C’est si loin, Taussat…

                                   C’est si loin, Taussat…

Je regardais la mer, à Taussat, l’un des bourgs de Lanton, commune située sur la rive Nord du bassin d’Arcachon. L’onde s’étirait, flemmarde, pâle et farineuse comme une pâte à crêpe. Il faisait doux; c’était en août dernier. Nous étions à la terrasse d’un restaurant. Dans nos assiettes: des huîtres, comme il se doit. Dans nos verres: un bordeaux blanc sec dont j’ai oublié le goût. Il est des vins comme des femmes: il arrive qu’on les oublie vite. En cas contraire, il arrive qu’ils nous saoulent. Je regardais l’onde, flemmarde. Et je pensais. Je me revoyais en août 1975 débarquer à Taussat, en compagnie de mon copain Dadack, bassiste-chanteur du groupe de blues-rock que nous avions fondé en ces années-là. Nous reprenions du Canned Head, du Pacific Gas, du Doors. Cela ne nous suffisait plus. On a de l’ambition quand on a vingt ans; nous voulions composer. Non pas Tergnier fut une métropole bruyante, mais nous avions besoin de calme pour écrire textes et musiques. Mon cousin Gérard avait hérité d’un oncle une maison dans ce bourg du bassin d’Arcachon; il nous avait remis les clés. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train. À quelle gare étions-nous descendus? Je ne m’en souviens plus. Tout est flou dans ma mémoire. Je me souviens de la maison des murs blancs, chaulés; une dépendance dans laquelle résidait une énorme araignée qui terrorisait Dadack. Je me souviens aussi de l’odeur des pins. Nous avions sorti nos guitares de leurs étuis, astiqué nos médiators, fait tourner le magnétophone à cassettes. Nous fumions des Gauloises bleues, buvions de la bière qui devait être de la Mutzig, nom qui nous incitait à pratiquer ce mauvais jeu de mots plus que de raison: «La Mutzig adoucit les mœurs.» Dadack riait de bon cœur, installé sur le lit, la clope au bec, une gueule située entre celle de Bill Wyman et de Peter Wolf. Il fallait que nous eussions de l’ambition pour nous isoler, ainsi, dans la maison de mon cousin Gérard, à Taussat. Le temps était incertain; nos compositions aussi. Je me souviens du titre de l’une d’elles: «I’m feelin’ so tired». Ça ne voulait certainement pas dire grand-chose. Simplement le fait d’évoquer, déjà, déjà, cette manière de mal de vivre qui m’étreignait. Ma petite amie du moment venait de mettre les bouts. Je l’oubliais – déjà – à coups de Mutzig et de Gauloises bleues. Et il y avait eu cette chanson, un blues lent tissé d’accords mineurs, que nous avions fini par inscrire à notre répertoire. Aujourd’hui, Dadack repose dans la terre du cimetière de Tergnier. Je vais le voir souvent. Il a suffi de cette halte à Taussat, devant cette mer flemmarde pour que me reviennent ces bribes de souvenirs, et le rire grave de mon copain Dadack, mon frère de galères et de rock’n’roll. J’eusse pu expliquer tout ça à la Marquise. Mais à quoi bon? On ne refait pas l’histoire; on ne remonte pas le temps. J’eusse juste voulu siffloter la mélodie de «I’m feelin’ so tired» dans l’air tiède de cette terrasse. Je m’abstins.

Dimanche 10 septembre 2017.

Taussat-les-Bains, en août dernier.

Bill Wyman : « Nous jouons par amour »

Le bassiste historique des Rolling Stones qui mène aujourd’hui une intéressante carrière solo, sera la tête d’affiche de l’Overdrive festival, à Chaulnes. Sa seule date français dans le cadre de sa tournée européenne.

 

Son flegme et sa discrétion légendaires ne doivent pas occulter le fait que Bill Wyman, membre historique des Rolling Stones de 1962 à janvier 1993, est l’un des meilleurs bassistes de la planète. Il mène aujourd’hui une carrière solo solide et efficace, sans frasques ni paillettes. Juste par amour de la musique. Il sera la tête d’affiche de l’Overdrive festival de Chaulnes, dans la Somme. Et ce sera la seule date française de sa tournée européenne. Il ne s’était pas produit dans notre pays depuis six ans. C’est dire que les fans ne manqueront pas ce rendez-vous-phrare. Il a bien voulu à nos questions.

Où en sont vos relations aujourd’hui avec les Stones (Mick, Keith, Ron)?

 

Bill Wyman:

Elles sont bonnes. On se parle quand on se voit, mais on ne se voit pas beaucoup.

Il est dit que ce serait Brian Jones qui vous aurait recruté à l’aide d’une annonce dans le «Melody Maker». Est-ce exact?

Ils m’ont demandé de venir. Ils avaient besoin d’un bassiste. Il y avait effectivement une petite annonce dans un magazine. Au début, ils n’appréciaient pas beaucoup ma façon de jouer. Ils aimaient surtout mes amplis…

Vous souvenez-vous des premiers instants de votre rencontre avec Brian? Où cela se passait-il? Comment était-il?

Oui. En fait, je les ai tous rencontrés dans un club et on a discuté.

Vous dites que vous vous êtes, très rapidement, rendu que les Stones ne vous appréciaient pas car vous étiez plus vieux qu’eux et que vos penchants pour la dope étaient modérés. Est-ce exact?

Non. En fait, mes points d’intérêts différents se sont révélés au fil du temps. Donc, je suis parti.

En revanche, on dit que vous vous entendiez bien avec Charlie et avec Brian. Est-ce exact? Et pourquoi?

Je parlai davantage avec Charlie et Brian.

Vous venez d’un milieu très prolétarien. Eux, finalement, étaient issus de la middle class. Est-ce que cela peut expliquer la distance qu’ils entretenaient à votre endroit (Mick et Keith)?

Je ne crois pas.

L’anecdote qui dit qu’ils vous auraient pris parce que vous aviez un amplificateur énorme sur lequel on pouvait brancher une autre guitare, est-ce que c’est vrai?

Oui, je possédais de bons amplis.

Vous êtes pourtant l’un des meilleurs bassistes de la planète. Efficace, sûr, inventif. Ils ne s’en rendaient pas compte, à l’époque?

Très peu de bassistes sont appréciés comme tel, uniquement par les membres de leur propre bande.

Est-il vrai que c’est vous qui avez trouvé le riff killer de «Jumpin’Jack Flash»? Pourquoi ne vous ont-ils pas associés aux droits de la chanson: Jagger-Richards-Wyman, «it’s a gas, gas, gas…»?

Oui, c’est vrai; pendant une répétition.

Vous avez ensuite mené, dès 1993, une carrière solo intensive, très créative. Comment la définiriez-vous?

On s’amuse toujours. Nous jouons par amour et pour le fun. Pas pour l’argent.

Comment définiriez-vous la musique de votre groupe Bill Wyman’s Rhythm Kings? Tournez-vous beaucoup et où?

C’est mon orchestre. je pars en tournée uniquement avec eux.

Le concert que vous donnerez, le 8 novembre prochain dans la ville de Chaulnes, en Picardie, sera, dit-on, la seule date française de cette tournée? Est-ce exact?

Oui, c’est exact.

Quel est votre morceau des Stones préféré? Et pourquoi?

Honky Tonk Women.

Vous avez la réputation d’être incapable de passer une nuit sans une fille dans votre lit. Est-ce une légende ou la vérité? Et est-ce toujours le cas maintenant?

J’aime être entouré par les femmes/

On dit que vous êtes l’inventeur de la basse fretless (notamment en jouant avec The Cliftons, en 1960). Est-ce vrai? Et pourquoi?

J’ai fabriqué une basse fretless en enlevant les vieux frets, et je ne les ai pas remplacés.

 

Vous êtes écrivain. La littérature et l’écriture vous passionnent.

Oui, j’ai écrit sept livres sur des thèmes divers. Pas uniquement sur la musique.

PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE LACOCHE (avec la complicité de Susan Christophe)

 

Des pointures autour de Bill Wyman

Bill Wyman ne se déplacera pas seul mais avec ses Rhythm Kings, une formation à géométrie variable qui inclura à Chaulnes le guitariste prodige Albert Lee ; Mary Wilson, connue pour avoir chanté avec Diana Ross au sein du groupe soul The Supremes (« Stop ! In the Name of Love », « Baby Love ») participera également à la prestation, tout comme, à la batterie, Graham Broad (batteur du Roger Waters, des Pink Floyd, et Tina Turner, des Beach Boys, de Bryan Adams et de Jeff Beck) ; Geraint Watkins, claviers (accompagnateurs des plus grandes stars du rock dont Paul McCartney et Mark Knopfler) ; Terry Taylor, guitare et choeurs (pointure dans son domaine) ; deux cuivres : Nick Payne (il a joué avec Cliff Richard) et Franck Mead (il joué avec Gary Moore et Paul McCartney) ; Beverley Skeete au chant (elle a enregistré avec Tina Turner, Jimmy Cliff et

Bill Wyman donnera un concert à Chaulnes, dans la Somme, ce samedi 8 novembre.

Bill Wyman donnera un concert à Chaulnes, dans la Somme, ce samedi 8 novembre.

Tom Jones).

 

Né le 24 octobre 1936, à Lewisham, près de Londres, d’un père maçon, il passa son enfance dans les rues. Pourtant dès l’âge de 8 ans, il apprit le piano en écoutant le meilleur du rhythm’n’blues et du blues : Jimmy Reed et Dave Brubeck. Après son service militaire effectué dans la Royal Air Force, en Allemagne, il fondera quelques groupes, avant d’être recruté par les Rolling Stones, dès 1962. Le début de la grande aventure… Malgré la sobriété de son style, il reste un excellent bassiste. Son jeu est axé sur le rôle rythmique de la batterie. Imparable.

 Ph.L.

 

L’apport de Brian Jones et de Bill Wyman aux chansons des Stones

Un livre de plus sur les Stones? Pas tout à fait. Celui-ci, grâce à sa forme (la carrière du groupe est égrenée au fil des chansons phares) et son fond (des petites informations sur les crédits des titres, les participations de chacun en dehors du duo Mick Jagger-Keith Richards). Il commence bien avec cet exergue incontournable, cette phrase de Bill Wyman: «Les Stones ressemblent à une grande famille, avec ses joies et ses conflits… J’ai toujours pensé qu’ensemble, nous étions meilleurs que la somme de nos individualités.» On y comprend mieux, par exemple, le travail et l’apport de Brian Jones et de Bill Wyman dans les compositions. Ils seraient à l’origine du merveilleux «Paint in black».Bill aurait trouvé, au piano, le riff de «Jumping Jack Flash».Chanson créditée… Jagger-Richards. Brian Jones, même s’il était, semble-t-il, incapable de mener à bien une chanson de bout en bout, a très souvent apporté mélodies, riffs, arrangements. Son rôle dans les compositions eût mérité d’être signalé; il eût même dû cosigner certains titres. Ce ne fut jamais le cas. Journaliste à Paris Match, VSD et Télé 7 Jours, Gilles Lhote revisite ici ses cinquante titres préférés des Stones. Intéressant et réussi.

PHILIPPE LACOCHE

«Rolling Stones, 50 ans de légende, 50 tubes mythiques», Gilles Lhote (avec Erika Hilt), Le Rocher, 129 p.; 13 euros