Notre Géant est grand

 Exit Bertrand & ; il s’appelle dorénavant Ton Géant et sort un album du même nom. C’est magnifiquement écrit, réalisé et interprété.

Bertrand & ne cessera de nous étonner. On le sait : c’est l’un des chanteurs-compositeurs-interprètes les plus doués de la capitale picarde. Mais là, il dépasse les bornes : il excelle. Son Ton géant est un petit bijou. Ecriture précise, limpide, poétique et littéraire ; arrangements superbes (avec cordes, cuivres, etc.) ; interprétation pleine d’émotion. Cet album mérite, sans conteste, une reconnaissance nationale. Il a répondu à nos questions.

Le titre de cet album est Ton géant. Mais sous quel nom avez-vous enregistré ce disque ? Bertrand &, Bertrand, Bertrand Devendeville ?

C’est le nom du disque, et désormais mon nom d’artiste. C’est bien sûr un surnom qu’on m’a donné. Comme je mesure 1,92m… Et puis il arrive toujours des choses incroyables aux géants. Ça ramène à l’enfance aussi.

Quand, où et avec qui avez-vous enregistré ce disque ?

Le plus gros de l’album a été composé, écrit et enregistré en six mois, depuis fin octobre dernier. J’ai d’abord composé des maquettes d’une vingtaine de titres en moins d’un mois. J’ai fait le tri des chans

Bertrand & est devenu Ton Géant.

ons les plus abouties, et arrangé les morceaux pour qu’ils puissent être joués par un quatuor à cordes composé de Caroline Mambou, Bertrand Blandin, Marwen Kammarti, Adrien Noble et Romain Dubuis, au piano. L’enregistrement des instruments acoustiques s’est fait au Théâtre des poissons, un lieu magique près de Beauvais.

Quelle tonalité, quelles ambiances, souhaitiez-vous lui donner ?

 

Cet album est comme une photo proposée à la caisse des montagnes russes sentimentales. J’ai longtemps nié que c’était un exutoire, alors que c’est pourtant le cas. Sur le moment, je n’avais pas d’autre objectif que d’aller au bout du projet. Et plus les chansons prenaient corps, plus je retrouvais le plaisir de faire des arrangements, comme au temps de Bertrand et sa Groovebox, il y a 15 ans.  C’est aussi un retour aux textes, à la chanson, avec une volonté de remettre le propos au premier plan. Il y a aussi un peu de défi. Composer pour cinq musiciens, sur un format assez classique, alors que je ne lis pas la musique, c’est grisant.

Vos textes sont remarquablement écrits, très poétiques et simples à la fois. Les travaillez-vous beaucoup ?

Merci pour le compliment ! Cela dépend des chansons. « Heureux » a été écrit en un jet. « Bételgeuse » est un long aller-retour. Ces derniers mois, j’écrivais beaucoup, et je jette aussi pas mal. Je ne serais pas surpris que certains textes se modifient aussi au gré des concerts. J’ai souvent changé ma manière d’aborder l’écriture de chansons. Comme pour le sport, c’est un entraînement : on s’améliore à force de pratiquer. Il faut de bonnes raisons d’écrire, aussi.

Ils sont souvent empreints d’une certaine mélancolie, et parlent souvent de rupture. Etait-ce voulu et répondiez-vous à votre état d’esprit du moment ?

Bien entendu, une rupture m’a fait écrire. Les muses les plus efficaces sont celles qui se cassent. C’était le moment pour ça. Depuis, j’ai grandi, un peu. J’ai volontairement pris peu de distances au moment de l‘écriture entre ce que je ressentais et ce que j’écrivais. En concert, je prends du recul désormais.

 

A quel chanteur, à quel artiste, à quel groupe avez-vous pensé en composant cet album ?

Jolene, mais c’est peu diffusé.

 Sinon, quels sont les artistes qui vous ont influencé ?

C’est assez dur, surtout maintenant que nous avons accès à tant d’oeuvres musicales, graphiques… En ce moment, je vénère Chilly Gonzales et ses projets avec le Kaiser Quartet. Feu ! Chatterton, même si ça ne doit pas beaucoup s’entendre. Alexis HK, pour sa justesse d’écriture. François Glineur aussi, le peintre amiénois aux tableaux très colorés. Il avait son atelier presque au-dessus de mon studio il y a des années. J’aimerais avoir sa force de travail. Christophe Flers, un photographe amiénois, a guidé sans s’en rendre compte le début de mon projet. Grâce à lui, j’ai simplifié. J’ai vu Albin de la Simone en concert dernièrement. Je connais peu son travail, sinon, il m’aurait influencé aussi.

A quand remonte votre dernier album et pouvez-vous nous parler de vos autres anciennes productions ?

J’ai fait trois albums entre 2004 et 2009, sous le nom de Bertrand &… , et un live enregistré dans les rues. Jusqu’à l’année dernière, j’ai fait pas mal de spectacles de rue, et d’ateliers d’écriture. Un nouvel album n’était pas dans mes prévisions. J’avais plus ou moins tourné la page. Maintenant, c’est sûr, j’en referais.

Votre disque est-il une autoproduction ? Il bénéficie, en tout cas, d’une distribution. Parlez-nous de cet aspect logistique et bizness (où peut-on le trouver, par exemple ?).

C’est une auto-prod, avec le soutien de y’a comme un Lézard, qui sera distribué en France par InOuïe distrib. Le 6 octobre, et sur les plateformes de streaming. En attendant, il est disponible à la malle à disque et à la librairie les racines du monde dès à présent.

 

Quels sont vos projets ?

Un concert est prévu au Théâtre des Poissons le 6 octobre. D’autres dates sont en cours. J’ai aussi un spectacle de rue, et je travaille sur un livre. Cet album m’a redonné envie de composer. Depuis quelques années, j’avais mis la chanson un peu en stand by. J’espère changer ça. L’envie est revenue.

Pourquoi, sur la pochette de votre disque, toutes les chansons sont censées durer 3’30 alors qu’il n’en est rien ?

Il paraît que le bon format pour une chanson est 3’30’’. Ainsi, sur le papier, c’est respecté… Ou c’est une erreur. Ou ça faisait joli. À vrai dire, je n’en sais rien. Elles auraient dû faire 22’22, ça aurait duré plus longtemps…

« Je souhaiterais qu’hier soit remis à demain. » Comment trouve-t-on une phrase aussi sublime ?

En regardant derrière soi.  C’était de bien belles journées.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Les coups de coeur du marquis

Poésie

Les marques d’Alain Marc

Il n’y a pas d’écriture heureuse; tel est le titre de l’essai que publie l’excellente et audacieuse collection Chiendents, des éditions du Petit Véhicule, à Nantes, autour de l’œuvre d’Alain Marc, poète, écrivain et essayiste né en 1959 à Beauvais. Alain affectionne les lectures publiques, activité difficile dans laquelle il excelle. Pas d’écriture heureuse? Même s’il place la barre haut, l’écriture du poète Marc recèle pourtant une bonne dose de jubilation. Ce petit livre dans lequel la talentueuse Murielle Compère-Demarcy, poète elle aussi, s’est particulièrement investie (notamment avec des entretiens que lui a accordés le Beauvaisien), accueille également une lettre de Bernard Noël. À découvrir.Ph.L.

Il n’y a pas d’écriture heureuse, Alain Marc; éd. Le Petit Véhicule; coll. Chiendents. 39 p.; 5 €. (Chiendents, éd. Le Petit véhicule, 20, rue du Coudray, 44000 Nantes.)

Le livre de et autour du poète Alain Marc.

Le livre de et autour du poète Alain Marc.

C’était mon ami

Une petite ville, Tergnier, au début des années soixante. Il y a une cité (Roosevelt), dite provisoire, maisons fragiles, aux toits bitumés, aux murs de briques creuses ; l’eau courante, on la tire à des pompes qui se trouvent dans la rue. Il y a un transformateur avec un tas de sable sur lequel, nous traçons des routes qui sont censées symboliser celles du Tour de France. A l’aide de billes, nous y faisons avancer des petits coureurs ; ils ont pour noms Bahamontes, Anquetil, Poulidor, Van Looy, Mastrotto. Il y a une ruelle qui, lorsque les pluies molles du printemps la caressent, sent la poussière mouillée, l’ortie froissée et le sureau écorché. Il y a la rue des Pavillons, où se trouve, tout près de la cité, la maison de mes parents. Derrière, il y a la rue Marceau, celle du Casino, le cinéma local et d’une minuscule épicerie tenue par la mère de Raymond Défossé. Raymond et moi, nous nous sommes connus enfants dans cette ville cheminote et rouge comme le sang

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami  Benoît Delépine.

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami Benoît Delépine.

des FTP torturés par les griffes des Teutons. Nos chemins se séparèrent, quoi que. Raymond étudia à Saint-Quentin, au lycée Henri-Martin, où j’étudiais à mon tour un peu plus tard. Nous avions les mêmes références. Le rock’n’roll, bien sûr, apporté par les GI musiciens de la base US de Couvron, toute proche. En 1979, j’arrivais comme jeune journaliste à la locale de Saint-Quentin de L’Aisne Nouvelle. J’y retrouvais Raymond qui, alors, militait pour un syndicat de gauche, of course. Il était brun, costaud, fraternel, direct. Nous ne cessions de nous souvenir de notre ville de Tergnier. Raymond avait peaufiné ses connaissances du rock à la faveur de fréquents séjours en Angleterre. J’en avais fait de même en jouant dans des groupes de blues-rock. Nous vénérions les Kinks, les Stones de Brian Jones, les Them de Van Morrison, les Animals d’Eric Burdon. Notre ami commun Patrick Pain, chanteur de rock, grand connaisseur du genre, restait notre repère. Tous deux, nous avions joué avec lui sur des scènes improbables dans des boîtes enfumées qui sentaient la bière rance et la fraternité prolétarienne. Raymond mit en place les premiers tremplins rock de Picardie sous l’égide du Conseil régional et de notre regretté copain Jean-François Danquin. Je quittais Saint-Quentin pour Beauvais, puis pour Abbeville, et Raymond ne tarda pas à venir résider sur la côte picarde après avoir dirigé avec finesse et compétence la maison des Arts et Loisirs de Laon. Je me souviens des barbecues, chez lui, à Quend ou à Villers-sur-Authie où il avait élu domicile. De là, il manageait divers cinémas de la région. Le rosé coulait à flot ; avec notre copain Jacques Frantz, nous refaisions le monde avant d’aller nous perdre dans les vagues frileuses et céladon de la Manche picarde. Nous parlions de Roger Vailland que Raymond connaissait par cœur. Nous évoquions souvent Un jeune homme seul, ce roman sublime sur la résistance cheminote. Alors que je tape cette chronique, je me sens un peu plus un vieil homme seul. Raymond vient de mourir. C’était mon ami, mon frère. Mon cœur est gris comme un jour de Toussaint, comme le béton armé et usé de la passerelle de Tergnier.

                                                  Dimanche 1er novembre 2015

Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014

Dany Brillant inspiré par les crooners

Le chanteur a donné des concerts à Beauvais, Margny-lès-Compiègne, Saint-Quentin et Amiens. Il était également de passage dans nos locaux. Nous l’avons rencontré.

Dany Brillant est un chanteur de musique populaire. Mais pas que. Il adore également le jazz, la musique cubaine et la musique orientale. Et, on le sait moins, il  est tout autant passionné par la poésie et la littérature. Il s’en explique…

Vous vous êtes produit il y a peu en Picardie. Avec quelle formation ? Quel était votre répertoire ?

Dany Brillant : Après avoir plusieurs gros Zéniths, de grosses salles, je suis revenu à des choses plus modestes. Je propose maintenant des chansons d’amour, tendres ; je  joue dans des théâtres, dans des ambiances très musical-hall avec une petite formation. On n’est que cinq ou six musiciens  (piano, basse, batterie et un clavier muti-instrumentiste); c’est

Dany Brillant aime la chanson, la poésie, la littérature et la philosophie.

Dany Brillant aime la chanson, la poésie, la littérature et la philosophie.

plus sensible, plus romantique. Mes shows attirent beaucoup des écoles de danses ; les gens viennent pour danser.

Pop ? Salsa ? Chanson populaire ? Comment définiriez-vous votre musique ?

J’ai du mal à la définir car c’est un mélange, en fait.  Moi, mes grandes inspirations, ce sont les crooners.  Exemples : ceux qui chantaient à Paris et aux Etats-Unis après la crise de 29.  Des chanteurs avec des voix assez douces, un répertoire très orchestral. Ces crooners essayaient d’apporter un peu de réconfort en cette période difficile.  Le genre est arrivé en France dans les années quarante.  L’apogée, ce fut Dean Martin et Sinatra.  Puis les Beatles sont arrivés et le genre est un peu tombé en désuétude. Dans les années quatre-vingt, j’ai eu envie de reprendre ce style-là, de le moderniser pour faire le style des crooners d’aujourd’hui.

Votre oncle était joueur de luth et chanteur de musique orientale. Cette musique orientale vous a-t-elle influencé ?

C’est vrai, vous la sentez, cette influence ?… (N.D.L.R. : Il a l’air à la fois étonné et satisfait.) Dans la façon de chanter, peut-être, car je n’ai pas une façon de chanter sur la mesure. Ce n’est pas très français, la façon dont je chante ; je me balade pas mal. Ca s’appelle du swing ; une façon de ne jamais être sur le temps.  C’est un peu compliqué à expliquer ; les gens quand ils applaudissent, ils le font sur le temps.  Le swing, c’est ça : à contre-courant, à contretemps. Peut-être aussi que dans la mélopée, dans le lien entre les notes, il y a un côté musique orientale. J’ai grandi en Afrique du Nord…

Adolescent, vous lisiez de la poésie et vous étiez passionné par la philosophie. Est-ce toujours le cas ? Quels sont vos poètes et philosophes préférés ?

J’ai adoré pendant mon apprentissage, les poètes et la littérature ; ce fut un enchantement.  J’aimais aussi les idées. C’est pour ça que j’ai écrit des chansons car dans une chanson on peut développer des idées.  Ca peut être des idées de légèreté.  On n’est pas obligé de dire des choses graves dans une chanson. Mes poètes préférés sont Victor Hugo, La Fontaine, Ronsard, et, plus près de nous, j’aime beaucoup la poésie d’Apollinaire, René Char, Aragon.  (D’ailleurs, ils ont été souvent mis en chansons.) Les philosophes ? J’ai beaucoup aimé les philosophes de Saint-Germain-des-Prés. Surtout Jean-Paul Sartre.  Camus, c’est autre chose ; je préfère Sartre à Camus. J’aime les philosophes existentialistes. Il y a Kierkegaard et Heidegger derrière. Ce sont des philosophes de l’existence ; avant les philosophes étaient plus théoriques.  Quand on était philosophe, il fallait s’engager politiquement, ne pas rester dans sa tour d’ivoire. Ce sont des philosophes de la liberté ; il leur fallait résister à la propagande, à la manipulation.  Aujourd’hui, les gens devraient relire Jean-Paul Sartre.

Votre chanson « Suzette » a été un immense succès. Vous avez dit « Suzette » était un peu l’arbre qui cachait votre forêt. Pourquoi ?

Chez moi, il y a toujours eu deux types de chansons.  Des chansons pour initiés, et des chansons plus populaires. J’ai eu la chance d’avoir un côté populaire, ce qui m’a permis de rentrer dans des émissions de télévision plus grand public ; mais cela a laissé un peu dans l’ombre le fait que je fasse du jazz, des musiques cubaines, etc.  Mais grâce au fait que je fasse de la chanson populaire, j’ai pu faire des voyages à Cuba, à Porto-Rico, en Italie, à la Nouvelle Orléans, à Londres, etc. Le succès populaire assure une audience.  Ce côté populaire, me permet aussi de développer une musique plus ambitieuse, plus pour initiés.  Le jazz, c’est une musique d’initiés ; quand je suis allé à la Nouvelle Orléans, ce fut pour moi une bouffée d’air pur.  Heureusement, j’ai eu la chance d’avoir un tube… On a besoin des deux. Les deux nourrissent…

Cette chanson, « Suzette », vous l’aimez toujours ?

Eh bien oui car elle m’a fait connaître au grand public.  Ce n’est pas moi qui l’avait choisie mais la maison de disques.  De toute façon, cette chanson n’est pas loin de ce que je fais habituellement ; j’avais engagé un guitariste de musique Django.

Votre dernier album, « Le Dernier romantique », rend hommage à l’amour. Pouvez-vous nous en parler.

J’ai eu envie de faire un album très sentimental.  Aujourd’hui, sentimental ça veut dire niais. La famille et le couple aussi. Moi, j’ai eu envie de glorifier le couple, c’est-à-dire une femme et un homme (ou deux femmes ; ou deux hommes). Le couple, comme une forteresse, comme un refuge, comme un moyen de grandir.  Je trouve que Mai 68 avait cassé le couple, mais on y revient.  J’ai eu envie de faire un album axé sur les sentiments comme ça se faisait dans les années soixante ; c’était alors très à la mode.  La danse de l’amour, c’est le slow.  Il permet d’avoir un contact immédiat même avec une personne qu’on connaît peu.

Le slow, c’est effectivement très pratique.

Oui, mathématiquement, on gagne cinq dîners grâce à un bon slow.

En 2009, vous chantiez « Je suis jaloux ». L’êtes-vous toujours ?

Oui, je suis jaloux ; évidemment les paroles d’une chanson, ce n’est pas exactement vous.  Mais je connais des gens chez qui la jalousie est maladive.  Cette chanson m’a permis de parler de ce problème. En fait, le jaloux n’a pas confiance en lui.  S’il s’aimait un peu plus, il serait moins jaloux.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 Fagots de mars

   Pluie, beau temps, pluie. C’est mars. J’aime. Suis en vacances. Quand le soleil est là, je fais du bois. Tu te souviens, lectrice (N.A.M.L.A : j’avais divulgué, dans une précédente chronique, une information essentielle : j’ai abattu ( ?)-élagué très courtement ( ?) dans mon jardin le grand benêt de saule qui me faisait de l’ombre. (Le marquis, très bel homme, 1,75 mètre, 72 kilos) ne supporte qu’on soit plus grand que lui.) Alors, j’ai pris une décision ferme : en finir avec la concurrence déloyale et végétale. Résultat : j’ai de quoi me chauffer pour les dix hivers à venir. Le souci, c’est qu’il faut couper. Je fais donc des fagots à n’en plus finir. De beaux petits fagots que je lie avec les fils de raphia que j’utilise habituellement pour les pieds de tomate. Tu me diras, lectrice adulée, que j’eusse pu laisser ce travail ingrat à quelques-uns de mes laquais ou subordonnés. Que nenni ! Le marquis a su rester humble et courageux. Donc, je fagote. Ca me fait un bien fou. Le

Christophe Truquin, guitariste, comédien, vidéaste, ici en train de filmer le spectacle de Vincent Gougeat, à Savignies, dans l'Oise.

Christophe Truquin, guitariste, comédien, vidéaste, ici en train de filmer le spectacle de Vincent Gougeat, à Savignies, dans l’Oise.

grand air me va aussi bien au teint que le rosé de Provence à la mine du regretté Lawrence Durrel. Quand, je ne fagote pas, je me rends à Savignies, charmant petit village de l’Oise, près de Beauvais, à l’invitation de  l’ami Jean-François Bedet qui y organisait un salon du livre. Sur place, j’ai eu le plaisir de retrouver le conteur Vincent Gougeat et son acolyte, le musicien-vidéaste-comédien Christophe Truquin. J’ai beaucoup aimé leur spectacle tissé d’humour et de bons mots. Et ils aiment tous deux la vraie littérature, ce qui ne gâche rien. Suis également allé au cinéma pour y voir deux films très émouvants et très réussis : Imitation Game (de Morten Tyldum), au Ciné Saint-Leu, et Still Alice (de Richard Glatzer et Wash Westmoreland avec Julianne Moore), au Gaumont. Le premier raconte la vie d’Alan Turing, mathématicien et cryptologue. Le gouvernement britannique le chargea de briser le secret de la machine de guerre de cryptage allemand Enigma. Il y parvint et, par son action, changea le cours de l’histoire. Par ailleurs, Alan Turing, homosexuel, fut victime du puritanisme borné de la société de l’époque ; il fut condamné à la castration chimique et mit fin à ses jours. Magnifiquement interprété, écrit de manière subtile et efficace, Imitation Game est un très grand film. Still Alice, lui, est une fiction qui évoque le parcours d’Alice Howland, professeur de linguistique renommé, mère de trois grands enfants. Elle commence à oublier ses mots ; on lui diagnostique la maladie d’Alzheimer… Là encore, les comédiens sont éblouissants de justesse. Julianne Moore y est délicieuse et bouleversante. Très réussi également Bouvart et Péchuchet, d’après Gustave Flaubert, dans une excellente mise en scène de Vincent Colin, vu à la Comédie de Picardie. Une pièce servie par deux acteurs de haut niveau : Roch-Antoine Albaladéjo et Philippe Blancher. J’ai adoré.

                                                       Dimanche 29 mars 2015

Le drame avec le fromage…

Le Chancellor, à Amiens, un soir d’hiver. Dehors, il fait déjà nuit. Et froid. L’hiver sans le froid, ce serait mieux. Il faut faire avec. Sur la table : un plateau de fromages très affinés et un plat de charcuterie. Nous ne sommes pas au Danemark, lectrice mon amour, mais bien en France. Devant les plateaux : Georges Charrières, fait diversier du Courrier picard, Dédé Carpentier (aucun lien de parenté avec Dodo la Saumure) et votre serviteur. Georges me présente la revue qu’il vient de publier avec la complicité de notre cher journal : Les grandes histoires criminelles en Picardie (5 € dans les librairies, maisons de la presse et dans deux bars d’Amiens : Le Chancellor et les Trois Maillets). L’histoire de cette publication ? Il y a deux ans, Jacques Dulphy, correspondant de notre journal en Picardie maritime, fait savoir à notre Georges qu’il a quelque chose d’intéressant pour lui. En déménageant un copain, vingt ans plus tôt, à Hallencourt, il a retrouvé, dans la poussière d’un grenier, un carnet en toile tissée noire. A l’intérieur : des articles et des photographies collées, issus du Progrès de la Somme et du Télégramme de la Somme et du Pas-de-Calais. A cela s’ajoutent des photos de la police et de la gendarmerie. Et un nom, constamment souligné : Bertrand

Georges Charrières (à gauche) et Dédé Carpentier : un dirait un duo de rockers.

Georges Charrières (à gauche) et Dédé Carpentier : on dirait un duo de rockers.

Saintes, un greffier qui a vécu dans la fameuse maison d’Hallencourt. Les articles couvrent la période de 1935 à 1950. « Cela m’a intéressé car, ce carnet, était une pépite ; c’était également très émouvant car je m’imaginais dans la peau de cet homme qui découpait la presse, annotait », explique l’excellent Georges Charrières qui s’est empressé de raconter toutes ces horreurs en employant le ton et le style de l’époque. Des histoires affreuses, sordides, cruelles certes ; il n’empêche que la publication est réussie. Georges nous parle notamment l’assassinat de la comtesse de Marolles, de la mystérieuse mort d’un enfant retrouvé dans la Somme ; il raconte comment le jeune Célestin Coignard, 23 ans, a sauvé sa tête et comment le pharmacien André Macron est devenu un sacré empoisonneur. Et que dire que l’étrange dossier de la mort de l’avocat général Savidan, ou encore de la mort mystérieuse de l’aubergiste de Querrieu ? En dégustant goulument les excellents fromages de Dédé, j’observais notre Charrière national. Je me demandais pourquoi Georges se passionnait à ce point pour les faits divers. Tous ces coups de couteau, ce sang, ces poisons, ces déraillements… Je me suis souvenu que dans une autre vie, jeune reporter à Beauvais, je courais, moi aussi, le département de l’Oise à la recherche d’informations sur de dramatiques affaires. C’est vrai que c’était passionnant. Assez excitant. Je comprends mieux ce qui se passe dans la tête de Georges.

                                                               Dimanche 15 février 2015

Yves Lecointre ou la cohérence d’une démarche

A l’occasion de la trentième année d’activité au service de l’art contemporain, le directeur du Frac Picardie évoque le parcours de l’institution et de son travail dans la région.

Qu’est-ce qui va marquer le quatrième trimestre de la saison du Frac Picardie?

Yves Lecointre : La poursuite du 30e anniversaire du Frac Picardie et des Frac en général. Il y aura une implication importante dans toute la région et particulièrement dans les lieux les plus importants (centre culturel de Saint-Riquier, Beauvais, Soissons, Amiens, etc.) qui permettront de présenter des ensembles conséquents de la collection et d’être démonstratif de la cohérence qui a été développée depuis la création. Les expositions vont associer des oeuvres déposées par le Centre national des arts plastiques (CNAP), ce depuis septembre 2013. Il y aura aussi des présentations des acquisitions récentes (à la Maison de la culture d’Amiens) ainsi qu’une opération originale qu’on pratique pour la première fois : la présence d’oeuvres en gare d’Amiens en partenariat avec la SNCF dans le cadre d’une opération nationale qui concerne trente gares en France.

Quelles seront les grandes lignes du Frac Picardie pour 2014?

Nous allons continuer à développer la diffusion et la médiation des oeuvres auprès des publics les plus divers (notamment avec la consolidation des actions vers les milieux scolaires). Nous sommes également à la recherche d’expérimentations nouvelles (comme des rencontres dans le monde de la santé et de l’insertion, à l’hôpital Philippe-Pinel, à Amiens, à Ham dans un centre d’éducation, etc.).

Parlez-nous de l’opération « Les pléiades » aux abattoirs de Toulouse, du 28 septembre 2013 au 5 janvier 2014.

Dans le cadre des trente ans des Frac, l’opération « Les Pléiades » a été créée; elle consiste à réunir à Toulouse (dans les Abattoirs, le musée où se trouve le Frac Midi-Pyrénées) les propositions des 23 Frac de France, ce à partir des choix faits par les artistes eux-mêmes. Le Frac Picardie exposera des oeuvres de Jean-Michel Alberola qui a conçu un dessin mural (un index complet de la collection).

Vous travaillez beaucoup avec Jean-Michel Alberola. Qui est-il?

Une relation très ancienne s’est tissée avec lui depuis 1995. Il évolue entre Paris et d’autres villes. C’est un plasticien; il d

Yves Lecointre, directeur du Frac Picardie. Septembre 2013

éveloppe un rapport très important au dessin et c’est pour cela que notre relation s’est forgée. Nous avons organisé une des plus importantes expositions de peintures murales avec ses oeuvres. L’an dernier, nous avons organisé une rétrospective des néons qu’il a conçus depuis la fin des années 90. Il effectue un travail sur le long terme.

En quoi va consister l’exposition « La main invente le dessin », à Saint-Riquier?

Comme toutes les autres expositions, il s’agit de la présentation des acquisition du Franc, augmentée des dépôts du CNAP. Le dessin : une thématique présente dans la collection. Nous lui donnons un relief particulier en associant des oeuvres qui ne l’avaient pas été ou de manière partielle. C’est une exposition générique par rapport à la collection. La main comme outil ou image. Le geste d’écriture ou de représentations.

Quel bilan tirez-vous de l’exposition « Si proches disparus », à la Maison de la culture d’Amiens?

Pour le public, cette exposition est une surprise, ce de par l’ensemble des oeuvres, des artistes réunis et la qualité de présentations. Beaucoup de gens ne se rendaient pas compte de l’importance des oeuvres détenues par le Frac Picardie et la région. C’est un gros succès.

Vous avez une politique de décentralisation dans toute la région. En quoi consiste-t-elle?

La décentralisation est l’une des missions des Frac. Nous sommes parvenus à développer un réseau de partenaires réguliers (dont le réseau des galeries dans les collèges et lycées, ce depuis 1998, avec une douzaine d’établissements scolaires). Nous travaillons aussi avec les collectivités (Noyon, Clermont, Abbeville). On produit une vingtaine d’expositions par an dans l’ensemble de la région.

On reproche aux Frac et aux artistes des Frac d’être abscons dans la présentation des oeuvres. Comment faire pour éviter cet obstacle?

C’est vrai qu’on recueille cette remarque fréquemment. Nous en sommes conscients. Tout notre travail de médiation est de lever les à priori et globalement les obstacles se lèvent après discussions. Et les publics sont dans d’autres dispositions pour l’approche des oeuvres. Notre rôle est de ne pas modifier le propos des artistes et de donner aux publics l’accès aux oeuvres.

Propos recueillis partenaire

PHILIPPE LACOCHE

« C’est un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18 »

 

Directeur de la collection Le Guide du Routard, Philippe Gloaguen explique pourquoi et comment il consacre une publicatio

Philippe Gloaguen présente le Guide du Routard.

n sur le centenaire du conflit mondial dans notre région. Sortie du guide : mercredi 11 septembre.

Pourquoi avoir édité ce guide du « Routard Picardie 14-18, Centenaire d’un conflit mondial »?

C’est une demande de la Région Picardie. Nous avions sorti, avec l’aide du Comité régional du tourisme (CRT), il y a quelques années, le premier Routard Picardie qui fut un succès, puisqu’il fut épuisé en quelques semaines. Le Guide du Routard est le seul guide qui fait une édition annuelle sur la Picardie. Face au succès et les amitiés liées avec des gens de la région, on nous a demandé de le faire. Je pense aussi que les valeurs que nous défendons au Guide du routard sont proches de ce que la Picardie voulait démontrer à travers ces lieux et ces événements. Je considère comme un honneur d’avoir édité ce guide Picardie 14-18. Je suis allé personnellement sur place, en Picardie, pour visiter les sites essentiels (la caverne du Dragon, l’Historial de Péronne, etc.). Je voulais m’imprégner des lieux. Je suis allé voir un avocat, l’un des grands spécialistes de la guerre de 14, Me Jean-Pierre Versini-Campinchi, qui a acheté une maison dans l’Aisne, près du Chemin des Dames. J’ai passé un weekend avec lui. On fait des visites. Le site qui m’a énormément ému, c’est la caverne du Dragon car il y a eu une sorte de pacification entre les soldats. Il n’y avait pas de haine. On ne se connaissait pas. Mon père m’a confié qu’à l’époque, on apprenait à l’école que les Allemands kidnappaient les enfants. En pays Bigouden, on n’avait jamais vu un Allemand. Pour inciter les gens aller combattre, il fallait bien trouver des arguments qui étaient enseignés. C’était un mensonge d’état pour la chair à canon. Par ailleurs, ce guide comprend des adresses de restaurants, etc. Je suis très fier de ce guide.

Quelle a été la genèse du projet et comment a-t-il élaboré dans le temps?

Comme je le disais, c’était une demande du CRT de Picardie. C’est à la fois un guide historique et touristique. L’idée était de faire découvrir aux nouvelles générations tous ces lieux de mémoire parce que la Picardie a été un terrain de souffrance. Et c’est en Picardie qu’on a pris conscience qu’on vivait une guerre mondiale avec la présence de soldats de très nombreuses nations : les Anglais, les Néo-Zélandais, les Australiens, les Chinois, etc. Le projet du guide a pris naissance il y a un an et demi. En ce qui me concerne, je ne vous cache pas que le Guide du routard est très sollicité. J’ai accepté de faire ce guide après réflexion d’une part parce que – en tant que fils d’instituteur – je trouve qu’il s’agit-là d’une guide d’enseignement sur la réalité, la bêtise des commandements, la chair à canons (une expression qui est née dans les tranchées), les fusillés pour l’exemple, etc. Autre raison de ma décision : à ce moment-là j’ai appris – je ne le savais pas – que mon père avait été un grand résistant (personne ne le savait dans la famille; il y a même un moment en Bretagne… -) C’est donc aussi pour rendre hommage à mon père que j’ai fait ce guide; il était né en 1909 et il a avait des souvenirs de la Première Guerre mondiale, tout gamin… L’autre raison : j’avais demandé l’ouverture des archives de Beauvais; nous avons eu une rencontre formidable avec le directeur des archives de Beauvais. On nous a mis en contact avec l’un des collaborateurs, Franck Viltart, historien, chargé de mission pour l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco des paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre. C’est avec lui que l’on a fait ce guide. Il a été absolument génial et surtout très proche de ce qu’on voulait transmettre. Ce n’est pas qu’un historien érudit; c’est aussi quelqu’un qui raconte une histoire. Son but était de raconter cette guerre de souffrance dans laquelle s’affrontaient des égos.

Comme il est indiqué dans le communiqué de présentation, « cet ouvrage propose une lecture contemporaine des événements à travers dix itinéraires inédits « . Parlez-nous de cette démarche.

C’est un guide qui se veut aussi touristique; on propose effectivement dix itinéraires marqués dans le temps et à la fois historiques et géographiques.

Vous parlez aussi de rencontres avec « des passeurs d’histoire ».

Aux archives, ont été recueillis des témoignages de gens qui se trouvaient sur le terrain. Ce sont des témoignages réels, aux tripes, sur la vérité de ce qu’ils ont vécu.

Vous avez l’intention d’apporter un autre regard sur la Grande Guerre et particulièrement sur les batailles de la Somme et celles qui se sont déroulées en Picardie. Expliquez-nous cet « autre regard »?

En partant sur le constat que les Histoires ont été écrites par les vainqueurs, on a essayé de se dégager de ça de façon à ne pas avoir que des visions de morts et de cimetières. On s’est dit : « Les Français qui sont enterrés sur les champs de bataille, est-ce que ce sont des vainqueurs? » Ils ont d’abord souffert au premier chef.. Dès qu’il y a une guerre, je pense que c’est un échec de part et d’autre. C’est la preuve de l’incompétence des politiques. Par ailleurs, personne n’a évoqué la mentalité de Guillaume II. Est-ce que vous saviez que Guillaume II était handicapé? Il avait un bras atrophié; quand on est chef des armées c’est un énorme inconvénient. On ne peut plus tirer au fusil et on ne peut plus monter seul sur un cheval. C’était quelqu’un de très militariste, très agressif et emporté, à cause de ce handicap qui l’humiliait. Il n’écoutait personne; il était ingérable. La gare de Metz qui a été construite par Guillaume II, on trouve un quai haut et un quai bas. Les Allemands avaient fait un quai bas parce que quand Guillaume II arrivait, son cheval était amené et, du marche pied du train, il montait directement sur son cheval. Avec le passage du TGV Strasbourg, ils ont gardé le quai bas. J’ai demandé à l’un des responsables de la SNCF, il m’a répondu : « Parce que c’est historique. » Il y a très peu de gens qui connaissent cette anecdote. Tout ça pour dire qu’il n’y a pas eu que l’attentat de Sarajevo; il y a eu d’autres raisons comme ce handicap de Guillaume II qui a contribué à la déclaration de guerre. Résultat : on a signé la triple entente.

Il est indiqué que ce Guide du routard Picardie 14-18 est truffé d’anecdotes inédites.

Comme je vous le disais, je suis fils d’instituteur, et comme il y a souvent des textes un peu ardus, l’anecdote permet de raconter plus facilement l’Histoire. Et c’est une ouverture, une invitation pour aller se pencher dans des textes plus longs, plus établis. Est-ce que vous connaissez l’origine du mot baragouiner qui signifie parler d’une façon incompréhensible. Bara veut dire pain; gwin, le vin. Comme a beaucoup en première ligne les Corses, les Tirailleurs sénégalais et les Bretons en première ligne (non pas parce que les généraux étaient racistes mais simplement car ces soldats ne parlaient pas français; donc, ils ne pouvaient pas se révolter, et dire à leur copains : « Quelle connerie, la guerre! On n’y va pas… » Ils étaient isolés et n’avaient pas la possibilité de s’unir contre les officiers). La seule chose que les Bretons disaient sur le front : bara, du pain, et gwin, du vin.

Y a-t-il d’autres Guides du Routard consacrés à des événements historiques ou guerriers?

Il y en aura un autre. Celui-ci, Picardie 14-18 a été connu dans le monde de l’édition; on nous a donc demandé d’éditer le guide des 70 ans de la bataille de Normandie qui sortira l’an prochain. Historiquement, c’était quelque chose de fou. C’était la première fois qu’on voyait des Américains arriver dans cette région. On se souvient de leur puissance. On apprend que les Américains avaient une armée raciste dans laquelle les Noirs et les Blancs étaient séparés, ce qui a eu des conséquences énormes sur les champs de bataille.

Et dans le passé, y a-t-il eu des guides historiques ou consacrés à la guerre?

J’ai fait un tout petit bouquin pour la Normandie sur le Débarquement à l’occasion du cinquantenaire, en 1994. Ils nous ont demandé de le refaire mais d’une manière beaucoup plus étayée.

Ce guide Picardie 14-18 est donc, en quelque sorte le vrai premier de la série.

Oui, c’est le premier guide d’un événement historique majeur.

Consacrer un ouvrage à la plus grande boucherie de tous les temps, n’est-ce pas singulier pour le Guide du routard né dans la mouvance pacifiste soixante-huitarde?

Justement, c’est un honneur qu’on pense à nous car nous avons un angle de vue différent. Comme mon père, j’ai refusé deux fois la Légion d’honneur. On est assez sensible à la souffrance; j’ai eu la chance de beaucoup voyager dans ma vie. En 1992, j’ai été l’un des premiers journalistes à me trouver au Cambodge; première année d’ouverture. J’étais avec l’ONU; on a vu les exactions de Pol Pot. On ne peut pas aimer la guerre quand on voit des horreurs pareilles. Le message de ce guide Picardie 14-18 est étayé par des preuves. On prouve l’absurdité de la guerre, l’incompétence des généraux, les dérapages qu’il y a eus chez les politiques de tous bords. Autre anecdote : Bismarck, à la fin du XIXe siècle, passait ses vacances à Biarritz. Il a failli se noyer, et c’est un Basque, très costaud, maître-nageur, qui est allé récupérer Bismarck dans la mer. Il l’a sauvé; je m’interroge sur les conséquences du fait qu’on eût pu le laisser mourir. On aurait gardé l’Alsace-Lorraine. Or, l’une des raisons majeures de la Grande Guerre, c’était de récupérer l’Alsace-Lorraine qui nous avait été spoliée de façon abusive. L’histoire aurait pu être réécrite de façon beaucoup plus douce.

Quel est le tirage de ce guide?

Environ 30 000 exemplaires. Mais un guide comme celui-là, qui sera le premier du centenaire, il sera réimprimé en trois semaines.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Le Guide du routard, Picardie 14-18, centenaire d’un conflit mondial ». Hachette. 143 p.; 14,95 euros.

Le marquis passe à l’Est

Je connais Yves Lecointre, directeur du Frac Picardie, depuis de nombreuses années. J’ai fait sa connaissance au milieu des années quatre-vingt, à Beauvais où j’étais reporter. C’est un passionné, un fin connaisseur de l’art contemporain, un homme de goût très compétent. Je me souviens de discussions, parfois vives, que nous nourrissions autour de l’art. Car tu connais, lectrice adulée, adorée, chouchoutée, convoitée, pressentie, presque conquise, mes goûts assez traditionnels, voire parfois carrément réactionnaires. Ce n’est pas tant certaines œuvres qui me gavent; c’est tout le discours qu’il y a autour, très souvent, abscons, interminable, intellectuel, sur les intentions de l’artiste. Ceci dit, les Frac en général – et celui de Picardie en particulier – proposent des choses audacieuses, déroutantes et intéressantes. Lys et moi, nous nous sommes rendus dans les locaux du Frac, rue Pointin, à Amiens, pour le finissage de la très belle exposition Façons d’endormis, réalisée en collaboration avec les enseignants et les étudiants de la faculté des Arts et de l’UFR culture et patrimoine de l’Université de Picardie. Le thème: le sommeil, décliné autour d’œuvres singulières, fortes de divers artistes dont Philippe Decrauzat, Désirée Dolron, Zan Jbai, Gavin Turk, José Régian Galindo (un film autour d’une performance étonnante: une fille est endormie dans une salle, recouverte d’une manière de drap de morgue; des gens passent, se demandent si elle vit encore; de plus, cette brune est très belle, on la voit nue ce qui ne pouvait que me séduire). J’ai interrogé Yves Lecointre sur le terme finissage, antithèse de vernissage. Il m’a dit que ça se pratiquait régulièrement en Belgique. Je lui ai demandé s’il était d’origine belge; il m’a dit non et a dû trouver la question bizarre. Je suis bizarre par moments. J’étais encore bizarre, dimanche dernier, au Gaumont où je suis allé voir la diffusion du ballet du Bolchoï, dans Don Quichotte, filmé en direct de Moscou. J’ai beaucoup aimé. La petite Natalia Osipova (dans le rôle de la dulcinée) est adorable, talentueuse, gracieuse, très sexy. J’adore la sonorité de la langue russe, soviétique devrais-je dire, toujours nostalgique. Je regardais la diffusion en direct de Moscou, l’air bizarre, à moitié fou: j’avais envie de reconstruire le mur de Berlin et de passer à l’Est. On ne peut pas se refaire.

Dimanche 17 février 2013.