Un dandy en robe noire et aux goûts très littéraires

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Ancien avocat devenu magistrat, écrivain sous pseudonyme, fou de littérature, Laurent Manhès roule en Mustang et affiche une élégance rare.

Chemise blanche impeccable, écharpe grise, complet anthracite – comme son iris –, Laurent Manhès, ancien avocat devenu magistrat, affiche une élégance rare. Et quand on sait que ce fou de littérature, roule en Mustang, il ne serait pas absurde de penser qu’on a en face de soi un romancier un brin dandy et très germanopratin. Mais non. Il est né le 12 mai 1962, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine, d’un père ouvrier dans l’industrie (d’origine auvergnate, « issu des bougnats montés à Paris à la fin du XIXe siècle ») et d’une mère secrétaire (originaire d’Alençon, en Normandie). Un frère âgé de cinq ans de plus que lui. Une petite enfance et une enfance heureuses. Sa mère cesse de travailler pour s’occuper de lui. Laurent est un enfant calme mais assez casse-cou qui apprécie mal le danger. « Toute mon enfance est marquée par des chutes à bicyclette », sourit-il. Ses quatre premières années, il les passe à Courbevoie, puis il suit ses parents à Toulouse, puis près d’Albi, puis à Dreux jusqu’à ses 12 ans, en 1974. Ces villes qu’il découvre, il les doit aux mutations de son père qui finiront par transformer ce dernier en cadre (dessinateur industriel). D’Évreux, il garde en mémoire le collège Jean-Jaurès qui n’existe plus, adossé à un cloître en centre-ville. Puis il fréquente le lycée d’Évreux jusqu’au bac, en 1980. Il se met à dévorer les livres : Gide, Camus, Sartre, Léon Bloy, Drieu La Rochelle, les Hussards (Nimier, Blondin), Vialatte… C’est à cette époque que lui vient l’envie d’écrire. Plus tard, bien plus tard, il publiera sous pseudonyme. Il fait également beaucoup de sports : tennis de table, foot, tennis, hand-ball. « Il me faut une raquette ou un ballon ; il faut que ce soit ludique. Nager, courir, ça m’ennuie… » Adolescence heureuse, un peu décalée. « J’étais très concentré, peu prompt au divertissement, mais je découvre les filles vers l’âge de 16 ans. Avant, je ne mesurais pas leur qualité d’attraction. Depuis, j’évite de trop me rattraper… »

Le bac B en poche, il passe le concours de Science Po, échoue à Paris mais réussit à Strasbourg et à Bordeaux. Il choisit Bordeaux. Il a 18 ans. Il double le programme en s’inscrivant en faculté de droit : « Je vais nettement préférer le droit à la formation Sciences Po que je trouve un peu auberge espagnole. » Il obtient un DEA de droit, effectue son service militaire au mont Valérien, à Suresnes, dans les transmissions. « J’étais à la police militaire. Je gardais l’entrée du fort. J’en garde un très bon souvenir. Je passais des nuits entières à lire et j’étais en compagnie de musiciens qui jouaient toute la nuit. L’un était premier prix de Conservatoire de Paris de violon… »

En 1988, il entre à l’école d’avocat de Bordeaux, puis, dès 1989, commence sa carrière dans un cabinet d’affaires de la capitale d’Aquitaine. Avant de réellement s’engager dans la vie professionnelle, il décide de partir aux États-Unis. Six mois à Boston ; six mois à New York. Il est recruté par la French librairy de Boston pour y animer des soirées francophones. On lui donne carte blanche. Il met en place des soirées vins-fromages. Il part à New York où des amis l’accueillent au coeur de Manathan. Il flâne, joue aux échecs à Central Park. Il rentre en France, s’inscrit au barreau de Paris, travaille pour de gros cabinets d’affaire internationaux et européens. Il adore Paris, habite dans le XVIIIe, mais en 1996, il décide de repartir en province. Direction Abbeville où il reprend le cabinet du regretté Pierre Talet, décédé d’une rupture d’anévrisme. De 1996 à 1999, il découvre l’activité d’un avocat de province généraliste. Il passe le concours d’intégration à la magistrature et l’obtient. Il cède son cabinet d’avocat le 30 décembre 1999, et devient magistrat le 2 janvier 2000 : « Ma carrière enjambe le fameux bug annoncé de l’an 2000. » Il passe six mois de formation à Boulogne-sur-Mer. Été 2000 : Laurent Manhès occupe le poste de substitut du procureur à Cherbourg. Puis, il effectuera trois ans à Caen, soit sept de parquet au total. En 2007, il devient vice-président du tribunal d’instance de Cherbourg ; en 2013, il est nommé vice-président de correctionnel à Amiens. « Grâce à ces fonctions d’avocat, de parquetier et de juge du siège, je dois être l’un des rares magistrats en France, sinon le seul à être allé aux assises comme avocat de la défense, avocat de la victime, avocat général (procureur) et juge de la cour d’assises. J’ai exercé toutes les places judiciaires de la cour d’assise… » résume-t-il. « Cette expérience me sert énormément comme président de correctionnel car mes interlocuteurs d’audience, c’est-à-dire les avocats et le procureur exercent des fonctions que je connais pour les avoir exercées. Cette expérience me procure une sérénité supplémentaire à l’audience et dans mes contacts avec les prévenus. À l’issue de cette première année de présidence d’un tribunal correctionnel, je m’aperçois que je juge très peu de vrais délinquants. Un vrai délinquant, c’est quelqu’un qui évolue dans des réseaux organisés et qui vit de sa délinquance. On en trouve généralement dans les grandes zones urbaines (Paris, Lyon, Marseille). En province, la délinquance concerne beaucoup de comportements isolés, fautifs occasionnels et très majoritairement liés à l’alcool. L’ampleur du phénomène alcoolique est extrêmement préoccupant. L’alcool est associé à toutes les occasions de la vie. Et on se heurte à un silence assourdissant des autorités publiques sur cette immense contamination par l’alcool de la société. Résoudre ce problème résoudrait aussi les difficultés de la justice, l’encombrement carcéral et certainement le déficit de la Sécurité sociale. Est-ce que quelqu’un qui se trouve en récidive alcoolique doit finir en prison ? Je ne le pense pas ; sa place dans un protocole de soins. » Dans la pensée unique, Laurent Manhès ? Point. Sa façon de rentrer en résistance : conduire une Mustang à l’heure où la norme devient la voiture électrique. Il fallait y penser.

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Bio express

12 mai 1962 : naissance de Laurent Manhès à Courbevoie (92).

1987 : il obtient le DEA de droit privé.

1988 : il obtient de diplôme d’avocat de l’école d’avocats de Bordeaux.

1990 : il s’octroie une année sabbatique à Boston et à New York. Il donne des cours de français et perfectionne son anglais.

2000 : il quitte le métier d’avocat pour devenir magistrat.

2013 : il nommé vice-président du Tribunal correctionnel, à Amiens (80).

 

 

Dimanche d’enfance

La Nausée, en Bretagne…

 

 

Un dimanche d’enfance ou d’adolescence qui a marqué Laurent Manhès ? Il répond tout de go : celui au cours duquel il a découvert La Nausée de Jean-Paul Sartre. Il passa ainsi une semaine de ses vacances à le lire. Il n’a que 13 ans. Il n’y a pas d’âge pour se passionner pour la littérature. « Pour moi, c’est un chef-d’œuvre », confie-t-il aujourd’hui, la passion fait toujours briller sa pupille anthracite. « J’adore Roquentin, sa solitude. » La découverte s’effectue dans la maison de vacances ses grands-parents, en Bretagne. « Grâce à ce roman, je découvrais ce que l’école ne m’avait pas encore transmis : le goût de la littérature française. Sur le coup, j’ai associé Sartre à la Bretagne et à la chaleur ; ce que j’ai continué de faire ensuite. J’ai ressenti une certaine déception que je l’ai vu haranguer des ouvriers debout sur des bidons à la suite des événements de Mai 68. Là, il n’y avait plus rien d’estival. » Sinon ses autres dimanches, il les passe à Évreux ; ils sont rythmés par des activités sportives, dont le tennis de table « où j’étais bien classé ». Il se souvient des petits matins froids pour aller disputer des rencontres au Havre ou à Rouen. « Mes dimanches étaient rarement familiaux. »

 

 

Isabelle Rome : magistrate, écrivain, éclairée et humaniste

 

Isabelle Rome. Le 30 octobre 2012, à Paris.

Conseiller à la cour d’appel de Versailles, cette Picarde d’adoption vient de publier un livre remarquable sur son parcours professionnel et personnel. Passionnant.

 

Brillante magistrate (elle est aujourd’hui conseiller à la cour d’appel de Versailles), éprise de justice, de liberté et titulaire d’un sens républicain inébranlable, Isabelle Rome est également un talentueux écrivain. Elle a publié, le 4octobre dernier, un excellent document «Vous êtes naïve, Madame le Juge» (préfacé par Boris Cyrulnik), aux éditions du Moment. Un livre essentiel, fraternel et généreux, dans lequel, grâce à des tranches de vie (ceux de détenus qu’elle a croisés), de courtes histoires délicatement écrites, elle avance qu’il est possible «de punir autrement qu’en incarcérant systématiquement».Tout la prédisposait à disposer de cet état d’esprit. Née le 29avril1963, à Bourg-en-Bresse, de parents instituteurs à Saint-Etienne-sur-Reyssouze, dans l’Ain, elle vit jusqu’à 18 ans dans cette petite école: «Je descendais avec mon père; il entretenait le poêle, mettait sa blouse grise, nettoyait le tableau, écrivait la phrase du jour (il était question de respect de l’autre et de tolérance).» Son père, Albert, est issu d’un milieu paysan très modeste mais la mère de celui-ci était une militante communiste et féministe. Ça marque. «J’ai adoré ma grand-mère que je trouvais très forte, très pure jusqu’à sa mort. Les jeunes femmes venaient se confier à elle.» Côté maternel, le grand-père est préparateur en pharmacie et la grand-mère institutrice (elle écrivait les discours d’un sénateur de l’Ain). «Du côté de ma mère, on était engagé et républicain; du côté de mon père aussi, mais plus communiste. Tout ça m’a donné des valeurs.» L’enfance d’Isabelle est douce, encadrée par des parents attentifs, et un grand frère, plus âgé de huit ans, attentionné et gentil.Elle se souvient de vacances réjouissantes. Ses passions: le ski, notamment aux Rousses et à Lélex, dans le Jura, et aux Deux-Alpes; et le piano (Chopin, Beethoven).Puis, c’est le collège à Pont-de-Vaux, dans l’Ain.Isabelle est une excellente élève, grande lectrice de Victor Hugo, d’Alexandre Dumas, de Novalis, de Rousseau et de Steinbeck. À 17 ans, elle obtient son bac littéraire. Très sportive, elle adore nager, mais aussi jouer du piano (du classique, bien sûr, mais aussi de la chanson: Barbara, Michel Berger, Véronique Sanson, etc.).Elle étudie le droit, s’ennuie, découvre Le contrat social, de Rousseau et L’esprit des lois, de Montesquieu: «Je comprends alors pourquoi j’étudie le droit, et décide de devenir magistrate.» Elle poursuit ses études à Lyon, décide de passer de front la maîtrise, l’examen d’avocat et le concours de l’École de la magistrature. Réussit les trois. Impatiente d’entrer dans la vie active. Juste avant cela, elle a effectué un stage chez un grand avocat pénaliste de Lyon, Me La Phuong.Puis, elle part à l’École nationale de la magistrature, à Bordeaux, en sort bien classée ce qui lui permet de choisir la ville de sa première affectation: Lyon où elle devient, en janvier1987, juge d’application des peines: «Je rencontre des magistrats très engagés qui développent des alternatives à l’incarcération.» Elle découvre aussi le monde de la prison, œuvre avec des psychiatres, des travailleurs sociaux, des élus, des enseignants, des policiers, etc. «J’ai toujours refusé de me laisser enfermer dans une tour d’ivoire.» De1992 à1995, elle devient secrétaire générale du président du tribunal de grande instance de Lyon, puis juge d’instruction de1996 à1999, avant de partir à Paris à la Délégation interministérielle à la Ville, où elle est chargée du pôle prévention de la délinquance, à Saint-Denis; elle est appelée, fin2000, au cabinet de Marylise Lebranchu. «Une expérience très riche, au cœur des rouages de l’État.» Au cabinet interministériel, elle fait la connaissance d’Yves Rome qui deviendra son mari. Elle vient habiter à Bailleul-sur-Thérain, dans l’Oise, prend le poste de vice-présidente chargée de l’instruction, au TGI d’Amiens, et crée, en2002, l’association Paroles de femmes qui deviendra Femmes de liberté.De2006 à septembre2012, elle est nommée au TGI de Pontoise, d’abord comme juge des affaires familiales, puis comme juge des libertés. En septembre2012, elle arrive à la cour d’appel de Versailles comme conseiller. Le 4octobre dernier, elle sort son livre qui connaît un excellent accueil national dans la presse et auprès des lecteurs. «Je voulais faire passer un message humaniste», dit-elle. C’est réussi.

PHILIPPE LACOCHE

 

BIO EXPRESS

* 29 avril 1969: naissance d’Isabelle Rome à Bourg-en-Bresse.

* 1980: obtention du bac A au lycée de Macon (Saône-et-Loire).

*1987: prise de fonction comme juge d’application des peines à Lyon, et naissance de sa fille Anne-Sophie.

*1999: arrivée à Paris à la délégation interministérielle à la Ville au cabinet de Marylise Lebranchu.

mariage avec Yves Rome, député PS, et arrivée en Picardie.

*2002: elle crée l’association Paroles de femmes en Picardie, devenue Femmes de liberté.

*2012: arrive à la Cours d’Appel de Versailles comme conseiller à la Cours d’Appel, et sortie de son livre «Vous êtes naïve, Madame le Juge» (éd. du Moment).

 

Enfant, elle était spécialiste des imitations de Mireille Mathieu

La photo ci-contre a été prise à Hossegor, dans les Landes, au cours des vacances de1966.Isabelle Rome se trouve dans les bras de son frère, Jacques. «Je me souviens aussi que pendant ces vacances, j’allais faire des tours de manèges. Le forain mettait le pompon près de ma tête. Je comprenais qu’il le faisait exprès car je trouvais que c’était trop facile. Alors, je baissais la tête, au grand désespoir de mes parents…» Elle se revoit faisant du ski, en compagnie de son frère, sur une piste noire, aux Rousses, dans le Jura: «J’ai fait un vol plané spectaculaire. J’étais sonnée. Mon frère m’a fait boire de la chartreuse pour que je retrouve mes esprits.» Certains dimanches, elle se rendait avec sa famille chez ses grands-parents, à Reyssouze, dans l’Ain: «Mon grand-père m’emmenait faire un tour à vélo. Je prenais une bouteille d’Orangina fermée avec un bouchon de liège. Je me souviens des promenades en bord de Saône. J’ai gardé le goût pour les plans d’eau et les peupliers.» Elle précise qu’enfant, elle était la spécialiste des imitations de Mireille Mathieu: «Encore aujourd’hui, il m’arrive de l’imiter.» Et sa chanson préférée était celle du film Paris brûle-t-il?, avec ses paroles symboliques: «Liberté est pour moi l’un des mots les plus importants.»