Sébastien Lapaque, un fou d’Alger

      Ecrivain et critique au Figaro littéraire, Sébastien Lapaque signe l’un de ses meilleurs livtheorie-dalger-sebastien-lapaque

Sébastien Lapaque.

Sébastien Lapaque.

res.

Sébastien Lapaque n’est pas seulement un excellent critique littéraire; il est aussi un homme surprenant. En ces temps mornes où le politiquement correct anesthésie tout, c’est une indéniable qualité. Avec Théorie d’Alger, il nous offre une ode poétique à Alger, la Ville blanche. Mais aussi un magnifique essai de réconciliation. Lui, l’homme du Figaro, parle merveilleusement bien du peuple. Il nous captive avec ses déambulations dans les quartiers populaires, ses rencontres amicales, et ses recherches de bars où il est possible de boire de l’alcool. Il découvre l’âme algérienne mieux que quiconque, au cours de ce livre qui reste terriblement français dans le sens élevé du terme (celui des esprits éclairés, de la tolérance, de la fraternité universelle). Il y évoque aussi bien Camus que Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, ou le FLN, rendant hommage au passage à son patriotisme. Un texte vibrant, élégant, généreux et passionnant.

Sébastien Lapaque, votre magnifique essai, Théorie d’Alger, est en quelque sorte le livre de la réconciliation. Qu’en pensez-vous?

Je vois que l’élan et l’intention de Théorie d’Alger sont manifestes. J’ai en effet ressenti la nécessité de rédiger un hymne à la paix et de proposer une recette savoureuse de fraternité concrète entre les hommes à un moment doux-amer de l’histoire de France. Loin des crispations en tout genre, il était important de rappeler que la vie est belle quand on sait la savourer. Tout cela à Alger, de l’autre côté de la Méditerranée, et non pas à Saint-Germain-des-Prés, ou sous les spots d’un plateau télé. Il faut savoir surprendre et se laisser surprendre.

On attendait un tel ouvrage d’un écrivain ou d’un  journaliste ou d’un critique littéraire venu d’une publication plus à gauche. Or, vous êtes journaliste au Figaro, journal certes tout à fait respectable mais qui n’est pas réputé pour être le parangon d’un gauchisme échevelé. C’est singulier. Expliquez-nous votre démarche.

La gauche et l’Algérie, c’est une étrange histoire… En mars 1956, c’est Guy Mollet qui obtint pour son gouvernement les pleins pouvoirs en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes de la sauvegarde de l’Algérie française. Les 146 députés du Parti communiste français votèrent alors ces pouvoirs spéciaux, éperonnés par ce fracassant titre de L’Humanité du 28 février : «Guy Mollet aux Algériens : guerre à outrance si vous ne déposez pas les armes». Mais mes modèles, dans cette affaire, ne sont ni de droite, ni de gauche. Ils sont chrétiens. C’est François Mauriac protestant contre l’usage de la torture dans son Bloc-Notes de L’Express ; le grand spécialiste de saint Augustin André Mandouze incarcéré à la Prison de la Santé en décembre 1956 après avoir été inculpé pour haute trahison ; le général Jacques Pâris de Bollardière,  héros de la France Libre condamné à mort par Vichy, compagnon de la Libération, écopant de de soixante jours d’arrêt de forteresse en avril 1957 pour avoir dénoncé l’usage de la gégène et le supplice de la baignoire, poussé par la force de sa conviction et de sa foi : «Je pense avec un respect infini à ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés, défigurés par le mépris des hommes».

Dans ce livre, vous parlez merveilleusement bien du peuple algérien. Bien que résidant aujourd’hui à Versailles, vous êtes, par vos grand-parents notamment, vous aussi issu du peuple. Cela pourrait-il être une raison de cette aisance?

Mon grand-père paternel Marcel Georges Lapaque était ouvrier serrurier aux arsenaux de Metz et c’est en effet la raison pour laquelle la compagnie de ceux que l’écrivain anglais George Orwell nommait «les gens ordinaires» m’est souvent plus agréable que celle des membres de l’élite. Edward P. Thompson, un autre auteur anglais, observait que la culture populaire était une culture rebelle — la seule vraie culture rebelle, est-on tenté de dire. «La culture conservatrice de la plèbe, au nom de la coutume, résistait souvent aux formes de rationalisation et d’innovation économique», écrit-il à propos des traditions populaires anglaises des XVIIIe et XIXe siècles dressées comme un rempart contre les pressions individualistes et les réformes qui permirent l’avènement de la société libérale. A Alger Centre et à Bab el-Oued, j’ai rencontré un petit peuple conservateur d’un mode de vie ancien, inspiré, fraternel et solidaire, qui se bat pour rester à égale distance du pouvoir militaro-affairistes et des islamistes. Et toujours à grande distance !

A la fois très algérien, ce livre est aussi et surtout terriblement français dans ce que ce terme recèle comme valeurs positives. Vous évoquez autant le FLN et son nationalisme positif et fédérateur, que le petit peuple pied-noir (qui, lui, se sentait tellement et sincèrement algérien), que Hélie de Saint Marc. Il faut de la hauteur de vue pour atteindre un tel positionnement. Comment en êtes-vous arrivé là?

Ceux qui se sont haïs autrefois, souvent injustement de part et d’autre, dorment aujourd’hui au cimetière. Ils avaient les uns et les autres leurs raisons, c’est ce qui a fait de la guerre d’Algérie une tragédie au sens que le philosophe Paul Ricoeur donnait à ce mot : la superposition de vérités contraires. Vérité d’Ali la Pointe, pulvérisé par les paras de Massu dans l’immeuble de la Casbah  où il s’était retranché en octobre 1957, et vérité du commandant Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, qui défia le général de Gaulle avec la conviction que l’Algérie pouvait rester française. Le sentiment qui vous saisit, lorsque vous vous promenez à Alger pour la première fois, près de la Grande Poste, à Belcourt, Saint-Eugène ou du côté du front de mer, c’est que vous auriez appartenu au FLN si vous étiez né à la Casbah et membre de l’OAS si vous étiez né à Bab el-Oued. Mais tout cela est fini ! Vous évoquiez pour commencer un «livre de la réconciliation». Si, dans les deux camps, des hommes d’honneur ont eu de bonnes raison de se faire la guerre entre 1954 et 1962, les hommes d’honneur en ont aujourd’hui de se réconcilier.

Le passage sur la tombe de la mère de Camus est poignant. Comment est-il né ?

En allant fleurir la tombe de Roger Nimier au cimetière marin de Saint-Brieuc à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain, en septembre 2012, j’étais allé me recueillir devant la tombe de Lucien Camus, le père de l’auteur de L’Etranger, soldat du 1er zouave blessé lors de la bataille de la Marne et mort dans un hôpital de l’arrière, le 11 octobre 1914. Je m’étais alors demandé où reposait sa mère. En Algérie, en France ? C’est alors qu’a commencé mon enquête. Je ne vous en dis pas plus… C’est le côté roman policier de Théorie d’Alger.

Celui sur Mekhloufi également. Ce footballeur, jongleur-magicien du FLN, était adulé dans les quartiers populaires français au cours des sixties. Or, la guerre d’Algérie venait à peine de finir. Est-ce à dire que le racisme populaire français n’existait pas encore en ces regrettées époques où le fanatisme religieux, islamiste en particulier, n’était pas aussi important ?

Le philosophe Jean-Claude Michéa, avec qui j’évoquais un jour cette funeste question du «racisme populaire français» — dont il ne faut cependant pas trop exagérer l’ampleur —, m’expliquait que les premiers à en avoir été victimes étaient les malheureux rapatriés d’Algérie, ceux qu’on commença alors d’appeler les «pieds-noirs». Une ironie de l’histoire ! Mais à cette époque, comme aujourd’hui, existait aussi un racisme d’Etat, un racisme de l’élite, policé, sans gros mots. J’en reviens au peuple dont vous me parliez. En discutant avec des gens variés dans les bars kabyles d’Alger — les seuls où l’on peut boire une bonne bière —, je me suis aperçu que d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, la haine ne soufflait pas de bas en haut, comme on essaie de nous le faire croire, mais de haut en bas. Les pauvres sont certes capables de s’échanger des mots d’oiseaux. Mais c’est souvent sans méchanceté. Car ils savent aussi vivre ensemble. L’individualisme, le nomadisme, le relativisme, c’est plus facile quand on est riche.

Comme avez-vous conçu ce livre? (Combien de séjours ? Prises de notes ? Balades ?)

Tout est dit dans Théorie d’Alger. J’ai découvert la ville qu’aima tant Napoléon III en novembre 2009, à l’occasion d’un travail de recherches sur Albert Camus. Deux, trois, de nombreux séjours dans Alger la Splendide et sept ans de réflexion et de travail ont été nécessaires avant de pouvoir écrire le dernier mot : Saha, merci. Quant à la technique de la Théorie, elle tient toute entière dans les 11 commandements que j’ai scrupuleusement consignés dans le livre : Se lever avant le soleil, glisser un recueil de poème dans sa poche, traîner dans les cafés, lire le quotidien du matin, être amoureux, tout noter, acheter des cartes postales, apprendre à reconnaître les arbres à leurs feuilles et les oiseaux à leur chant, affectionner les lieux réputés sans intérêt, visiter les musées et les stades, bien dormir, beaucoup rêver. Je me permets de vous y renvoyer.

Pourquoi avoir opté pour l’emploi du « il » et pas du « je »?

Et pourquoi pas ? répondrait mon ami algérien Néguib. Communiste et gaulliste à la fois, le père de Néguib s’était battu dans les rangs l’escadrille España aux côtés d’André Malraux pendant la guerre d’Espagne, avant de s’engager dans l’armée De Lattre, de participer aux combats de Monte Cassino et de poursuivre l’Allemand jusqu’à Berlin, puis de prendre fait et cause pour le FLN indépendantiste. Néguib est oranais et non pas algérois, mais vous comprendrez que les états de service de son géniteur m’obligent à accorder certain crédit à sa parole !

Ce livre n’est pas celui d’un journaliste; c’est vraiment celui d’un écrivain. Quelques exemples d’expressions superbes : « Alger la Blanche : une invitation à la griserie »; le beau néologisme de « nostal(gér)iques »; « l’heure mao ou bobo de la circulation à vélo »…

A l’heure où nous sommes écrasés par l’information, il est essentiel de chercher à faire entendre un autre tour, un autre ton, une autre voix. Pour tout dire, une conscience.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Alice Botté et sa brûlée n’ont pas vieilli

        «Ma Stratocaster, je l’appelle ma Brûlée car elle a cramé dans un local de répétition. Je la considère comme mon membre fictif.» Samedi soir, Alice Botté, l’un des meilleurs guitaristes français actuels, était sur scène au côté de Thiéfaine au Rétro C Trop Festival, à Tilloloy, près de Roye, dans la Somme. Et sa sacrée Brûle était entre ses doigts d’or. Il la quittait pour rejoindre le manche d’une vieille Gretsch de 1961 et une Gibson SG conçue sur mesure par un luthier. Alice Botté ne manque pas de métier. Ce Nancéien – comme CharlElie Couture qu’il a longtemps accompagné – a joué avec ce dernier dès 1979. On le retrouve notamment sur le troisième album de Couture, Pochette surprise (Island, 1980). Avec CharlElie, il a fait de la scène, du studio. D

Alice Botté, l'un des meilleurs guitaristes français actuels.

Alice Botté, l’un des meilleurs guitaristes français actuels.

ès le début des années 80, il avait créé son groupe, Les Fonctionnaires, en compagnie de Tom Novembre, le frère de Couture. En 2003, il avait rencontré la femme de sa vie, Barbee, chanteuse, auteur-compositrice avec qui il crée le groupe Berline. Il produit également des groupes indépendants, compose des musiques de pub (notamment pour Chanel). Mais, surtout, il est de toutes les fêtes musicales avec Thiéfaine, sur scène et en studio. Ses influences? Hendrix, on s’en doutait. «C’est en l’écoutant que j’ai eu envie de faire de la musique», explique cet autodidacte qui avoue ne pas lire la musique. Il cite aussi Neil Young, King Crimson, Can, Brian Eno et «pleins de trucs expérimentaux comme Pierre Henry ».             «Chez Hendrix, j’aime son sens de la liberté», dit-il. «Après l’avoir écouté, je me suis mis à triturer les sons. Paradoxalement, je n’écoute pas beaucoup de guitaristes. J’ai besoin d’être libre…»

Son autre passion : la lecture. Il adore Stefan Zweig, Céline, Camus, Lautréamont. «La littérature, c’est une porte qui s’ouvre; j’ai besoin de ça.» Mais, même s’il ne le dit pas, sa vraie passion, c’est aussi et surtout La Brûlée, sa chère Fender Stratocaster avec laquelle il a enflammé, samedi, la scène du Rétro C Trop, de Tilloloy, où Blaise Cendrars, l’un des écrivains les plus rock de la littérature avait combattu en 1915. Normal qu’il ait donné le meilleur de lui-même, Alice Botté, hier soir; il y avait dans l’air des parfums de littérature.

PHILIPPE LACOCHE

Dany Brillant inspiré par les crooners

Le chanteur a donné des concerts à Beauvais, Margny-lès-Compiègne, Saint-Quentin et Amiens. Il était également de passage dans nos locaux. Nous l’avons rencontré.

Dany Brillant est un chanteur de musique populaire. Mais pas que. Il adore également le jazz, la musique cubaine et la musique orientale. Et, on le sait moins, il  est tout autant passionné par la poésie et la littérature. Il s’en explique…

Vous vous êtes produit il y a peu en Picardie. Avec quelle formation ? Quel était votre répertoire ?

Dany Brillant : Après avoir plusieurs gros Zéniths, de grosses salles, je suis revenu à des choses plus modestes. Je propose maintenant des chansons d’amour, tendres ; je  joue dans des théâtres, dans des ambiances très musical-hall avec une petite formation. On n’est que cinq ou six musiciens  (piano, basse, batterie et un clavier muti-instrumentiste); c’est

Dany Brillant aime la chanson, la poésie, la littérature et la philosophie.

Dany Brillant aime la chanson, la poésie, la littérature et la philosophie.

plus sensible, plus romantique. Mes shows attirent beaucoup des écoles de danses ; les gens viennent pour danser.

Pop ? Salsa ? Chanson populaire ? Comment définiriez-vous votre musique ?

J’ai du mal à la définir car c’est un mélange, en fait.  Moi, mes grandes inspirations, ce sont les crooners.  Exemples : ceux qui chantaient à Paris et aux Etats-Unis après la crise de 29.  Des chanteurs avec des voix assez douces, un répertoire très orchestral. Ces crooners essayaient d’apporter un peu de réconfort en cette période difficile.  Le genre est arrivé en France dans les années quarante.  L’apogée, ce fut Dean Martin et Sinatra.  Puis les Beatles sont arrivés et le genre est un peu tombé en désuétude. Dans les années quatre-vingt, j’ai eu envie de reprendre ce style-là, de le moderniser pour faire le style des crooners d’aujourd’hui.

Votre oncle était joueur de luth et chanteur de musique orientale. Cette musique orientale vous a-t-elle influencé ?

C’est vrai, vous la sentez, cette influence ?… (N.D.L.R. : Il a l’air à la fois étonné et satisfait.) Dans la façon de chanter, peut-être, car je n’ai pas une façon de chanter sur la mesure. Ce n’est pas très français, la façon dont je chante ; je me balade pas mal. Ca s’appelle du swing ; une façon de ne jamais être sur le temps.  C’est un peu compliqué à expliquer ; les gens quand ils applaudissent, ils le font sur le temps.  Le swing, c’est ça : à contre-courant, à contretemps. Peut-être aussi que dans la mélopée, dans le lien entre les notes, il y a un côté musique orientale. J’ai grandi en Afrique du Nord…

Adolescent, vous lisiez de la poésie et vous étiez passionné par la philosophie. Est-ce toujours le cas ? Quels sont vos poètes et philosophes préférés ?

J’ai adoré pendant mon apprentissage, les poètes et la littérature ; ce fut un enchantement.  J’aimais aussi les idées. C’est pour ça que j’ai écrit des chansons car dans une chanson on peut développer des idées.  Ca peut être des idées de légèreté.  On n’est pas obligé de dire des choses graves dans une chanson. Mes poètes préférés sont Victor Hugo, La Fontaine, Ronsard, et, plus près de nous, j’aime beaucoup la poésie d’Apollinaire, René Char, Aragon.  (D’ailleurs, ils ont été souvent mis en chansons.) Les philosophes ? J’ai beaucoup aimé les philosophes de Saint-Germain-des-Prés. Surtout Jean-Paul Sartre.  Camus, c’est autre chose ; je préfère Sartre à Camus. J’aime les philosophes existentialistes. Il y a Kierkegaard et Heidegger derrière. Ce sont des philosophes de l’existence ; avant les philosophes étaient plus théoriques.  Quand on était philosophe, il fallait s’engager politiquement, ne pas rester dans sa tour d’ivoire. Ce sont des philosophes de la liberté ; il leur fallait résister à la propagande, à la manipulation.  Aujourd’hui, les gens devraient relire Jean-Paul Sartre.

Votre chanson « Suzette » a été un immense succès. Vous avez dit « Suzette » était un peu l’arbre qui cachait votre forêt. Pourquoi ?

Chez moi, il y a toujours eu deux types de chansons.  Des chansons pour initiés, et des chansons plus populaires. J’ai eu la chance d’avoir un côté populaire, ce qui m’a permis de rentrer dans des émissions de télévision plus grand public ; mais cela a laissé un peu dans l’ombre le fait que je fasse du jazz, des musiques cubaines, etc.  Mais grâce au fait que je fasse de la chanson populaire, j’ai pu faire des voyages à Cuba, à Porto-Rico, en Italie, à la Nouvelle Orléans, à Londres, etc. Le succès populaire assure une audience.  Ce côté populaire, me permet aussi de développer une musique plus ambitieuse, plus pour initiés.  Le jazz, c’est une musique d’initiés ; quand je suis allé à la Nouvelle Orléans, ce fut pour moi une bouffée d’air pur.  Heureusement, j’ai eu la chance d’avoir un tube… On a besoin des deux. Les deux nourrissent…

Cette chanson, « Suzette », vous l’aimez toujours ?

Eh bien oui car elle m’a fait connaître au grand public.  Ce n’est pas moi qui l’avait choisie mais la maison de disques.  De toute façon, cette chanson n’est pas loin de ce que je fais habituellement ; j’avais engagé un guitariste de musique Django.

Votre dernier album, « Le Dernier romantique », rend hommage à l’amour. Pouvez-vous nous en parler.

J’ai eu envie de faire un album très sentimental.  Aujourd’hui, sentimental ça veut dire niais. La famille et le couple aussi. Moi, j’ai eu envie de glorifier le couple, c’est-à-dire une femme et un homme (ou deux femmes ; ou deux hommes). Le couple, comme une forteresse, comme un refuge, comme un moyen de grandir.  Je trouve que Mai 68 avait cassé le couple, mais on y revient.  J’ai eu envie de faire un album axé sur les sentiments comme ça se faisait dans les années soixante ; c’était alors très à la mode.  La danse de l’amour, c’est le slow.  Il permet d’avoir un contact immédiat même avec une personne qu’on connaît peu.

Le slow, c’est effectivement très pratique.

Oui, mathématiquement, on gagne cinq dîners grâce à un bon slow.

En 2009, vous chantiez « Je suis jaloux ». L’êtes-vous toujours ?

Oui, je suis jaloux ; évidemment les paroles d’une chanson, ce n’est pas exactement vous.  Mais je connais des gens chez qui la jalousie est maladive.  Cette chanson m’a permis de parler de ce problème. En fait, le jaloux n’a pas confiance en lui.  S’il s’aimait un peu plus, il serait moins jaloux.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

POESIE Dans le noir

 

Murielle Compère-Demarcy, auteur d'un long et magnifique poème.

Murielle Compère-Demarcy, auteur d’un long et magnifique poème.

Quel beau poème! Quel beau petit objet littéraire! Coupure d’électricité est le nom du petit livre, œuvre de Murielle Compère-Demarcy, que vient de publier Jacques Lucchesi, des éditions du Port d’Attache, à Marseille. Un seul poème constitue l’opus, comme au temps des éditions de la Sirène, de Cendrars, des Dadaïstes, des Surréalistes. De la Beat Generation. C’est tout de suite à ce dernier courant littéraire qu’on pense à la lecture de Coupure d’électricité. Murielle Compère-Demarcy possède un rythme, un ton, un style bien à elle; elle joue avec les mots, les froisse, les contraints à se heurter pour mieux figurer le désordre intérieur de la narratrice. Car, il s’agit bien là d’une plongée vers les abîmes d’une grande déprime due, peut-être, au décès d’une mère. Mais ici on n’est pas chez Camus; on est chez Ginsberg ou Brautigan. Ce petit livre est un délice car, comme le souligne Jacques Lucchesi dans la préface, la voix de Murielle «est de celles qui portent haut et loin». Il a raison. Ph.L.

 

Coupure d’électricité, Murielle Compère-Demarcy, éditions du Port d’Attache (7, rue de l’Église Saint-Michel, 13005 Marseille; jlucchesi13@gmail.com); 15 p.; 2,5 €.

Un dandy en robe noire et aux goûts très littéraires

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Ancien avocat devenu magistrat, écrivain sous pseudonyme, fou de littérature, Laurent Manhès roule en Mustang et affiche une élégance rare.

Chemise blanche impeccable, écharpe grise, complet anthracite – comme son iris –, Laurent Manhès, ancien avocat devenu magistrat, affiche une élégance rare. Et quand on sait que ce fou de littérature, roule en Mustang, il ne serait pas absurde de penser qu’on a en face de soi un romancier un brin dandy et très germanopratin. Mais non. Il est né le 12 mai 1962, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine, d’un père ouvrier dans l’industrie (d’origine auvergnate, « issu des bougnats montés à Paris à la fin du XIXe siècle ») et d’une mère secrétaire (originaire d’Alençon, en Normandie). Un frère âgé de cinq ans de plus que lui. Une petite enfance et une enfance heureuses. Sa mère cesse de travailler pour s’occuper de lui. Laurent est un enfant calme mais assez casse-cou qui apprécie mal le danger. « Toute mon enfance est marquée par des chutes à bicyclette », sourit-il. Ses quatre premières années, il les passe à Courbevoie, puis il suit ses parents à Toulouse, puis près d’Albi, puis à Dreux jusqu’à ses 12 ans, en 1974. Ces villes qu’il découvre, il les doit aux mutations de son père qui finiront par transformer ce dernier en cadre (dessinateur industriel). D’Évreux, il garde en mémoire le collège Jean-Jaurès qui n’existe plus, adossé à un cloître en centre-ville. Puis il fréquente le lycée d’Évreux jusqu’au bac, en 1980. Il se met à dévorer les livres : Gide, Camus, Sartre, Léon Bloy, Drieu La Rochelle, les Hussards (Nimier, Blondin), Vialatte… C’est à cette époque que lui vient l’envie d’écrire. Plus tard, bien plus tard, il publiera sous pseudonyme. Il fait également beaucoup de sports : tennis de table, foot, tennis, hand-ball. « Il me faut une raquette ou un ballon ; il faut que ce soit ludique. Nager, courir, ça m’ennuie… » Adolescence heureuse, un peu décalée. « J’étais très concentré, peu prompt au divertissement, mais je découvre les filles vers l’âge de 16 ans. Avant, je ne mesurais pas leur qualité d’attraction. Depuis, j’évite de trop me rattraper… »

Le bac B en poche, il passe le concours de Science Po, échoue à Paris mais réussit à Strasbourg et à Bordeaux. Il choisit Bordeaux. Il a 18 ans. Il double le programme en s’inscrivant en faculté de droit : « Je vais nettement préférer le droit à la formation Sciences Po que je trouve un peu auberge espagnole. » Il obtient un DEA de droit, effectue son service militaire au mont Valérien, à Suresnes, dans les transmissions. « J’étais à la police militaire. Je gardais l’entrée du fort. J’en garde un très bon souvenir. Je passais des nuits entières à lire et j’étais en compagnie de musiciens qui jouaient toute la nuit. L’un était premier prix de Conservatoire de Paris de violon… »

En 1988, il entre à l’école d’avocat de Bordeaux, puis, dès 1989, commence sa carrière dans un cabinet d’affaires de la capitale d’Aquitaine. Avant de réellement s’engager dans la vie professionnelle, il décide de partir aux États-Unis. Six mois à Boston ; six mois à New York. Il est recruté par la French librairy de Boston pour y animer des soirées francophones. On lui donne carte blanche. Il met en place des soirées vins-fromages. Il part à New York où des amis l’accueillent au coeur de Manathan. Il flâne, joue aux échecs à Central Park. Il rentre en France, s’inscrit au barreau de Paris, travaille pour de gros cabinets d’affaire internationaux et européens. Il adore Paris, habite dans le XVIIIe, mais en 1996, il décide de repartir en province. Direction Abbeville où il reprend le cabinet du regretté Pierre Talet, décédé d’une rupture d’anévrisme. De 1996 à 1999, il découvre l’activité d’un avocat de province généraliste. Il passe le concours d’intégration à la magistrature et l’obtient. Il cède son cabinet d’avocat le 30 décembre 1999, et devient magistrat le 2 janvier 2000 : « Ma carrière enjambe le fameux bug annoncé de l’an 2000. » Il passe six mois de formation à Boulogne-sur-Mer. Été 2000 : Laurent Manhès occupe le poste de substitut du procureur à Cherbourg. Puis, il effectuera trois ans à Caen, soit sept de parquet au total. En 2007, il devient vice-président du tribunal d’instance de Cherbourg ; en 2013, il est nommé vice-président de correctionnel à Amiens. « Grâce à ces fonctions d’avocat, de parquetier et de juge du siège, je dois être l’un des rares magistrats en France, sinon le seul à être allé aux assises comme avocat de la défense, avocat de la victime, avocat général (procureur) et juge de la cour d’assises. J’ai exercé toutes les places judiciaires de la cour d’assise… » résume-t-il. « Cette expérience me sert énormément comme président de correctionnel car mes interlocuteurs d’audience, c’est-à-dire les avocats et le procureur exercent des fonctions que je connais pour les avoir exercées. Cette expérience me procure une sérénité supplémentaire à l’audience et dans mes contacts avec les prévenus. À l’issue de cette première année de présidence d’un tribunal correctionnel, je m’aperçois que je juge très peu de vrais délinquants. Un vrai délinquant, c’est quelqu’un qui évolue dans des réseaux organisés et qui vit de sa délinquance. On en trouve généralement dans les grandes zones urbaines (Paris, Lyon, Marseille). En province, la délinquance concerne beaucoup de comportements isolés, fautifs occasionnels et très majoritairement liés à l’alcool. L’ampleur du phénomène alcoolique est extrêmement préoccupant. L’alcool est associé à toutes les occasions de la vie. Et on se heurte à un silence assourdissant des autorités publiques sur cette immense contamination par l’alcool de la société. Résoudre ce problème résoudrait aussi les difficultés de la justice, l’encombrement carcéral et certainement le déficit de la Sécurité sociale. Est-ce que quelqu’un qui se trouve en récidive alcoolique doit finir en prison ? Je ne le pense pas ; sa place dans un protocole de soins. » Dans la pensée unique, Laurent Manhès ? Point. Sa façon de rentrer en résistance : conduire une Mustang à l’heure où la norme devient la voiture électrique. Il fallait y penser.

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Bio express

12 mai 1962 : naissance de Laurent Manhès à Courbevoie (92).

1987 : il obtient le DEA de droit privé.

1988 : il obtient de diplôme d’avocat de l’école d’avocats de Bordeaux.

1990 : il s’octroie une année sabbatique à Boston et à New York. Il donne des cours de français et perfectionne son anglais.

2000 : il quitte le métier d’avocat pour devenir magistrat.

2013 : il nommé vice-président du Tribunal correctionnel, à Amiens (80).

 

 

Dimanche d’enfance

La Nausée, en Bretagne…

 

 

Un dimanche d’enfance ou d’adolescence qui a marqué Laurent Manhès ? Il répond tout de go : celui au cours duquel il a découvert La Nausée de Jean-Paul Sartre. Il passa ainsi une semaine de ses vacances à le lire. Il n’a que 13 ans. Il n’y a pas d’âge pour se passionner pour la littérature. « Pour moi, c’est un chef-d’œuvre », confie-t-il aujourd’hui, la passion fait toujours briller sa pupille anthracite. « J’adore Roquentin, sa solitude. » La découverte s’effectue dans la maison de vacances ses grands-parents, en Bretagne. « Grâce à ce roman, je découvrais ce que l’école ne m’avait pas encore transmis : le goût de la littérature française. Sur le coup, j’ai associé Sartre à la Bretagne et à la chaleur ; ce que j’ai continué de faire ensuite. J’ai ressenti une certaine déception que je l’ai vu haranguer des ouvriers debout sur des bidons à la suite des événements de Mai 68. Là, il n’y avait plus rien d’estival. » Sinon ses autres dimanches, il les passe à Évreux ; ils sont rythmés par des activités sportives, dont le tennis de table « où j’étais bien classé ». Il se souvient des petits matins froids pour aller disputer des rencontres au Havre ou à Rouen. « Mes dimanches étaient rarement familiaux. »

 

 

Franz-Olivier Giesbert est devenu journaliste par hasard

 

C’est ce qu’il confie dans l’entretien qu’il nous a accordé à l’occasion d’une séance de signature de son dernier roman (*) à la librairie Martelle, à Amiens.

  • Vous préférez Camus à Sartre, et vous le dites sans ambages? Pourquoi?

  • Chez Sartre, il y a beaucoup de choses. Des choses de qualité; d’autres moyennes. Et des pièces de théâtre qui ont beaucoup vieilli. Des oeuvres littéraires : Le Mur, La Nausée, etc. Une oeuvre philosophique intéressante mais il ne faut pas exagérer. Les pages d’explications de textes autour de Flaubert, de sa famille, était-ce bien nécessaire? Sartre est quelqu’un qui avait du talent; il laisse une oeuvre d’où ne se détache pas grand-chose. Il y a un côté fabriqué dans ses romans, surtout La Nausée. Tout est calculé; il veut démontrer. Au fond, il n’y a pas d’inspiration. Camus : c’est l’homme d’un livre qui est effectivement L’Etranger. Noces, aussi, est un livre très puissant parce que habité par une philosophie hédoniste résumée en des termes extrêmement simples, très poétiques; il a un côté enfant de Nietzsche

et c’est très bien écrit. La pièce Caligula, sublime, n’a pas vieilli. Par rapport au théâtre de Sartre, ça reste très fort. L’Homme révolté est un livre qui a plusieurs longueurs d’avance sur Sartre. Qui avait raison? Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que Camus avait raison. C’était une minorité qui était derrière Camus dans les années cinquante. Je pense que Camus écrase Sartre littérairement et théâtralement.

  • Est-ce le fait que, chez Sartre, il y ait plus de charpente philosophique et démonstrative qui vous irrite ?

  • Oui, je pense que ces romans ne sont pas inspirés. Il veut démontrer. Camus a écrit L’Etranger (je l’ai lu cinq fois dans ma vie). Pourtant, on ne peut pas dire qu’il est servi par une écriture exceptionnelle. Mais tout est juste; le personnage est vivant. Pour moi c’est ça la littérature : faire des personnages vivants comme l’a fait Dostoïevski dans Crimes et châtiments. Il a réussi ça, Camus.

  • Vous êtes très partagé entre le journalisme de haut vol et la littérature. L’écriture de fiction vous passionne. Comment faites-vous?

  • A 9 ans, je voulais être écrivain; je voulais être écrivain ou rien. J’avais lu Quatre-vingt-treize; ça a changé ma vie. Et j’ai commencé à lire tout de manière obsessionnelle et frénétique comme on peut lire (tout Balzac, tout Maupassant, tout Flaubert, etc.). Ensuite, en pastichant tous mes auteurs de chevet, j’ai écrit un Balzac, après un Céline, un Dostoïevski. Et j’ai écrit mon premier livre. L’accueil n’a pas été exceptionnel chez l’éditeur; j’ai compris qu’ils étaient prêt à le publier mais qu’il y avait beaucoup de travail. Du coup, j’ai attendu. Et la vie m’a pris; le journalisme m’a pris. Je suis devenu journaliste, puis directeur de journal par hasard.

  • Vous avez fait le Centre de formation des journalistes (CFJ)

    Franz-Olivier Giesbert, écrivain, journaliste. Juin 2013. Librairie Martelle, à Amiens (Somme).

    .

  • – Oui, j’avais fait le CFJ car il me fallait un boulot pour croûter. Ma mère voulait que je trouve d’abord un boulot quand je lui disais que je voulais devenir écrivain. J’avais décidé d’être avocat, jusqu’à ce que je découvre les joie du journalisme qui m’ont permis, très vite, de gagner beaucoup d’argent. De vivre bien. Je ne voulais pas dépendre de mon père; je voulais très vite partir de chez moi. A 20 ans, j’étais autonome. Quand j’ai fait le CFJ, j’écrivais déjà des articles; j’avais ma voiture. J’invitais les filles au restaurant parce que, déjà, je travaillais tout en suivant les cours du CFJ.

  • C’était, en fait, la littérature qui, déjà, vous guidait.

  • – Oui, car mon admiration allait déjà vers le grands écrivains.

  • Les écrivains-journalistes?

  • – Non, pas du tout. Mes grandes rencontres ce sont Julien Green qui m’a beaucoup marqué, et m’a donné des conseils; il m’a expliqué comment il fallait justement « écrire ses livres pour savoir ce qu’il y avait dedans » (pour reprendre sa formule). Chercher son inspiration à travers les visages. Faire en sorte que les personnages nous racontent l’histoire. Norman Mailer avec qui j’ai eu des relations très très proches; je l’avais interviewé, j’avais écrit un article très long qui l’avait beaucoup fait rire car je me moquais de lui en le pastichant. Norman Mailer, je l’ai très bien connu; il m’a donné des tas de conseils. Michel Tournier, aussi, qui a joué un rôle dans ma vie. J’ai noué des relations d’amitié avec beaucoup d’écrivains; c’est clair.

  • Dans la production littéraire contemporaine, quels sont les auteurs que vous aimez?

  • – J’ai beaucoup d’admiration pour Yasmina Reza qui est un écrivain classique, qui a un statut différent des autres. Elle est très étrange; son écriture est universelle. Elle est jouée partout dans le monde. C’est un des grands écrivains contemporains. Elle vit très en dehors des codes. Chaque livre qu’elle sort est un événement important. J’aime son ironie un peu grinçante. J’aime beaucoup Le Clezio; c’est un ami. J’ai aussi David Vann, un écrivain américain; mais aussi Joseph Boyden qui a écrit des livres sublimes. Je suis très éclectique dans mes choix littéraires; j’ai régulièrement des petits coups de coeur. J’ai beaucoup aimé le dernier Foenkinos; son humour décalé – à travers les petites choses de la vie – me rappelle l’humour de Philip Roth. J’éprouve beaucoup de plaisir à découvrir de nouveaux auteurs en permanence.

  • Vous n’avez pas cité Malraux ou Bernanos ou Hemingway dans votre panthéon.

  • Ce sont de grands écrivains, mais, par exemple, Giono me parle plus. Beaucoup plus que Malraux en tout cas. Car devant la grandiloquence de Malraux, on a souvent envie de sourire. Giono est tellement plus vrai. Aragon, lui, est un génie; c’est l’un des plus grands poètes publiés en France. Je suis assez sévère dans mes choix, c’est vrai… Dostoïevski et Tolstoï sont des monuments. Les littératures qui m’attirent le plus sont les littératures américaine et russe. Et la littérature française du XIXe, c’est la meilleure. Au XXe, on se débrouille bien. Au XXIe, ça commence à devenir compliqué mais on va se battre. Personnellement, je vais avoir du temps pour écrire; j’ai des ambitions. On va s’amuser.

  • Vous avez envie de lever le pied en ce qui concerne le journalisme?

  • J’ai des lecteurs qui me sont fidèles; je devrais leur donner un peu plus. Ca me m’a jamais gêné qu’une partie de la presse m’ait boycotté. Je ne demande rien; je n’envoie pas les livres, c’est tout.

  • Vous aimez beaucoup le romancier René Frégni, et vous aimez également Giono. Est-ce laville de Manosque qui vous réunit?

  • J’ai vécu une partie de ma vie à Manosque; René Frégni y habite. On est devenu ami. J’aime la violence et la colère de la littérature de Frégni. Il a écrit de très beaux livres. Je suis très gourmand de littérature. Je suis cruel dans mes choix. Je n’aime pas lire de mauvais livres. Je n’en dit pas de mal non plus. En revanche, chaque année, il y a des surprises, des bons livres.

  • Aimez-vous les hussards?

  • Je suis un fou de Déon. J’aime beaucoup Blondin. Pour mon écriture, j’évite les amphigourismes, les adverbes, les adjectifs. Je fais toujours un gros travail là-dessus. J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Déon qui a repris son roman Les Poneys sauvages en le purifiant pour lui redonner une nouvelle vie; il a enlevé toutes les scories.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

(*) La cuisinière d’Himmler , éditions Gallimard.

Jean-Louis Murat : « Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes »

 

 

Jean-Louis Murat sur la pochette de son dernier album "Toboggan".

Il donnera un concert à la Maison de la culture d’Amiens, le jeudi 16 mai, à 20h30. Et il vient de sortir un excellent album « Toboggan ». Rencontre à Paris.

Il est dit que vous détestez vous répéter. Qu’avez-vous souhaité apporter de nouveau avec Toboggan, votre nouvel album?

Plus de chansons, plus d’ambiances méditatives. La formule rock coupe la méditation et l’herbe sous le pied de la rêverie. Le rock peut devenir un hachoir d’émotions. Il y avait longtemps que je n’avais pas enregistré un disque seul. Je n’ai pas procédé à une recherche bébête de l’énergie, ni de l’efficacité. Il faut tout penser post-rock. Après les machines, quelque chose comme une BO de la crise. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression d’entendre la musique des traders.

Cet album est doux et calme. Etait-ce la couleur que vous souhaitiez lui donner?

Avec l’âge, je ressens le triangle de la forme… La forme faisant usage de fond, si on veut changer le fond, il faut changer la forme… Moi, j’écris à la plume, avec de l’encre et un buvard. C’est très moderne de ne pas avoir de portable et d’écrire à la plume. Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes.

J‘ai lu que vous aviez fait le choix entre une quarantaine de morceaux. Vous composez très vite et beaucoup. Dans quelles conditions ce disque a-t-il été écrit? Où? Avec qui?

C’est habituel chez moi. McCartney composait et apportait de très nombreux morceaux. Le studio, c’est trop cher; c’est un lieu d’enregistrement. Pas de composition. J’aime enregistrer en une prise.

On dit que vous êtes un homme de contrastes. Insaisissable. Qu’en pensez-vous? Et pourquoi?

Cela me paraît bien naturel. Je procède en musique comme je fais avec les couleurs en peinture. J’utilise les couleurs primaires. Pas de couleurs secondaires, ni de couleurs tertiaires. Ma terre, l’Auvergne, est celle des contrastes : dans les basiliques, le soleil jaune sur la pierre volcanique noire… Ca forge un caractère et une sensibilité. Il faut les deux. Je suis assez contradictoire au quotidien. Je n’ai jamais voulu privilégier une façon d’être. Je suis à la fois tendre et très violent depuis l’enfance. J’essaie de faire au mieux avec ça. Faire des disques, ça me discipline…

Comment s’est passé la rupture avec Universal? Et votre venue chez Pias, label belge à l’origine?

En fait, il n’y a pas eu de rupture à proprement parler, mais bien un accord. Pour mon anniversaire, j’ai reçu un cadeau du responsable de chez Polydor. Il me confiait qu’il était fan et m’a souhaité le meilleur pour l’avenir. C’était un peu un hasard si je m’étais retrouvé chez Universal; c’est parce qu’ils avaient racheté V2. Pias sont venus me voir en Auvergne. J’ai fait un disque un peu plus détendu. Travailler avec des labels indépendants, c’est dans ma nature; ça me va bien. Ca correspond à l’image que les gens voudraient que j’aie. Dans la loge, récemment; j’ai vu tous mes anciens patrons (ceux de V2, de Virgin, de Polydor, etc.) Ils se sont tous retrouvés dans la loge. (Rires.) Ma réputation de mauvais coucheur est un peu idiote.

On lit dans votre biographie que si vous n’étiez pas devenu artiste, vous seriez devenu malfaiteur. Auriez-vous des prédispositions ou un goût pour cette dernière activité ?

Avant de faire des disques, je n’avais pas de limites. C’est une réalité. Je n’avais pas envie de m’intégrer. J’étais incapable de penser que j’aurais pu devenir un jour salarié et avoir un patron. Très jeune, j’ai ressenti cela. Aujourd’hui, je suis grand-père… N’empêche : quand on voit Bob Dylan, Keith Richards, Verlaine… on comprend que ce qui est le plus proche de la fonction d’artiste, c’est celle de malfaiteur. Si les artistes ne peuvent pas exercer leur activité d’artistes, ce n’est pas bon. Il ne faut pas les contrarier. Regardez Mao, Hitler, Staline… ce sont tous des artistes ratés. Il ne faut pas couper l’herbe sous le pied des artistes; on ne transforme pas les loups en agneaux. Je refuse de tout penser comme un agneau. Un loup qui pense comme un agneau est mort.

Vous avez besoin du Massif central, de La Bourboule. Qu’est-ce que ces lieux vous apportent? Comment y vivez-vous? Qu’y faites-vous?

J’habite à cinq kilomètres de La Bourboule, dans une vieille ferme construite par un grand-oncle. J’ai refait le lien paysan. Je suis un pur produit de la paysannerie. Mes parents étaient devenus modernes; ils ont habité en ville. Le lien avait été rompu. Je voulais refaire le lien. Mon retour en Auvergne a été pour moi une façon de me refaire des racines. J’étais perdu; je ne savais plus où j’en étais. Il ne faut pas plaisanter avec ça. On ne peut pas avoir des individus hors sol.

Comment avez-vous écrit cette magnifique chanson qu’est « Mont sans-Soucis »?

Mon épouse s’en souvient encore. Et en descendant le col de la Ventouse, j’ai dit à ma femme : « Excuse-moi, il faut que je m’arrête. » J’ai pris un papier, un crayon. J’ai écrit le texte en un quart d’heure. Ca m’est venu en conduisant ma voiture.

Kevin Ayers, ex-Soft Machine, vient de décéder. Le connaissiez-vous? Parlez-moi de votre amitié avec un autre ex-Soft Machine : Robert Wyatt.

J’avais vu Kevin Ayers en concert à la fac de Clermont, dans les années soixante-dix. J’aime beaucoup cette époque. (NDLR : il cite Kevin Coyne, Procol Harum, etc.) Robert Wyatt écoute ce que je fais. Au cours d’une interview accordée à un magazine américain, il m’avait classé numéro un de ses préférences. Ce qui me touche chez lui, c’est ce côté ange paralysé. Sa voix est angélique. Il vit comme un pauvre; il me sert d’exemple. Et sa confiance me donne de la force

Vous aimez lire; quels sont vos auteurs de chevet?

J’ai lu tout Proust, tout Nietzsche, tout Camus; j’ai repris la lecture de La Recherche du temps perdu. En ce moment, je lis beaucoup sur la Grèce antique. (Dans mon cartable, j’ai un livre de Jean-Pierre Vernant. Lire toute l’oeuvre de Jean-Pierre Vernant, ça me paraît très intéressant.) Je suis en train de lire le dernier Philip Roth.

Et les écrivains d’Auvergne, vous les lisez?

Je vous recommande Marie-Hélène Lafon; c’est très très bien. Elle écrit sur le monde paysan; elle est professeur à la Sorbonne, mais elle est du Cantal. Je retrouve tout. J’ai lu tout Marie-Hélène Lafon; j’ai connu tout ça parfaitement. C’est comme si je l’avais écrit moi-même.

Et Vialatte, vous avez lu?

Bien sûr. Je l’ai lu grâce à mon grand-père. Les chroniques de Vialatte dans La Montagne. Je n’y comprenais rien, mais c’est le style qui me plaisait; je trouvais ça admirable.

Et Blondin qui vivait dans le Limousin?

Bien sûr; j’ai l’impression que j’ai toujours lu Blondin. Je le lisais dans L’Equipe.

Et Robert Giraud, un sacré écrivain, grand résistant qui combattit dans les maquis d’Auvergne au côté de Guingouin…

Oui, j’ai lu un livre de lui; je me demande s’il n’y avait pas des vaches Salers sur la couverture. Mon petit dernier s’appelle Gaspard; je l’ai appelé comme ça car c’était le nom des maquisards dans le Puy-de-Dôme. ( N.D.L.R : Émile Coulaudon, dit Colonel Gaspard, héros de la résistance en Auvergne.)

Vous jouerez le 16 mai prochain à la maison de la culture d’Amiens. Connaissez-vous déjà cette ville et la Picardie?

Quand j’y viens, je vais voir la cathédrale. La Picardie est le pays des cathédrales.

Avec quelle formation serez-vous sur scène?

Nous serons deux sur scène (dont un batteur-percussionniste et une installation avec des images; des choses que j’ai réalisées et qui seront diffusées sur trois écrans). Mon dernier disque sera la matrice de ce spectacle.

Propos recueillis

par Philippe Lacoche