Et Gérard Courant créa le Cinématon

Cinéaste fou de littérature, il est l’inventeur de la transposition de la photo d’identité au cinéma.

Passionné de littérature, l’excellent cinéaste Gérard Courant est un créateur original. Singulier. Il a non créé un genre nouveau (le Cinématon, sorte de transposition de la photo d’identité en cinéma). Au total: il a réalisé 6866 portraits filmés (dont 2972 Cinématons pour une durée de 198 heures), auxquels s’ajoutent 1012 films (dont 315 épisodes de son journal filmé). La durée totale de ses films approche les 800 heures. Depuis le début des seventies, il édifie avec patience, précision et talent, un véritable travail de mémoire autour d’écrivains, d’artistes, de réalisateurs, etc. Il a répondu à nos questions.

Gérard Courant, vous êtes l’inventeur – notamment – du Cinématon. Quel a été votre parcours?

Mon université du cinéma a été la cinéphilie. J’ai d’abord appris le cinéma en voyant – et en aimant – le cinéma des autres. Je n’ai pas fait d’école de cinéma et je n’ai jamais été assistant. Le chemin qui m’a conduit à la réalisation de films s’est fait par étapes : j’ai d’abord commencé par la photographie lorsque j’étais lycéen, ce qui m’a ensuite conduit directement vers le cinéma amateur, au début des années 1970, puis vers le cinéma professionnel. C’est en faisant des films que je suis devenu filmeur. Plus je faisais de films, plus j’apprenais le cinéma.

Qu’est-ce que le Cinématon et pourquoi l’avoir inventé ?

Le Cinématon est la transposition de la photo d’identité en cinéma. Cinématon est donc du cinéma d’identité. J’ose espérer qu’un jour, le Cinématon remplacera la photo d’identité. Si je devais définir le Cinématon en une phrase, je dirais que c’est une série cinématographique, commencée le 7 février 1978, de portraits de personnalités artistiques et culturelles dont tous les portraits, qui composent cette série, sont réalisés selon les mêmes règles : un gros plan-séquence fixe et muet de 3 minutes et vingt secondes, en format 1,33 (ou 4/3) et en une seule prise à l’intérieur duquel chaque personnalité est libre de faire ce qu’elle veut devant la caméra.

Combien avez-vous réalisé de Cinématons et combien de films au total ?

En tout, j’ai réalisé 6866 portraits filmés (dont 2972 Cinématons pour une durée de 198 heures), auxquels s’ajoutent 1012 films (dont 315 épisodes de mon journal filmé). La durée totale de mes films approche les 800 heures.

Vous êtes à la fois cinéaste, écrivain, acteur, poète et producteur indépendant. Dans quelle activité vous sentez-vous le plus à l’aise, et pourquoi ?

Je suis avant tout cinéaste. Toutes mes autres activités sont aspirées et vampirisées par la première car mon activité de cinéaste englobe toutes les autres. C’est d’ailleurs une des définitions du cinéma de dire que c’est un art qui englobe les autres (littérature, théâtre, musique, peinture, architecture, etc.).

Parmi tous les Cinématons que vous avez réalisés, quels sont les trois ou quatre qui vous ont marqué. Et pourquoi ?

Je n’ai pas de Cinématon favori à proprement parlé. C’est l’aventure globale des Cinématons qui retient avant tout mon attention. Elle a dessiné les contours de ma vie, m’a fait rencontrer des personnalités hors du commun et découvrir des contrées que je n’aurais jamais imaginées visiter. Cela dit, si je devais retenir un seul Cinématon, je pense d’abord à celui du grand cinéaste arménien Sergueï Paradjanov dont le tournage fut un pur moment de folie.

Quels sont les cinéastes qui vous ont influencé?

Ce sont plutôt des cinéastes m’ont donné le goût de faire des films : Auguste et Louis Lumière, Buster Keaton, Harry Langdon, Abel Gance, Carl Theodor Dreyer, Sergueï Eisenstein, Jean Epstein, John Ford, Howard Hawks, les cinéastes muets soviétiques des années 1920, Yasujirô Ozu, Robert Bresson, Satyajit Ray, Guru Dutt, Roberto Rossellini, Guy Debord, Jonas Mekas, Gregory Markopoulos, Andy Warhol, les premiers Federico Fellini, Michelangelo Antonioni, Jean-Luc Godard, Sergueï Paradjanov, Andreï Tarkovski, Pier Paolo Pasolini, Yoshishige Yoshida, Michael Snow, Marguerite Duras, Luc Moullet, Philippe Garrel, Werner Schroeter, Teo Hernandez, Joseph Morder.

Vous êtes un littéraire. Quels sont vos écrivains préférés?

Isidore Lucien Ducasse, Louis-Ferdinand Céline, Fiodor Dostoïevski, Paul Léautaud, Milan Kundera, Alexandre Soljenistine, Alberto Moravia, Pablo Neruda, Jack Kerouac, Georges Perec.

Philippe Sollers a dit de vous que vous étiez « un moraliste ». Que voulait-il dire? Comment analysez-vous cette affirmation ?

Le plus simple est de lire le texte de Philippe Sollers dans son entier : « Le CINÉMATON, il fallait y penser comme envers de la grimace à images. Déclic, plan fixe, faites ce que vous voulez. Tant de temps. Test de la façon dont chacun se croit le même à travers l’autre. Objectif ad libitum. La première réaction est presqu’automatiquement la pose, souvenir de photo. Et puis non, le mouvement est là, il faut donc faire un geste à son intention. Aliénations narcissiques constantes : photo, cinéma, télévision. Gérard Courant met donc son cirque d’aliénés en boîte. Pourquoi, docteur ? Vous vous prenez pour Charcot ? Vous attendez un Freud improbable ? Ce ne sont plus les démoniaques dans l’art, mais les possédés dans la fausse vie générale. Le petit oiseau va sortir ? Non, aucun miracle, pauvres poules, vous êtes seulement pondus et crachés dans cet anti-portrait où vous secrétez, de vous-même, le vitriol défigurant le miroir. Courant est un moraliste. Impossible de s’en tirer sans montrer le fond. Les sans fonds sont rares. Ça se voit. » Je me vois plus en mémorialiste qu’en moraliste.

Vous réalisez aussi des lectures de textes faites par des écrivains. Parlez-nous de cette expérience.

Quand je filmais des écrivains pour ma série cinématographique muette Cinématon, les auteurs regrettaient souvent que le film qu’ils venaient de tourner avec moi était sans son. Je leur expliquais que les règles du Cinématon étaient identiques pour tous et que l’un des principes fondamentaux – fondateurs – qui fait la singularité de ce film était le choix du muet. Suite à ces remarques, j’ai pensé qu’il serait utile de créer une nouvelle série qui serait entièrement consacrée aux écrivains en train de lire leurs livres. C’est ce que j’ai fait avec la série Lire. Le premier Lire est celui du philosophe et psychanalyste Félix Guattari, filmé le 11 août 1986. Avec la série Lire, j’ai conservé toutes les règles du Cinématon (gros plan-séquence fixe de 3 minutes 20 secondes en une seule prise) sauf une : le tournage en sonore. J’ai demandé aux écrivains de lire le début de leur dernier livre publié.

Quels sont les trois Cinématons qui ont obtenu le plus de « vues » sur YouTube. Et pourquoi selon vous ?

Petite parenthèse : mon film le plus vu est le portrait de l’artiste vidéo australienne Cathy Vogan avec son chien Twizzle pour ma série Cinécabot qui atteint 678 512 vues. Le Cinématon le plus vu est celui du photographe Ari Boulogne avec 129 000 vues devant celui de Jean-Luc Godard avec 45 000 vues. Le Lire le plus vu est la lecture d’Ultra Violet lisant – en anglais – son livre autobiographique sur sa relation professionnelle et amicale avec Andy Warhol avec 11 000 vues (Famous for 15 minutes My years with Andy Warhol). Pourquoi Ari Boulogne, ce

L’excellent et inventif cinéaste Gérard Courant, dans son bureau, à Montreuil, près de Paris, le vendredi 10 mars, vers 15h30.

fils naturel de la géniale chanteuse Nico et d’Alain Delon ? Peut-être que le destin si particulier de ce fils de roi (du cinéma) qui n’a jamais été reconnu par son père biologique révolte le public.

Quels sont vos projets?

Je n’ai pas de projet au sens traditionnel du terme puisque je suis en état de tournages et de montages permanents. J’ai des projets de rétrospectives de mes films à Lisbonne et à Rome et un livre d’entretiens, intitulé L’Homme-caméra, doit sortir en octobre 2017 en Italie, aux éditions La camera verde.

Propos recueillis par

                                        PHILIPPE LACOCHE

Saucisse sur pattes tourbés sous la pluie grasse

       

Joël Gros expose des oeuvres originales, boîtes et collages, sur les murs du Café, à Amiens, où son fils Lucas est barman.

Joël Gros expose des oeuvres originales, boîtes et collages, sur les murs du Café, à Amiens, où son fils Lucas est barman.

Il n’y a rien de plus étrange qu’une chronique. Pas plus celle-ci qu’une autre. Juste le genre journalistique ou littéraire. Journalistique et littéraire. Son but ? Laisser une trace, l’air du temps. Un peu de sang, un peu de rire, un peu de larme, beaucoup de blues, de dérisoire, d’un type qui regarde autour de lui, qui commente éventuellement, qui se tait, s’attendrit, se révolte. Des petits bouts de vie fichés dans la page d’un journal, échardes minuscules, secondes pointues égarées dans l’immensité de l’univers, avant qu’elles ne soient absorbées par le grand sablier du temps qui fuit. Jeudi 11 février 2016, 14h45, place Gambetta, à Amiens, encore et toujours. Je me rends à la rédaction. Il pleut sur mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, ancien employé SNCF). Une pluie froide et grasse comme la pâte à crêpe de Mardi-Gras qui, déjà, n’est plus. Une dame tire sur la laisse d’un petit chien couleur de tourbe claire, manière de saucisse sur pattes. Soudain, devant l’entrée de la banque, l’animal s’arrête. Elle s’arrête aussi, le regarde, attendrie, et tente, à nouveau, de tirer sur la laisse avec douceur, sans conviction. Le pelage du petit chien brille sous la pluie grasse comme les cheveux poisseux de Pento d’un danseur de tango roux. Que faut-il dire d’autre ? Rien. Peut-être quand dans cinquante ou cent ans, un étudiant lira cette chronique dans la chaleur d’une bibliothèque obscure. Il se dira que le jeudi 11 février 2016, à 14h45, il pleuvait sur Amiens, sur un chapeau Fléchet, sur les cheveux poivre et sel (poivre-aisselle) d’une sexagénaire et sur le dos d’un petit chien têtu. Nous serons tous morts. Voilà, le rôle minuscule d’une chronique. Elle sert aussi à faire savoir que le groupe de rock L’Araignée au Plafond avait donné, quelques jours plus tôt, un concert au Capuccino, à Amiens, et que c’était bien. Ils sont souvent drôles ; leur version  de « Wild Things », le brûlot de Chip Taylor, popularisée par les Troggs, devient « Wassingue » dans les bouches si picardes de Laurent Goulet et de ses amis de L’Araignée au Plafond. Pour rappeler, également, que le batteur Joël Gros, père de Lucas – le Buster Keaton du zinc et du rock’n’roll, barman du Café – expose jusqu’au 20 février, en ces lieux, soixante-dix œuvres, des boîtes et des collages réalisés à la faveur d’une convalescence, cet été, à partir de boîtes de Kleenex et de photographies issues de Télérama. Les thèmes, on s’en doute, tournent autour du rock, de la chanson et du cinéma. On repère des détournements de Bowie, de Lou Reed, de Daho et de Bashung, autant d’avions chantants dévoyés par l’imagination débordante de l’artiste Joël Gros. On murmure que Pierre Murat, après une conférence donnée, récemment, au Ciné-Saint-Leu, serait allé boire un verre au Café, aurait discuté avec Lucas, le fils keatonien, qui l’aurait mis au courant des paternels projets. « Je viendrai voir ça », aurait dit l’excellent critique de Télérama. Tiendra-t-il parole ?

Dimanche 14 février 2016.