Tanche lilas et vieux gaucho rouge vif

 

Un peu de poésie dans ce monde de brutes. Connais-tu, lectrice fessue, admirable, convoitée, suçotée, possédée, soumise, le conte de la tanche lilas ? Non ? Normal. Je vais l’inventer sous tes yeux ébahis. Chaque année, je me dis cela : mais où est donc passé mon mois de mai ? Mai, en soi, n’est rien d’autre qu’un mois. Pour moi, il représente beaucoup. Mai est le mois des tanches, entends, lectrice fessue et soumise, que c’est le mois où l’on capture le plus de tanches, le moment où les grosses brunes lippues se mettent à mordre. Chaque matin, j’en rêve : me lever tôt, retourner mon compost pour y attraper d’adorables vers de terre frétillants, nerveux, rouges vifs, fourbir mes cannes et mes lignes, et foncer vers l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard, à Longpré-lès-Amiens afin d’y réaliser la partie de pêche de mes rêves. Mais à chaque fois, ça bute : il me faut aller bosser, ou il fait un temps de cochon. D’où la déception, pire la lassitude, qui m’habite, lectrice. Car cela me conduit à passer à côté de la capture de la tanche lilas. Oui, tu as bien lu, lectrice, la tanche couleur de lilas, rose foncé ou mauve pâle. On en trouve qu’une par étang, et cette couleur ne dure qu’une journée. Il faut donc aller vite. Comment le phénomène se produit-il ? Très simple. Lorsque fleurit le lilas le plus proche de l’étang visité, la tanche qui se trouve le plus près de l’arbuste fleuri et parfumé se drape de cette couleur irrésistible. Faut-il préciser, lectrice, que ce ne sera pas encore cette année que j’attraperai la tanche lilas ? C’est affreux. Après des propos poétiques, place à la dure réalité. Et ma colère par la même occasion contre le triumvirat de la fausse gauche : Hollande (« Mon ennemi, c’est la finance ! », tu parles ; c’est à se tordre de rire), Valls et Macron, créateurs de la loi El Khomri. J’ai l’impression d’être un cas : plus je vieillis, plus je m’engauchise. Le capitalisme me dégoûte. La société de consommation de révulse. Le monde de l’entreprise m’inspire la plus grande méfiance. Je rêve de régulation, de multinationales matées par un état qui ne leur ferait pas de cadeau. J’ai envie de reconstruire le mur de Berlin, de réécouter radio Tirana en ondes courtes comme je le faisais, adolescent, chez mes parents sur le vieux poste que m’avait donné mon copain de Tergnier, Biquet, fils d’un résistant communiste. A ce propos, je suis allé voir un spectacle et un film qui m’ont ravi : le premier Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirbeau, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, à la Comédie de Picardie ; une charge contre le pouvoir de l’argent. Le second, au ciné Saint-Leu : le film Dalton Trumbo, de Jay Roach, qui raconte la persécution des artistes communistes (ou soupçonnés de l’être) pendant la guerre froide, à Hollywood. Va le voir, lectrice : en sortant du cinéma, tu courras prendre ta carte. Pas celle d’abonnement ciné, mais celle du PC. Retour à la poésie avec la lecture proposée par Vincent Guillier et Sam Savreux, autour des livres de l’éditeur Voix de garage, et du poète et peintre Jean Colin d’Amiens. Au cours de cette séance, le très jeune auteur-compositeur-guitariste Ulysse Manhès égrena quelques-uns de ses jolies chansons françaises, très classiques, très pures, dont « Jamais blanc ». Très agréable.

                                          Dimanche 5 juin 2016

Le marquis passe à l’Est

Je connais Yves Lecointre, directeur du Frac Picardie, depuis de nombreuses années. J’ai fait sa connaissance au milieu des années quatre-vingt, à Beauvais où j’étais reporter. C’est un passionné, un fin connaisseur de l’art contemporain, un homme de goût très compétent. Je me souviens de discussions, parfois vives, que nous nourrissions autour de l’art. Car tu connais, lectrice adulée, adorée, chouchoutée, convoitée, pressentie, presque conquise, mes goûts assez traditionnels, voire parfois carrément réactionnaires. Ce n’est pas tant certaines œuvres qui me gavent; c’est tout le discours qu’il y a autour, très souvent, abscons, interminable, intellectuel, sur les intentions de l’artiste. Ceci dit, les Frac en général – et celui de Picardie en particulier – proposent des choses audacieuses, déroutantes et intéressantes. Lys et moi, nous nous sommes rendus dans les locaux du Frac, rue Pointin, à Amiens, pour le finissage de la très belle exposition Façons d’endormis, réalisée en collaboration avec les enseignants et les étudiants de la faculté des Arts et de l’UFR culture et patrimoine de l’Université de Picardie. Le thème: le sommeil, décliné autour d’œuvres singulières, fortes de divers artistes dont Philippe Decrauzat, Désirée Dolron, Zan Jbai, Gavin Turk, José Régian Galindo (un film autour d’une performance étonnante: une fille est endormie dans une salle, recouverte d’une manière de drap de morgue; des gens passent, se demandent si elle vit encore; de plus, cette brune est très belle, on la voit nue ce qui ne pouvait que me séduire). J’ai interrogé Yves Lecointre sur le terme finissage, antithèse de vernissage. Il m’a dit que ça se pratiquait régulièrement en Belgique. Je lui ai demandé s’il était d’origine belge; il m’a dit non et a dû trouver la question bizarre. Je suis bizarre par moments. J’étais encore bizarre, dimanche dernier, au Gaumont où je suis allé voir la diffusion du ballet du Bolchoï, dans Don Quichotte, filmé en direct de Moscou. J’ai beaucoup aimé. La petite Natalia Osipova (dans le rôle de la dulcinée) est adorable, talentueuse, gracieuse, très sexy. J’adore la sonorité de la langue russe, soviétique devrais-je dire, toujours nostalgique. Je regardais la diffusion en direct de Moscou, l’air bizarre, à moitié fou: j’avais envie de reconstruire le mur de Berlin et de passer à l’Est. On ne peut pas se refaire.

Dimanche 17 février 2013.

Sous la neige de la pensée unique, le sang des morts

Jean-Luc Manet, journaliste, critique rock, écrivain

Il neigeait sur Amiens, comme il devait neiger sur Berlin, ou sur Göttingen. Sur France Inter, on ne parlait plus que de ça: l’amitié franco-allemande, le cinquantième anniversaire du Traité signé par deux géants: Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, résistants au nazisme. Rien à redire. C’était beau; c’était fort. Bien sûr que je suis pour le rapprochement entre nos deux peuples dans le cadre d’une Europe fraternelle. Et sociale. De tout ça, camarades, on en est si loin. Cette Europe-là ne vaut pas grand-chose. Bêtement capitaliste, ultralibérale, basée sur la jungle économique, la compétition, les délocalisations. La rigueur. Toujours pour les mêmes. De qui se moque-t-on? Je n’ai rien contre le rapprochement franco-allemand, mais, comme pour l’Europe, je suis agacé par la façon dont on voudrait nous l’imposer. Une manière de nous faire culpabiliser. Ça s’appelle la pensée unique. Oui, j’ai le droit de me souvenir des horreurs inégalées du nazisme. La destruction froide, intelligente, industrielle des camps. J’ai le droit de ne pas vouloir oublier. Oui, j’ai le droit d’avoir préféré apprendre l’espagnol en seconde plutôt qu’allemand sans qu’on vienne me faire la leçon et le procès du revanchard. Oui, j’ai le droit d’apprécier moyennement Wagner pour la simple et bonne raison que c’était un compositeur génial mais un sale type. Oui, j’ai le droit d’aimer Nietzsche car il se fichait de la poire de l’ordre teuton et qu’il appréciait les Latins, et Peter Handke car il a toujours aimé nos amis Serbes (les plus antinazis de la terre, les plus francophiles aussi), que c’est un grand écrivain et que ce qui s’est passé du côté de chez lui entre1940 et1945 lui donne – sincèrement – envie de vomir au quotidien. J’adore France Inter, mais j’avoue qu’au bout d’un moment, je me suis mis à écouter Radio Nostalgie. Devrais-je, pour me faire pardonner, chanter L’Internationale en allemand sur l’autel de la pensée unique? Un détail pour finir: je déteste les culottes de peau. C’est comme une obsession. Pour finir sur une note gaie, j’étais ravi de retrouver mes copains écrivains Pierre Mikaïloff, Jean-Luc Manet, Thierry Criffo, Philippe Barbeau et quelques autres au salon du livre de Péronne, écourté à cause de la neige. Neige qui recouvrait les cimetières militaires de 14-18 du Santerre. Sous le beau duvet blanc, le rouge du sang des morts. De tous les morts. Français, britanniques. Allemands.

Dimanche 27 janvier 2013

« Qui fut l’agresseur en Bosnie ? Berlin… »

Patrick Besson : "Dans une chasse aux sorcières, on me trouvera du côté de la sorcière, surtout si elle est bien roulée."

 C’est notamment ce qu’affirme Patrick Besson dans un essai essentiel qui démonte un par un les arguments des calomniateurs de la Serbie. Des oreilles vont siffler.

 « Je déteste l’unanimité, surtout quand c’est l’unanimité contre quelqu’un. Quand la plupart des gens disent qu’une personne est infréquentable, c’est qu’elle est fréquentable, car la plupart des gens sont infréquentables. Mathématique. Dans une chasse aux sorcières, on me trouvera du côté de la sorcière, surtout si elle est bien roulée – car elle est innocente. De ce dont on l’accuse, en tout cas.»

Voilà qui est balancé. Drôle, piquant, inattendu. Et quand on comprend ici que la sorcière qu’il évoque est la Serbie, c’est totalement justifié. Et rédempteur. Du Besson tout craché. Comme il l’explique dans la préface écrite pour l’occasion, cette réédition comprend trois textes: Contre les calomniateurs de la Serbie (titre emprunté à Pouchkine et son Contre les calomniateurs de la Russie), Belgrade 99 un reportage écrit sur place pendant les bombardements de l’OTAN (publié en extraits dans le Figaro Magazine) et Haine de la Hollande. «Nul mieux que ces pages aujourd’hui rassemblées ne saurait expliquer les positions qui, sur le conflit en ex-Yougoslavie, furent les miennes à cette époque. Je n’ai pas grand-chose à y ajouter, sinon que de tous mes livres, c’est celui qui me tient le plus à cœur. Ça doit être parce qu’il y a mon cœur dedans», avoue-t-il.

«L’esprit de vengeance»

Et d’expliquer, de façon pertinente et limpide ce qui s’est réellement passé là-bas et que les médias européens, enfumés par nos bons amis d’outre-Rhin et les États-Unis, ont toujours refusé de faire savoir. «Qui est l’agresseur en Bosnie? Berlin […] Il est sot de croire que la défaite des Allemands en 1945 ne leur a laissé que des remords», écrit-il. «L’esprit de vengeance n’est pas réservé à certaines régions reculées de Corse ou du RPR. Dans l’action décisive et meurtrière qui consistait à reconnaître unilatéralement l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie – un peu comme si la Bretagne et la Normandie, se séparant de Paris, étaient aussitôt reconnues par le Royaume-Uni ou l’Espagne, puis par le reste de la CEE -, il ne faut pas voir seulement le désir, depuis longtemps affirmé, qu’ont les Allemands de transformer la côte dalmate en une Côte d’Azur germanique, mais aussi et surtout la volonté secrète et farouche de faire expier à l’Europe cinquante ans d’occupation militaire et de honte politique.»

Il explique aussi que cette guerre fut une guerre d’écrivains «tous les protagonistes croates, serbes, bosniaques avaient eu des prétentions littéraires (à commencer par Milosevic), qu’il n’y en a pas de pire, et qu’elle s’était prolongée par des guerres d’écrivains à Saint-Germain-des-Prés», souligne l’éditeur en quatrième de couverture de l’ouvrage. Difficile d’affirmer le contraire.

PHILIPPE LACOCHE

«Contre les calomniateurs de la Serbie», Patrick Besson, Fayard, 158p.,

16 euros.