Un Jean-Louis Piot dans mon piège à poulettes

     

L'excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

L’excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

Il y avait longtemps que je ne m’étais pas adonné à ce sport si particulier, propre à l’écrivain, qu’est la dédicace. Par un samedi lumineux, éblouissant, mais frais comme un Noël soviétique au goulag, je me suis rendu comme un seul homme (mais étais-je bien seul, lectrice adulée, convoitée, bientôt suçotée, puis dévorée ? Non, j’étais avec moi-même, ce qui n’est pas de tout repos) à la Fnac d’Amiens. Une jolie table recouverte d’une étoffe noire aux armoiries de la célèbre Fédération nationale d’achats des cadres, fondée en 1954 par Max Théret (je cite Wikipédia : « Engagé un temps au Parti communiste, Max Théret effectue un virage radical vers la gauche libérale, à l’époque, le Parti socialiste de François Mitterrand. N.D.A. : certes, il était libre Max, mais moi j’eusse préféré qu’il fît le parcours inverse) m’attendait. Quelques-uns de mes livres étaient posés dessus ; tout près un joli présentoir et surtout une grande photographie avec ma sale gueule de marquis. « Un vrai attrape-poulettes ! » songeais-je un instant, en bon vieux salopard concupiscent. Je m’installai, et commençai à rêvasser. Le temps passait ; point de poulettes. En revanche, que vis-je arriver ? Mon copain Jean-Louis Piot, conseiller départemental, radieux, rayonnant, réjoui. Il y avait de quoi : il venait de se faire remettre les palmes académiques des mains de mon autre copain Christian Manable, sénateur, membre de l’association des médaillés de l’ordre des palmes académiques (AMOPA). Une occasion pareille ne se manque pas : on peut être écrivain, on n’en reste pas moins journaliste. Je dégainai mon appareil photographique aussi vite que Josh Randall (Steve McQueen) dans Au nom de la loi, exigeai de Jean-Louis qu’il exhibât sa jolie médaille, et l’immortalisai à jamais devant les regards intrigués des chalands de la Fédération nationale d’achats des cadres. Jean-Louis ne l’a pas volé, sa distinction. Conseiller d’éducation, il a notamment contribué à la mise en place du parcours artistique et culturel des collégiens (PAC collégiens 80). Puis, nous nous mîmes à nous souvenir de notre chère Aisne car Jean-Louis est de Beautor et moi, comme tu ne le sais pas peut-être pas encore, lectrice soumise, car je n’en parle jamais, de Tergnier. Nous évoquâmes les brumes mauves et duveteuses qui, l’hiver, caressaient la pelouse blanchie du terrain de football de Beautor, près du pont du canal. (Mon ami Jean-Pierre Marcos, un autre Beautorois, n’a pas son pareil pour en parler.) Et les bars américains, peuplés de délicieuses créatures (Le Daguet, près de la MJC de Tergnier ; La Loggia ; La Huchette, rue Pierre-Semard…) où, timides, nous allions boire quelques bières en galante compagnie et en nous prenant pour Hemingway ou Bukowski. Sans transition : suis allé voir, au Gaumont d’Amiens, Dieu merci, de Lucien Jean-Baptiste, avec ce dernier et Baptiste Lecaplain. Une comédie tendre, émouvante et réussie. Mais, malade comme une bête, je n’ai pas pu assister à l’avant-première de Adopte un veuf, de François Desagnat avec André Dussollier, Bérengère Krief, Arnaud Ducret. La vieillesse est un naufrage.

                                                        Dimanche 20 mars 2016.

Quand le style reste souverain…

Grâce à Éric Neuhoff et son «Dictionnaire chic de littérature étrangère», la langue française triomphe.

C’est pire que les migrants. Les livres étrangers entrent chez nous comme dans un moulin (…) Dire que certains traitent les Français de xénophobes. Il n’y a pas plus ouvert, plus curieux que ce peuple qu’on accuse de tous les maux. Est-ce notre faute si nous aimons voyager,

Eric Neuhoff : son dictionnaire de littérature étrangère est d'excellent e qualité. Photo : Laurent Monlaü

Eric Neuhoff : son dictionnaire de littérature étrangère est d’excellent e qualité.
Photo : Laurent Monlaü.

mais sans bouger?» Voilà qui est envoyé, écrit avec fraîcheur, humour, légèreté, distance et panache. Du Neuhoff, tout craché. Celui qui nous a donné quelques-uns des plus pétillants romans de la littérature contemporaine nationale (La Petite Française, 1997, Mufle, 2012), celui qu’on pourrait considérer comme le plus français de nos écrivains nationaux, nous donne à lire aujourd’hui un savoureux Dictionnaire chic de littérature étrangère. Une gageure? Un régal, surtout! Qu’il s’intéressât à la littérature d’ailleurs, on le savait déjà. Il faut être aveugle et sourd (sourd, oui, car sa prose non seulement pétille, mais elle possède sa petite musique bien singulière, comme les bulles d’un Drappier 100% pinot noir qui éclatent contre les parois d’une coupe) pour passer à côté de sa chronique «Affaires étrangères» du Figaro littéraire; certains des textes du présent dictionnaire en sont, du reste, issus. Style? Bien sûr. La chute de son texte d’introduction en est le vibrant exemple: «Dans ma bibliothèque, des réfugiés se cachent par dizaines. J’espère que les pages qui suivent ne pousseront pas les autorités à les reconduire à la frontière.» Il y a peu de chance pour cela. Et c’est tant mieux. Éric Neuhoff nous communique sa passion. Ses textes sur Bracewell, Carver, Roth, Barnes ou Fante interpellent. Jamais aveuglés ni hagiographiques, ils restent d’une lucidité qui force le respect et invite le lecteur normalement constitué à se découvrir – ou redécouvrir – ces grands écrivains. Et quand Neuhoff, à propos de Bukowski constate, amusé, «on l’a beaucoup comparé à Céline : ses bagatelles ne conduisaient qu’au massacre de quelques canettes de bière», on s’incline, et on se dit, pas peu fier, que quand la langue française invite à mieux connaître les grands étrangers, ce n’est vraiment pas mal du tout.

PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic de littérature étrangère, Éric Neuhoff, Écriture; 448 p.; 23,95 €.

Chutons avec Patrick Besson

 La nouvelle est u 

Patrick Besson, écrivain.

Patrick Besson, écrivain.

n genre littéraire subtil et difficile. Avec « L’indulgence du soleil et de l’automne », Patrick Besson s’y adonne avec grâce et élégance.

La nouvelle n’est pas un genre facile. Il faut être un sprinter, détenir le sens de la formule, une plume à la fois dense et légère, posséder la faculté – rare – de savoir chuter sans se faire mal ni – surtout – faire mal à son texte, donc au lecteur. Les maîtres du genre sont, au final, peu nombreux : Stefan Zweig, Maupassant, Pierre Mac Orlan, Bukowski, Eric Holder. Avec L’indulgence du soleil et de l’automne (quel beau titre !), Patrick Besson s’y adonne avec grâce, élégance et non sans une manière de volupté, pour ne pas dire de jubilation. Dès la première nouvelle – dont il extrait le titre d’une citation de Nietzsche : « A présent et pour plusieurs années, je ne demande qu’une chose : la paix, l’oubli, l’indulgence du soleil et de l’automne. » –  il nous met en présence avec une jeune vieille fille de 28 ans, qui aime l’ail, l’oignon cru, la masturbation (certainement la cause de son célibat, constate Besson, impayable) et le grand philosophe moustachu ; elle l’aime assez fort pour qu’elle se laissât faire un fils : le 2 juin 1888. « Il ne sait pas qui était son père », précise la jeune vieille fille qui sent l’ail et l’oignon cru.

La deuxième  nous donne à voir une traductrice sikh. Ca démarre sur les chapeaux de routes : « L’une des plus belles jeunes femmes de Mumbai était couchée à ses pieds. Le problème c’est qu’elle était morte. » Morte et on ne retrouverait jamais son corps : « Il était en lui. »

Dans « La joueuse russe », il met en scène une tennis woman – Sonia Kournipova ; quelqu’un se cacherait-il derrière ce pseudonyme ? –  qui pousse un cri singulier lors de l’exercice de son sport favori. Le narrateur, Rajiv, se demande si elle pousse le même cri pendant l’amour. Pour répondre à cette question, le plus simple est de l’essayer : « Il eut beau secouer, mordre, lécher, branler et sodomiser Sonia : il n’en tirait pas un son. Il pesait de tout son poids sur elle : rien. C’était si troublant que Rajiv, tandis qu’il était au sommet de l’excitation érotique, débanda. Alors la Russe poussa son célèbre cri. »

Et comment ne pas adorer l’excellente nouvelle « Tous ses amants s’appelaient Patrick », dont il ne faut rien dévoiler de l’histoire, et surtout pas la chute : superbe.

Voilà un petit recueil fort réjouissant qui se déguste sans modération.

PHILIPPE LACOCHE

L’indulgence du soleil et de l’automne, Patrick Besson, Fayard Nouvelles- 110 p. ; 13 €.

 

« Je ne suis pas très underground comme garçon »

Voilà ce que révèle l’excellent Alex Beaupain dans l’interview qu’il nous a accordée à Breteuil, dans l’Oise, juste avant son concert dans le cadre du Picardie Mouv’.

Les arrangements de votre dernier album sont très différents de ceux de vos précédents disques. Pourquoi?

Les chansons sont de la même veine. Ce sont des chansons sentimentales ou des chansons d’amour, déclinées sous plusieurs angles. C’est ce que je raconte dans mes albums depuis quatre albums. Simplement, cette fois-ci, j’avais envie de co-réaliser l’album. Je me suis toujours très impliqué dans la réalisation de mes albums. Jusqu’ici, quand je choisissais un réalisateur, je lui laissais le volant en matière d’arrangements. Là, je voulais donc co-réaliser avec un garçon, musicien, qui s’appelle Nicolas Fiszman

Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, Breteuil, Oise. Novembre 2013.

. J’avais envie que l’album me ressemble tant au niveau des chansons que de la façon dont elles étaient arrangées. Ainsi, il y a sur cet album des choses très variées, plus variées qu’avant, donc plus variété quelque part. Parce que je déplorais toujours dans mes albums précédents que ce soit très joli, très bien fait (j’adore le travail de mes réalisateurs précédents), mais peut être trop élégant et de bon goût. (Dans le sens où, parfois, on s’interdit de faire des choses car on a peur que ça sonne trop années 80. ) J’avais une façon de chanter qui était beaucoup plus maniérée. On faisait beaucoup de prises; la voix était donc très juste, mais je pense qu’on perdait beaucoup en intentions et en émotions sur la voix. Là, je voulais ne rien m’interdire. Il y a des choses très variété, et même un solo de synthé sur un morceau. (Ce qu’on ne fait plus aujourd’hui car on trouve ça terrifiant; moi, j’aime bien; je trouve ça joli.) Il y a même des espèces de pêches de cordes un peu disco sur la chanson « Pacotille ». J’avais aussi envie de me libérer un peu plus vocalement. Et comme je venais d’entreprendre une tournée assez longue, plus longue que les précédentes, ça m’a permis d’accepter qu’on pouvait ne faire qu’une prise voix pour une chanson à partir de l’instant où on estimait que l’émotion était là. Même si techniquement la voix était imparfaite. (Ce qui est souvent le cas chez moi.)

Donc un album plus variété, plus grand public.

Oui, c’est ça. Je le voulais. Les chanteurs que je préfère, ce sont des chanteurs populaires : Alain Souchon, Julien Clerc, Serge Gainsbourg (en a été un même si, chez lui, ça a pris beaucoup de temps), Alain Chamfort, Etienne Daho, etc. Avant, j’avais un côté plus auteur. Cela ne venait pas forcément de mes chansons, mais plus du fait que j’avais beaucoup travaillé pour le cinéma, pour le cinéma d’auteur. En fait, mes chansons sont beaucoup moins intellos qu’il n’y paraît. Elles sont simples; j’essaie de faire en sorte qu’elles soient bien écrites, ça c’est la moindre des choses. Je ne me sens pas très underground comme garçon; je pense même que je le suis pas du tout.

Pas underground, certes; cela n’empêche que vos textes sont particulièrement soignés.

Je crois que c’est la moindre des choses. J’ai mis longtemps à avouer que je voulais faire ce métier. Les chansons que j’écrivais au début, je ne les trouvais pas bonnes. Je les trouvais trop mauvaises pour mériter d’être entendues ou de figurer sur un disque. Ma première inspiration, c’était les chanteurs qu’écoutaient mes parents. Les grands anciens : Trenet, Brel, Barbara, etc. Trénet, c’est le chanteur de mon papa; ce que j’aimais chez lui c’est sa façon très simple de faire sonner le français. Pour moi, Trénet c’est le premier chanteur pop en France. Il a apporté des rythmes d’outre-Atlantique, le swing en l’occurrence; il a fait en sorte que le français puisse marcher dessus. Il a montré que le français pouvait sonner sur des rythmes anglo-saxons. Ensuite, j’ai acheté mes propres disques. Au collège, j’avais deux idoles : Renaud et Etienne Daho; c’est un peu le grand écart. D’un côté, le minet Bc-Bg, très pop, très variété, un peu méprisé avec son côté Top 50; de l’autre, Renaud le titi parisien, un l’héritier de Bruant, Brassens, Hugues Aufray. Bizarrement, chez mes parents, il était plus facile d’écouter Renaud qu’Etienne Daho; pourtant, c’était Renaud le rebelle. J’ai pris des choses chez ces deux artistes : chez Daho, écrire légèrement des choses graves; écrire de vraies chansons de variété. Chez Renaud, c’était le personnage qui m’intéressait; il ne chante pas forcément très bien; ses musiques ne sont pas extraordinaires mais sa personnalité emporte tout. C’est incroyable. En fin de collège, je découvre Serge Gainsbourg, dont j’achète l’intégral en cassettes. C’est un choc. Je me retrouve devant ce qu’on peut considérer comme une oeuvre. Et jusqu’à présent, je n’avais pas l’impression qu’on pouvait faire oeuvre de la chanson. Pourtant, il se défendait de cela en disant que la chanson était un art mineur. S’il a quelqu’un qui a bâti une oeuvre, c’est bien lui. Ce fut un choc pour moi grâce à sa façon d’écrire des textes, sa façon d’appréhender la modernité en musique. Sinon, il y a plein d’autres artistes que j’aime. J’achète dix CD par mois. Beaucoup de choses françaises : Dominique A, Murat, Bashung, Chamfort…

Le collège, c’était à Besançon?

Oui. Je suis venu à Paris après le bac. Je venais d’avoir mon bac; j’avais 17 ans ou 18 ans. Je suis venu à Paris pour faire sciences po. On peut dire que c’est formidable de faire science po, mais moi, les études et l’école m’ont toujours profondément ennuyé. J’avais une amoureuse à l’époque, dont la grande soeur avait fait ça; on avait donc un modèle qu’on pouvait suivre. Et tous les deux, on avait envie d’habiter ensemble. Le meilleur moyen d’habiter ensemble, c’était d’étudier ensemble. A partir du moment où mes parents ont subventionné ces études-là, je me suis senti dans l’obligation d’aller jusqu’au bout. On a donc fait science po, ma fiancée et moi, pour cette raison; pour habiter ensemble. Ensuite, j’ai eu 10 sur 20 tout au long de ma scolarité. J’ai été diplômé. Ma mère avait trois enfants; elle était institutrice. Mon père était cheminot. On était de classe moyenne. Dès que j’ai eu mon diplôme, j’ai avoué à mes parents que je voulais être chanteur. Ils n’ont pas fait de crise, mais ils m’ont dit : « Maintenant, tu t’occupes de toi. » J’ai donc fait des boulots.

Et comment s’est faite la transition vers le métier de chanteur?

J’ai commencé très tard; je n’ai pas eu de groupes au lycée. En revanche, j’ai toujours voulu être chanteur solo. Que ce soit mon projet à moi, avec des musiciens qui vont, qui viennent; mais ils me sont plutôt fidèles car j’aime cette idée de fonder une troupe. Mais j’avais toujours eu l’idée que c’était moi, que c’était mon projet, que c’est moi qui décidais. L’idée du groupe, ça me terrifiait. Je suis très démocrate dans la vie, mais je pense que dans le cadre d’un projet artistique, il faut être autoritaire et dictatorial. Après j’ai commencé à faire des concerts dans des petits endroits; il n’y avait personne, que des amis. A Paris. J’avais la chance, à 17 ans, d’avoir rencontré Christophe Honoré; quand il écoutait mes premières chansons, et je lisais ses premiers scénarios. Ni lui ni moi n’étions quelque chose. Il venait du fin fond de la Bretagne; moi je venais du fin fond du Doubs. On a fait nos premières armes ensemble; il m’a permis de faire la musique de son premier film. Il a quatre ans de plus que moi; il était arrivé à Paris un peu plus tôt. Il m’a beaucoup motivé. Après, j’ai travaillé trois ans sur mon premier album, grâce à des gens qui m’ont fait confiance, qui m’ont produit dans leurs studios. J’ai fini par vendre mon premier album à l’âge de 30 ans à une maison de disque qui était Naïve. Pour le premier album et pour Chansons d’amour, j’ai travaillé avec Frédéric Lo. J’adorais ce qu’il avait fait avec Daniel Darc, l’album Crèvecoeur. J’ai trouvé ça sublime. Quand on a fait Chansons d’amour, il s’est agi d’arranger les chansons. Naturellement, on est allé vers lui. Il a accepté de le faire pour peu d’argent. On a fait le deuxième album.

Vos textes cernent la relation amoureuse; ils sont très stendhaliens.

Ce n’est pas tellement volontaire. Les premières chansons que j’ai faites et que j’ai trouvé intéressantes, étaient des chansons d’amour. Et j’ai essayé d’écrire des chansons engagées.

La chanson « Au départ » est magnifique.

Ce n’est pas une chanson engagée. Ca reste une chanson d’amour.

Il y a quand même quelques petites piques.

Oui, c’est vrai.

Un clin d’oeil à votre grand-père cégétiste?

Sans doute. A mes parents aussi qui ont été des déçus de mai 1981. J’ai essayé de faire des chansons engagées frontalement un peu primaires, ça n’allait pas; ça ne marchait pas. Je me suis donc dit que j’étais un chanteur sentimental. Je me suis dit qu’il fallait que je sois un chanteur qui chante des chansons d’amour et d’autres choses. Il y a donc cette chanson qui parle d’amour et de politique. J’ai essayé d’en écrire des plus sociétales; d’autres parlent d’amour et du temps qui passe. Et que ces chansons d’amour ne soient pas sur le même registre; j’ai essayé d’en écrire des méchantes, des cyniques, des profondément désespérées, des joyeuses. Varier les angles.

La part d’autobiographie est-elle importante dans vos chansons?

Oui, il y a toujours une très large part d’autobiographie. Même les plus tristes; même les plus sexuelles.

Certaines sont vraiment très tristes.

Parfois je me sens très très triste. J’ai écrit sur des deuils aussi. Ce sont des expériences vécues (sinon, ce serait obscène). Mon amoureuse avec qui j’ai fait science po est morte quand j’avais 26 ans; c’est sur ce drame que j’ai écrit les premiers chansons que j’ai trouvé intéressantes. Tout ça est souvent très autobiographie même si ça vie n’est pas aussi palpitante que ce qui est raconté. Dans certaines chansons, j’ai été obligé d’exagérer un peu pour que ça devienne intéressant. Sur mon dernier album, il y a la chanson « Je peux aimer pour deux », une sorte de grande chanson masochiste. Je n’ai jamais vécu ça; peut-être que je le ferai un jour. Il m’est arrivé de ressentir ce sentiment de soumission qu’on peut avoir dans certaines relations. Après j’extrapole pour faire quelque chose d’un peu lyrique. Car la petite chanson anecdotique ne m’intéresse pas. On est obligé de dramatiser. J’ai écrit une chanson qui s’appelle « Je t’ai trompée sur toute la ligne »; je n’ai pas couché avec tous ces gens. Mais ça part tout de même de quelque chose d’un petit vrai. Voilà. En revanche, je veux que ça parte toujours de quelque chose d’autobiographique et de sincère. Sinon, j’ai l’impression de mentir et ça ne m’émeut pas.

Vous aimez la lecture, la littérature. Quels sont vos écrivains préférés?

J’ai d’abord lu Victor Hugo car il est né, comme moi, à Besançon. A 11 ans, j’ai lu Les Misérables. Ca m’avait beaucoup impressionné. J’ai lu beaucoup d’auteurs classiques. J’ai découvert par une ami, John Fante. Ca m’a ouvert des visions extraordinaires. Grâce à lui, j’ai compris qu’on pouvait écrire des choses méchantes, rudes. C’est grâce à lui que quelque fois, je suis méchant dans mes chansons. Il y a une violence et une modernité dans son écriture. Au collège, on lit des choses très lisses, qu’on nous dit de lire. Grâce à John Fante, j’ai lu des choses moins lisses. J’ai lu ensuite Henry Miller, Bukowski. Beaucoup d’Américains. Bratigan. Ces dernières années, à la rentrée littéraire, je me force à lire quelques français. Car je suis le premier à dire : « Il y en a marre de dire qu’en musique, il n’y a de bien que les anglo-saxons, et nous on est des merdes… ». Donc, il faut être cohérent; il fallait que j’applique ce raisonnement à la littérature. J’ai découvert Annie Ernaux, une romancière extraordinaire, très ample; Jean-Paul Dubois; Tristan Garcia…

Quels sont vos projets?

Je continue la tournée, et j’écris beaucoup pour d’autres artistes; ça me repose de moi-même. J’écris les textes et travaille avec des compositeurs; ça m’intéresse. Il y a plein d’auteurs qui écrivent pour les autres comme s’ils écrivaient pour eux. J’essaie de faire du sur-mesure. Je vais me remettre à écrire des chansons pour moi. J’ai des projets… des spectacles complètement zinzins qui ne verront peut-être jamais le jour. J’ai écrit une espèce d’opérette. J’aimerais que mon prochain album sorte à l’automne 2015; il ne faut pas trop traîner…

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Etait-ce toi, Clara, au Zup Bar, à Saint-Quentin, en mai 1972?

Philippe Seydoux, écrivain. Décembre 2012.

J’aime l’automne et l’hiver, leurs couleurs, leur mélancolie; elles me le rendent mal. Je sors d’une crève carabinée. L’âge certainement. (Oui, lectrice, je vais sur 87 ans, et je travaille toujours pour payer mes dettes contractées lors de ma vie de jeune homme: entretien de poulettes, danseuses, demi-mondaines, cantatrices, etc.) Moi qui, il y a peu, craignais aussi peu le froid que Bukowski la Budweiser, me baignais dans l’océan breton à 13 degrés (c’est vrai qu’une peine de cœur, le Prozac et le Tranxène m’avaient échauffé le sang et les sens), me voici, les frimas revenus, à tousser comme un phtisique et cacochyme écrivain. Léautaud, aigri, entouré de ses chats, Céline, mauvais comme une teigne au retour de Norvège, Cendrars, au coin du poêle à bois à Aix-en-Provence, n’eussent pas fait mieux. Mais un soubresaut de vie m’a repris. Et sur mon destrier blanc, je me suis rendu au salon du livre à l’hôtel de ville de Saint-Quentin. Après avoir salué la délicieuse Cécile, de la librairie Cognet, et Xavier Bertrand, j’ai sympathisé avec mon voisin de table, l’écrivain Philippe Seydoux qui vient se sortir Gentilhommières des pays de l’Aisne, Laonnois, Vermandois, Thiérache, un ouvrage magnifique. Ce livre me fait rêver. En tant que marquis des Dessous chics, rien de plus normal, pourrais-tu penser, lectrice blasée. Bien sûr, mais pas seulement. Quel bonheur de découvrir l’histoire du château de Rouez, près de Viry-Noureuil, où mes grands-parents travaillèrent, et où vécurent ma mère, puis mon père et où j’ai bien failli naître. Mon père me racontait qu’il allait se baigner dans l’étang et qu’il remontait, poissé de vase. Quel bonheur également d’en savoir un peu plus sur l’abbaye de Villequier-Aumont où, adolescent, je me rendais en compagnie de mon beau-frère pour pêcher dans l’étang et remonter de grosses tanches. Tout n’est que subjectivité et c’est bien ainsi. Autre rencontre: celle de l’ami Michel Krauze, rocker dans l’âme, qui me confia qu’il croyait avoir croisé, en mai1972, Clara, l’un des personnages de mon dernier roman Des rires qui s’éteignent. C’était au Zup Bar, à Saint-Quentin. Elle était au volant d’une magnifique voiture «empruntée» à son père, homme fortuné. Ils avaient fait la tournée des bars. Il se souvient d’une fille superbe, manière de Janis Joplin, allumée et gentille. Était-ce bien elle? Je ne le saurais jamais. Clara n’est plus de ce monde pour témoigner.

Dimanche 13 décembre 2012.

La crampe de l’écrivain

 

L'écrivain Cyril Montana (à droite) et le peintre Stéphane Billot, originaire de Ham, dans la Somme.

La crampe de l’écrivain. Ce n’est pas une légende, lectrice des Dessous chics, lectrice de mes livres. La crampe, je l’ai eu au poignet droit, vers 17 heures.Depuis le matin, à 9h30, je dédicaçais mon dernier roman pour les critiques littéraires, membres de jurys de prix, etc. À chaque fois, je façonne, tente de ne point me répéter, esquisse un trait d’humour, une vanne, une vacherie, une invitation dissimulée à celles à qui je souhaiterais parler de Tergnier entre quatre yeux ou entre deux draps. À la fin, crevé, lessivé, on se demande pourquoi on fait tout ça, pourquoi on écrit des romans, des chroniques? Pour le blé? Même pas. J’aimerais bien mais je ne me fais pas d’illusion. Je dois faire réparer le toit de ma véranda qui fuit comme le foie de Bukowski. Quand on place des casseroles sur le carrelage, par temps d’orage, je charrie Lou-Mary: «Tu verras, bientôt, je décrocherai le prix Roger-Nimier: quelques milliers d’euros!». Le toit continue à fuir. Et elle rigole, la Lou-Mary. Les filles rigolent souvent quand je leur parle. Je suis habitué. Lorsque j’ai reposé le stylo, j’ai téléphoné à mon copain Cyril Montana, le meilleur nouvelliste de France (lis, lectrice, celle, coquine, érotique, émoustillante, qu’il a donnée à notre journal cet été), le type le plus sympa de Paris. Et beau gosse avec ça: il est le compagnon de la chanteuse Anggun. On a bu un canon fraternel au Sarah Bernhardt; on n’a pas vu le temps passer. Et j’avais rendez-vous avec ma copine, l’adorable Martine Grelle, du Centre national des Lettres (CNL), au bar La Fourmi, place Pigalle. Le Cyril m’a prêté un casque et m’a transporté, à l’heure dite, sur son scooter 125cm3.Quel bonheur de slalomer entre les bagnoles dans l’air glacial de décembre, à Paris, sous les guirlandes. Depuis que j’ai sorti mon recueil de nouvelles Scooters (Le Rocher, 1994), je n’avais pas refait de scooter. Ensuite, j’ai foncé à deux pas de là, au Petit Moulin, 37, rue Fontaine, où Stéphane Billot, artiste originaire de Ham, assurait le vernissage de sa très belle exposition de peintures. Lou a donné un concert. Cyril Montana est venu nous y retrouver. Je l’ai photographié en compagnie de Stéphane. Et dehors, dans le froid, on a reparlé de la littérature, de nos bouquins. «Parce qu’on ne sait rien faire d’autre», eût dit Daniel Darc, le Rocco Siffredi de l’âme.

Dimanche 8 janvier 2012.