, comparse de Roger Vailland, créateur du Grand Jeu. Angélique (Litzenburger), c’est justement le prénom du personnage central du film Party Girl que je suis allé découvrir au Ciné-Saint-Leu, à Amiens. La projection avait lieu en présence du fils d’héroïne, Samuel Theis, qui a réalisé l’œuvre en compagnie de Marie Amachoukeli et Claire Burger. Angélique – qui n’est pas actrice professionnelle, à l’instar des autres comédiens – joue son propre rôle. Elle a soixante ans, aime toujours la fête, la nuit, les hommes. Pour gagner sa vie, elle fait boire les messieurs dans un cabaret à la frontière allemande. Mais avec le temps, les clients se font rares. Un habitué, Michel, amoureux d’elle, lui propose de l’épouser. Ce film sensible, émouvant, est époustouflant d’un réalisme poignant. Samuel Theis met en scène sa véritable famille. En fond, la Lorraine dans ce qu’elle a de plus sinistré, de plus populaire. Tout sonne juste dans ce film qui tient autant de la prose d’Eugène Dabit que d’une chanson de Patricia Kaas. Lumineux, Samuel Theis, interviewé avec finesse pas Sylviane Fessier, nous a éclairés sur sa démarche : « Nous avons tenté de ne jamais verser dans le sentimentalisme », a-t-il notamment expliqué. Entre drame social, comédie romantique et fiction documentaire, Party Girl, se révèle l’une des plus rafraîchissantes surprises de cette rentrée.

                                                 Dimanche 14 septembre 2014

 

« Houellebecq ne ment jamais. Jamais »

                                  Voilà ce qu’estime Benoît Delépine, rencontré devant une bière fruité consommée à la terrasse d’un café de Lille, juste après la projection en avant-première de «Near Death Experience». Rencontre. Et des propos excusifs par certains aspects, rien que pour toi, lectrice de mon blog. Et surtout, cours voir (au ciné Saint-Leu, à Am

Benoît Delépine, lors du débat  après la projection du film.

Benoît Delépine, lors du débat après la projection du film.

iens, à partir du mercredi 17 septembre) ce film génial, sincère et politiquement décapant.

Qui est à l’origine de l’idée maîtresse de ce film ? Gus ou vous-même ?

A l’origine, c’est un article paru dans Aujourd’hui. Nous étions éloignés, pendant les vacances. Mais nous l’avons lu en même temps. Ca racontait l’histoire d’un mec qui était parti pour tenter de se suicider dans la montagne Sainte-Victoire et qui, finalement, avait vécu quatre mois dans la nature ; il n’était pas parvenu à se suicider, ce grâce à une messe qui se déroulait dans un village. Il n’était pas passé à l’acte. Il avait repris goût à la vie, mais il avait zoné dans la montagne. Et il était revenu chez lui. On ne sait pas ce que le type est devenu. Mais Gus et moi, on s’est dit que c’était une belle idée de départ pour un film. La seule chose qu’on savait c’est qu’on voulait faire un drame. Pas une comédie. Nous voulions faire un film plus fluide qui ne soit pas – même si on aime la comédie – une succession de gags, de situations cocasses. Même si c’est marrant, on perd inévitablement en fluidité. On est moins dans la fluidité ; nous avons fait de bons films mais qui sont souvent chaotiques. Là, on voulait faire quelque chose de fulgurant, qui touche, ce sans être pollué par des gags, même si on ne peut pas s’empêcher de distiller un peu d’humour noir. Nous avions travaillé sur un autre film qui ne s’est pas fait. Comme on a Groland, on ne peut tourner que l’été. On était malheureux de ne pas avoir fait l’autre film ; on est donc revenus à ce fait divers. On a commencé à écrire ; on en en parlé à l’acteur qui devait faire le film précédent. Il ne le sentait pas ; il n’avait pas envie de faire ça pour x raisons personnelles.

Qui était cet acteur ?

Il s’appelle Jean-Roger Milo. C’est un super acteur, mais il n’avait pas envie. Et on tombé au moment où Michel Houellebecq était de retour d’Irlande pour sortir son recueil de poèmes. On avait gardé le contact qu’on avait eu avec lui lors du film Le Grand Soir (où on lui avait proposé un rôle qu’il était sur le point d’accepter), on s’est dit : « C’est lui qu’il nous faut car il a tout ce qu’il faut pour donner un mystère supplémentaire à l’ensemble. » Ca s’est fait de façon aussi simple que ça.

C’est un film très poétique, mais aussi très philosophique et très politique. Ce sont des conditions de travail générées par la société capitaliste qui conduisent Paul (Houellebecq) au désespoir. Que pensez-vous de cette analyse ?

Oui, c’est un personnage déplacé. Il travaille pour France Télécom. Ces salariés étaient des gens qui travaillaient avant aux PTT, qui faisaient certains types de travaux, et qui ont été trimballés de département en département. Ils étaient postiers ; ils revenaient dans des bureaux, au service commercial. Et notre Paul, lui, il se retrouve sur une plateforme téléphonique. C’est ça qu’on voulait montrer : les gens qui aimaient leur boulot, pouvaient être trimballés par une DRH et se retrouver dans des boulots qui ne leur correspondaient pas et ça devenait pour eux invivable.

Vous avez écrit, Gus et vous, tous les dialogues et tout le monologue formulé par Houellebecq. Comment avez-vous fait pour parvenir à une telle fluidité, une telle cohérence ?

C’est selon nos problèmes personnels. Pour le couple, c’était plutôt Gustave. Moi, c’était plutôt sur le grand-père, la dégénérescence. C’était des choses qui nous touchaient. En abordant chacun de notre côté les sujets qui nous tenaient à cœur, finalement, nous étions dans la même problématique. C’est vrai que c’est un film existentiel, sur l’existence : « Qu’est-ce qu’on fout là ? » Sur l’écriture, quand nous avons eu la certitude que Michel acceptait de faire le film, nous nous sommes attachés à l’écriture, en bénéficiant de ses conseils. Nous avions même pensé inclure des morceaux de ses textes. Il ne voulait pas ; il souhaitait ne faire que l’acteur. Nous lui disions que nous voulions faire un film poétique et que ses textes seraient les bienvenus. Il nous a répondu : « Pour être un poète, il suffit de dire sa vérité. » De ce fait, nous sommes allés à fond dans ce qu’on pensait, sans affèterie. On ne s’est pas caché ; on a pris nos cas et on a tout balancé sur la table. En le côtoyant, je sais maintenant que ce qui fait la force de Houellebecq, c’est qu’il ne ment jamais. Jamais. C’est pour ça que parfois, il y a des silences étonnants dans ses interviews ; il cherche le bon mot. Il cherche à décrire vraiment ce qu’il ressent le plus sincèrement et le plus honnêtement. Nous avons donc essayé, pour l’écriture du texte, de suivre son conseil.

Ce texte il eût pu l’écrire. Vous êtes parvenus dans votre texte à distiller tout le désespoir qui affleure dans toute son œuvre.

C’est aussi parce qu’on a le même âge que lui. On a vécu des expériences similaires…

La scène avec les petits coureurs, c’est génial !

Oui, les petits coureurs… Je pense que ça a dû plaire à mon frère car avec lui on jouait aux petits coureurs avec des billes des après-midis entières. Je pense que Houellebecq ne connaissait pas le jeu. C’était la première fois qu’il y jouait. Mais pour le reste, on avait tout en commun, Michel et nous.

Gus et vous, connaissiez-vous bien l’œuvre de Houellebecq avant d’écrire ce film ?

Gustave, je ne suis pas certains qu’il ait lu un de ses livres. Moi, je les ai tous lus. Mais je n’ai aucune mémoire des titres. Mais je me suis interdit de les relire pour faire le film. Un moment, je lui ai envoyé un mail en demandant s’il ne trouvait pas que les monologues n’avaient pas l’air d’être du sous-Houellebecq. « Non, non, continuez ! Ca n’a rien à voir », nous a-t-il répondu.

Pourtant, l’osmose entre la tonalité du film et celle de l’oeuvre de Houellebecq est parfaite.

Nous l’avons rendue en langage cinématographique et peut-être que pour un écrivain, ce n’est pas si simple que ça. Nous avons voulu donner un côté littéraire ; on est dans le cerveau de quelqu’un (et de plusieurs personnages). Ce qui se passe dans son cerveau est produit par la voix off. On approche la littérature mais on apporte le visuel qui génère d’autres idées.

Reconstituer sa famille à l’aide de pierres empilées, c’est un symbole très fort. Qui est à l’origine de cette idée ?

C’est Gus qui a eu cette idée. Moi, j’ai eu l’idée de l’ombre. Ca, ce sont des idées de cinoche.

Et l’avion qui traverse le ciel juste au bon moment, était-ce réellement un hasard comme vous le disiez lors de la conférence de presse ?

En fait, j’ai un peu menti. En fait, il n’est pas passé à ce moment précis. On a triché avec des effets spéciaux ; on l’a mieux placé dans le tempo du film. Il y a eu le truc à la con… Quand il y a le morceau de Black Sabbath et que Paul joue avec sa cigarette dans la nuit, il avait un poil de nez monstrueux qui prenait toute la lumière. Et comme le plan dure hyper longtemps, on s’est dit que le poil de nez allait perturber toute l’ambiance cinématographique ; donc on a éliminé le sacré poil de nez par un effet technique.

Le physique de Houellebecq fait vraiment penser à celui de Céline et à celui d’Artaud.

Parfois, il y a une tête d’une force. Whoua !… C’est carrément un grand acteur. C’est un grand acteur pour une raison simple. Il m’a dit : «  Quand on démarre une séquence, il y a un grand calme qui s’installe qui s’installe en moi. » Alors que chez la plupart des comédiens, c’est un grand stress qui s’installe quand on dit « Action ! ».  Tu te dis que si tu merdes, c’est foutu ; il y a donc une grande nervosité qui s’installe. Forcément, même si tu as bien appris ton texte… Lui, Michel, il a ça naturellement… un calme total l’envahit et il parvient à faire ce qu’il a fait dans le film. C’est fou !

On a vraiment l’impression que cette histoire aurait pu lui arriver. Le personnage c’est presque lui.

Dans les interviews, il dit que le personnage, Paul, ce n’est pas lui. Dans L’enlèvement de Michel Houellebecq (N.D.L.R. : un téléfilm de Guillaume Nicloux programmé il y a peu sur Arte), c’est son propre rôle. Mais il joue quand même un rôle. Mais dans notre film, il nous a dit que s’il n’avait pas réussi dans l’écriture, « ça aurait pu être moi »… On avait même écrit dans le CV du personnage qu’il avait une licence de lettres modernes ; et après il arrive aux PTT… Ca pourrait être lui ; il aurait pu se retrouver dans un cas comme celui-là. C’est ça aussi qu’il a aimé.

Avez-vous eu des difficultés pour le convaincre de faire le film ?

Ca aurait pu mal se passer. Il se trouve que ça s’est joué dans un bar. On est resté quatre heures. Peut-être que s’il ne nous avait pas bien sentis, il aurait coupé court. On est sorti quatre heures après… Il avait oublié sa serviette dans le bar. C’était un beau rendez-vous de travail…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

On travaille sur un projet de comédie, mais on ne parviendra jamais à faire un truc qui amène des millions de spectateurs… On adore les films italiens, les comédies noires des années soixante. On aimerait bien faire un truc comme ça mais ancré dans notre époque. Après, c’est la difficulté d’écrire ; ça a l’air simple mais ça ne l’est pas du tout.  C’est une prouesse… C’est compliqué d’écrire une comédie quand tu as une dizaine de personnages, tout en restant dans une forme de fluidité. On sait que quand tu proposes un rôle à des acteurs, il faut que tous aient leur petit moment de gloire dans le film. Il y a quelque chose qui nous gêne… Réussir à faire une comédie fluide.

Votre film contient une lenteur très poétique.

Les gens doivent se demander quand ça commence… Mais c’était une volonté :  que tout à coup ça monte, ça monte…

                                   Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE