L’herbe si peu rouge de Boris-Vian-Macron

Je cherchais depuis plusieurs mois à qui me faisait penser le physique – agréable, il faut le reconnaître – d’Emmanuel Macron. Je me triturais l’esprit, cherchais, cherchais. Je ne dirais pas que ça m’en empêchait de dormir, mais pas loin. À la faveur d’une visite chez une amie chère, alors que je parcourais les rayons fournis de sa bibliothèque, je tombais sur une vieille version poche de L’herbe rouge, le roman de Boris Vian. En couverture: la photo du célèbre écrivain trompinettiste. Là, le choc: «Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» Emmanuel Macron est le sosie de Boris Vian. Regarde sur la photo, lectrice adulée, c’est flagrant, n’est-ce pas? J’étais heureux, mais heureux, d’avoir enfin trouvé. Mais tout de suite, mon mauvais esprit reprit le dessus. L’herbe rouge, pour Emmanuel. Là, je ne vois vraiment pas le rapport. La sienne, d’herbe, serait de quelle couleur? Certainement pas rouge, oh, que non! Rose éléphant, rose comme pourrait l’être le regard socialiste, sombre, beau et halluciné de Benoît Hamon (halluciné comme celui de Keith Richards sous LSD à la période du 45 tours «Jumpin’Jack Flash»)? Non. L’herbe d’Emmanuel Macron sera de couleur libérale. Mais la couleur libérale n’existe pas, me dis-tu, lectrice, vive comme les eaux de la Volga. Tu as raison. Peu

Regardez comme il ressemble à Boris Vian, Emmanuel.

importe, on dit bien que l’argent n’a pas d’odeur. Pourquoi l’herbe d’Emmanuel Macron aurait-elle une couleur? Elle n’en a pas. Pas plus, en tout cas, que l’argent des banques de la haute finance n’a d’odeur. Cette stupéfiante découverte ne m’a pas pour autant conduit à relire L’herbe rouge, et encore moins Révolution, d’Emmanuel Macron. Que l’éventuel futur président veuille bien me pardonner. Je suis grillé, moi qui, avant de mourir, aurais tant voulu devenir le conseiller littéraire d’un président de la République. Mais je ne suis pas assez moderne, pas assez «dans le coup». J’eusse pu peut-être convenir à ce poste au côté du regretté Georges Marchais (marxiste), de René Coty (l’arrière-grand-père de Benoît Duteurtre, l’un de mes romanciers préférés), ou de Georges Pompidou (j’ai toujours admiré le charme blond et un tantinet sévère de sa femme Claude qui, sous son allure stricte, avait l’air si délurée). Non, Emmanuel, je ne vous conseillerais pas de lire – ou de relire – Roger Vailland, sensuellement communiste, Kléber Haedens, délicieusement monarchiste, Georges Bernanos, follement catholique, Antoine Blondin, sacrément buveur et Jacques Perret, définitivement français. Ils ne sont pas modernes. Aucun ne serait, aujourd’hui, libéral ou bêtement moderne, ces termes que j’exècre. Ils aimaient la France, haïssaient le pognon, la finance et eussent tiré à boulets rouges sur l’économie de marché qui se fiche du peuple.

Dimanche 19 février 2017.

 

Michel Déon : l’élégance incarnée

Miche Déon n’est plus. C’est un très grand écrivain qui s’en va. Un immense romancier (Les Poneys sauvages, Je ne veux jamais l’oublier, Les Gens de la nuit, etc), mais aussi un nouvelliste délicat (Le Prix de l’amour), un chroniqueur inspiré et élégant (Mes arches de Noé). Elégance : c’est le terme qui pourrait le mieux le qualifier. Michel Déon, homme de droite, ancien secrétaire de rédaction à L’Action française, de Charles Maurras, était un homme de liberté et d’une grand attention à l’Autre. A la jeunesse.

Nous étions quelques jeunes écrivains balbutiants, fous de littérature, de rock parfois (c’était mon cas). Nos nouvelles et nos romans n’étaient rien d’autres que des cris pour faire savoir que nous étouffions dans cette société de consommation répugnante. Nous avions besoin d’air. Les écrivains bien pensants de la pensée unique, de la sociale démocratie molle, du conformisme bourgeois (qu’il fût issu de la droite libérale ou de la fausse gauche sournoise, « communicante », qui se prétendait avec une morgue imbécile, « moderne ») nous ennuyaient. Nous lisions les Hussards et Roger Vailland. Nous admirions Lacl

Michel Déon, lors d’une de nos rencontres, à Paris, en octobre 2009.

os, Stendhal; ils ne manquaient pas de panache.

On peut être carté à la CGT, issu de la classe ouvrière, admirer le communiste Ambroise Croizat, et tomber sous le charme de la prose de Kléber Haedens et de celle de Michel Déon. Du premier, je fus subjugué par la brièveté romanesque et éclairante, si française, de L’Eté finit sous les tilleuls, puis par l’audace désenchantée d’Adios. J’étais justement en vacance sur l’Ile d’Oléron, au milieu des années 1980, quand je dévorais ces deux ouvrages d’Haedens. Je les avais lus, en partie, sur la plage, en septembre, hors saison, bercé par le parfum des oeillets de sable.

Tout naturellement, je glissais vers les romans de Michel Déon, dévorais le sublime et inoubliable Les Poneys sauvages, puis Les Gens de la nuit, puis Je ne veux jamais l’oublier. J’étais ébloui par tant de grâce, de poésie sans afféterie. Je venais de rencontrer l’écrivain Michel Déon; je ne le quitterais plus. Quand j’écrivis mon premier roman, Rock d’Issy, je me payais le culot de le lui envoyer. A ma grande surprise, il me répondit par une longue lettre, pleine d’encouragements, confiant qu’il n’y connaissait strictement rien au rock mais « qu’il y avait là quelque chose« . Et qu’il fallait continuer. Ce que je fis.

Michel Déon était à l’écoute des plus jeunes. Il n’avait rien de ces universitaires méprisants, parfois pétris « de belles idées sociétales qui donnent des leçons« ; il savait être là quand il le fallait.  Nous restâmes en contact. J’eus le plaisir de le rencontrer quelques fois quand il quittait son cher Connemara et revenait à Paris. Instants inoubliables où passaient, frêles papillons, les fantômes de Blondin, d’Haedens et de quelques autres que nous vénérions.

Autour d’une bière, au Rouquet, nous parlions souvent de Déon en compagnie de mon regretté copain Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire qui, lui aussi, l’admirait. Il en était de même avec mes amis Christian Authier, Sébastien Lapaque et Jérôme Leroy lorsque nous collaborions à l’insolente revue Immédiatement, réchauffant nos âmes multiples et diverses (gaullistes, anarchistes de droite et de gauche, communistes à l’ancienne, monarchistes; tous détestant l’Europe des marchés et l’ultralibéralisme qui pointaient leurs museaux putrides de musaraignes cupides) autour du grand brasero de la littérature. Le talent de Michel Déon nous rassemblait; sa générosité bienveillante aussi. Nous ne voulons jamais l’oublier.

Philippe Lacoche,

jeudi 29 décembre 2016.

Zabou dans ma tête

Zabou dans ma tête. Elle est bien bonne celle-là. J’aime les titres comme ça: entre Bigard, Trump et Blondin. Enfin, ça ne valait pas celui de la une du Courrier du jeudi 10 novembre: «Mystère président». La classe! On a même eu les félicitations de France Inter. Mon rédacteur en chef, d’un naturel modeste, m’a dit que c’était une œuvre collégiale. Bravo! Fierté de travailler dans ce sacré canard. Oui, ça bouillonnait dans ma tête, l’autre soir, à la Comédie de Picardie dès que Zabou Breitman arriva sur scène. Elle y présentait son spectacle La Compagnie des spectres, d’après le roman éponyme de Lydie Salvayre, qu’elle a mis en scène et adapté. Zabou m’a toujours fait rêver. (J’espère qu’elle lira cette fichue chronique.) Au cinéma, bien sûr, sur les planches, mais aussi à la radio. Sa série À votre écoute, coûte que coûte, sur les ondes de France Inter, en compagnie du facétieux Laurent Lafitte, était un régal; ça nous manque. Il faudrait remettre ça, Zabou. Et puis, que puis-je dire d’autre: q

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

uelle jolie brune! Elle me trouble tant que quand j’ai tenté d’aller lui poser quelques questions, au bar de la Comédie de Picardie, je me suis emberlificoté dans mon pourpoint de marquis, et, au final, ne suis parvenu qu’à capter la délicieuse photographie que je te soumets aujourd’hui, chère lectrice adulée, soumise, trumpetisée. Elle m’a donc répondu brièvement, puis s’est dirigée vers le comptoir où l’attendait Claude Gewerc, ancien président de la région Picardie (quand celle-ci ne s’appelait pas encore Hauts-de-France), et René Anger, ex-cadre de la même Région, guidée qu’elle était par l’ami Nicolas Auvray, directeur du lieu. Le spectacle en lui-même (c’est vrai, je patote, je digresse, je commente, je confie mon inclination pour les charmes – indéniables – de Zabou; en un mot: je chronique) était une totale réussite. La collaboration en France pendant la deuxième guerre mondiale y est épinglée. On rit quand la mère de la narratrice évoque le maréchal Putain, Darnand, et que Zabou danse avec un mannequin de Pétain en nain, qu’elle lui caresse le front, qu’elle lui suçote les doigts. Cela est bigrement bien vu. À titre personnel, je regrette que nos bons amis d’Outre-Rhin soient un peu oubliés. (On eût pu surnommer les hordes teutonnes les Deux car ils étaient deux fois plus barbares que les Huns. Ouaf! Ouaf!) Ce sont quand même eux qui sont venus nous dire bonjour trois fois en peu de temps. Sans leur caractère emporté (euphémisme!), il n’y aurait pas eu de collaboration française, ni Vel d’Hiv. Ni des millions de morts à travers le monde. C’est dit. Sans transition (bien que…): vu deux autres oeuvres magnifiques: au cinéma Gaumont, Ma vie de Courgette, de Claude Barras, d’après le très beau livre de l’ami Gilles Paris. Vu au même endroit: Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, une charge contre cette saloperie de système capitaliste dont plus personne ne veut: voir l’élection de Trump aux États-Unis. Ceci dit, si Sanders, mec de la vraie gauche, avait été candidat à la place de la très establishment Hillary (l’équivalent de nos socio démocrates de la fausse gauche), on n’en serait pas là. Remplace les USA par la France, Trump par Marine, et Sanders par Méluche-PC, tu sais ce qu’il te reste à faire, lectrice, mon amour.

                                                      Dimanche 13 novembre 2016.

 

François Marchand : le sniper des lettres

Équipé d’un style de haut vol, il tire sur tout ce qui bouge et qui pense mou, ce avec méchanceté et cynisme. C’est épatant.

Euphémisme de dire que François Marchand ne do

François Marchand, écrivain. 2013.

François Marchand, écrivain. 2013.

nne pas dans le bon sentiment. Il tire à vue, dégaine vite, dégomme les idées reçues, les modes, autant de pipes en terre de la pensée unique. Mauvais comme une teigne, c’est une sorte de Léon Bloy du XXIe siècle, un emporté, un Céline qui écrirait comme Antoine Blondin, un Bernanos, en moins mystique, qui sprinterait, dans la glaise du réel. Après son roman Cycle mortel (Écriture, 2013) qui nous avait ravis, François Marchand lâche la bride de son fougueux talent dans un recueil, Enfilades (quel joli titre!) de six succulentes nouvelles aux noms qui, sournoisement, ne paient pas de mine: «Tourisme équitable», «Les abeilles, «Le concours», «Singerie», «Un mariage» et «Journal de jungle d’Ingrid B.». Il y épingle, pêle-mêle, une manière de tourisme affreux en train de prendre l’eau, une terrible invasion d’abeilles qui ennuie tout le monde mais que des illuminés de l’écologie hystérique et totalitaire entendent protéger jusqu’au bout des dards; il fait aussi un détour dans les peu ragoûtantes coulisses d’un concours de recrutement de l’administration publique, puis analyse le comportement singulier – mais aussi celui de son maître – d’une femelle gorille, championne d’échecs. Il dissèque également une demande en mariage très particulière, et nous donne des extraits du livre de la jungle de la très enlevée Ingrid B. Pour rire, on rit, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais pas que. Car François Marchand ne s’adonne pas seulement à l’humour froid et noir comme un merle laissé six mois au congélateur. Il sonde les reins de notre magnifique société libérale, consumériste, capitaliste et sociale-traitisée. Marchand n’aime pas la société marchande; on est en droit de ne pas lui donner tort. «François Marchand s’amuse et nous amuse», note son éditeur. «Le réel est pour lui un terrain de jeu (de massacre). Épinglant les travers de l’époque, les tics et les modes, la «bonne pensée» sirupeuse, il tire à vue, dans un grand éclat de rire, et ne manque aucune de ses cibles.» C’est un Marcel Aymé (pour le style superbe et l’imagination débridée) en plus vachard; c’est un Jacques Perret (pour l’impertinence et l’insolence) en moins gaulois. Carrément génial!

PHILIPPE LACOCHE

Enfilades, François Marchand; éditions du Rocher; 158 p.; 15,90 €.

Les repentirs du marquis

   

Paul Morand, sur l'écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J'étais bien. Et j'écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l'amour, que la vie, que le travail, que l'argent. On fait ce qu'on veut; on raconte ce qu'on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l'oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

Paul Morand, sur l’écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J’étais bien. Et j’écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l’amour, que la vie, que le travail, que l’argent. On fait ce qu’on veut; on raconte ce qu’on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l’oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

On connaît les repentirs du peintre. Pourquoi n’existerait-il pas les repentirs du chroniqueur? Voilà donc, lectrice bourrée de désirs (comme on l’eût dit d’une poupée de son), les repentirs du marquis, entends, ma fée fessue, les DVD que je n’avais pas eu le temps de regarder. À la faveur de vacances récentes et bien méritées, retiré que j’étais sur les terres de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens, un proche a eu la bonne idée de remettre en marche un lecteur de DVD, que j’avais acheté chez Emmaüs en des temps immémoriaux et que je ne parvenais pas à faire fonctionner. Depuis, je me régale. Ainsi, je me suis tapé les 3h34 d’entretiens de Paul Morand, réalisés par l’excellent Pierre-André Boutang en juillet et août 1970 et en janvier 1971 (La collection des Archives du XXe siècle par Jean José Marchand, éditions Montparnasse, deux 2 DVD). Antipathique à souhait, méprisant pour les gens de peu, distant, regard fuyant, colin froid plein de morgue, Paul Morand est un parangon de la haute bourgeoisie dans tout ce qu’elle a de détestable. Mais quel merveilleux écrivain! Quel styliste hors pair! Quel sprinter de l’écriture! Pas étonnant que les Hussards, au sortir de la deuxième guerre mondiale, lui fissent une cour insistante, dégoûtés qu’ils étaient par le Nouveau roman, l’incarnation de l’horreur littéraire, et des romans à thèse des universitaires abscons. La correspondance que Morand entretint avec Chardonne montre à quel point ces deux-là furent de mauvais camarades, titulaires de qualités humaines étiques. Mais, comme tu le sais lectrice, on ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments. Revu, avec un plaisir immense, trois films restaurés (par Pathé) issus des romans de l’inoubliable Pierre Véry : Les disparus de Saint-Agil (1938; de Christian-Jaque, avec Eric von Stroheim, Michel Simon et l’immense Robert Le Vigan, collaborateur notoire, ami de Céline, comédien hors pair, habité par le Diable, au regard fascinant), L’Assassinat du Père Noël (1941; de Christian-Jaque, avec Harry Baur, Fernand Ledoux et Le Vigan), et Goupi mains rouges (1943; de Jacques Becker avec Fernand Ledoux – mort à Villerville, en Normandie où fut tourné Un singe en hiver, d’après le roman éponyme d’Antoine Blondin, Ledoux qui, dans ce film ressemble terriblement à mon copain Flamm’, batteur des Rabeats – Le Vigan, toujours lui, dans le rôle de Tonkin qui nous donne, quand il grimpe dans l’arbre et tombe, l’une des plus grandes scènes du cinéma français). La pluie cinglait le toit de ma véranda. Mon chat Wi-Fi était à mes côtés. Il regardait ces films avec moi et semblait les apprécier. Je ne répondais plus au téléphone. Je me baignais dans cette France cinématographique oubliée que j’aime tant. Oui, lectrice, je suis un Français définitif.

Dimanche 17 avril 2016

Coup de foudre pour une limace

       Mardi. Il est cinq heures du matin. Suis au lit, éveillé, gorge en feu, nez torrentiel à ne pas mettre une fille entre mes draps. Ni entre mes bras. Voilà ce que c’est que faire le jeune homme avec mes copains Jacques Béal, Pascal Pouillot (qui lui, n’apprécie pas le Picon bière, mais préfère le vin)

De gauche à droite, les Hussards Jacques Béal, Pascal Pouillot et Jean-Pierre Ternisien.

De gauche à droite, les Hussards Jacques Béal, Pascal Pouillot et Jean-Pierre Ternisien.

et Jean-Pierre Ternisien. Picon bières jusqu’à pas d’heure et clopes à la terrasse de chez Pierre ou du Gambetta, voilà ce qui arrive quand on a presque soixante ans, des années de vie de patachon au compteur de l’existence, et le coeur trop souvent brisé par les poulettes et les dames. Je me retourne dans mon lit. En sueur. Je me lève, mets la radio, attrape un pamplemousse, l’épluche, lui fais un sort. Besoin de vitamine comme le mâle non fiévreux et normalement constitué à besoin d’amour. Envie de pisser. File aux toilettes. Et là, par terre, que vois-je? Une adorable limace rousse, ocre et marron foncé, très mignonne petite tigresse gluante venue se planquer dans mes WC car dehors il fait un froid sibérien. C’est une habitude. Dès qu’il fait un peu froid les limaces viennent se réchauffer dans mes toilettes comme les vieux Anglais vont réchauffer leurs vieux os sur la Côte d’Azur. Je vais finir par baptiser mes toilettes L’Espace Riviera des Limaces. J’attrape délicatement la limace dans une feuille de papier toilette. Je l’observe. J’ai l’habitude de ne pas leur faire mal. Je suis doux. Je les prends délicatement, comme je prends les filles. Elles aussi, elles (les limaces) ont l’habitude. Elles ont dû se donner le mot : « Quand ça caille, va te mettre au chaud sur la Riviera, dans les toilettes du Marquis des Dessous chics. C’est une sorte de vieux bouddhiste, ami des animaux. » J’ouvre la lucarne, la balance dehors. Si j’avais du pognon, j’ouvrirai un refuge à limaces. J’aurais bien demandé une subvention à la Région mais je ne suis pas certain que ce soit le moment. Je retourne dans la cuisine, me lave les mains. Par la radio, j’apprends que, sur les conseils de Manuel Valls, Pierre de Saintignon va retirer sa candidature au profit de Xavier Bertrand. C’est bien.  Vous pourrez compter sur ma voix de marxiste-bouddhiste, cher Xavier, au nom de Tergnier et des Fils d’Isis. S’il n’y avait que moi je ferais voter les limaces pour battre le Front national. Oui, disais-je, nous avons bien ri, avec mes copains Pascal Pouillot, Jean-Pierre Ternisien et Jacques Béal. Avec ce dernier, nous avons dédicacé nos derniers livres à la Maison de la presse de la galerie des Jacobins. Et nous avons papoté. Nous avons parlé de littérature, bien sûr. (Nous avons les mêmes goûts, dont un assez prononcé pour les Hussards : Roger Nimier, Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent et Kléber Haedens.) Et politique. Jacques me disait que si le FN passait dans notre belle région, nous pourrions nous exiler en Irlande et lancer un appel aux Picards, constituer une petite armée (les Irlandais, ça, ils savent faire) et débarquer au Crotoy pour reconquérir le Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Une manière d’appel du 18 Juin du colonel Béal et moi, je serai son conseiller, son âme damnée, tentant d’inoculer dans son gaullisme fraternel mon venin marxiste. Une heure plus, tard, nous retrouvions Pascal et Jean-Pierre, deux autres Hussards, au café le Gambetta. C’est en sortant cloper que j’ai dû choper la crève. Grâce à celle-ci, j’ai rencontré ma limace, etc.

Dimanche 13 décembre 2015

« Toute une vie, plus une année »

     Voilà ce que répond Jean-Marie Rouart lorsqu’on lui demande combien de temps il a mis pour écrire son magnifique et épais livre.

 

L’académicien Jean-Maric Rouart, auteur d’un excellent et lumineux livre, Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont, 906 p.), sera présent à la librairie Martelle, à Amiens, le mardi 8 décembre, à 18 heures. Nous l’avons rencontré chez lui, à Paris.

A propos de Roger Nimier et de ses romans, vous écrivez : « Il a laissé des romans attachants et acides comme des fruits verts qui ne mûriront jamais. » Puis : « L’art de son œuvre et de sa vie : avoir su se faire regretter. » Comment faites-vous pour cerner au près et à ce point un écrivain ?

Jean-Marie Rouart : C’est l’art du portrait ; j’adore les portraits. J’essaie à la fois de résumer, de cerner, de cibler une personnalité et de la rendre vivante ; c’est un peu comme la caricature.  Je dois dire que le personnage de Nimier est très paradoxal ; c’est un homme qui a très peu écrit mais qui a laissé une légende importante ; j’ai essayé de décrypter, de comprendre pourquoi on était toujours aussi attaché à Roger Nimier.  Même si on le lit peu, parce qu’il y a peu à lire. Ce qui est remarquable chez lui, c’est la critique littéraire qu’il parvient à hisser au niveau de l’œuvre d’art.  Il a une intelligence, une compréhension des écrivains. Parfois les écrivains sont autant attachés à leur œuvre propre qu’à l’œuvre des autres.  C’est le cas de Proust par exemple.  A la fois, ils écrivent leur œuvre, mais ils sont très attachés à leurs devanciers. Est-ce que ce sera toujours comme ça ? On peut craindre que non. Mais moi, je suis le dernier des Mohicans, je suis très attachés à tous les écrivains qui m’ont aidés à écrire, tous ces écrivains dont je suis le résultat.  Dans mon livre, il y a cent vingt écrivains.

La critique littéraire ne serait-elle pas une tradition des Hussards, classés à droite, alors que les écrivains dits de gauche ne s’adonneraient-ils pas plus facilement aux essais ?

Je crois qu’il est très difficile de ramener les écrivains à leurs options politiques et à leurs idéologies. La littérature dépasse complètement les idéologies.  Moi, j’aime d’un même amour des écrivains qui se situent autant à droite qu’à gauche.  J’aime Drieu La Rochelle, mais j’aime également Aragon, Malraux (qui était compagnon de route du Parti communiste).  Les idéologies me sont complètements égales. En revanche, j’essaie de déceler ce qui les rapproche.  Ce qui les rapproche, c’est, peut-être, d’essayer d’embellir la vie et de donner aux gens à la fois un sentiment d’excitation et de consolation, ce à travers leurs personnages, les situations. Je pense à Stendhal, Balzac. La littérature a une valeur consolante, notamment quand on a une peine de cœur, ou que l’on ressent le sentiment de la jalousie (On lit La prisonnière, de Proust).  Ainsi, on se rend compte qu’on n’est pas seul. C’est un des caractères importants de la littérature : la consolation.  Ca me paraît impensable de vivre sans avoir ce formidable renfort des grands auteurs, de la lecture, de la littérature.  Il y a livre et livre. La littérature c’est la recherche de la vérité par la beauté.

Peut-on retrouver ce caractère de consolation dans la peinture, le cinéma, la musique, etc. ?

Bien sûr.  Tous les arts émanent de la même angoisse, de la même interrogation.  Pourquoi, parfois de gâchis : la perte de l’être aimé, la perte d’un parent, d’un enfant.  Toute cette souffrance qui ne sert à rien. Seuls les artistes ont le privilège de faire quelque chose avec la souffrance.  Ils font grâce à leurs œuvres une matière de consolation. C’est vrai que les artistes ont souvent des vies malheureuses. Mais comme toutes les vies. Leur privilège, c’est de savoir donner un sens à tout ça.

Combien de temps avez-consacré à l’écriture de ce livre ?

J’ai l’habitude de répondre : « Toutes une vie, plus une année. » C’est-à-dire tous les livres que j’avais lus au cours de toute ma vie, et qui me demeuraient en mémoire.  J’y pensais, ils m’obsédaient comme une mélodie qui me poursuit. Je voulais montrer aux lecteurs – car souvent ils sont perdus dans une librairie – que la littérature était l’occasion de trouver l’âme sœur.  Je ne pense pas qu’on puisse être rebelle face à la littérature ; c’est simplement qu’on n’a pas encore trouvé l’auteur qui nous convient. L’âme sœur. En fait, j’ai consacré une année entière à écrire ce livre.

Avez-vous, au cours de l’année d’écriture, procédé à des plans, à des relectures, des prises de notes, etc. ?

Je voulais faire le contraire d’un travail universitaire.  Je souhaitais que le lecteur s’amuse en s’instruisant.  Ca, c’est une tradition française : tenter de trouver la vérité par la beauté.  Etre à la fois léger et profond. Je n’ai pas tenté de classer les écrivains par écoles (rien ne me paraît plus faux que les écoles). Je pense que la littérature abolit le temps.  C’est le lieu de l’universel, de la tolérance. Je crois qu’au jugement dernier, si les écrivains (Balzac, Aragon, Malraux, etc.) se retrouvaient, ils communieraient ensemble dans cet amour de la littérature.

Comment faites-vous pour aimer avec autant de passion Stefan Zweig et Guitry ? Zola et Henry Miller ? Bernanos et Simenon ? C’est parfois le grand écart.

Ce que j’aime dans la littérature, c’est la particulière diversité.  Je n’aime pas les chapes, je n’aime pas les chapelles ; je n’aime pas m’enfermer dans des options politiques.  Dans mon livre, il y a des cardinaux un peu atypiques (Retz, un gai luron ; Bernis qui a piqué des maîtresses à Casanova) Voltaire, des athées, des catholiques, etc. Ce ne sont pas des saint

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

s ; ce ne sont pas des salauds.  J’aime la diversité ; chacun a sa musique, chacun a son expression et ses obsessions.  Je suis très tolérant. J’apprécie les gens qui ont envie de s’élever.

Que représente pour vous la littérature ? La liberté ?

Pour moi la littérature, c’est plein de choses.  C’est effectivement la liberté. Et en même temps c’est  quelque chose – dans l’élévation – de quasiment religieux.  La littérature, c’est une spiritualité.  C’est à la fois la vérité, la bonté,

Parmi les cent vingt écrivains que vous évoquez, pourriez-vous nous citer vos dix préférés ?

Non, car si j’ai fait ce livre, c’est pour montrer à quel point il y en a beaucoup.  C’est comme si vous demandiez à une mère de famille qui a douze enfants lequel d’entre eux elle préfère ?  J’aime autant Aragon que Drieu La Rochelle, le cardinal de Bernis que Tolstoï. Et ils n’ont rien à voir entre eux.  Je n’ai pas voulu faire de hiérachie. L’important, c’est de découvrir tous ces écrivains.

Quel regard portez-vous sur la critique littéraire d’aujourd’hui ?

On est toujours mauvais juge… J’ai eu la chance pour mes premiers livres d’avoir des articles d’Antoine Blondin, puis de Kléber Haedens… J’ai eu beaucoup de chance. Robert Kanters, François Nourissier, etc. Aujourd’hui on a toujours tendance à penser que la critique n’est parfois pas à la hauteur, c’est un phénomène de l’âge ; cela vient du fait qu’on mélange souvent les livres fabriqués (pour vendre) et la littérature.  Ces livres sont mêlés dans la liste des best-sellers. Je suis hostile à la liste des best-sellers. Ce sont les choix des critiques qui doivent faire la hiérarchie. Les critiques doivent être les guides.  Je n’ai rien contre la distraction ; je me distrais beaucoup en lisant, même en lisant Montaigne.  Je n’oppose pas la littérature ennuyeuse et la littérature amusante.  Toute la littérature doit être un peu amusante.  Mais aujourd’hui ça devient difficile de savoir – à cause de ces mélanges – ce qui sera le livre de distraction ou le livre réellement littéraire.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur une fiction.  Un roman. Je suis profondément romancier.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Le jardin de mon père et le Drappier bio

              

Le jardin de mon père en hiver.

Le jardin de mon père en hiver.

   J’ouvre les volets de ce qui était mon ancienne chambre dans la maison de mes parents, celle où, en décembre 1969, j’épinglais un poster de Brian Jones, décédé en juillet de la même année, et que j’avais dû trouver dans Best ou dans Extra. Je regarde le jardin dont mon père est si peu fier puisqu’il n’a plus la force de l’entretenir comme il le voudrait. Je le rassure ; je le trouve beau, moi, son jardin. Un peu broussailleux et plein de cicatrices, comme les joues et la tête de mon grand-père Alfred, un ancien Poilu de la Somme, que je revois bêcher cette même terre au milieu des années soixante. J’étais enfant. Il m’appelait « mon gamin », ou « Tiot ». Il venait du Nord,  avait travaillé comme contrôleur dans les trains du Chemin de fer du Cambrésis, puis, lors de la bien-aimée nationalisation,  il avait été embauché par la SNCF. Je les regardais souvent, travailler ensemble dans le jardin, mon père et lui. Il est toujours beau, le jardin de mon père car son père et lui, y ont mis tout leur cœur pour y faire pousser des légumes dans cette terre de Tergnier meurtries par les bombes teutonnes, puis alliées. Je me dis que si nous avions habité dans l’Aube, ce jardin eût pu être planté de vignes. Je venais de lire dans L’Union, dans les pages saumon « Economie », un excellent article de mon confrère Yann Tourbe, sur les quinze hectares d’Urville qui passent en bio (mardi 23 décembre, cahier Economie, page XI). Urville : le champagne de la maison Drappier, mon préféré ; il était également le préféré du général de Gaulle. A l’époque, quand je le découvris, en 2002, je ne savais pas qu’il fût du goût du héros national. J’étais souvent à Paris en ces époques difficiles de ma vie. Je venais de me séparer de ma femme. Je buvais beaucoup, faisais la fête, notamment avec mes copains du Figaro littéraire et de la revue Immédiatement auxquels je collaborais avec un vif plaisir. Nous arpentions tout Paris, à pas de hussards, fous de littérature, de filles, d’alcool. Il y avait là Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy, Luc Richard, Jean-Christophe Buisson, Christian Authier, et quelques autres. Nous parlions de Kléber Haedens, de Stephen Hecquet, de Roger Vailland, d’Antoine Blondin, de Michel Déon. Un soir, Sébastien Lapaque nous fit découvrir ce merveilleux champagne qu’est le Drappier, œuvre de Michel Drappier qui, déjà, se considérait plus comme un vigneron que comme un négociant. Je tombais sous le charme de ce vin 100% pinot noir, à la fois robuste et élégant. « Un champagne d’hommes », souriaient mes amis. (Je ne connaissais pas encore la cuvée Quattuor, seul blanc de quatre blancs à ce jour en champagne, plus féminin.) J’ai pu vérifier auprès des dames qui traversèrent mon existence qu’ils disaient vrai. Généralement, elles ne le goûtaient guère, le 100% pinot noir. Elles préféraient le blanc de blancs du secteur d’Epernay, moins brut, plus fruité, tout en chardonnay. La peau de leurs joues de filles rosissait sous l’effet des bulles et de ma barbe de trois jours, broussailleuse comme le jardin de mon père.

                                                     Dimanche 11 janvier 2015.

Retour à l’envoyeur

                                      J’adore signer mes livres à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Je m’y revois, lycéen, au cœur des seventies, farfouillant dans les rayons à la recherche d’un Henry Miller, d’un Paul Morand, d’un Jacques Perret ou d’un Blaise Cendrars, l’esprit contrariant, à contrecourant des conseils que nous infligeaient nos enseignants chevelus et post-soixante-huitards ; ceux-ci désiraient me conduire sur les rives hautement modernes du Nouveau Roman (ce que la France littéraire a produit de plus horripilant, de plus horrible depuis des siècles) ou sur celles, contestataires, de la littérature engagée. Je me faisais un malin plaisir à raconter à mon professeur de lettres – une jolie Parisienne, très brune, au nom italien, qui ressemblait à Albertine Sarrazin -, que je dévorais les livres des Hussards (Nimier, Blondin, Déon, Haedens

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l'univers.

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l’univers.

). Elle ne comprenait pas que je puisse être attiré par ces désinvoltes « parfois à l’esprit de droite ». Je lui rétorquais qu’au moins, eux, racontaient de vraies, parlaient très bien de l’alcool et des filles. Robbe-Grillet et consorts me laissaient de marbre ; Camus (en dehors de L’Etranger) m’ennuyait. J’étais désolé de la désoler ; elle était si belle, si mystérieuse, si sensuelle. Je crois qu’il n’y a qu’en matière de littérature que je ne suis incapable de produire un effort dans le but, sournois, de séduire une femme. Cognet, donc ; j’y étais il y a quelques jours. C’est là que j’avais appris, il y a cinq ans environ, lors d’une séance de dédicaces, que l’une de mes amoureuses, F., était décédée une dizaine d’années plus tôt. J’étais accablé. Je la revoyais, apprentie hippie, avec son manteau en peau de chèvre retournée, son regard de myope, son long corps souple et doux de blonde vénitienne. Fauchée au milieu des eighties par le VIH. Elle m’avait inspirée le personnage de Clara, l’une des héroïnes de mon roman Des rires qui s’éteignent. Il y a quelques jours, le destin, une fois de plus, est venu frapper à ma porte à la librairie Cognet. L’écrivain et philosophe Emmanuel Mousset qui me rendait une visite amicale, me confia qu’il avait retrouvé mon roman Des petits bals sans importance, en première édition, publié au Dilettante avec une jolie couverture de Sempé, livre lesté d’une dédicace. Il me le tendit ; je la lis. Je pâlis. Ce livre je l’avais signé à mon copain Fred, en 1997. Guitariste de notre groupe de rock, il décéda dix ans plus tard. J’avais à l’époque consacrée l’une de mes chroniques, « So long, Fred », chronique qui se trouvait justement dans le recueil du même nom que j’étais en train de dédicacer à Emmanuel Mousset. Fred travaillait à quelques mètres à côté, à la Caisse d’Epargne de Saint-Quentin. A quelques mètres de notre cher Café des Halles, chez Odette, repère des jeunes musiciens bohèmes que nous étions. « La boucle est bouclée », lâcha Emmanuel, philosophe. Je regardais la pluie tomber sur le trottoir de la rue Victor-Basch ; j’avais le cœur gros.

                                                            Dimanche 21 décembre

Le panache et le style de Thomas Morales

Ce styliste remarquable, très français, nous éblouit avec quelque quatre-vingts chroniques où il évoque les meilleurs de nos écrivains.

 D’où vient? Que fait-il? Où va-t-il? Il y a un mystère Thomas Morales comme il y eut, en d’autres temps, un mystère Remy de Gourmont ou un mystère Henri Calet. On sait, pourtant, qu’il a beaucoup écrit, comme critique, comme journaliste, des articles, dossiers de presse. Sur la mode, le cinéma, les livres, nous confie son éditeur, l’excellent et érudit Emmanuel Bluteau celui pour qui la belle écriture française, d’où qu’elle vienne, n’a pas de secret. Le mystère Morales s’éclaircit quand on le lit. Sans conteste, il est «De chez nous», comme eût pu le dire Christian Authier qui vient de se voir décerner, il y a peu, le Renaudot de l’Essai pour l’ouvrage du même nom paru chez Stock. Oui, il suffit de le lire pour comprendre que Thomas Morales n’a pas seulement du talent; il a du style, du panache, de l’élégance. L’écriture n’est pas chez lui un luxe; c’est un besoin. Sa prose sonne juste comme le riff lancinant des Kinks dans la

L'excellent Thomas Morales : du style et du panache. Il écrit juste, sincère et vrai. Lisez-le sans tarder!

L’excellent Thomas Morales : du style et du panache. Il écrit juste, sincère et vrai. Lisez-le sans tarder!

chanson «Lola». Il est aussi français que les Kinks sont british, so british. Morales est si français que, quand on le lit, on a envie de sentir l’été finir sous les tilleuls du côté de Nieulle-sur-Seudre en compagnie et Kléber Haedens et on a envie de partir à la chasse pour un mauvais coup, aux côtés de Roger Vailland. Avec Lectures vagabondes, Thomas Morales nous donne à lire quelque quatre-vingts chroniques du meilleur cru. Elle se déguste, se suçote comme autant de petites friandises acidulées et succulentes. On y croise François Nourissier, Patrick Besson, Roger Nimier, Bernard Frank, Antoine Blondin, Jean d’Ormesson, Maurice Ronet, Gabriel Matzneff, André Vers, Renaud Matignon, Hardellet, Denis Tillinac, François Bott, Jacques Francis Rolland et bien d’autres.

 

«L’amertume du monde»

 

Et que faire d’autre, pour qualifier son style son panache, que de le citer – quitte à en faire souffrir sa modestie – page 15, dans sa chronique «Portrait d’un styliste», qu’il commence en ces termes: «Un styliste est un écrivain qui choisit la face la plus abrupte de la littérature, qui ne se contente pas d’aligner des mots pour raconter une histoire mais un homme, un peu fou, animé par un délire de pureté, atrocement sensible et éperdument orgueilleux, qui se bagarre avec eux, les fait chavirer, leur extrait une pulpe sanguine. L’amertume du monde est sa boisson préférée.»

 

Dans sa très belle préface, Jérôme Leroy qualifie bien l’état d’esprit de Thomas: «Il faut vraiment vivre une époque où les assignations ont force de loi pour oublier qu’on devrait aimer les écrivains en fonction de leur appartenance idéologique.» Thomas Morales a compris depuis longtemps que la grande littérature est bien au-dessus des éthiques, des politiques et des idées. Elle est là tapie au cœur de nos âmes perdues dans un monde de bruine. Lisez Morales : il rafraîchit les cœurs les plus secs.

 

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Lectures vagabondes, articles buissonniers, Thomas Morales, éd. La Thébaïde, coll. Au marbre; 255 p.; 18 €.