Les repentirs du marquis

   

Paul Morand, sur l'écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J'étais bien. Et j'écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l'amour, que la vie, que le travail, que l'argent. On fait ce qu'on veut; on raconte ce qu'on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l'oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

Paul Morand, sur l’écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J’étais bien. Et j’écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l’amour, que la vie, que le travail, que l’argent. On fait ce qu’on veut; on raconte ce qu’on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l’oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

On connaît les repentirs du peintre. Pourquoi n’existerait-il pas les repentirs du chroniqueur? Voilà donc, lectrice bourrée de désirs (comme on l’eût dit d’une poupée de son), les repentirs du marquis, entends, ma fée fessue, les DVD que je n’avais pas eu le temps de regarder. À la faveur de vacances récentes et bien méritées, retiré que j’étais sur les terres de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens, un proche a eu la bonne idée de remettre en marche un lecteur de DVD, que j’avais acheté chez Emmaüs en des temps immémoriaux et que je ne parvenais pas à faire fonctionner. Depuis, je me régale. Ainsi, je me suis tapé les 3h34 d’entretiens de Paul Morand, réalisés par l’excellent Pierre-André Boutang en juillet et août 1970 et en janvier 1971 (La collection des Archives du XXe siècle par Jean José Marchand, éditions Montparnasse, deux 2 DVD). Antipathique à souhait, méprisant pour les gens de peu, distant, regard fuyant, colin froid plein de morgue, Paul Morand est un parangon de la haute bourgeoisie dans tout ce qu’elle a de détestable. Mais quel merveilleux écrivain! Quel styliste hors pair! Quel sprinter de l’écriture! Pas étonnant que les Hussards, au sortir de la deuxième guerre mondiale, lui fissent une cour insistante, dégoûtés qu’ils étaient par le Nouveau roman, l’incarnation de l’horreur littéraire, et des romans à thèse des universitaires abscons. La correspondance que Morand entretint avec Chardonne montre à quel point ces deux-là furent de mauvais camarades, titulaires de qualités humaines étiques. Mais, comme tu le sais lectrice, on ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments. Revu, avec un plaisir immense, trois films restaurés (par Pathé) issus des romans de l’inoubliable Pierre Véry : Les disparus de Saint-Agil (1938; de Christian-Jaque, avec Eric von Stroheim, Michel Simon et l’immense Robert Le Vigan, collaborateur notoire, ami de Céline, comédien hors pair, habité par le Diable, au regard fascinant), L’Assassinat du Père Noël (1941; de Christian-Jaque, avec Harry Baur, Fernand Ledoux et Le Vigan), et Goupi mains rouges (1943; de Jacques Becker avec Fernand Ledoux – mort à Villerville, en Normandie où fut tourné Un singe en hiver, d’après le roman éponyme d’Antoine Blondin, Ledoux qui, dans ce film ressemble terriblement à mon copain Flamm’, batteur des Rabeats – Le Vigan, toujours lui, dans le rôle de Tonkin qui nous donne, quand il grimpe dans l’arbre et tombe, l’une des plus grandes scènes du cinéma français). La pluie cinglait le toit de ma véranda. Mon chat Wi-Fi était à mes côtés. Il regardait ces films avec moi et semblait les apprécier. Je ne répondais plus au téléphone. Je me baignais dans cette France cinématographique oubliée que j’aime tant. Oui, lectrice, je suis un Français définitif.

Dimanche 17 avril 2016

  Jérôme Leroy broie du mort et nous enchante  

       Alors qu’on réédite son succulent premier roman, Jérôme Leroy sort un recueil de chroniques, oraisons funèbres pour les gens qu’il aime.

Page 37, à l’occasi

Jérôme Leroy.

Jérôme Leroy.

on de la mort de Michel Glouscard, philosophe communiste, Jérôme Leroy écrit : « Après la mort de Georges Labica (…), c’est au tour de Michel Glouscard de disparaître à l’âge de quatre-vingt-un ans. On a intérêt à renforcer la sécurité rapprochée autour de Badiou si on ne veut pas se retrouver avec Alain Minc comme symbole de la pensée radicale en France. » Leroy est marxiste ; on le savait. De plus, il a de l’humour. On est en droit de s’en réjouir. Réjouissant est certainement le terme qui qualifierait le mieux ce savoureux recueil de chroniques sobrement intitulé Loin devant ! et sous-titré Oraisons funèbres pour Thierry Roland et autres personnages illustres ou anonymes de ce temps. Mais peut-on se réjouir de la mort ? Non, mais, ici, on peut se réjouir de la qualité des textes de Jérôme Leroy. Parmi les personnalités, beaucoup de communistes ; on n’en attendait pas moins de lui. Ça fait du bien. Et on préféra ça à l’évocation des anciens Mao ou Trotskards aujourd’hui portés sur le vice de la loi du marché ou du capitalisme à visage social – traître ! – démocrate. Des communistes, mais pas que. Faut-il rappeler que Leroy, à la manière d’un Vailland ou d’un Claude Cabanes, est un hédoniste. À la mort de la très blonde Farrah Fawcette-Majors, il écrit, coquin : « La main droite, ou gauche, de tous les garçons ayant eu entre douze et seize ans en France, en 1978, est en deuil. » Imparable. On dirait du Fénéon. Il nous livre aussi d’incontournables portraits de Thierry Jonquet (« Ce devoir de déplaire, voire de tirer contre son propre camp dans une tradition toute bernanosienne, Jonquet l’avait assumé jusqu’au bout. »), d’Éric Rohmer (si juste aphorisme : « En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire. » Le cinéaste était royaliste.) et du vigneron d’exception que fut Marcel Lapierre (« une certaine idée du vin »), dont parle toujours avec émotion l’ami Sébastien Lapaque, romancier, nouvelliste et critique au Figaro littéraire. C’est justement Sébastien qui vient de rédiger la préface de la réédition de L’Orange de Malte, sublime roman de Jérôme. Et quelle préface ! Il y énonce avec une éclairante lucidité les qualités de cette première œuvre : « Jérôme Leroy est un garçon étonnant, qui après être entré dans la carrière à la fin des années 1980 auréolé des prestiges d’un splendide écrivain de droite, a brusquement opéré un virage à 180 º, laissant Drieu la Rochelle pour Aragon, Chardonne pour Nizan et Nimier pour Vailland. » Ce roman très hussard est empreint de mélancolie, d’alcool, d’air iodé et de Normandie balnéaire. Inoubliable.

PHILIPPE LACOCHE

 Loin devant ! Jérôme Leroy, l’Éditeur, 261 p. ; 18 €. L’Orange de Malte, Jérôme Leroy, La Thébaïde, 188 p. ; 16 €.