L’hiver humide est indéfendable

De gauche à droite : Thaïs, Jean-Pierre Ternisien et Fred Thorel.

       Noël et ses vacances étranges sont déjà si loin. Étranges, oui, avec son froid humide, glaçant qui transperçait mes deux pulls et mon duffle-coat de vieux soixante-huitard attardé. Que faisais-je? Je lisais, écrivais, sortais peu. Quand je sortais, je me rendais dans l’un de mes bars préférés, le BDM, en plein centre-ville. Je savais que Rico, Mamat, Louis ou Andy, derrière le comptoir, aurait toujours assez de cœur pour éteindre ma mélancolie chronique en diffusant les bonnes odeurs d’une mélodie des Kinks, de Procol Harum ou un vieux Stones époque Brian Jones. Alors, je levais le nez de mon demi de Cadette et regardais, las, les guirlandes sans joie qui pendaient au-dessus de la place Gambetta. Un soir, je m’égayais en compagnie de mes amis Thaïs, adorable chanteuse-pianiste qui libère souvent ses mélodies-Satie sur Youtube; Fred Thorel, homme de culture, et Jean-Pierre Ternisien, toujours fraternel comme un légionnaire aux avant-postes, mon ami de comptoir. Mon ami tout court. Nous parlions de la vie qui va, du temps qui passe, de cette saleté d’hiver qui nous met le vague à l’âme et la soif au cœur. Et de littérature, bien sûr. La littérature, il n’y a que ça de vrai. Une vraie consolation quand les amours versatiles se consument comme les mégots de gauloises dans les cendriers en aluminium du regretté Henri Calet. L’hiver humide est indéfendable; il mouille nos âmes de langueurs monotones, bien pires que celles des automnes de Verlaine. Je venais de terminer la rédaction de mon prochain roman; je ressortais un peu de ma tanière de maison de résistant du faubourg de Hem. Un soir, je suis allé au ciné Saint-Leu pour y voir Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch. Je m’y suis ennuyé. Non pas que l’œuvre fût ratée ou mauvaise, non. Au contraire. Mais ces longueurs, ces longueurs mornes au cours desquelles on a la désagréable impression que Jarmusch se regarde filmer. Il y a une tristesse dans ce film; une grande poésie aussi. Cela est indéniable et c’est bien. Paterson, le personnage central, vit à Paterson, dans le New Jersey, ville des poètes William Carlos Williams et Allan Ginsberg. Chauffeur de bus à la vie bien réglée au côté de la délicieuse Laura, Paterson écrit des poèmes sur un petit carnet. Pauvre petit carnet qui finira très mal. Comme tous les poèmes, comme tous les romans, comme tous les mots que personne ne lit et dont tout le monde se fiche. Nous vivons dans un monde de brutes où rien ne dure. «Pas même la mort» disait, si mes vieux souvenirs sont bons, Jean-Paul Sartre. Je suis allé tenter de m’égayer en me rendant au Gaumont pour y voir, en direct, l’opéra Nabucco, en direct du Metropolitan Opera de New York. Giuseppe Verdi est l’un de mes compositeurs préférés. Le plus latin, le plus chantant. C’était délicieux. Quand je suis sorti de la salle, il faisait encore froid et humide. L’hiver est impitoyable. Je me suis mis à penser à Calet et à Bove qui se perdaient dans les eaux glacées et tristes de l’hiver.

Dimanche 15 janvier 2017.

 

Les coups de coeur du marquis

POP

Hardy petite

Bien sûr que c’était mieux avant! Il suffit d’écouter ce délicieux album sobrement intitulé En anglais, de Françoise Hardy, pour en être persuadé. Publié au Royaume-Uni en octobre 1968 (deux mois plus tard en France), il n’avait été jusqu’à présent réédité qu’une fois, au Japon, en 1990. Du haut de son adorable et épouvantable accent anglais, la grande didiche susurre douze perles pop puisées au cœur du savoureux Swinging London. Des œuvres des Kinks («Who’ll be the next in line»), de Buddy Holly («That’ll be the day»: fluette version de comme des gambettes d’ado à couettes!), du regretté Tim Hardin (terrassé par un mélange de cocaïne et d’éro; quelle idée!), Ricky Nelson, Joan Baez, etc. Même les chansons des plus américaines sonnent ici plus anglais que nature, grâce au travail merveilleux d’arrangeurs somptueux, dont Arthur Greenslade. Les basses claquent sous les coups nerveux des médiators; les nappes de cordes s’envolent. La grande Françoise décolle comme un zinc de la British Airway. Superbe! On a envie de pleurer quand on pense que nos copains et alliés les Anglais, vont nous laisser presque seuls en Europe avec les Outre-Rhiniens. Shit!

PHILIPPE LACOCHE

En anglais, Françoise Hardy. Asparagus-Parlophone/Warner Music France.

BLUES-ROCK

Psychédélique

Cheap Wine est un groupe picard (de l’Oise; voir commentaire ci-dessous à la suite d’une erreur de votre serviteur) qui semble préférer le Jefferson Airplane à Celentano. Il propulse une sorte de blues rock psychédélique bardé de solo d’orgue à rallonge, de voix doorsiennes, de grattes parfois sudistes. De drôles de mélanges. Pas mal du tout.  Ph.L.

 

Sad Queen, Cheap Wine. Coroo9.

CHANSON

Barry Laforêt

Quelle bonne idée! Barry, jeune chanteuse et comédienne, reprend une partie du répertoire de la plus jolie fille des chanteuses et comédiennes françaises: Marie Laforêt. Le meilleur de Marie par Barry: «Le lit de Lola», «Viens, viens», «Ivan, Boris et moi», «Tu es laide» et, surtout, «Marie douceur, Marie colère», adaptation de «Paint in Black», des Stones époque Brian Jones. Accompagnée par le producteur Marc Collin, sa voix douce et veloutée, sensuelle, s’adapte parfaitement aux perles délicates de Marie Laforêt. À noter que Barry n’est pas seulement chanteuse : comédienne, elle a notamment joué sous la direction de Klapisch. Elle a même publié un roman, L’Écharpe blanche, au Mercure de France, en 2010. Rafraîchissant. Ph.L.

Barry, Barry. Kwaidan Records.

SOUL

Black music

Marvellous propulse une musique très noire, inspirée par la soul, le funk et le jazz. Ce groupe est né de la rencontre de jeunes instrumentistes très expérimentés (parfois un peu trop) et le chanteur ex-New-Yorkais et néo-Parisien : Wolfang Valbrun. La voix chaude et percutante de Valbrun séduit, capte l’attention de l’auditeur. Cette sorte de groove à la française interpelle. On préférera cependant quand le gang évolue dans la soul (belles parties de cuivres; lignes de basses convaincantes) que dans le funk ou le jazz-rock mâtiné de fusion. Marvellous s’est notamment produit au Françoise Hardy-En_anglais,_cover_album_UK,_1968 à Paris. Ph.L.

What to believe, Marvellous. VS Com.

La tragique et si rock  aura de Janine

Olivier Hodasava consacre son sublime premier roman au destin fracassé de Janine, clavier de WC 3, suicidée à Grenoble, chez Stendhal.

« À l’entrée de la boîte, je

Olivier Hodasava : un livre remarquable sur le destin fracassé de Janine, clavier de WC 3.

Olivier Hodasava : un livre remarquable sur le destin fracassé de Janine, clavier de WC 3.

repère une affiche du groupe. Maintenant que le concert est terminé, je peux la récupérer. Je n’ai jamais eu l’âme d’un voleur et dans l’instant j’ai la sensation de commettre un véritable forfait. Je plie l’affiche, le plus vite possible, pour qu’on ne la remarque pas. Mais à peine ai-je terminé que je la croise, elle, regard fermé. Je la reconnais immédiatement. Montée d’adrénaline, cœur adolescent qui s’emballe: Janine. Je lui tends maladroitement l’affiche, pour la faire dédicacer mais elle me fusille du regard, me lance un «c’est vraiment pas le moment» excédé (je ne suis pas certain des mots exacts mais au moins de l’intention supposée). Elle poursuit son chemin. Au moment de passer la porte, elle se retourne. Sur ses lèvres, mots à peine prononcés, je lis : «Désolée.» Je me souviens encore parfaitement de son regard. Un mélange de fatigue et de douceur plus que de la détresse. Ça ne dure qu’une fraction de seconde. La porte se referme derrière elle, à tout jamais.» Ça, ce n’est pas une phrase de journaliste; c’est celle d’un écrivain. Olivier Hodasava en est un, un vrai. Sensible, pertinent, précis, sincère et émouvant. Son sujet, c’est vrai, se prêtait à l’émotion; il a l’élégance de retenir l’encre des larmes. Début des eighties, Olivier Hodasava tombe sous le charme d’un des groupes post-punk français les plus talentueux: A Trois dans les WC qui, rapidement, deviendra WC 3, sous la pression de sa maison de disques qui trouvait ce nom trop peu commercial. Le clavier du groupe, c’est Janine, une brunette d’abord gironde, qui s’affine, devient une sublime jeune femme et qui, grâce à sa culture musicale classique notamment, joue comme une déesse. Elle dégage une aura, un style, une présence indéfinissable. Une manière de Brian Jones en fille: même mystère délétère, sulfureux. Si romantique. Le groupe est sur le point de s’imposer quand, un soir de concert à Grenoble, la ville de Stendhal, tout se brise: Janine met fin à ses jours en avalant des médicaments. Olivier, présent à ce concert, croisera son dernier regard. Trente ans plus tard, jour pour jour, le père d’Olivier, atteint d’un cancer, meurt. Dans la maison de ce dernier, il retrouve l’affiche du fameux concert, signée par Éric, le bassiste. Il y a des signes qui ne trompent pas; ce sont des appels. Il sait qu’il écrira ce livre, le livre magnifique, qui tient autant du roman que du récit et de l’enquête journalistique. Le talent et l’aura de Janine valaient bien cette œuvre élégante sous-tendue par cette tragédie.

PHILIPPE LACOCHE

Janine, Olivier Hodasava, Inculte; 112 p.; 16,90 €.

Quelques petites chroniques littéraires

L’écrivain Angot

Il faut reconnaître ses erreurs; par le passé, j’ai écrit que Christine Angot n’était pas un écrivain. L’avais-je mal lue? Possible. Ce que j’avais parcouru ne m’avait pas plu. J’étais allé trop vite en besogne. Son dernier Un amour impossible, est un grand livre. Un très grand livre. Largement autobiographique, elle s’y raconte. Son enfance à Châteauroux, auprès de sa mère, Rachel, qui, avec Pierre (le père de l’écrivain) vit une relation amoureuse subreptice, mais passionnelle. Pierre est un bourgeois et un intellectuel plein de morgue, de suffisance; Rachel est une petite employée. Le choc des milieux; le choc des cultures. Parfois, on se croirait dans La Dentellière, Goncourt 1974, de Pascal Lainé. Christine naît. Pierre refuse d’épouser Rachel. Plus tard, Christine apprend à sa mère adorée que son père l’a violée. Un roman désespérément émouvant, poignant lu par son auteur. PHILIPPE LACOCHE

 

Un amour impossible, Christine Angot. Écoutez, lire; Gallimard.

 

PHOTO

Travail

Fils d’une famille modeste de Slovaquie, François Kollar (1904-1979), d’abord tourneur chez Renault, à Boulogne-Billancourt, devint photographe à la fin des années 20. Son excellente connaissance du monde du travail, lui permet d’œuvrer tant dans l’industrie que dans la mode et la publicité. Son talent singulier, indéniable, naît de sa grande sensibilité à la lumière et à la matière. Ses photo reportages industriels à travers le monde le rendent célèbre. Une exposition, «François Kollar, un ouvrier du regard», lui est consacrée au Jeu de Paume, à Paris, jusqu’au 22 mai 2016. Ce livre superbe en est le catalogue. Ph.L.

François Kollar, Un ouvrier du regard, préf. Marta Gili. La Martinière; 192 p. 35 €.

 

LIVRES

Morts si rock

Il n’est pas de bonne littérature sans l’ombre de la mort; il en va de même pour le rock’n’roll. L’écrivain Jean Mareska l’a parfaitement compris. Il nous donne à lire un excellent essai, à la fois précis, bien documenté, limpide et, parfois, émouvant : Dead Rock Stars, morts violentes du rock & roll. Il passe en revue ces rockers, folkeux, chanteurs, musiciens qui nous furent chers, passés, dans des conditions souvent très particulières, de l’autre côté du miroir. Il évoque, bien sûr, le sinistre «Club des 27» (ceux morts à 27 ans: Janis Joplin, Brian Jones, Jim Morrison, etc.) mais aussi tous ces autres artistes décédés d’accidents divers (parfois stupides), de manipulations d’armes (roulettes russes!), de suicides, d’abus d’alcool ou de drogues, de maladies, etc. On y retrouve, dans le désordre, Terry Kath, Sam Cooke, John Denver, Eddie Cochran, Keith Moon, Alan Wilson, Rory Gallagher, Gary Moore, Phil Lynott, Bon Scott et bien d’autres. Ph.L.

Dead Rock Stars, morts violentes du rock & roll, Jean Mareska; Camion Blanc; 183 p. 28 €.

Jean Mareska, écrivain.

Jean Mareska, écrivain.

Dame Felicity Lott aime « le champagne » de la langue française

 

La charmante et délicieuse Felicity Lott sera, ce jeudi soir (9 juillet 2015) au festival de Saint-Riquier.

La charmante et délicieuse Felicity Lott sera, ce jeudi soir (9 juillet 2015) au festival de Saint-Riquier.

La grande chanteuse soprano anglaise, très francophile, sera en concert au festival de Saint-Riquier, ce soir, jeudi.

Elle adore la France et ne s’en cache pas. Elle chante avec délicatesse et un immense talent les plus grands compositeurs français sur les scènes des plus grands opéras. Une très grande dame au charme indéniable.  Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Enfant et adolescente, vous avez appris le piano et le violon. Finalement, vous avez opté pour le chant, à l’âge de 12 ans. Pourquoi ?

J’ai toujours chanté, bien avant de commencer à jouer du piano. A l’âge de deux ans, j’ai enregistré et gravé un petit disque avec deux chants de Noël que j’ai offert à ma grand-mère. C’est ma mère qui m’avait emmenée dans un studio de Cheltenham où je suis née. Je possède toujours ce petit disque en vinyle. Il comprenait deux chansons dont « Away in a manger ».

On dit de vous que vous êtes « la plus francophone des sopranos britanniques ». Qu’est-ce qui vous attire tant dans notre pays ?

Tout m’attire dans votre pays. La langue française d’abord. Et puis j’ai visité le pays quand j’avais 12 ans. Lens d’abord car j’ai une cousine qui habite dans le Pas-de-Calais. Ensuite je suis allée à Annecy car Cheltenham est jumelée avec cette ville. Il s’agissait d’un échange. J’avais 15 ans. J’apprécie aussi la culture, la poésie et la musique française je ne connais pas encore à ce moment-là. J’ai également été assistante d’anglais dans le lycée mixte de Voiron, près de Grenoble où j’ai suivi des  cours avec un très bon professeur de chant, ce qui a changé ma vie. J’avais 21 ans. Mes 21 ans, je les ai fêtés à Voiron.

Grenoble, était-ce par hasard ou pour Stendhal ? Et avez-vous aimé cette ville ?

A ce moment-là, j’étais Voiron. Je suis allée à Grenoble pour mes cours de chant. J’ai même chanté dans le chœur du Conservatoire pour l’ouverture des Jeux Olympiques, en 1968. J’ai toujours l’hymne olympique, chez moi,  dans tiroir. En fait, c’est la montagne que j’aimais. C’était tout nouveau pour moi, tout ça…

Vous avez interprété notamment Haendel, Mozart, Strauss, Offenbach, Gounod, Reynaldo Hahn, Fauré, Chausson, etc. Lequel préférez-vous et pourquoi ?

Impossible à dire ; ça fait partie du charme de la vie : pouvoir apprécier tous ces compositeurs, et interpréter des choses aussi différentes. La seule chose qui les rassemble c’est l’importance qu’ils attachent à la parole. Le livret est important pour moi. J’ai commencé par Mozart,  puis Strauss… dans l’œuvre de Strauss on se demande si c’est le texte est plus important que la musique. Ou l’inverse. C’est l’ensemble qui créé la magie ; quand le compositeur met en musique, c’est ça qui bouleverse. J’adore la poésie française : Victor Hugo, Vigny, Verlaine, Apollinaire, Eluard. J’ai découvert de nombreux poètes grâce à la musique.

Votre accompagnateur préféré au piano est Graham Johnson. Parlez-moi de lui, s’il vous plaît.

Nous nous sommes rencontrés quand nous étions étudiants à la Royal Academy of  music, à Londres ; il est extraordinaire. C’est  une encyclopédie vivante incroyable ! Il possède une très grande culture. C’est un autodidacte. Il est né en Rhodésie; il est venu en Angleterre quand il avait 17 ans ; il est curieux de tout. De la littérature aussi. Il aime beaucoup la musique française (il a écrit un livre sur Fauré). Par ailleurs, il a écrit  trois tomes immenses sur les lieder de Franz Schubert. Il aime également  la poésie allemande. Il a fait de très nombreux récitals.

En 1996, vous avez été anoblie par la reine du Royaume-Uni. Qu’avez-vous ressenti ?

Je pense que j’étais très fière ; c’est le prince Charles qui présidait la cérémonie. Cette distinction, c’est un peu comme la Légion d’honneur. Un remerciement de l’état ; oui, j’étais très fière mais ma maman encore plus…

Vous êtes née à Cheltenham, cinq ans après Brian Jones, fondateur des Stones. L’avez-vous connu ou croisé ?

J’étais en classe avec sa sœur, Barbara, un peu plus jeune que moi. A cette époque, j’étais très studieuse ; je chantais dans le choeur de l’église. Et je dois avouer que j’étais plus Beatles que Rolling Stones.

Vous avez souvent défendu l’opérette, genre trop sous-estimé. Pouvez-vous m’en parler ?

C’est en faisant La Belle Hélène que j’avais vraiment découvert l’opérette ; avant j’avais fait La Veuve joyeuse. Ces musiques apportent le sourire. Je viens de lire un article à Offenbach ; l’auteur disait qu’il n’appréciait pas. C’est dommage pour lui. Je trouve que les traductions des textes des opérettes françaises font perdre le « champagne » de la langue.

En dehors de la musique classique, l’opérette et l’opéra, aimez-vous d’autres musiques ?

J’aime beaucoup les quatuors, la musique du piano solo, et celle des grands orchestres. J’adore Serge Reggiani (je l’ai vu deux ou trois fois en concerts). Je n’ai pas encore osé reprendre ses chansons…. J’ai un peu peur… J’ai chanté une fois « L’Hymne à l’amour », d’Edith Piaf. Avec ces voix-là, c’est très difficile à faire ; Brel j’adore. J’aime sa façon de prononcer les textes…

Qu’allez-vous interpréter au Festival de Saint-Riquier.

Je viens avec des musiciens extraordinaires que j’ai rencontrés en Inde. Ensemble, nous avons fait un concert à Genève. A Saint-Riquier, nous allons interpréter une partie de la IVe symphonie, et trois lieder de Mahler ; « La chanson perpétuelle », de Chausson ; des mélodies de Hahn, et trois petits airs d’Offenbach.

Profiterez-vous de ce déplacement pour découvrir la Baie de Somme ?

Ce sera malheureusement un déplacement express. Je tourne beaucoup. La semaine dernière, j’étais à Mont-de-Marsan en compagnie de Lambert Wilson et de la pianiste Jacqueline Bourgès-Maunoury. Je serai à Paris demain (N.D.L.R. : mardi 7 juillet), puis à Saint-Sauveur-en Puisaye, à la maison de Colette.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Henri l’ambigu et ses petites natures mortes en famille

   

L'excellent peintre Henri Sarla à la galerie Pop Up, à Amiens, tenue d'une main douce par la brune Mélanie.

L’excellent peintre Henri Sarla à la galerie Pop Up, à Amiens, tenue d’une main douce par la brune Mélanie.

Qu’ai-je fait ces derniers jours, lectrice soumise comme une fille du 9 mars (Note à ma lectrice adorée – NAMLA : si on ne peut plus plaisanter !) ? J’ai interviewé le jeune François Crimon à la terrasse du Forum, à Amiens. Il faisait beau ; François, adorateur du rock’n’roll, portait ses habituelles lunettes de soleil. Au cours de la séance de photographies, je lui ai demandé de les retirer. Et je me suis demandé s’il avait les yeux de son père Jean-Louis ou de sa mère Sophie, qui sont tous deux mes amis. (NAMLA : en reportage, je me pose toujours des questions existentielles, philosophiques.) Ensuite, je l’ai questionné sur une jeune fille qu’il connaît très bien et que j’aimerais mieux connaître qui réside tantôt à Londres, tantôt en Picardie. C’est aussi ça, le plaisir d’interviewer les jeunes chanteurs beaux et adulés par les poulettes ; nous, vieillards lubriques, délurés mais toujours verts, on peut espérer, par leur entremise, quelques bonnes fortunes. En interviewant Georges Brassens, je n’aurais pu espérer que rencontrer Fernande. Avec Bécaud, Nathalie qui, je le lui souhaite, est restée à l’Est, bien tranquille. Mais le mur de Berlin a été démoli par le capitalisme triomphant, et qu’est devenu Nathalie ? En tout cas, moi, grâce au petit Crimon, j’ai eu des nouvelles de la poulette, grande didiche brune, perchée sur ses hauts talons qui lui font ressembler à une grisette ou à une égérie des Stones époque Brian Jones. En parlant de jolie brune, je suis allé à la galerie Pop up – tenue avec grâce et élégance par Mélanie – pour y assister au vernissage de l’excellent peintre belge Henri Sarla. Agé de 55 ans, venu d’un village situé entre Dunkerque et Ostende au nom imprononçable, m’a-t-il dit, il exposait neuf huiles superbes inspirées « par la retransmission fantastique du passé, de mon passé par les filtres de l’image ». « J’avais 11 ans quand les Beatles se sont séparés », poursuit-il. « Dans mon patelin, c’était comme avant-guerre alors qu’on était en période hippie. J’ai toujours fantasmé sur cette période 1966-67, surtout sur l’esthétique. On ne fera jamais mieux en matière de musique. » Henri est resté dans son patelin jusqu’à ses 18 ans. Puis il a travaillé comme graphiste, photograveur en imprimerie et professeur de dessin. Devenu peintre, il utilise les photos de famille comme matière première ; celles de ses voisins, de ses amis ou d’inconnus. « Mes personnages sont comme des natures mortes. Ca apporte une ambigüité supplémentaire. Et j’aime tout ce qui est ambigu. Mes mariés, on les voit bien au sommet d’une pièce montée. » Il y a aussi un sublime tableau sur lequel on voit un paquet de Lucky Strike dépasser du slip de bain d’un garçon. Henri Sarla est épatant. Comme si Hopper avait pris une cuite avec Bacon et Magritte au cœur des sixties en écoutant  Captain Beefheart.

Dimanche 15 mars 2015.

Le jardin de mon père et le Drappier bio

              

Le jardin de mon père en hiver.

Le jardin de mon père en hiver.

   J’ouvre les volets de ce qui était mon ancienne chambre dans la maison de mes parents, celle où, en décembre 1969, j’épinglais un poster de Brian Jones, décédé en juillet de la même année, et que j’avais dû trouver dans Best ou dans Extra. Je regarde le jardin dont mon père est si peu fier puisqu’il n’a plus la force de l’entretenir comme il le voudrait. Je le rassure ; je le trouve beau, moi, son jardin. Un peu broussailleux et plein de cicatrices, comme les joues et la tête de mon grand-père Alfred, un ancien Poilu de la Somme, que je revois bêcher cette même terre au milieu des années soixante. J’étais enfant. Il m’appelait « mon gamin », ou « Tiot ». Il venait du Nord,  avait travaillé comme contrôleur dans les trains du Chemin de fer du Cambrésis, puis, lors de la bien-aimée nationalisation,  il avait été embauché par la SNCF. Je les regardais souvent, travailler ensemble dans le jardin, mon père et lui. Il est toujours beau, le jardin de mon père car son père et lui, y ont mis tout leur cœur pour y faire pousser des légumes dans cette terre de Tergnier meurtries par les bombes teutonnes, puis alliées. Je me dis que si nous avions habité dans l’Aube, ce jardin eût pu être planté de vignes. Je venais de lire dans L’Union, dans les pages saumon « Economie », un excellent article de mon confrère Yann Tourbe, sur les quinze hectares d’Urville qui passent en bio (mardi 23 décembre, cahier Economie, page XI). Urville : le champagne de la maison Drappier, mon préféré ; il était également le préféré du général de Gaulle. A l’époque, quand je le découvris, en 2002, je ne savais pas qu’il fût du goût du héros national. J’étais souvent à Paris en ces époques difficiles de ma vie. Je venais de me séparer de ma femme. Je buvais beaucoup, faisais la fête, notamment avec mes copains du Figaro littéraire et de la revue Immédiatement auxquels je collaborais avec un vif plaisir. Nous arpentions tout Paris, à pas de hussards, fous de littérature, de filles, d’alcool. Il y avait là Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy, Luc Richard, Jean-Christophe Buisson, Christian Authier, et quelques autres. Nous parlions de Kléber Haedens, de Stephen Hecquet, de Roger Vailland, d’Antoine Blondin, de Michel Déon. Un soir, Sébastien Lapaque nous fit découvrir ce merveilleux champagne qu’est le Drappier, œuvre de Michel Drappier qui, déjà, se considérait plus comme un vigneron que comme un négociant. Je tombais sous le charme de ce vin 100% pinot noir, à la fois robuste et élégant. « Un champagne d’hommes », souriaient mes amis. (Je ne connaissais pas encore la cuvée Quattuor, seul blanc de quatre blancs à ce jour en champagne, plus féminin.) J’ai pu vérifier auprès des dames qui traversèrent mon existence qu’ils disaient vrai. Généralement, elles ne le goûtaient guère, le 100% pinot noir. Elles préféraient le blanc de blancs du secteur d’Epernay, moins brut, plus fruité, tout en chardonnay. La peau de leurs joues de filles rosissait sous l’effet des bulles et de ma barbe de trois jours, broussailleuse comme le jardin de mon père.

                                                     Dimanche 11 janvier 2015.

Bill Wyman : « Nous jouons par amour »

Le bassiste historique des Rolling Stones qui mène aujourd’hui une intéressante carrière solo, sera la tête d’affiche de l’Overdrive festival, à Chaulnes. Sa seule date français dans le cadre de sa tournée européenne.

 

Son flegme et sa discrétion légendaires ne doivent pas occulter le fait que Bill Wyman, membre historique des Rolling Stones de 1962 à janvier 1993, est l’un des meilleurs bassistes de la planète. Il mène aujourd’hui une carrière solo solide et efficace, sans frasques ni paillettes. Juste par amour de la musique. Il sera la tête d’affiche de l’Overdrive festival de Chaulnes, dans la Somme. Et ce sera la seule date française de sa tournée européenne. Il ne s’était pas produit dans notre pays depuis six ans. C’est dire que les fans ne manqueront pas ce rendez-vous-phrare. Il a bien voulu à nos questions.

Où en sont vos relations aujourd’hui avec les Stones (Mick, Keith, Ron)?

 

Bill Wyman:

Elles sont bonnes. On se parle quand on se voit, mais on ne se voit pas beaucoup.

Il est dit que ce serait Brian Jones qui vous aurait recruté à l’aide d’une annonce dans le «Melody Maker». Est-ce exact?

Ils m’ont demandé de venir. Ils avaient besoin d’un bassiste. Il y avait effectivement une petite annonce dans un magazine. Au début, ils n’appréciaient pas beaucoup ma façon de jouer. Ils aimaient surtout mes amplis…

Vous souvenez-vous des premiers instants de votre rencontre avec Brian? Où cela se passait-il? Comment était-il?

Oui. En fait, je les ai tous rencontrés dans un club et on a discuté.

Vous dites que vous vous êtes, très rapidement, rendu que les Stones ne vous appréciaient pas car vous étiez plus vieux qu’eux et que vos penchants pour la dope étaient modérés. Est-ce exact?

Non. En fait, mes points d’intérêts différents se sont révélés au fil du temps. Donc, je suis parti.

En revanche, on dit que vous vous entendiez bien avec Charlie et avec Brian. Est-ce exact? Et pourquoi?

Je parlai davantage avec Charlie et Brian.

Vous venez d’un milieu très prolétarien. Eux, finalement, étaient issus de la middle class. Est-ce que cela peut expliquer la distance qu’ils entretenaient à votre endroit (Mick et Keith)?

Je ne crois pas.

L’anecdote qui dit qu’ils vous auraient pris parce que vous aviez un amplificateur énorme sur lequel on pouvait brancher une autre guitare, est-ce que c’est vrai?

Oui, je possédais de bons amplis.

Vous êtes pourtant l’un des meilleurs bassistes de la planète. Efficace, sûr, inventif. Ils ne s’en rendaient pas compte, à l’époque?

Très peu de bassistes sont appréciés comme tel, uniquement par les membres de leur propre bande.

Est-il vrai que c’est vous qui avez trouvé le riff killer de «Jumpin’Jack Flash»? Pourquoi ne vous ont-ils pas associés aux droits de la chanson: Jagger-Richards-Wyman, «it’s a gas, gas, gas…»?

Oui, c’est vrai; pendant une répétition.

Vous avez ensuite mené, dès 1993, une carrière solo intensive, très créative. Comment la définiriez-vous?

On s’amuse toujours. Nous jouons par amour et pour le fun. Pas pour l’argent.

Comment définiriez-vous la musique de votre groupe Bill Wyman’s Rhythm Kings? Tournez-vous beaucoup et où?

C’est mon orchestre. je pars en tournée uniquement avec eux.

Le concert que vous donnerez, le 8 novembre prochain dans la ville de Chaulnes, en Picardie, sera, dit-on, la seule date française de cette tournée? Est-ce exact?

Oui, c’est exact.

Quel est votre morceau des Stones préféré? Et pourquoi?

Honky Tonk Women.

Vous avez la réputation d’être incapable de passer une nuit sans une fille dans votre lit. Est-ce une légende ou la vérité? Et est-ce toujours le cas maintenant?

J’aime être entouré par les femmes/

On dit que vous êtes l’inventeur de la basse fretless (notamment en jouant avec The Cliftons, en 1960). Est-ce vrai? Et pourquoi?

J’ai fabriqué une basse fretless en enlevant les vieux frets, et je ne les ai pas remplacés.

 

Vous êtes écrivain. La littérature et l’écriture vous passionnent.

Oui, j’ai écrit sept livres sur des thèmes divers. Pas uniquement sur la musique.

PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE LACOCHE (avec la complicité de Susan Christophe)

 

Des pointures autour de Bill Wyman

Bill Wyman ne se déplacera pas seul mais avec ses Rhythm Kings, une formation à géométrie variable qui inclura à Chaulnes le guitariste prodige Albert Lee ; Mary Wilson, connue pour avoir chanté avec Diana Ross au sein du groupe soul The Supremes (« Stop ! In the Name of Love », « Baby Love ») participera également à la prestation, tout comme, à la batterie, Graham Broad (batteur du Roger Waters, des Pink Floyd, et Tina Turner, des Beach Boys, de Bryan Adams et de Jeff Beck) ; Geraint Watkins, claviers (accompagnateurs des plus grandes stars du rock dont Paul McCartney et Mark Knopfler) ; Terry Taylor, guitare et choeurs (pointure dans son domaine) ; deux cuivres : Nick Payne (il a joué avec Cliff Richard) et Franck Mead (il joué avec Gary Moore et Paul McCartney) ; Beverley Skeete au chant (elle a enregistré avec Tina Turner, Jimmy Cliff et

Bill Wyman donnera un concert à Chaulnes, dans la Somme, ce samedi 8 novembre.

Bill Wyman donnera un concert à Chaulnes, dans la Somme, ce samedi 8 novembre.

Tom Jones).

 

Né le 24 octobre 1936, à Lewisham, près de Londres, d’un père maçon, il passa son enfance dans les rues. Pourtant dès l’âge de 8 ans, il apprit le piano en écoutant le meilleur du rhythm’n’blues et du blues : Jimmy Reed et Dave Brubeck. Après son service militaire effectué dans la Royal Air Force, en Allemagne, il fondera quelques groupes, avant d’être recruté par les Rolling Stones, dès 1962. Le début de la grande aventure… Malgré la sobriété de son style, il reste un excellent bassiste. Son jeu est axé sur le rôle rythmique de la batterie. Imparable.

 Ph.L.

 

Du rock sur les planches de Deauville

Gilles Leroy (à droite), Philippe Labro, Philippe Augier, maire de Deauville, Jérôme Garcin.

 Le salon Livres et Musiques de Deauville est l’un des événements les plus conviviaux de l’Hexagone. Je m’y suis rendu, une fois de plus, avec entrain et bonne humeur. J’ai enjambé le pont de Normandie, au-dessus du port du Havre. Un ciel incertain, digne de ceux que l’on contemple dans les toiles d’Eugène Boudin. Quelques gouttes de pluie, puis l’embellie , soudaine, apaisante. Deauville, c’est un peu une Biarritz normande. Des villas blanches, ou de pierre meulière. Des jardinets mouillés où s’ennuient des buis odorants et des lauriers plus mélancoliques que roses. Les plaques des voitures sont parisiennes. On se croirait à Paris en bord de mer. Patrick Modiano eût aimé. Je fonce à la remise du prix de la ville de Deauville, attribué à Gilles Leroy pour son livre Nina Simone, roman, paru au Mercure de France. Il s’agit d’une biographie romancée de la chanteuse, née en Caroline du Nord en 1933. Au cocktail, je salue Jérôme Garcin, président du jury, discute longuement avec le journaliste-écrivain François Bott, membre du jury. On parle de Roger Vailland, de Paul Morelle, critique littéraire et dramatique au Monde des livres que dirigea François pendant des années. Je papote aussi avec Michka Assayas, journaliste à Rock & Folk et à Libération, auteur du Nouveau dictionnaire du Rock. Le soir, coup de fil de Christian Laborde qui vient d’arriver dix heures de train pour effectuer le voyage de Pau à Deauville. Il est en compagnie du batteur Francis Lassus avec qui il donnera, le dimanche, son spectacle Nougaro par mont et par mots, une sorte de long monologue qui fait revivre, non sans émotion, les textes de Claude Nougaro, supportés par les frissons de batterie et les riffs de guitare de Francis Lassus. On rigole ; on cause. Il me parle de L’Idiot international, de Jean-Edern Hallier, mort à Deauville justement, d’une crise cardiaque. L’Idiot réunissait des plumes acerbes et talentueuses : Edward Limonov, Patrick Besson, Benoît Duteurtre, Michel Déon, Morgan Sportès, Frédéric Beigbeder, Arrabal, Marc-Edouard Nabe, etc. Je voulais interviewer Dominique Tarlé, pour son exposition Photographier les Rolling Stones  (photos réalisées en été 1971 dans le Sud de la France, dans la cave de la villa Nellcôte, de Keith Richards, à Villefranche-sur-Mer, lors de l’enregistrement d’Exile on Main Street. Impossible. Il ne cessait d’être accaparé par des fans de son travail, mais surtout par des fans de Stones. Je me contentais donc de contempler la beauté sensuelle et irradiante, si seventies, d’Anita Pallenberg, ex-compagne de Keith. Et d’écouter des anecdotes de Tarlé pendant la visite guidée. Je me demandais aussi si Brian Jones, l’ancien amant d’Anita, était venu à Deauville. En 1971, il était mort depuis deux ans.

                                                              Dimanche 27 avril 2014

Le chef-d’oeuvre de Yann Moix

Mille cent quarante-trois pages. Un pavé dans la bonace de la rentrée littéraire. Yann Moix vient d’écrire un ovni en prose. Un livre essentiel.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

Il serait vraiment regrettable de ne juger le dernier roman de Yann Moix qu’à son poids, qu’à sa forme monstrueuse. Mille cent quarante-trois pages, ce n’est pas rien. Un sacré pavé dans les eaux souvent stagnantes de la rentrée littéraire. Monstrueux, l’objet l’est par sa pagination, son poids, c’est indéniable. Mais il est aussi et surtout monstrueux dans son expression littéraire intrinsèque. Monstrueux comme l’est Le Voyage au bout de la Nuit, de Céline, Ulysse, de James Joyce, les Écrits intimes, de Roger Vailland ou les œuvres complètes de Henry Miller. Monstrueux car tout en excès, en lyrisme, en folie, extrême folie, rythmes changeants, style sans cesse renouvelé, surprises à chaque page, personnages hauts en couleurs, totalement allumés. Ce roman de Yann Moix est un ovni, comme le sont tous les chefs-d’œuvre. Et, pesons nos mots, Naissance en est un, de chef-d’œuvre. Un livre essentiel, un livre à baroufle médiatique (comme le furent ceux de l’excellent Michel Houellebecq et, en d’autres temps, du sulfureux Raymond Radiguet) mais pas seulement, un livre marathonien et tout en souffle (comme certains livres de Paul Léautaud ou d’Ezra Pound) mais pas seulement, un livre de fou, dadaïste, métaphysique, obnubilant (comme certains opus de Francis Picabia ou de Philippe Soupault) mais pas seulement. Tout est dans le «pas seulement» en fait. Car ce Naissance est réellement indéfinissable et totalement nouveau. C’est un très grand livre. Le narrateur de Yann Moix y raconte sa naissance, les maltraitances de son père, violent, mauvais comme une teigne, sadique, et d’une mère qui ne vaut guère mieux si ce n’est qu’elle détient un peu moins de force physique. Le pauvre petit ne doit son salut qu’à son parrain, le résolument fou, génial, ami des arts, des lettres, des désaxés, l’incroyable Marc-Astolphe Oh. Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre. Les noms de famille à eux seuls sont des petits bouts de poésie, de nouveauté, d’une incroyable fraîcheur inventive. Il y a également dans ce roman une tristesse, une mélancolie, une dépression, un désespoir sans fond, le tout contrebalancé par une drôlerie et un humour épatants. Toute l’histoire est sous-tendue par une longue réflexion sur l’antisémitisme; c’est poignant. Adorons aussi la culture rock et musicale de Yann Moix: ses pages sur Brian Jones sont d’une justesse inégalée.

PHILIPPE LACOCHE

«Naissance», Yann Moix, Grasset, 1143 p.; 26 euros.