Alain Bertrand décrit avec beaucoup de talent la crise agricole dans les Ardennes belges.

 

Comme un charbon blanc

Excellent écrivain, Alain Bertrand propose un roman d’amour sur la crise agricole ancré dans les Ardennes belges. Emouvant et magnifiquement écrit.

 

Qu’est-ce qui fait un bon écrivain ? Son ton, son style et son tempérament aussi. Alain Bertrand, né en1958, de Bastogne, en Belgique, auteur d’une douzaine d’ouvrages (notamment Monsieur Blanche, au Castor astral, et On progresse, au Dilettante) ne manque d’aucun des trois. C’est un bon écrivain. Et même très souvent un grand écrivain. Écoutez ça, comme ça sonne: «Irène, c’est l’Ardenne en automne, quand la forêt s’embrase et fait trembler les lumières de l’âtre jusqu’au cœur de la nuit.». Et: «Le paysan est le mineur de fond des temps modernes; on lui interdira sous peu de nourrir sa famille.» Voilà qui est envoyé. L’histoire aussi est envoyée. Que nous raconte-t-il, Alain Bertrand? Une sorte de fable singulière, très peu germanopratine; celle de Charles, professeur, qui se fait éleveur d’escargots et dégustateur de yaourt (yoghourt, en Belgique), et sympathisant de la cause paysanne. Nous sommes dans les Ardennes belges. En pleine ruralité. Charles, parfois, se souvient de la ville, la regrette, et «se surprend à de mauvaises pensées et à des songes d’adolescent. C’est que la vie retirée, en Ardenne, sous le schiste et le gris des cherbins, serre parfois des écharpes de brouillard autour de la gorge. Pour la première fois depuis son installation au village, et malgré le rêve d’Irène, Charles a des nostalgies de cinéma et d’amours malheureuses, des souvenirs de tramway naviguant sur une mer de pétales de cerisiers japonais.» (Un tramway naviguant sur une mer de pétales de cerisiers japonais. Dieu que cette image est belle. On dirait du Simenon.) L’un des personnages principaux, c’est la crise agricole. Injustes. Cruelle. Elle pousse les paysans à bout. La belle Irène résiste. C’est une sorte de passionaria. Charles est tombé sous le charme tandis que des millions de litres de lait sont déversés dans les champs: «Le paysan n’est plus un paysan, c’est un enfant de la mine. Son lait, c’est le charbon blanc qui retourne à la terre

Ce roman – à la fois social, rural et d’amour – ne manque ni de chair, ni de caractère. Alain Bertrand tient son sujet par les cornes, ne le lâche plus comme la fermière tire sur les pis. Et parfois, des images qu’on croirait échappées d’une petite ferme, jouet de Noël d’un enfant rêveur: «Les vaches noir et blanc rentraient de leur séance de digestion, le fermier aux basques. Les cochons étaient d’un rose de cervelas éclaté à la cuisson; dans son enclos, la truie se laissait assidûment téter par ses petits.» Un texte magnifique.

PHILIPPE LACOCHE

«Le Lait de la terre», Alain Bertrand, Weyrich, coll.Plumes du Coq.156 pages.