Austra, Pacadis et toujours la Thiérache

Le groupe canadien Austra se produisait, il y a peu, à la Lune des Pirates. Il y avait si longtemps que je n’avais pas mis les pieds à la Lune moi qui, au début de ce siècle nouveau, étais à La Lune des Pirates ce que le regretté Alain Pacadis fut au Palace. (J’espère seulement que je ne finirai pas comme lui – étranglé, à sa demande par sa compagne transsexuelle–, et qu’une maîtresse ne m’étranglera pas. Il est comme ça des destins tragiques. Celui du très hétérosexuel Paul Gégauff, scénariste de grand talent et de Chabrol, par exemple. Sa très jeune maîtresse le poignarda en Norvège après qui lui eût dit: «Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder!». On est en droit de reconnaître une qualité à cette jeune fille: son obéissance.) Il me revient à l’esprit un voyage de presse que j’avais effectué, pour Best, en compagnie de Pacadis, à Lyon pour assister à un concert de Bernard Lavilliers. Dans le train, à la stupéfaction des attachées de presse, nous avions parlé ustensiles de cuisine et réfrigérateurs. Va donc savoir pourquoi, lectrice fessue, amour de ma vie, délicate et soumise? Pacadis était un garçon sympathique, complètement désespéré qui noyait sa mélancolie dans l’alcool et la dope. Il était plein de failles, d’une tristesse insondable car jamais remis du suicide de sa mère. Austra, donc. À la Lune des Pirates. (Tu aimes mes digressions, lectrice enivrée par ma prose délétère?) Austra est animé par une jolie chanteuse nommée Katie Stelmanis et qui ressemble à ma copine l’écrivain Isabelle Marsay. Très belle voix; aura envoûtante. C’eût pu être bien mais pourquoi ses musiciens jouaient-ils à un tel volume sonore? Parfois, on ne parvenait plus à entendre la voix de la jolie lesbienne, fan de Björk et de Radiohead. Parfois, dans ses gracieux déplacements, elle ressemblait à un oiseau. Les oiseaux, j’ai eu l’occasion de les observer à la faveur d’un petit séjour en Thiérache, pays enclavé mais superbe de mélancolie verdoyante. (On se serait cru en Irlande.) Oui, je pouvais les observer car l’amie chère qui m’accompagnait est un as du volant. Ainsi, je regardais les corbeaux noirs comme le regard de Keith Richard, les sansonnets rieurs et taquins, les grives filantes comme des étoiles de plumes. J’ai même vu un busard emporter dans ses serres un mulot rondouillard qui, effrayé, agitait ses petites pattes. Mauvais esprit, j’ai pensé qu’il accomplissait là son premier et dernier baptème de l’air. Nous sommes allés boire des bières dans un café qui n’avait pas dû bouger depuis les années Trente. Et nous avons mangé une andouillette de Cambrai – délicieuse – qui avait la dimension d’un rôti de porc. La Thiérache est un pays poétique et surprenant. Demandez à Philippe Tesson (qui se trouve juste à côté de cette chronique) ce qu’il en pense. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Sans ce genre d’îlot, la vie serait triste comme une semaine sans Séresta 10 mg (laboratoire Biodim).

Dimanche 23 avril 2017.

 

Le groupe Austra sur la scène de La Lune des Pirates, à Amiens.

Du rock sous le baroque, des souvenirs en lambeaux

         Je suis peu allé écouter de concerts à l’auditorium Dutilleux, à Amiens. Pourtant, j’en garde de bons souvenirs, même si les dates, les époques, se mélangent dans ma tête comme dans un rêve. Des im

Arnaud di Pasquale présente son piano-forte.

ages se chevauchent, subreptices, s’enchevêtrent. Puis un flash-back. J’aurais dû faire des études de neurosciences pour tenter de comprendre tout ça. Oui, disais-je, lectrice surprise, première image de l’auditorium Dutilleux. Image à la fois douce, tendre et empreinte de nostalgie. De tristesse. C’était à l’occasion d’un concert de Daniel Darc. La regrettée Catherine Leroy, une bonne copine, m’avait prévenu que je pouvais le retrouver au cours de l’après-midi, avant les balances. Ça devait être l’hiver; je me souviens d’un temps gris, une lumière douce couleur de ventre de loir. Nous étions contents de nous retrouver, Daniel et moi. Nous nous souvînmes de nos années Best, au 23 de la rue d’Antin, à Paris. De Christian Lebrun, de Patrick Eudeline. Et de ce reportage – il était provisoirement critique de rock – que nous avions effectué lors d’un festival en Bretagne, en été 1985. Midnight Oil était sur scène; j’avais interviewé Leonard Cohen dans sa caravane, en compagnie de la charmante Emmanuelle Debaussard qui deviendra ensuite journaliste à Best, elle aussi. Je me souviens de Daniel, la tête dans les étoiles. Ailleurs, bien sûr. Et tellement là en même temps. Attentif, gentil, doux et fou. En Bretagne, nous avions parlé de Drieu la Rochelle et des Hussards. De Céline, bien sûr. À l’auditorium Dutilleux, je l’avais interviewé, assis dans les marches d’un grand escalier. Le soir, il avait donné un splendide et émouvant concert. Un pianiste, et lui, au chant et à l’harmonica si mes souvenirs sont bons. Ils ne sont pas bons; ils ne sont qu’émotions, lambeaux de mélancolie comme les rideaux passés des maisons de Villa triste, ce si beau roman de Patrick Modiano. Après le concert, je me souviens que Daniel avait pris Catherine dans ses bras; ils avaient ri et esquissé quelques pas de danse. Comme deux fantomes. Dansent-ils encore, là-haut, tout là-haut, dans les nuages où le présent est liquide et l’avenir de glace? Figé. Autre bon souvenir: un concert de Clarika. Quand? Je ne sais plus. J’étais en compagnie de Lou-Mary. Nous étions allés la saluer dans sa loge. Elle était douce et sympa comme le sont les anciens punks. Il y a quelques jours, je suis allé écouter Arnaud di Pasquale. Après avoir animé une master class avec les élèves des conservatoires d’Amiens, de Douai, de Lille, d’Arras et d’Abbeville, il a donné un concert gratuit, seul sur scène devant ce si bel instrument qu’est le piano-forte. Il joua des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, de deuxième fils survivant de Johann Sebastian Bach, et d’autres de Mozart. C’était sublime, magique, superbe. Je fermais les yeux; je rêvais. Je revoyais la danse de mes deux fantômes biens aimés: Catherine et Daniel. Eux, si rock, ces mélodies baroques leur allaient si bien au teint.

Dimanche 5 février 2017.

 

Blues d’automne et brumes tourangelles

J.J. Milteau (à gauche) et Eric Bibb.C’est étrange la vie; la mienne en tout cas. Il y a parfois de troublantes coïncidences. L’autre soir, je suis allé au concert d’Eric Bibb et J.J. Milteau, à la Maison de culture d’Amiens. Spectacle magnifique! Eric Bibb et J.J. Milteau (surtout ne l’appelez plus Jean-Jacques, il tient à son J.J. – prononcez «jay jay» – comme à son premier harmonica Marine Band!): pas de surprise; ils excellent dans leurs domaines. Égaux à eux-mêmes. Mais la rythmique, composée de Gilles Michel à la basse et de Larry Crockett à la batterie: un régal de précision, de souplesse, de sobriété, de modestie rassérénante. Il m’était difficile – moi qui, lors de mes amours avec Lou-Mary, officiais comme bassiste sur le manche de mon Höfner adorée – de quitter des yeux les doigts de Gilles Michel. Quant à Larry Crockett, il affichait une justesse, de ton et de timbre, exceptionnelle. Aucune afféterie, aucun effet. Ce type est la Colette des drums. Et, en me replongeant dans la biographie de Gilles Michel, je me suis rendu compte qu’il avait joué à maintes reprises aux côtés de l’ami Luc Bertin (notamment dans Bug, Brand New Cadillac et Ron Smith), pianiste laférois (donc presque ternois!), mon regret fut grand de ne pas être allé lui parler. En revanche, je suis allé dire deux mots (il était pressé de «plier les gaules», entendez: ranger le matériel) à J.J. Milteau. J’ai eu le temps de lui demander des nouvelles de Patrick Verbeke. Et de Benoît Blue Boy. C’est là que la vie devient étrange; tu ne me croiras pas lectrice admirée, convoitée, parfois fessée: quelques jours plus tard, grâce à Facebook, je reprends contact avec Benoît que j’avais perdu de vue depuis mes années de journaliste à la revue Best. Il était en Indes. Nous étions heureux de nous retrouver. Des souvenirs me remontaient à la tronche. Mon école de journalisme à Tours. C’est en effet dans cette ville que je le vis pour la première fois en concert. Je fus séduit par ses indéniables talents d’harmoniciste, mais aussi par le fait qu’il fut un des premiers à chanter du blues presque traditionnel en français. Ça devait être en 1976. Je me souviens encore des odeurs de bernache, vin bourru, dans les rues pleines de brouillard, l’automne. Des descentes qu’on faisait dans les caves de Vouvray, en compagnie de notre professeur de journalisme, Jean Chédaille, grand reporter à la Nouvelle République du Centre-Ouest, et écrivain. De mes copains de promotion Jean-Luc Péchinot, Evelyne Bellanger, Alain Bertrand, Michel Caillol, Armelle Moutongo-Black, Jean-Luc Pays, Loïc Gicquel, Jacques Benzakoun… En mai 1977, je proposais à Christian Lebrun, mon regretté rédacteur en chef de Best, d’interviewer Benoît afin qu’il me parlât de sa technique à l’harmonica; je débarquais chez lui, à Tours. Il me servit du bourbon, et je repartis, un peu ivre, vers la capitale où j’effectuais mon stage de fin d’études au 23 de la rue d’Antin, chez Best. Je revis ensuite Benoît à plusieurs reprises lors de concerts mémorables, évoquant aussi ses excellents albums dans les pages de Best et de L’Aisne Nouvelle. La roue tourne comme un blues de Jimmy Reed.

Dimanche 6 novembre 2016.

L’amitié entre Gene Vincent et Jim Morrison

Dans son dernier roman, Michel Embareck évoque leurs relations amicales… Savoureux.

Michel Embareck n’est pas un débutant. Journaliste à la revue de rock Best de 1974 à 1983, collaborateur de Rolling Stone et de Libération, il est l’auteur d’une vingtaine de livres, dont bon nombre de polars. Il vient de publier Jim Morrison et le diable boiteux dans lequel il raconte les passionnantes rencontres entre le chanteur des Doors et Gene Vincent.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de ce roman?

Michel Embareck : Au début des années 80, j’ai rencontré un type qui prétendait avoir été barman au Rock N’ Roll Circus, à Paris et avoir vu Gene Vincent et Jim Morrison se saouler ensemble. J’ai mis l’idée dans un coin de ma tête car je suis un inconditionnel de Gene et des Doors. L’idée est revenue 30 ans plus tard lorsqu’un ami écrivain m’a parlé de Gene Vincent au détour d’une conversation sur la musique et la littérature.

Votre roman oscille entre réalité et fiction. Pourquoi cette construction?

La part de réalité est très ténue. On sait que Morrison admirait Gene Vincent, qu’ils se sont rencontrés pour la première fois dans un bar de Los Angeles début 1969, qu’il l’a imposé à l’affiche du festival de Toronto en 1969, qu’il l’a aidé par ses relations à enregistrer son dernier album et qu’ils se sont certainement croisés à Paris au printemps 1971. Tout le reste relève de la fiction, même l’idée qu’ils se sont acoquinés par désespoir devant le mythe qu’ils incarnaient.

Son premier article dans Best

 

La rencontre entre Gene Vincent et Jim Morrison appartient-elle à la réalité?

Oui absolument même si je ne connais pas de photos.

Les excellents portraits de Gene et de Jim sont émouvants. Comment les avez-vous

Michel Embareck, écrivain, Mers. Juillet 2012.

Michel Embareck, écrivain, Mers. Juillet 2012.

construits? Avez-vous forcé le trait ou, une fois encore, ne sont-ils que réalité?

Pour Gene, j’ai un témoignage direct d’un ancien manager que j’avais rencontré pour le magazine Best. C’était mon premier article dans le numéro d’octobre 1974. Pour Jim Morrison, je me suis basé sur une interview fleuve de son ancien garde du corps. Tout cela est mentionné dans les brèves sources documentaires du roman. Car c’est un roman. Je n’y étais pas et d’autres personnages importants dans cette narration sont totalement fictifs.

Quel est, de Gene ou de Jim, celui qui vous est le plus sympathique, et pourquoi?

Dans deux styles différents, je crois qu’ils n’étaient pas très sympathiques. Ni l’un ni l’autre. J’ai une vraie tendresse pour Gene Vincent formidable chanteur de ballades. Et une grande admiration pour Morrison, grand chanteur de talkin’ blues (blues parlé). C’est un chanteur d’instinct. Ses poèmes? Il faut marcher au LSD pour y trouver un charme. Quant à son film, il est d’un ennui à mourir. Mais quelle voix!

Quelle version soutenez-vous sur la mort de Jim Morrison? Accident ou assassinat par overdose? Et si c’est cette dernière version, pour quels mobiles?

Je ne soutiens aucune version. J’explore la piste de l’assassinat par overdose en me basant sur le P.V totalement mensonger de Pamela (sa femme) devant la police. Elle était sa légataire universelle, la maîtresse de leur dealer et il envisageait de la quitter pour une autre femme. Il y avait beaucoup d’argent à la clef…

Propos recueillis

par PHILIPPE LACOCHE

Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck; L’Archipel; 214 p.; 17 €

Michel Houellebecq aime « Tendre Rock »

Je l’avoue humblement : j’ai été heureux, ému et honoré, mercredi, en ouvrant le numéro des Inrockuptibles dont le rédacteur en chef n’était autre que Michel Houellebecq.

La rédaction lui a notamment demandé ses choix de livres « d’auteurs qu’il aime mais qui n’ont pas reçu l’accueil médiatique qu’ils méritaient« .

L’auteur des Particules élémentaires a choisi dix-huit livres, dont Tendre rock, paru en 2003 aux éditions Mille et Une Nuits, certainement le plus autobiographique de mes romans.Inrock-Houellebecq-Critique tendre Rock-Ph.L.-Juin 2016 001 Inrock-Houellebecq-Livres-Intro-Ph.L.-Juin 2016 001 Inrock-Houellebecq-Ph.L.Couverture-Juin 2016 001

Dans cet ouvrage, je rends hommage à la revue Best (et à Christian Lebrun et Patrice Boutin; salut fraternel de ma part; vous me manquez) qui, en 1977, m’accueillirent à bras ouverts comme journaliste stagiaire; à l’arrivée du punk à Paris; et à mes amours naissantes avec Féline, mon ex-femme, dans cette bonne ville de Tergnier (Aisne), cheminote et rouge comme le sang des résistants communistes massacrés par les nazis.

Merci Michel; merci également à Bruno Juffin qui a rédigé cette épatante chronique littéraire.

Ph.L.

Les coups de coeur du marquis

DOCUMENT

Contre l’oubli

C’est un passionnant ouvrage que vient de faire paraître Jean-Paul Baronnet. Un travail de chercheur et d’historien, qui rend hommage aux «23 enfants» de la commune de Liomer (canton de Poix-de-Picardie, Somme), victimes de la première guerre mondiale. Comme il l’explique, non sans modestie, dans la préface, «si, à l’occasion du centenaire de cette guerre, on a redoré les noms gravés sur la pierre du monument, les visages se sont effacés à jamais sur les médaillons de métal, ébréchés et rouillés, fixés sur le marbre. Qui étaient-ils? Il nous a paru bon de les arracher à l’oubli…» Grâce aux documents accessibles sur internet, il s’est mis au travail. Rare, humble et pur comme l’eau du Liger. Coluche-Livre-Chêne-Juin 2016Ph.L.

Les 23 de Liomer, In memoriam, Jean-Paul Baronnet; 225 p.; éd. association Le Forestel.

NOVELLA

Panique chez les SDF

La novella est une sorte de court roman, ou de nouvelle développée. Un genre assez rare qu’utilise l’écrivain et critique musical (notamment pour Best, Les Inrockuptibles et Nineteen) Jean-Luc Manet (notre photo) pour son dernier opus, Trottoirs. Il donne la parole à ceux qui marchent, «ces émouvants somnambules qui subissent un quotidien sans futur», comme l’indique joliment l’éditeur en quatrième de couverture. Un SDF, Romain, arpente les rues de la capitale; il ressasse les souvenirs d’un bonheur évanoui. Et rêve sur le corps d’une prostituée venue de l’Est. Un premier sans-abri, un frère en quelque sorte, est assassiné. Un second, puis un troisième. La panique s’installe de la commune des laissés-pour-compte…

Trottoirs, Jean-Luc Manet, éd. In8; 66 p.; 12 €.

BEAU LIVRE

Coluche, trente ans déjà

Le 19 juin 1986, Coluche nous quittait. Trente ans jours pour jours après sa mort, Jean-Pierre Bouyxou, collaborateur de Paris Match et Marc Brincourt propose un beau livre, Coluche, putain de mec! Impertinent, provocateur, indifférent aux diktats du bon goût et rétif à toute forme d’autorité, Coluche a été le dernier grand humoriste à reprendre le rôle politique que tenaient les bouffons au temps des rois. Sans jamais cesser de rire, il s’est montré légal de l’abbé Pierre en montant de toutes pièces la formidable aventure humaine des Restos du cœur.

Coluche, Putain de mec! Jean-Pierre Bouyxou et Marc Brincourt; préface de Thierry Lhermitte; Chêne. 208 p.; 24,90 €.

 

Baguenauder à Paris quand la lumière grisonne

 

Vincent Peillon, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, près de la Gare de l'Est, à Paris.

Vincent Peillon, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, près de la Gare de l’Est, à Paris.

Quel plaisir de retrouver Paris! Là-bas, tout m’intéresse. Je ne cesse de lever le nez. L’architecture. Là une plaque historique; là un nom de rue qui me rappelle qu’un écrivain à mon goût est passé sur ce trottoir ou a résidé dans cet immeuble. Il faisait beau; je levais le nez comme un enfant. Étrange sentiment de légèreté stendhalienne. Baguenauder, ne rien faire. Juste de promener, humer l’air du temps; celle de cette ville sublime, coeur de ce pays – le mien – qui ne cesse de me fasciner, et que j’aime d’une passion quasi amoureuse. Et laisser libre cours à ses pensées. Je me revoyais arrivant à Paris, en 1977, rue d’Antin, chez Best, pour y commencer ma carrière de journaliste dans la presse rock. Cette manière d’ivresse due à la bière du café Le Port-Mahon, certes, due aussi à la fièvre punk qui sévissait à ce moment-là et qui me réjouissait (ah, ces concerts des Clash, des Heartbreakers, de Graham Parker, de Téléphone, de Trust, etc.). Mais due, surtout au bonheur indicible de me retrouver là, en mai 1977, dans la lumière poudreuse de ce printemps de toutes les promesses en cette ville que, déjà, j’adorais. Aimer Paris, c’est banal, je sais lectrice vénérée, adorée, convoitée. Mais te le dire de cette façon ne l’est pas; c’est un peu de la vigueur de ma jeunesse que je te livre ici, moi qui n’en ai plus beaucoup (de jeunesse, of course; de la vigueur, il m’en reste un peu). Je revois encore le visage doux, rose et poupin de cette petite esthéticienne, une Ternoise, que je retrouvais dans l’appartement d’un batteur-ami, rue des Gobelins. La posséder à Paris avait bien plus de saveur que de la câliner dans ma 4 L bleu ciel dans le chemin coincé entre les lignes de chemin fer Paris-Laon et Paris-Bruxelles, à Tergnier. On est bête quand on a vingt ans. Tergnier, justement, me sauta au visage lorsque je tombais sur la plaque apposé à la mairie du XXe arrondissement et qui rend hommage au père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement des droits de l’homme ATD Quart-Monde, initiateur de la lutte contre l’illettrisme, curé dans les paroisses ouvrières, dont celle de Tergnier, dans les années cinquante. Avant cela, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, j’avais interviewé Vincent Peillon, député européen, ancien ministre de l’Éducation. (Il vient de sortir un excellent thriller, Aurora, aux éditions Stock, dont l’ami Daniel Muraz vous dit ce qu’il en pense dans les pages livres de ce même journal.) Nous nous sommes connus lorsqu’il était député du Vimeu. Des connivences littéraires nous rapprochèrent, et nous étions heureux de nous retrouver pour évoquer nos souvenirs de la côte picarde. Et la littérature, bien sûr. Paris n’est rien d’autre: de la littérature, de l’Histoire, des souvenirs. Tout ce qui continue à nous faire tenir debout quand la lumière, avant si poudreuse, grisonne comme nos cheveux.

Dimanche 12 juin 2016

Jean-Marie, Sabine et Johnny

Littérature et musiques. Beaucoup de plaisir dans ma besace de marquis des Dessous chics.  D’abord, quel bonheur d’aller accueillir Jean-Marie Rouart sur le quai de la gare SNCF d’Amiens, en compagnie d’Anne Martelle. Nous avons traversé le marché de Noël. Petite bruine d’hiver un peu grasse comme des gouttes nasales. Toit de guirlandes de neige. De loin, Anne montre à l’écrivain la cathédrale éclairée. Il nous parle de Ruskin, puis de sa joie de voyager seul, par le train. Il est sympathique, Jean-Marie Rouart. Nous fonçons vers la librairie où un public nombreux l’attend. Il y présente son remarquable livre Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont). Son ton est passionné. Gourmand ; gourmand de littérature, fasciné par l’écriture et les écrivains. Rien de trop dans ses propos. Qu’il nous parle de Romain Gary, ou du premier livre qu’il a lu, Le Rouge et le Noir, de Stendhal, tout sonne juste. « Je me suis identifié à Stendhal. Même timidité. Et je rêvais à l’amour. » Il dit de son dernier opus qu’il n’est pas rationnel, qu’il n’a rien d’universitaire. « C’est le livre d’un amoureux des livres. Je suis allé vers mes enchantements personnels. » Il reconnaît que le portrait est un art difficile : « Je suis issu d’une famille de peintres. J’ai tenté de faire en sorte que mes portraits ne soient pas académiques. Dire des choses justes mais dans une forme plaisante. » Il parle de Stendhal, encore, et de ses insuccès successifs auprès des dames. Tout le contraire des héros de ses romans : « La réalité est abolie et c’est une vie magique qui apparaît. » Et quel bonheur quand évoque le grand romancier Michel Déon qu’il connaît très bien. « Je l’ai rencontré en 1969, sur l’île de Spetsai, en Grèce. » La scène sur passe sur le port. Un homme l’aborde : « Il paraît que vous me cherchez ? » « Non, j’attends Michel Déon », répond Jean-Marie Rouart. « C’est moi. » Il s’attendait après lecture à voir arriver un demi-Dieu quasi inaccessible ; il se retrouve en face d’un homme modeste, affable, courtois. « Le Michel Déon comme on l’aime », eût pu dire Kléber Haedens comme il le disait à propos de la France. Musique maintenant ; autres plaisirs. Je me suis rendu au superbe Théâtre impérial de Compiègne pour assister au concert de Sabine Devieilhe et de l’ensemble Pygmalion. L’intitulé du concert ? Mozart, une académie pour les sœur Weber. Le fraternel compositeur fut amoureux d’

Jean-Marie Rouart interviewé par Anne Martelle.

Jean-Marie Rouart interviewé par Anne Martelle.

, épousa sa petite sœur, Konstanze ; pour l’aînée, Josepha, il écrivit le rôle de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée. Passions amoureuses de Mozart ; passions musicales. Le tout porté par l’étoile lyrique du chant lyrique français et un talentueux ensemble. Un régal. Enfin, je n’ai pas résisté à ma curiosité naturelle et suis allé au Zénith pour le concert de Johnny Hallyday. En première partie, Manu Lanvin que j’avais interviewé quelque temps plus tôt. Johnny : fabuleux showman ; musiciens exceptionnels et purs moments de bonheur quand ils s’adonnent sur le bord de la scène à un répertoire électro-acoustique constitué des grands standards du rockabilly, du rock’n’roll et du blues (Carl Perkins, Eddie Cochran, Chuck Berry, etc.) Et, surprise, il avait invité Paul Personne à faire le bœuf. Paul et moi, on se connaît depuis 1978. Revue Best. Suis allé le voir dans les loges. Chaleureuses retrouvailles. Emouvant.

Dimanche 20 décembre 2015.

Du style, du panache et du rock

    Christian Laborde donne le meilleur de lui-même avec ce recueil de nouvelles où pop, chanson et jolies dames font bon ménage. Un régal.

Madame Richardson et autres nouvelles : quel beau titre ! Et quel beau livre ! Poète, essayiste (spécialiste de l’

Christian Laborde, excellent nouvelliste.

Christian Laborde, excellent nouvelliste.

œuvre de Claude Nougaro et du cyclisme), romancier, nouvelliste et homme de scène, l’excellent Christian Laborde (qui donna à notre journal, il y a quelques années, une magnifique nouvelle dans le cadre de nos séries d’été) a plus d’une corde à son arc. S’il est des touche-à-tout qui bâclent, il n’est pas de ceux-là. Dans chaque discipline, Christian excelle. Il n’en est que pour preuve ce succulent recueil de nouvelles qui nous entraînent sur les sentiers d’un érotisme délicat, d’un sentimentalisme jamais mièvre et surtout, surtout, sur les vagues de mélodies souvent rock et pop. Les filles ou les dames qui passent par ici sont toujours appétissantes, délurées, sensuelles. Christian Laborde n’a pas son pareil pour les décrire, les comprendre, les défendre ; il a la vie et le plaisir au bout de la plume. (Il l’avait montré à ses lecteurs en 1987 en leur donnant à lire un petit bijou : L’Os de Dionysos, ce qui fera à dire à Frédéric Beigbeder qu’il est un « dangereux obsédé textuel ».)

Ici, Christian Laborde nous invite à suivre Mme Richardson qui, délaissée, prend un amant. Et en profite magnifiquement. Dans la nouvelle « L’autoradio », texte très rock, Jacques Margeac, le fils de l’hôtelier, finit très mal à bord de son cabriolet. Et le tout avec, pour bande sonore,  Led Zeppelin, T. Rex, Kevin Ayers (et sa guitare Gibson Les Paul Deluxe, orange dégradé)… « L’Espagnol » est également une nouvelle très inspirée qui évoque le racisme ordinaire en province. (Mais l’Espagnol se vengera en honorant toutes les femmes de ses jaloux ennemis ; c’est réjouissant et jouissif.) Rock, oui, ces nouvelles sont rock. On y retrouve cette chère et regretté revue Best, mais aussi quelques musiciens français des seventies comme Paul Scemama, notamment membre du groupe Alice. Erotisme, aussi, avec, en particulier, ce dessinateur qui « croque le cul d’Elsazilay ». Suggestion, non-dits, double sens ; tout est terriblement excitant et délicat. Et il y a ces images du Laborde poète ; ces images belles à pleurer et si justes, si émouvantes comme le ventre de cette fille qui est « chaud comme une tuile ». Certaines nouvelles flirtent avec le surréalisme, le presque absurde ; on en redemande. Ce recueil séduit par sa force, sa diversité, son écriture réjouissante. Du Laborde du meilleur cru.

PHILIPPE LACOCHE

Madame Richardson et autres nouvelles, suivi de Quai des bribes, Christian Laborde, Robert Laffont. 208 p. ; 17 €.

Disques et livres

ROCK

Zebra ne manque pas d’Ham

Zebra était le bassiste du groupe rennais, Billy Ze Kick, qui donna au rock la folle chanson «Mangez-moi ! Mangez-moi !» qui évoquait la cueillette des psilocybes, champignons hallucinogènes. On se souviendra aussi du titre «OCB» qui faisait référence à la marque de papier à cigarette. Zebra (qui réside aujourd’hui à Ham) propose aujourd’hui un excellent album, Mambo Punk. Du rock français qui déménage. Ca commence fort avec l’excellent «Choisis ton camp camarade» où s’impose la chaleureuse et cuivrée présence de la trompette de Nico P et du tombone de Monty. Les guitares sonnent souvent eighties, voire seventies. Les basses sont rondes et nerveuses comme des truites. La chanson «Peau de Zèbre», avec sa montée skiffle vaut également son pesant de rock. Ph.L.

Mambo Punk, Zebra. Zebramix (06 19 06 91 63).

 

ELECTRO-WORLD

Très original!

Leur premier morceau, l’excellent «La troisième porte» dure 15’31; on se croirait revenu au u rock des seventies. Mizmar ne donne pas dans la facilité ou le commercial. On est en droit de l’en féliciter. Mizmar est, en fait, le nom du projet de Rodrigue Lecoque, claviériste d’Amethyst. Entouré de Nabil Ghannouchi (oud et nay – une flûte oblique qui donne le ré en note fondamentale) et d’Agata Nowak (batterie et percussions), Rodrigue Lecoque (piano, basse et programmation) propulse une musique tissée d’originalité, de légèreté; elle flirte avec le rock progressif (Soft Machine, Mike Oldfield), l’électro-world et la musique orientale. C’est frais, bien écrit et parfaitement interprété. A découvrir au plus vite. Ph.L.

 

 

 

Mixit, Mizmar. L’Autre studio/ Muséa.

BEAU LIVRE

Souvenirs…

Souvenirs, souvenirs… ça fait tout drôle de revoir la tronche moustachue de mon copain Jean-Yves Legras, photographe de Best, Daniel Darc, les veines ouvertes sur scène, Little Bob au mieux de sa forme, Kas Product, Téléphone, Bijou, Pacadis, Tom Novembre et tant d’autres. Il suffit d’ouvrir le bouquin, de feuilleter. Des images nous sautent à la tronche; des atmosphères; des odeurs de vieilles fêtes, d’aubes couleur de mousse de Stella. L’excellent photographe de rock Pierre Terrasson dépeint avec émotion, sensibilité et humour ces fichues eighties qui, au beau milieu de ses fesses, verra apparaître le sida. Didier Daeninckx mouille ici sa plume pour raconter, tel un détective, les pérégrinations terrassoniennes. Et Alain Maneval signe la préface. Le tout nous donne un livre inclassable, tissé de tendresse, de nostalgie of course. Bises à vous, tous nos amis partis. PHILIPPE LACOCHE

 

80’S, Le grand mix. Pierre Terrasson et Didier Daeninckx. Préf. Alain Maneval. Hugo & Desinge; 25 €.

 

JEUNESSE

 

Cerise

Un album tendre qui nous fait entrer dans le quotidien d’un vieux couple confronté à la perte de la mémoire. Le ton est léger, l’humour bien présent. Les attentions souvent délicates de Monsieur Cerise rendent cette histoire émouvante. Un album aux images douces qui aborde sans dramatiser ce temps de vie où la mémoire, parfois, prend le large…

Madame Cerise et le trésor des pies voleuses. Sandra Poirot Cherif. Rue du Monde. A partir de 5 ans. 17 €.