On ne meurt plus d’amour?

On se serait cru dans un roman de Mac Orlan ou de Simenon. Mais nous n'étions qu'à Tergnier (Aisne).

Ce matin-là, j’écoutais sur France-Inter la chanson « On ne meurt plus d’amour », de la chanteuse Robi. Une belle chanson, assez pop, portée par une jolie brunette accompagnée par un grand bassiste aux cheveux ras qui joue sur sa Fender comme sur une guitare (en faisant de barrés; c’est singulier) et par un type au clavier. « On ne meurt plus d’amour ». La chanson sonne. Elle me plaît. Pourtant, je ne cesse de penser que l’art est capable, lui aussi, de dire des sottises. C’est même son rôle lorsqu’il se place dans la pure fiction. Car enfin, chère Robi, et vous adorables lectrices aux cœurs blessés, aux âmes lacérées par les ruptures inanes, les abandons immondes, que je prends à témoin, on continue à mourir d’amour. Et c’est bien là le problème. L’idéal serait de ne point avoir de cœur. Que tout coule sur nous comme l’eau noire de l’étang sur les plumes du canard sauvage. On ne meurt plus d’amour? Pourquoi chantes-tu de telles bêtises, Robi? Je ne cessais de penser à cette chanson, à son titre, en traversant le pont de l’Oise, à Creil. Il faisait un froid de canard (dont les plumes devraient laisser couler les eaux noires des amours perdues, etc.). L’hiver. Les guirlandes de Noël ballottées par la bise humide. On ne meurt plus d’amour? Ce temps me rappela quelques souvenirs. C’était au cœur des seventies, dans ma bonne ville de Tergnier. Un samedi soir proche de Noël. Même temps cafardeux, glacial et humide. Nous sortions du café Chez Hubert. Un train rapide trouait le silence de la nuit. On se serait cru dans un roman de Mac Orlan ou de Simenon. Mais nous n’étions qu’à Tergnier (Aisne). Et, contre la façade du café, un type pleurait. C’était Cheyenne. Un mec de la Cité Roosevelt; je le connaissais. Son cousin était à ses côtés. Il disait qu’il n’en pouvait plus depuis que la fille qui l’aimait avait mis les bouts. Il disait qu’il allait passer les fêtes tout seul. Il disait qu’il en avait marre. Son cousin déclarait que ça allait passer. Cheyenne continuait à sangloter. Les copains et moi, on est parti à la Huchette pour vider d’autres verres. Tout début janvier de l’année suivante, en ouvrant L’Union, je vis l’avis de décès. Cheyenne s’était donné la mort. Dose létale de tranquillisants. Il devait avoir vingt-cinq ans. On mourrait encore d’amour en ces années-là.

Dimanche 9 décembre 2012