La nostalgie acidulée de Benoît Duteurtre

Ce petit essai dénonce les dérives ultralibérales des dirigeants de la SNCF; ils ont sacrifié ce service public sur l’autel de la rentabilité.

Ce livre n’est pas bon; il est excellent. Pourquoi? Parce qu’il dépasse très largement le thème – essentiel, pourtant – de la SNCF, des buffets de gare abandonnés, des lignes supprimées, des voyageurs punis et pris en otage par la politique ultralibérale des hommes politiques et des directeurs de la Société nationale des chemins de fer français. La nostalgie des buffets de gare, de Benoît Duteurtre, détient une dimension universelle. Il dénonce, avec humour, nostalgie parfois, les dérives de notre société mondialisée à outrance, ridiculement moderne et marchande, européanisée par les marchands du temps. On ressort de ce délicieux petit essai à la fois conforté et joyeux car on se dit qu’on n’est pas le seul à penser ainsi, et imbibé d’une nostalgie acidulée, citronnée qui, car doucement révoltée, n’est pas si désagréable. Comment ne pas se souvenir des lignes poétiques, bucoliques qui serpentaient entre Laon et Liart, traversant des Ardennes plus

Benoît Duteurtre vient d'écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!

Benoît Duteurtre vient d’écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!

rimbaldiennes que nature. On pouvait y fumer tranquillement sa cigarette de tabac brun en rêvant à Charleville, la tête embarquée par ce bateau ivre cahotant. On ouvrait les vitres. Les odeurs des traverses et du ballast se mêlaient à celles des vaches, laiteuses à souhait. Ces petits tunnels qui perçaient des collines fessues des Rubens, si françaises, qui nous effrayaient bien plus que les trains fantômes des forains moustachus. Le monde d’aujourd’hui n’a plus d’odeur; de poésie non plus. Les buffets de la gare où l’on eût pu croiser un Mac Orlan, un Hardellet, un Calet égarés, ont été fermés. Des manières de galeries marchandes standardisées, américanisées, les remplacent. Les gares se sont transformées en aéroports; on n’a plus le droit d’y perdre son temps sans acheter de la marchandise. C’est dégoûtant, toute cette consommation. Où est donc notre chère SNCF aussi publique, ponctuelle, caressante et douce qu’une fille, encouragée au sortir de la guerre par de Gaulle et les communistes. Les nouvelles gares proposées par les libéraux de la SNCF sentent «la marque et la mort»; tout y est aseptisé. Il n’y est plus jamais question «de pas perdus». C’était beau et poétique, pourtant les salles des pas perdus. Quelqu’un qui perd son temps et ses pas n’est pas un bon consommateur. Les gares sont devenues des centres commerciaux et des centres d’affaires. Margaret Thatcher, en Angleterre, et Emmanuel Macron, en France, ont tout fait pour libéraliser la circulation des autocars (chez nous contrôlée par l’État depuis le décret-loi de 1934). C’est du propre. La politique de la SNCF est à l’image de celle pratiquée par cette pseudo-gauche qui ne cesse de démanteler le service public. Oui, c’est du propre…

 

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

La nostalgie des buffets de gare, Benoît Duteurtre, Manuels Payot; 110 p.; 14 €.

 

Alain Bertrand décrit avec beaucoup de talent la crise agricole dans les Ardennes belges.

 

Comme un charbon blanc

Excellent écrivain, Alain Bertrand propose un roman d’amour sur la crise agricole ancré dans les Ardennes belges. Emouvant et magnifiquement écrit.

 

Qu’est-ce qui fait un bon écrivain ? Son ton, son style et son tempérament aussi. Alain Bertrand, né en1958, de Bastogne, en Belgique, auteur d’une douzaine d’ouvrages (notamment Monsieur Blanche, au Castor astral, et On progresse, au Dilettante) ne manque d’aucun des trois. C’est un bon écrivain. Et même très souvent un grand écrivain. Écoutez ça, comme ça sonne: «Irène, c’est l’Ardenne en automne, quand la forêt s’embrase et fait trembler les lumières de l’âtre jusqu’au cœur de la nuit.». Et: «Le paysan est le mineur de fond des temps modernes; on lui interdira sous peu de nourrir sa famille.» Voilà qui est envoyé. L’histoire aussi est envoyée. Que nous raconte-t-il, Alain Bertrand? Une sorte de fable singulière, très peu germanopratine; celle de Charles, professeur, qui se fait éleveur d’escargots et dégustateur de yaourt (yoghourt, en Belgique), et sympathisant de la cause paysanne. Nous sommes dans les Ardennes belges. En pleine ruralité. Charles, parfois, se souvient de la ville, la regrette, et «se surprend à de mauvaises pensées et à des songes d’adolescent. C’est que la vie retirée, en Ardenne, sous le schiste et le gris des cherbins, serre parfois des écharpes de brouillard autour de la gorge. Pour la première fois depuis son installation au village, et malgré le rêve d’Irène, Charles a des nostalgies de cinéma et d’amours malheureuses, des souvenirs de tramway naviguant sur une mer de pétales de cerisiers japonais.» (Un tramway naviguant sur une mer de pétales de cerisiers japonais. Dieu que cette image est belle. On dirait du Simenon.) L’un des personnages principaux, c’est la crise agricole. Injustes. Cruelle. Elle pousse les paysans à bout. La belle Irène résiste. C’est une sorte de passionaria. Charles est tombé sous le charme tandis que des millions de litres de lait sont déversés dans les champs: «Le paysan n’est plus un paysan, c’est un enfant de la mine. Son lait, c’est le charbon blanc qui retourne à la terre

Ce roman – à la fois social, rural et d’amour – ne manque ni de chair, ni de caractère. Alain Bertrand tient son sujet par les cornes, ne le lâche plus comme la fermière tire sur les pis. Et parfois, des images qu’on croirait échappées d’une petite ferme, jouet de Noël d’un enfant rêveur: «Les vaches noir et blanc rentraient de leur séance de digestion, le fermier aux basques. Les cochons étaient d’un rose de cervelas éclaté à la cuisson; dans son enclos, la truie se laissait assidûment téter par ses petits.» Un texte magnifique.

PHILIPPE LACOCHE

«Le Lait de la terre», Alain Bertrand, Weyrich, coll.Plumes du Coq.156 pages.