« On paie toujours quelque chose quand on privilégie le travail à sa vie »

 

C’est ce que pense Sylvain Desclous, réalisateur de l’excellent « Vendeur », avec Pio Marmaï. Ils sont venus présenter leur film, il y a peu, au Gaumont d’Amiens.

La société capitaliste vue par le petit bout de la lorgnette : la vente. La difficulté d’être père. Ce sont les thèmes essentiels du très beau premier long-métrage de Sylvain Desclous. Serge (Gilbert Melki) est un vendeur exceptionnel. Il exerce son talent dans les grands magasins. Ses employeurs l’adulent; c’est un gagnant. Et il leur fait gagner beaucoup d’argent. Mais il a tout sacrifié à son fichu métier. Dont son fils, Gérald (Pio Marmaï) qu’il ne voit jamais… Ce dernier, en grande difficulté financière, vient demander un travail de vendeur à son père afin de financer les travaux de son restaurant… Gérald, qui ne se croyait pas fait pour ça, se découvre, lui aussi, un excellent vendeur…

Sylvain Desclous, quelles étaient vos intentions en écrivant ce film ?

Il s’agit de mon premier long-métrage ; j’ai un parcours un peu atypique. Je n’ai pas fait d’école de cinéma ; j’ai gagné ma vie en bossant dans des entreprises. Parallèlement, j’ai fait des courts et moyens-métrages qui ont tous en commun qu’ils présentent des personnages ancrés dans une certaine réalité du travail. Je voulais voir ce qu’une place dans le monde du travail, place subie plutôt que choisie, pouvait avoir comme conséquences sur le comportement (tout banalement, que la personne soit heureuse ou malheureuse). Quand j’ai eu l’idée du long-métrage, j’ai voulu garder ça, et prendre un personnage que l’époque désigne comme très reconnu, admiré dans son univers professionnel. Et de gratter jusqu’au bout pour voir à quel prix cette réussite professionnelle s’était faite. Qu’est-ce que ce personnage, Serge (campé par Gilbert Melki) avait sacrifié pour cette réussite. Je vis en 2016 ; mes amis ne sont pas dans le cinéma et je vois qu’on paie toujours quelque chose quand on privilégie le travail à sa vie. On est tous là-dedans, dans cet engrenage, et ce n’est pas sans prix. Pourquoi ai-je pris un vendeur ? Je me suis renseigné sur les cuisinistes ; c’est une profession assez flamboyante, drôle, et cinématographique parce que les mecs sont des vendeurs, mais aussi des acteurs. Il y a des passerelles assez cocasses entre les deux métiers. Tout en restant dans le cinéma, tout en se faisant plaisir, en faisant de belles images, il y avait moyen de dresser un tableau discret – mais je l’espère, fidèle – du monde et de la société dans lesquels on vit.

C’est d’abord le portrait d’un homme, un père, mais c’est aussi une charge contre la société capitaliste dans laquelle on vit. C’est le capitalisme et ses terribles rouages vus par le petit bout de la lorgnette… Etait-ce aussi l’une de vos intentions ?

Je ne voulais pas être dans le jugement, ni dans le manichéisme, ni dans le pamphlet parce que j’aime beaucoup une phrase de Jean Renoir qui dit : « Le problème dans ce monde c’est que tout le monde a ses raisons. » Et je pense que tout le monde a ses raisons. Daniel (Pascal Elso), le directeur des cinq magasins, peut se révéler d’une très grande froideur quand il s’agit de virer Serge, mais s’il ne vire pas Serge, c’est lui qui se fera virer. En tant que citoyen et être humain, bien sûr, je condamne ça, et, en même temps, je me dis que parfois on n’a pas le choix. Il faut tuer pour survivre, je le constate et le déplore, évidemment. Ne pas être manichéen et, en même temps, cheminer dans le questionnement que tout le monde a le matin quand il se lève : est-ce que j’enfile le bon costume ? Est-ce que je suis à ma place ? Est-ce que j’exerce le métier dont je rêvais quand j’étais enfant ? Est-ce que j’ai fait les bons choix ? Est-ce que je ne me suis pas trompé ? Et si je me suis trompé, est-ce qu’il est encore temps de revenir en arrière ? Avant de faire des films, je devais préparer des concours administratifs ; j’ai fait les études qui m’y menaient.

Vous avez fait Science Po.

Oui, j’ai fait Science Po ; j’ai fait du droit. Je n’aurais jamais dû être là dans cette activité de cinéaste. Mais à un certain moment, je me suis dit que j’étais en train de m’engager dans quelque chose où je pressentais que je n’allais pas être très heureux. Alors, quoi faire ? Comment faire ? Est-ce que le demi-tour est possible ? Ce sont des questions qui me touchent.

Généralement, on ne fait pas Science Po sans être politiquement positionné. Etait-ce votre cas ?

Non, pas du tout. Je venais de province ; j’ai fait Science Po à Aix.  Le monde du cinéma m’était complètement étranger ; je voyais ça comme un simple spectateur. Je ne savais pas que les films se fabriquaient avec des techniciens. Je ne savais trop quoi faire après le bac, en tentant de rester le plus généraliste possible. Et Science Po est très généraliste. Et puis, il fallait bien gagner sa vie, et j’ai senti que ces premiers boulots payaient plutôt bien, et que je me retrouvais comme tout le monde dans un engrenage. Travailler pour pouvoir payer… Et un moment donné, mes rêves et ma passion, je commençais tout doucement à les oublier. Et je me suis réveillé juste à temps.

Pio Marmaï, connaissiez-vous Sylvain Desclous avant ce film ?

Pio Marmaï : Nous nous étions croisés amicalement. On s’est croisés par l’intermédiaire de Pierre Salvadori. Je ne savais pas encore si j’allais faire son film Dans la cour ; je venais de me faire lâcher par ma meuf à ce moment-là. J’étais un peu anéanti, comme peut l’être n’importe quel jeune amoureux. Et puis, la vraie rencontre s’est fait quand j’ai découvert le scénario de Sylvain. Quand de tels scénarios surgissent (pour moi, c’est de l’ordre du surgissement), une écriture singulière et profonde, et en même temps très accessible. On n’est pas dans quelque chose d’élitiste et de prétentieux. En tant que jeune, ce scénario m’a parlé. Ensuite, tout simplement, on s’est rencontré. On a discuté ; on n’a pas tellement préparé. On n’a pas fait beaucoup de répétition ; on a fait une lecture. Nous sommes partis du principe qu’il fallait garder cette fragilité-là.

Comment avez-vous endossé et travaillé le personnage de Gérald ?

Gérald a un travail (chef cuisinier) qui le passionne mais qui ne parvient plus à le faire vivre. Il est dans l’obligation de demander de l’aide à son père.

Sylvain Desclous : Dès le début, nous nous sommes dits : Serge est un commerçant, et Gérald est un artiste. Gérald est parvenu jusqu’ici à suivre sa voie, la gastronomie, la cuisine… Et il s’est planté car il est trop entier. Comme il le dit : ses gars, il ne les paie pas au black. Il n’a pas su composer avec le système. Il va demander à son père, Serge (qui, lui, a su parfaitement composer avec le système), un travail.

Il y a aussi l’analyse autour du rôle de père. Cela devait être d’autant plus émouvant pour vous, Pio, que vous ressemblez, dit-on, au vrai fils de Gilbert Melki.

A dire vrai, je me fiche un peu du réalisme. Par convention, ce qui est montré, la fiction, on le croit. Ce qui était délicat à générer, c’est la relation père-fils qui ne cesse d’évoluer. A dire vrai, à aucun moment, il y a une sorte de rencontre…  Ce qui m’a marqué, c’est que les individus sont des taiseux qui peuvent être nourris d’un certain amour l’un pour l’autre mais qui ne se le diront jamais. C’est pour ça qu’ils sont assez beaux. C’est pour ça aussi qu’ils parlent à n’importe quelle personne. Il y a plus qu’un non-dit ; c’est une impossibilité de se dire : « Ca fait trente ans qu’on est là ensemble ; je ne t’ai jamais dit que je t’aimais, mais je ne le ferai pas. » Il existe entre eux une sorte d’évitement plein de pudeur.

Sylvain Desclous : L’amour qui existe entre eux ne parvient pas à se dire. Je pense que le personnage de Serge (joué par Gilbert Melki) est assez révélateur de cette génération – et sans faire de généralité. J’en ai rencontré plein, notamment dans ma famille. Des hommes qui n’ont pas les mots.

Pio Marmaï : Il y a, certes, dans le film une dimension sociétale, mais dans le film il y a surtout quelque chose qui relève de l’intime, du familial. Dans ma famille, c’est différent. Ca traite aussi de la pudeur ; à quel moment on s’autorise à dire à la personne qu’on aime. Entendre qu’on est aimé par quelqu’un est assez bouleversant.

Le rapport père-fils est aussi très présent dans Saint-Amour le film de Delépine-Kervern.

Oui, dans les films de Delépine et de Kervern, ce sont des personnages cabossés qui font preuve d’une énorme tendresse. C’est ce qui me plaît dans leurs films.

La scène de pêche avec le grand-père, interprété par Serge Livrozet, est magnifique.

Sylvain Desclous : J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire la scène du personnage du grand-père parce qu’on se rend compte que cette incapacité de prendre la parole elle court depuis des générations. Il faut que quelqu’un brise enfin le cercle du silence pour que des paroles d’amour puissent enfin s’échanger et qu’on puisse repartir sur autre chose.

Pio Marmaï : Mon père était d’une famille de taiseux, de travailleurs. On est une famille, donc on s’aime, c’est entendu. Oui, c’est le non-dit. Ca m’émeut en tant qu’individu quand je le vois à l’écran. Ca me renvoie à ce que j’ai vécu.

Sylvain Desclous : J’ai lu l’été dernier une biographie de Samuel Fuller, Le Cinquième visage, un gros pavé dans lequel il raconte sa vie démentielle… A la fin du bouquin, il sait qu’il va mourir ; il se demande ce qu’il va retenir de sa vie, et il dit : « Pensez à ceux que vous aimez et dites-leur. »

Sylvain, vous avez travaillé dans le monde l’entreprise. Quel regard portez-vous sur celle-ci ?

Mon regard est biaisé car je ne m’y suis jamais senti à l’aise ; ce n’était pas ma place. J’y ai vécu de façon assez douloureuse, en me disant : «J’espère que ma vie ne va pas se cantonner à ça. » Je me disais que les gens que je côtoyais n’avaient pas l’air heureux. J’ai également organisé des séminaires de travail pour de grandes entreprises. Ainsi, j’ai pu comprendre comment le monde de l’entreprise fonctionnait. Avec des hommes qui aiment le travail, certains sont heureux, d’autres malheureux. Ca m’a permis de ne pas être dans le fantasme. J’aurais eu très peur de décrire une réalité que je ne connaissais pas. Je sais comment parle un directeur de marketing ; je sais comment il s’habille ; je sais où est-ce qu’il va bouffer ; je connais sa bagnole… Ca me permet d’ancrer des personnages, de mettre des mots dans leur bouche.

La scène du coaching avec Christian Hecq est impressionnante…

Sylvain Desclous : Il est souvent au cinéma dans des rôles plutôt comiques, mais aussi à la Comédie française. Il est flippant ; je me suis fait plaisir en écrivant cette séquence. Ce genre de scène existe dans la réalité. Après certaines projections en avant-premières, des gens sont venus me dire qu’ils avaient vécu ça et que c’était plus méchant que ça… Des livres sortent chaque année sur les dérives du management. On assimile la performance individuelle à la performance sportive. Il faut surperformer ; le bon vendeur ce n’est pas celui qui vend bien, c’est celui qui vend bien tous les jours. Sauf que ce n’est pas pour rien que les sportifs s’arrêtent à 35 ans car le corps finit par lâcher. Or, dans l’entreprise, jusqu’à 50 balais, on file des challenges aux mecs, et ils finissent par craquer.

Comment avez-vous rencontré Serge Livrozet ?

Sylvain Desclous : Avant de faire des films, j’étais d’abord un spectateur. J’avais L’Emploi du temps, de Laurent Cantet, dans lequel il jouait un rôle. Je me suis dit : « Le jour où je ferai un long-métrage, je veux ce que mec soit dans mon film. Il a une gueule… » On est allé en casting de long-métrage. J’ai vu quelques comédiens, pour jouer le rôle du grand-père, dont Romain Bouteille. C’est alors que j’ai pensé à Serge Livrozet ; je suis allé le voir à Nice. On s’est tout de suite très bien entendu. Et il m’a raconté sa vie : Michel Foucault, les QHS, etc. Je me suis dit que c’était trop énorme. Je me suis dit que, même si ce n’était pas un comédien, je prenais le risque. Serge a accepté. Il a eu le courage absolu de faire le tournage, alors qu’il avait des soucis de santé. C’est une de mes grandes fiertés ; c’est une gueule. C’est un parcours ; c’est un intellectuel. Et puis, il y a ce petit clin d’œil car c’est quand même lui qui a écrit Lettre d’amour à l’enfant que je n’aurai pas  (N.D.L.R. : éditions Lettres libres), et dans mon film il joue le rôle d’un père et d’un grand-père. J’ai un immense respect pour Serge Livrozet. On va aller le voir à Nice où nous présentons le film en avant-première. Pour l’anecdote, dans le film de Laurent Cantet, Serge Livrozet conduit une BM, et c’est la même que conduit Melki dans mon film.

Pio, qu’est-ce ça fait de jouer au côté de Gilbert Melki ?

J’ai un rapport assez concret au travail. Je pars du principe que les comédiens sont bons car leurs partenaires le sont aussi. Le cinéma est un travail d’équipe ; tu es bon car tu es bien éclairé, bien filmé.  Une confiance entre Gilbert Melki et moi s’est instaurée ; on s’est vu très peu avant, non pas par fainéantise, mais on voulait que leur relation singulière elle soit réelle sur un plateau. Je ne cherche jamais à être pote avec les gens avec qui je travaille ; je fais simplement mon boulot. On s’est donc dit que notre relation allait se construire au fur et à mesure du tournage du film. Il ne faut pas forcer les choses ; on pouvait fabriquer une filiation fictionnelle. Ca fonctionne quand on laisse les choses exister.

La scène de pleurs dans la voiture est très forte.

Pio Marmaï : Les scènes d’effondrement sont compliquées quand on est seul. Je n’ai jamais de difficulté à générer une scène d’émotion quand je suis avec un partenaire.

Sylvain Desclous : Je crois que cette scène était la plus difficile à réaliser. Pio venait de Paris ; c’était le matin. Au top, il fallait qu’en 25 secondes viennent les larmes ; c’était compliqué.

Quels sont vos projets ?

Sylvain Desclous : Je suis en cours d’écriture d’un deuxième long-métrage avec coscénariste très talentueux qui s’appelle Pierre Erwan Guillaume. Ce film n’a pas grand-chose à voir avec Vendeur ; c’est l’histoire d’une jeune femme dans le milieu de la politique.

Droite ? Gauche ?

Sylvain Desclous : Bonne question. Je suis très observateur de ce qui se passe aujourd’hui ; ma hantise, c’est que le film se trompe ou soit daté. J’aimerais que quand le film sort, il ne soit pas contre validé par un passé immédiat. Je me dois d’anticiper ce qui va se passer après les prochaines élections.

Pio : Je finis le film, Le vin et le vent, que j’ai tourné, pendant un an, avec Cédric Klapisch. Après je fais un film de Jérôme Bonnell avec Catherine Deneuve, et ensuite, je ferai le prochain de Pierre Salvadori. Ensuite, je serai au théâtre à propos des Indiens en Arizona. Des workshops, écriture au plateau avec les junkies… comme je suis, quoi ! Et aussi le film d’Olivier Babinet, en second rôle. Car c’est important de suivre des projets, sans pour autant d’être dans un premier rôle.

Sylvain Desclous : Parmi les vendeurs, il y a un acteur qui s’appelle

Pio Marmaï (à gauche) et Sylvain Desclous.

Pio Marmaï (à gauche) et Sylvain Desclous.

, un ami. Il joue le rôle d’un vendeur qui arrive avec sa clope pour parler à Gilbert Melki. Et lui, aura le rôle principal dans le prochain film d’Alain Guiraudie qui est en sélection officielle. Donc, on n’a pas fini d’en entendre parler.

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

Vendeur

Sortie : mercredi 4 mai.

Durée : 1h 29 mn.

Réalisateur : Sylvain Desclous

Avec : Gilbert Melki, Pio Marmaï, Pascal Elso.

Genre : comédie dramatique.

Nationalité : film français.

J’étouffe !

                                            

Gaspard Royant : la classe!

Gaspard Royant : la classe!

    Pourquoi te mentirais-je, lectrice, mon amour, ma fée fessu, ma soumise ? Cette chronique est un peu compliquée à rédiger. Why ? Because, je suis en train de la rédiger ce lundi 29 décembre, à exactement 10h24, que j’ai un bout de Sparadrap sur le pouce gauche, et un autre sur l’index droit (résultat de mes compétences pour le ménage que je n’avais pas fait depuis semaines ; je me suis énervé ; j’ai astiqué ; j’ai fait tomber plein de trucs ; me suis blessé avec un balai au manche métallique ; j’ai saigné comme un franquistes sous les balles républicaines du côté de Teruel, en 1936), que l’actualité ne me gâte pas (rien d’intéressant entre les fêtes en matière culturelle ; plus intéressant en matière cultuelle), et que je viens de me rendre compte, tout en rédigeant, non de Zeus !, que ce texte paraîtrait le dimanche 4 janvier 2015. Et je ne t’ai même pas souhaité mes vœux, lectrice pourtant désirée, puissamment convoitée. Donc, bonne année 2015. Beaucoup de plaisir, d’amants, de joie, de rock’n’roll. Que faire d’autre que de se souvenir. C’est ce que je sais mieux faire, moi qui ne comprends pas le présent, et encore moins l’avenir ; moi qui suis un homme du passé. Je me suis donc plongé dans les recoins de ma mémoire ; j’ai ouvert une enveloppe dans laquelle je conserve précieusement les tickets de cinéma, de concerts, etc. Bref, toutes ces salles dans lesquelles, le marquis des Dessous chics va se pavaner, fier comme un paon. ? Qu’en ai-je retiré, au hasard ? Les films Lawrence d’Arabie, de David Neal, la version restaurée, vue sur grand écran. Sublime. Dans la cour, délicieux film de Pierre Salvadori, avec le couple de l’année : Catherine Deneuve et Gustave Kervern. Deux automnes trois hivers, de Sébastien Betbeder, avec un Vincent Macaigne ébouriffé de talent. Jimmy’s Hall, de Ken Loach, émouvant, presque aussi émouvant que Pride, de Matthew Warchus, les homos qui viennent en aide aux mineurs gallois contre l’horrible et indéfendable Thatcher. Mr. Turner, de Mike Leigh, une suite de tableaux sur grand écran ; un grand film sur un immense peintre. La Famille Bélier, d’Eric Lartigau, of course, délicieux film populaire, magnifiquement écrit avec de grands comédiens. Bird People, de Pascale Ferran, film audacieux, gracieux, poétique et aérien. Party Girl, de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis, qui,  grâce à ses atmosphères prolétariennes, m’a rappelé Tergnier. La prochaine fois je viserai le cœur, de  Cédric Anger, avec un fantastique Guillaume Canet, dans le rôle du gendarme Lamare, issu du livre d’Yvan Stefanovitch, ne pouvait que me passionner. J’ai adoré le concert de Gaspard Royant et de The Swinging Dice, à la Lune des Pirates, un soir de novembre. Un rhythm’n’blues superbement efficace, coloré et rutilant comme la guitare de Bo Diddley. Quoi d’autre encore ? Plein de choses, lectrice amoureuse. Trop peu de place dans cette chronique. Mon projet pour 2015 : demander de l’espace dans la page Expressions : j’étouffe !

                                                      Dimanche 4 janvier 2015

 

 

 

Dans sanguines de Patrick Besson

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Avec « Déplacements », il nous propose d’exquises esquisses recueillies

 dans un carnet de voyages élégant, surprenant et sincère.

    Qu’est-ce qui fait courir Patrick Besson ? Mystère. Le journalisme. Peut-être. Son activité – intense – d’écrivain ? Certainement. Seul ou en compagnie, il ne cesse de se déplacer. Pour notre plus grand plaisir. Car lorsqu’il marche, qu’il prend le train, l’avion, le taxi ou le bateau, il pense ; il lui arrive même souvent d’écrire. Ce sont ces écrits qu’il nous livre ici, dans ce succulent Déplacements, publié dans l’excellente collection « Le sentiment géographique » dirigée par Christian Giudicelli.

    Et où se déplace-t-il, Patrick Besson ? Un peu partout : Belgrade, Cancun, Rabat, Casablanca, Marrakech, Paris, Saint-Amand-les-Eaux, Nice, Gennevilliers, Téhéran, Brazzaville, Etats-Unis d’Amérique, Gand, Varsovie, Bangkok, etc.

    Il n’arrête pas. Il en résulte les textes qu’il nous donne ici à lire, souvent courts, directs, bien cadrés, bien envoyés, drôles, élégants, sans graisse. Du vrai Besson. Exemple : « Il n’y a rien au-dessus de la beauté féminine asiatique. J’aime ces jambes légères qui auront toute ma vie six ou sept heures d’avance sur mon désir. » On dirait du Morand ; non, c’est du Besson. Ce sont parfois des aphorismes, amusés, rieurs, ou mélancoliques et pluvieux. Car si Patrick Besson passe beaucoup de temps à nous faire croire qu’il n’a pas de coeur, nous sommes au regret de lui faire savoir qu’il en a. Sinon, il ne serait pas communiste. Il aurait fait des affaires, mené à bien une carrière, aurait appelé à soutenir Manuel Valls ce qui, au fond, revient au même.

    On le suit donc dans ses pérégrinations. A Bangkok, il lit Thomas Mann et Goethe et constate, vif, que « la lecture » est « le seul plaisir solitaire qu’on ait l’occasion de pratiquer » dans cette ville. A Téhéran, il confie que son accompagnateur est « un Paucard iranien : il me chante du Brel, du Joe Dassin, du Charles Aznavour et même du Charles Trenet. » Et, tout près de là, quand une pré-adolescente lui demande d’où il vient, il s’étonne : « Une fillette me fait de grands sourires. En Iran, j’ai la cote avec les moins de seize ans. Je pourrais devenir le Matzneff chiite. »

   Emouvant et intime, il est à Nice ; il parle de sa mère qui, après sa fuite de Croatie et son départ d’Italie, s’était installée dans cette ville chère à Romain Gary et à quelques autres. Il confie qu’il a des photos d’elle en noir et blanc sur la plage de galets : « Elle est en bikini et sourit comme je ne l’ai jamais vue sourire à Montreuil. Elle est encore brune. Elle deviendra blonde à Paris, comme Brigitte Bardot et Catherine Devenue. » C’est beau quand un grand garçon né en 1956 se souvient de sa maman. On a l’impression d’entendre la voix du général de Gaulle, de lire L’Aurore ou Combat en buvant son café, de pouvoir encore croiser Roger Vailland ou Kléber Haedens en entrant au Rouquet. Ces parfums inimitables de Trente glorieuses dans le cœur des grands garçons nostalgiques. Paris, parlons-en. Ou plutôt, écoutons-le, Besson, nous en parler. On comprend à quel point il est amoureux de sa ville. De la Rotonde, où il s’attarde sur le rouge au front des banquettes, il nous fait une sanguine, là où Emmanuel Bove nous eût proposé un fusain. Vous l’aurez compris, ces Déplacements sont de haute tenue et d’une élégance inouïe.

                                                                 PHILIPPE LACOCHE

Déplacements, Patrick Besson, Gallimard, coll. Le sentiment géographique, 126 p. ; 15,50 €.

CHRONIQUESLes petits cailloux de Gravier

Il est bien placé, cet article, à la gauche de celui, central, consacré à un autre chroniqueur (Thomas Morales) qui, tout comme Jean-Michel Gravier, est un excellent styliste. Gravier assura une chronique hebdomadaire dans le Matin de Paris, de 1978 à 1982. Elle le fit remarquer. Normal : lui non plus ne manquait pas de panache. Ni d’audace. Ces chroniques sont ici rassemblées grâce à vigilance éclairée d’Arnaud Le Guern, éditeur-écrivain, qui préface l’ouvrage. Arnaud a raison quand il rappelle à propos de Gravier : « A la hussarde, sa plume devant tout autant à Jacques Laurent qu’à Jacques Chazot, il inventait le nightclubbing. Il y avait Pacadis dans Libération, pour le canal épingle à nourrice » et lui, Gravier, préférant le smoking au perfecto. » C’est peu dire que notre homme était un être de liberté ; il tirait sur tout ce qui bougeait à l’époque, ou se trémoussait. On voit passer Depardieu, Mourousi, Anouk Aimée, Étienne Daho, Catherine Deneuve, Coluche, Pancol, Isabelle Adjani. C’est toute une époque, celle des eighties, qui défile sous nos yeux, avec ses paillettes, ses excès, ses airs de disco. Et son angoisse sourde générée par les ravages naissants du sida. Ph.L.

Elle court, elle court la nuit, Jean-Michel Gravier, préface d’Arnaud Le Guern ; postface de Bruce Toussaint ; Écriture, 362 p. ; 23 €.

 

Tout ce cinéma

 

J’ai regardé une à une toutes les places de séances de cinéma que j’avais accumulées depuis un an. Des noms de salles (Gaumont, Ciné Saint-Leu, Orson Welles); des noms de films souvent atrophiés, mutilés, faute de place sur les tickets (Les Invinc, Pour une F, Lein soleil, Les parapluies, etc.). Je me demandais ce que j’avais retenu de toutes ces heures à coller mes jeans élimés sur les fauteuils de velours incarnat? Des films vite oubliés. D’autres pas. Au contraire. Des belles émotions. Exemples: la trilogie de Bill Douglas (My Childhood -1972 – My Ain Folk-1973-

Tout ce cinéma; toutes ces places... qu'en reste-t-il?

My way home – 1978). J’ai adoré. Bouleversé. Trois chefs-d’oeuvres. Les deux premiers films retracent l’enfance et l’adolescence du cinéaste à Newcraighall, village de mineurs du sud de l’Écosse. Bill Douglas avait une gueule de rocker. Son enfance a été broyée par des maltraitances, par un capitalisme impitoyable. Par les mines. Il raconte tout ça dans sa trilogie. Ce besoin de fraternité qu’il éprouve. Et cette main qui se tend, un copain d’une famille riche et cultivée, au service militaire. Douglas réalise son rêve: il devient cinéaste. Sa façon de filmer relève de l’épure. C’est une beauté magique. Son écriture est totalement nouvelle sans être chiante, intello. Bill Douglas est mort d’un cancer à 57 ans. Mon âge aujourd’hui. J’ai adoré également Tabou, film magnifique de Miguel Gomes. Une œuvre lente, bizarre. On se croirait dans India Song, de Duras. C’est beau à pleurer. J’ai également aimé Mon âme par toi guérie, de François Dupeyron. Émouvant. Et Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Pallières, film étonnant, fascinant, violent (pas d’une violence gratuite, of course) avec Mads Mikkelsen. Plein soleil, de René Clément. Ce film de1960 avec Marie Laforêt, Alain Delon, Maurice Ronet ne pouvait que me plaire. C’est un film de hussards. Paul Gégauff a scénarisé. Nimier, Déon et Vailland eussent pu l’écrire. Aimé aussi Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot, avec la sexy sexa Catherine Deneuve, tellement épanouie dans sa soixantaine baba révoltée. Je me suis également rendu compte que je n’aimerais jamais Jour de fête, de Tati, que je trouve surestimé et, pour tout dire, totalement idiot. J’ai également détesté L’histoire de ma mort, d’Albert Serra, film bêtement violent, morbide, vulgaire, scatologique. Aussi crétin de Sade. Je préfère décidément les doux et sensuels badinages de Laclos.

Dimanche 22 décembre 2013