J’écoute Jethro Tull, je pense à Cendrars

 

Charlotte d'Andigné montre le livre d'or du château de Tilloloy au-groupe Ben Miller-Band. Juin-2016.

Charlotte d’Andigné montre le livre d’or du château de Tilloloy au-groupe Ben Miller-Band. Juin-2016.

Serait-ce l’âge qui agit, qui pèse et qui nuit? Il y a encore dix ans à peine, lorsque je me rendais à un festival rock, je n’avais d’yeux que pour la scène, les groupes, la musique. Au château de Tilloloy, le week-end dernier, à l’occasion du très beau et très réussi Rétro C Trop Festival, organisé par Anne et Philippe Tassart et Ginger, certes, je ne perdais pas une miette des prestations de Thiéfaine, de Jethro Tull et de ZZ Top, mais souvent, très souvent, j’avais l’âme ailleurs. Je humais l’air, regardais le ciel, les arbres séculaires du parc magnifiques, jusqu’aux brins d’herbe foulés par presque 20 000 pieds. Je me disais que Blaise Cendrars et ses compagnons légionnaires (Rossi, Lang, etc.) qui avaient combattu de février à mai 1915 dans l’enceinte du château, et, avaient certainement humé le même air, contemplé les mêmes arbres, caressé du regard les vieilles pierres des dépendances aujourd’hui meurtries par les éclats d’obus et les balles des mitrailleuses allemandes. Je mourais d’envie d’enjamber quelques barrières de sécurité pour courir, comme un réjoui, vers le potager, écarter les branches du vieux poirier qui s’agrippe au mur antédiluvien, et découvrir, ahuri, rêveur, ébloui par une montée de mélancolie, d’éblouissement littéraire, la plaque qui indique que le légionnaire Rafaël Eraso Santa Pau, né le 31 août 1886 à Almería et mort à Tilloloy le 13 mai 1915, celui que Cendrars appelle Rossi dans La Main coupée (il écrit qu’il a été éventré par une grenade teutonne alors qu’il se restaurait tel un ours – c’était un géant – dans sa cagna-tanière; dans la réalité, il serait mort d’une rupture d’anévrisme) a été enterré là, avant d’être exhumé dans un cimetière militaire (celui de Beuvraignes ou de Montdidier; j’ai su; je ne sais plus; la vieillesse, lectrice, amour déçu). Alors, quand Philippe Tassart me proposa de rencontrer Charlotte d’Andigné, fille de la marquise d’Andigné, seconde nièce de la comtesse Thérèse d’Hinnisdal (1878-1959) amie de Cendrars qu’il visita en 1949, aujourd’hui propriétaire du château, je ne me fis pas prier. En compagnie des membres du groupe Ben Miller Band (dont la délicieuse et très mignonne violoniste Rachel Ammons), elle nous fit visiter la magnifique église Notre-Dame de Lorette de Tilloloy, édifice du XVIe siècle. Et nous ouvrit, privilège exquis, le livre d’or du château. J’y vis l’écriture de Cendrars lors de sa visite (qu’il raconte dans La Main coupée), les dessins de Cocteau, de 1940, lorsqu’il venait rendre visite à son amoureux Jean Marais qui faisait le guet dans le clocher de l’église de Roye en 1940. Les premiers accords de «Bourée», morceau emblématique de Jethro Tull, venaient caresser mes oreilles. J’étais heureux. Heureux d’échapper au temps, au présent, à l’époque. Le poids du temps qui passe et de l’Histoire est un onguent qui soulage toutes les courbatures de l’âme.

                                  Dimanche 3 juillet 2016

Le rêve d’enfant de Philippe Tassart

LES FAITS

Créateur de Ginger, organisateur du prestigieux festival Rétro C Trop, à Tilloloy, Philippe Tassart est né à un kilomètre du château de Tilloloy.

Il organise les 25 et 26 juin, le festival Rétro C Trop avec Scorpions, Thiéfaine, Ten Years After, Mike Sanchez, ZZ Top, Jethro Tull, Steve’n’Seagulls et Ben Miller Band.

 

Quel est la programmation exacte du festival Retro C Trop ?

Le samedi 25 juin, on ouvre les portes à 15 heures. Les premiers concerts démarrent à 17 heures, avec Mike Sanchez, un Anglais, qui était venu au festival de country de Berck il y a une dizaine d’années ; on l’adore. Il joue de temps en temps en France ; c’est une sorte de Jerry Lee Lewis anglais ; c’est à tomber par terre. Pour l’anecdote, il sera accompagné de Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of The Desert. (Il est aussi le contrebassiste de Sarah Olivier qui a fait les premières parties des Insus à Amiens et à Rouen.) Ensuite se produira Ten Years After ; il reste deux musiciens de la formation initiale. Alvin Lee est mort il y a quelques années. C’est un groupe mythique qui a joué à Woodstock. Il vient de faire une tournée en France en passant par Paris et quelques belles salles. Ensuite, Thiéfaine sera sur scène ; ce sera son unique date en Picardie de sa nouvelle tournée. Ca fait vingt ans qu’on travaille avec lui ; on adore ce monsieur, son écriture, sa gentillesse, son indépendance médiatique. Scorpions jouera vers 22 heures. Le batteur a été remplacé par celui de Motorhead. On aura une pensée pour Lemmy qu’on avait fait venir au cirque d’Amiens et que j’avais pressenti pour faire ce festival. Le lendemain, le dimanche 26 juin, on ouvre les portes à midi ; on a prévu la restauration dans tout le festival. Il y a aura trois food truck américains qui vont faire du burger. Il y aura un stand de restauration thaï ; un autre de nourriture française traditionnelle. On démarrera les concerts à 16 heures, avec Ben Miller, groupe américain (la première partie de la tournée de ZZ Top), suivi de Steve’n’Seagulls qui est un groupe finlandais qui reprend des morceaux d’AC/DC de manière un peu folk et déjantée. J’ai découvert ce groupe-là il y a quatre ans. Je les ai contactés. On n’avait pas encore travaillé, mais on s’est vu au Printemps de Bourges ; ce sont des gens extraordinaires. Puis il y aura Jethro Tull, avec Ian Anderson, le leader. Et ZZ Top à la fin. Ils sont toujours là ; la veille, ils joueront à Glastonbury, le plus gros festival européen. Ce sera leur date unique dans le Nord de la France.

En dehors de la restauration, y aura-t-il d’autres stands ou attractions sur le festival ?

Des commerçants vendront des tee-shirts, des objets vintage. Il y aura aussi une exposition de peinture d’un artiste nommé Bruno Leclerc. Pendant des années, il s’est occupé d’importer des voitures américaines à Amiens. Il est devenu passionné des Etats-Unis. (Il en revient.) Il peint de manière très réaliste, notamment la route 66. On a l’impression de voir des vieilles bagnoles ancrées dans le temps, dans les années 50. Il possède une magnifique Cadillac qu’il amènera sur le site. Il y aura aussi un brocanteur… Au total : une quinzaine de stands. Mais le festival reste un festival de musique. Les stands apportent une petite touche personnelle.

Pourquoi avoir choisi ces groupes ?

C’est vraiment un coup de cœur. Si je suis venu à Tilloloy, c’est que je suis né à un kilomètre de là, dans le village de Grivillers. Mes parents étaient agriculteurs ; j’ai grandi là-bas, au milieu de rien. J’étais le seul enfant dans le village ; j’ai grandi là jusqu’à l’âge de 16 ans. Très vite, j’ai eu besoin d’aller chercher autre chose. J’étais passionné de musiques. J’ai fréquenté les chorales du coin. Je me suis retrouvé un jour dans la boîte de Jeannot, Le Penny, à Gury. Et je me suis dit : « Il faut que j’amène mes disques là. » On s’est bien entendu avec James qui était le Dj de l’époque. Il me laissait passer des disques en fin de soirée. J’en ai passé de plus en plus. Et James a pris sa retraite de Dj ; il avait fait ça pendant des années. Jeannot m’a embauché pour finir les quelques années du Penny avant qu’il ouvre le Rex, à Roye. (J’y suis resté de 1984 à 1989.) On avait ouvert dans l’optique de faire du DJ et des concerts. On a organisé 300 concerts avec Jeannot : Washington Dead Cats, La Souris Déglinguée, Little Bob Story, les King Size, Les Sentinels, Gamine, etc. Le projet était très ambitieux pour un privé. Jeannot m’a donné le goût d’organiser des choses en étant indépendant. Sans aide aucune, le Rex a éprouvé des difficultés à pérenniser les

Philippe Tassart, fondateur de Ginger, organisateur du festival Rétro C Trop, qui aura lieu, samedi et dimanche prochains, au château de Tilloloy, dans la Somme, dans le canton de Roye.

Philippe Tassart, fondateur de Ginger, organisateur du festival Rétro C Trop, qui aura lieu, samedi et dimanche prochains, au château de Tilloloy, dans la Somme, dans le canton de Roye.

concerts. Ils se sont arrêtés. J’ai préféré alors continuer dans ma voie qui était d’organiser des concerts. Je suis parti à Amiens ; j’ai créé une association ; j’ai bossé avec la Lune des Pirates. En 1989, j’ai organisé mon premier concert seul, avec les Négresses vertes, puis La Mano Negra. Et de fil en aiguille j’ai créé une boîte qui est devenu Ginger et qui fait aujourd’hui 250 concerts par an. Donc, le clin d’œil avec ce festival c’est un retour là où j’ai commencé. Et aussi un rappel musical ce qu’on programmait au Rex et au Penny. Ces groupes-là, je les ai connus grâce à Jeannot. Il y a vraiment une résonance locale. Il a fallu que je tienne compte des gens qui étaient en tournée à ce moment-là, et de ce que j’avais envie de faire. Ca s’appelle Rétro C Trop car, à un moment, on a pensé que les Insus allaient peut-être venir sur le festival. Ca n’a pas pu se faire, cette année en tout cas ; on a pris Scorpions à la place. Mais ZZ Top, Jethro Tull, Ten Years After et Thiéfaine, sont vraiment les piliers de ce que nous jouions au Rex. C’était quatre ou cinq morceaux par groupe par soir. Le château de Tilloloy, j’y vais chaque année le 1er Mai, pour cueillir du muguet, ce depuis que je suis enfant. C’était avec mes parents et mes grands-parents. Une sortie traditionnelle ; on avait la chance d’y aller car le lieu était fermé au public. Depuis que je suis devenu organisateur de spectacles (depuis presque 30 ans), j’ai toujours eu envie de faire quelque chose au château de Tilloloy. J’ai certes attendu, mais on y est aujourd’hui.

C’est un rêve en quelque sorte ?

Oui, tout à fait ; il n’y a aucun calcul autre que la passion et le rêve, même s’il y a une donnée d’équilibre financier à atteindre car je suis indépendant et privé. C’est une boucle dans ma vie ; j’avais besoin de faire ce truc-là, à cet endroit-là.

C’est aussi l’aboutissement d’une carrière.

C’est vrai ; je n’ai plus 20 ans. Je voulais passer à autre chose, élaborer un autre projet ; on l’a tenté au stade, à Amiens, pendant deux ans. On a été éjecté du stade car on nous a dit que l’endroit n’était pas fait pour y organiser des concerts. Pendant dix ans, je n’ai plus rien fait dans le coin ; j’ai d’autres festivals à droite, à gauche. J’ai monté pendant dix ans un festival de country à Berk qui a très bien marché. A cela s’ajoute de gros concerts en plein air, notamment à Chartres avec 30 000 personnes. On voulait revenir dans le coin ; c’était le lieu.

Cela a-t-il été facile d’utiliser le château pour ce festival ? C’est un lieu privé. A qui appartient-il ?

A Mlle d’Andigné qui est la nièce de la comtesse d’Hinnisdäl. Quand, j’étais enfant, j’amenais les petits-enfants de Mme d’Andigné à l’école à Roye. On passait par le château tous les matins. Ce lieu est vraiment ancré en moi depuis que j’ai 5 ans.

Blaise Cendrars a combattu au château de Tilloloy ; il l’évoque longuement dans La main coupée. Cela résonne-t-il en vous ?

Oui, c’est un lieu historique de notre région. On a beaucoup de respect pour des gens qui font perdurer le patrimoine ; c’est un peu la même chose dans la musique. Je suis plus passionné des choses qui se sont faites dans les années 50 à 70 que de ce qui se fait aujourd’hui. Ce patrimoine musical est merveilleux ; à l’instar des vieilles pierres, je trouve merveilleux que des privés parviennent à entretenir un tel patrimoine et de le faire passer dans l’histoire. Ils ne bénéficient pas d’aide. Ils sont obligés de louer leur château ; donc à l’a loué, comme il est loué, parfois, à d’autres organisations (mariages, séminaires, etc.) Grâce à ça, le lieu peut continuer à vivre et ne pas se détériorer.

Ce festival sera-t-il reconduit l’an prochain ?

Oui ; il s’agit d’un investissement très lourd pour nous. On souhaite le pérenniser. Cette année, c’est la thématique américaine et allemande ; on a envie de proposer d’autres thématiques, toujours rétro. Par exemple, pourquoi ne pas faire un truc plus anglais l’an prochain ? Plus mods avec Elton John, Paul Weller, les Jams (s’ils se reforment), Oasis (s’ils se reforment). Mes rêves les plus fous seraient McCartney ou Gilmour mais c’est du domaine du rêve car on  n’a pas les moyens, tout seul. Sauf si demain, on parvient à décrocher des aides publiques ou privées. Il est évident que ce festival va grandir, et qu’on a une capacité d’accueil très importante.

Propos recueillis par

                                                 PHILIPPE LACOCHE