Vertige de l’amour et du temps qui passe

«Une jeunesse perdue», de Jean-Marie Rouart, un roman magistral. Il le présentera, demain mardi, à Amiens.

Contrairement à ce qu’en pensent certains, le roman est un art majeur. Lorsque Jean-Marie Rouart nous donne à lire Une jeunesse perdue, c’est irréfutable. Tout l’art du roman est là, ramassé et exprimé à la faveur de ces 166 pages d’une densité rare. Exceptionnelle. Les thèmes forts et fédérateurs du genre, l’amour et le temps qui passe, sont ici soutenus par un style impeccable, nerveux, élégant et sans graisse, qui nous ravit. La lecture de ce roman procure un pur instant de bonheur; on ne le lâche pas, comme on ne lâche pas la lecture de romans aussi denses qu’Amours, de Paul Léautaud, ou Nadja, d’André Breton. La même magie s’opère dans cette Jeunesse perdue.

La morsure de la jalousie

Que nous conte-t-il? Le narrateur, un homme vieillissant, marié las et trompé, bientôt divorcé, directeur d’une revue d’art, tombe éperdument amoureux de Valentina Orlov, une jeune Russe dont le mystère n’a d’égal que sa beauté. «Une idée un peu folle s’esquissait insensiblement: cette jeune femme n’était peut-être pas là par hasard mais – bizarreries que réserve parfois le destin – avait été désignée par la Providence pour me guérir de la maladie de l’âme qui me rongeait», médite le fol amoureux devant la jeune beauté; mais il ne tarde pas à ressentir la «morsure de la jalousie» (quelle belle expression!).

«Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace »

Jean-Marie-Rouart, «Une jeunesse perdue»

Valentina est convoitée par de beaux jeunes hommes. Ce ne sera là qu’un début des souffrances du narrateur. Dès les premiers instants, il est ébloui, victime de ce qu’il est convenu d’appeler «un coup de foudre». Pire: un vertige. Suivi immédiatement d’hésitations. «Je me souviens de la sensation que j’éprouvai à cet instant: celle d’une brûlure. Cette jeune femme, autrefois, je n’aurais pas hésité à l’aborder, à lui faire porter un mot par un serveur pour l’inviter à ma table. Le même geste aujourd’hui m’aurait paru du plus haut ridicule. Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace.»

Il se reprendra. Ils se rencontreront; il l’aimera jusqu’à la limite du délire. Car s’il a besoin de sa jeunesse, elle a besoin de son soutien. Il deviendra son amant, mais aussi son mentor. Il la poursuivra partout, du Paris germanopratin jusqu’à Florence. Son amour pour Valentina atteint des altitudes indicibles; sa souffrance aussi. Le temps qui passe est impitoyable. Et, parfois, la jeunesse est sans pitié. «(…) J’avais besoin de lire les écrivains qui avaient ressenti le mal dont je souffrais: comment aimer une femme jeune quand on a atteint ces rivages dont on a le sentiment qu’ils rendent l’amour impossible?» Lorsqu’il recouvre sa lucidité, il se pose des questions: qui est-elle au fond?

Une enquête qui le mènera à sa perte

Où se situe sa vraie vie? Recherche-t-elle une carrière, une protection? Son quotidien flirte-t-il, parfois, avec des pratiques douteuses qui lui permettre de vivre? Il mènera l’enquête et cela le conduira à sa perte. «Vertige de l’amour», chantait Alain Bashung.

À noter que la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sort un livre réunissant cinq romans de l’œuvre de Jean-Marie Rouart, sur le thème de l’amour et du pouvoir. Comme le rappelle Philippe Tesson dans son excellente préface, «rares sont les personnages de Jean-Marie Rouart qui trouvent sinon le bonheur, au moins l’apaisement». Le narrateur d’Une jeunesse perdue, texte sublime, en est un parfait exemple. PHILIPPE LACOCHE

Une jeunesse perdue, Jean-Marie Rouart; Gallimard; 1

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

66 p.; 19 €. Les romans de l’amour et du pouvoir, Jean-Marie Rouart; préf. Philippe Tesson; Robert Laffont, coll. Bouquin; 935 p.; 30 €.

 

Jean-Marie Rouart rencontrera les lecteurs ce mardi 21 février, à 18 heures, à la librairie Martelle, à Amiens.

 

 

Moulinex ou deux filles pressées

J’adore les correspondances, les faits du hasard, ces manières de jeux de la vie qui semblent faire des pieds de nez à la réalité, à la rationalité. André Breton eût aimé. Suis en voiture. Je roule dans les rues d’un Amiens ensoleillé, un matin de printemps 2015. J’écoute, sur mon autoradio, Constellation, d’Adrien Bosc, Grand prix du roman de l’Académie française 2014, lu par le comédien Bernard Gabay, grâce à un audio livre (Audiolib-éd. Stock). Je n’avais pas lu l’œuvre en son temps. Je me régale. L’histoire ? L’avion Constellation, à destination de New York, s’écrase le 28 octobre 1949, dans l’archipel des Açores. Aucun survivant ; quarante-huit victimes parmi lesquelles  Marcel Cerdan

Mélanie (à gauche) et Lucie en pleine action.

Mélanie (à gauche) et Lucie en pleine action.

, boxeur émérite et amant d’Edith Piaf, Ginette Neveu, violoniste virtuose et adulée. Adrien Bosc, dans ce succulent premier roman, reconstitue avec la précision d’un entomologiste (normal : un insecte, comme un Constellation, souvent ça vole ; parfois, ça s’écrase, ou on les écrase) ces existences broyées, ces destins fracassées, ses espoirs brisés. Construction exemplaire, petite musique modianesque, style limpide et épuré, ce livre est épatant. Je me régale ; je rêve au volant de mon carrosse Peugeot 206 (250 000 km au compteur et quelques gnons). Bosc évoque Blaise Cendrars, l’un de mes écrivains et poètes préférés. Blaise y parle de son fils Rémy, tué dans un accident d’avion au Maroc. Bosc décrit Cendrars, buriné, un verre de rhum à portée de main, un mégot de gris aux lèvres. L’Homme foudroyé, Aix-en-Provence, Doisneau qui le photographie. Blaise souffre, saigne, peste contre la Bochie et ces Boches qu’il déteste. L’inspiration, peu à peu, lui revient après cette saleté de débâche… Je rêve. Mon téléphone sonne. C’est Mélanie, de la galerie Pop Up qui m’appelle. Elle doit me fournir des informations sur le duo Moulinex que j’ai vu une nuit en train de diffuser de la musique au Cappuccino, bar réjouissant de la rue des Lombards, à Amiens. Je traînais en compagnie de Carlos, un copain du journal. Devant nous, deux très jolies filles. Une blonde (Lucie, longue liane aux yeux bleus) et une brune (Mélanie, longue liane au regard d’ébène). Nous sommes sous le charme. Envie de danser… Le concept ? « On en avait marre de voir que c’était souvent des mecs qui diffusaient de la musique dans les bars. Alors on a créé Moulinex », résument-t-elles. Elles fondent leur duo de « sélection musicale » pour « faire danser les filles ». Elles diffusent de tout : disco, rockabilly, pop, électro, chanson française. De Madonna à Prince, en passant par les Stones et Lio.  Cette nuit-là, je suis rentré fort tard. Et je devais refaire mon lit. (N.A.M.L.A. : tu sais, lectrice, je ne pas très manuel). Mon angoisse : replacer la couette dans la housse. C’est bien tombé, au Cappuccino, une copine m’a indiqué la technique : il suffit d’entrer dans la housse en tenant fermement la couette. Ca a marché d’enfer. Dans des draps propres et frais, j’ai attrapé un livre au hasard. C’était L’Homme foudroyé, de Blaise Cendrars. Il était quatre heures du matin.

                                                             Dimanche 31 mai 2015.

Me voilà de retour, lectrice, ma fée dévergondée!

Un repas d'amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz... Et sur la table, une bouteille d'eau minérale.

Un repas d’amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz… Et sur la table, une bouteille d’eau minérale.

Me voici de retour, lectrice, mon amour, ma fée sensuelle et dévergondée, mon insaisissable créature tant désirée. Des questions te taraudent déjà l’esprit. «Qu’est-ce que le marquis des Dessous chics a-t-il pu bien faire pendant ses vacances, alors que moi, je bronzais comme une dinde rôtie au côté de mon mari sur une plage improbable? Quelles aventures, une fois de plus, a dû-t-il vivre?» Te raconter par le menu serait impossible. Il me faudrait un roman pour tout te dire au creux de l’oreille, ou te susurrer mes aventures en faisant frissonner le duvet de ta nuque. Alors que te dire? Attends, ne bouge pas une seconde. Retourne à ton tricot, à ta blanquette de veau, à ton nourrisson, à l’écoute de RTL (Radio Télé Luxembourg; j’ai appris avec beaucoup de tristesse, la mort de la délicieuse Ménie Grégoire, que ma mère écoutait, à la fin des sixties; ses conseils pop, sexy, pour les femmes qui, doucettement, se libéraient; quelle belle époque, tout de même!). Je cours vers mon appareil photographique histoire de me rafraîchir la mémoire. Voilà, les souvenirs me reviennent. Dans le désordre. Suis allé, en galante compagnie, au Festival des Forêts, dans de charmants petits villages – Morienval, Saint-Crépin-aux-Bois, etc. – nichés dans la forêt de Compiègne. Musique classique et ancienne d’un niveau exceptionnel dans des églises exquises, petits bijoux de pierre. «La France comme on l’aime!» eût dit Kléber Haedens. Suis allé en l’abbaye de Saint-Riquier pour également écouter de la musique. Très beaux moments. Me suis retrouvé chez des amis à Wimereux, station balnéaire pleine de charme, que je ne connaissais pas. Malgré le temps incertain et les algues vertes, je me suis baigné, exhibant mon corps d’athlète devant de jeunes indigènes du beau sexe qui m’avaient reconnu et me demandaient de leur signer des autographe à même la peau. (Je prie les confrères journalistes de La Voix du Nord de bien vouloir me pardonner cette concurrence déloyale.) J’ai mangé des moules-frites à Stella-Plage. J’ai déjeuné chez mon bon copain ternois Raymond Défossé en compagnie de sa femme Hélène, de Jacques Frantz, de sa femme Suzanne et de quelques amis. J’ai interviewé Vincent Josse. Suis arrivé en retard et en taxi (j’espère que mon chef de service me paiera la note) à cause de la coupure de la ligne de métro entre Montparnasse et Trocadéro. Et j’ai bu une bière sans alcool avec Patrick Besson au Wepler, place Clichy. On croyait voir les fantômes de Henry Miller, d’Alfred Perlès, de Truffaut, de Breton. Elle n’est pas belle, la vie?

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE

Henry Miller, le bienheureux en Espagne

Non seulement vous y découvrirez les aisselles appétissantes et non épilées d’Eve, sa jeune épouse, mais surtout un texte gouleyant et de chouettes photos.

 

Eve et Henry Miller en Espagne.

Quel plaisir de retrouver Henry Miller ! Et le retrouver là où il excelle : dans la marge de son œuvre, dans le texte court, la confession, le presque récit pour cet écrivain qui, au fond, fut si peu fictionniste. C’est un peu le même plaisir que de le savourer dans Jours tranquilles à Clichy, où les adorables petites dames de Paris (celles que quelque projet de loi actuel et scélérat voudrait retirer du trottoir et pénaliser leurs clients bienfaiteurs) sont le mieux décrites. Ou encore dans J’suis pas plus con qu’un autre, mignon petit texte qu’Henry rédigea directement dans un français approximatif au cœur des seventies et que les éditions Alain Stanké eurent la bonté de mettre entre nos mains. Cela ne veut pas dire qu’il est moins pertinent dans ses grands romans: Tropique du cancer, Sexus, Plexus, Nexus, Un diable au paradis, etc. Là, il est poignant, immense, assez impressionnant pour tout dire, et, certainement, moins immédiat à cause des longues digressions, certes pleines de sagesse, d’intelligence et de gourmande culture. Avec Mejores no hay!, on le retrouve en Espagne.En1953, il arrive en France où il n’a pas remis les pieds depuis les années trente. Il revoit ses copains et des amis chers, dont l’écrivain Joseph Delteil qui coule des jours tranquilles près de Montpellier. C’est mai; Henry est accompagné par sa jeune, brune et sensuelle jeune épouse: Eve. La sœur de cette dernière, Louise, et son mai, le peintre israélien Bezalel Schatz sont également de la partie. Delteil et sa femme Caroline sont sur le point de s’adonner à un petit séjour en Espagne. Ils convient les Miller et les Schatz à se joindre à eux ainsi que la photographe Denise Bellon (1902-1999), passionnée par le Surréalisme et photographe d’André Breton, Claude Roy, Marcel Duchamp, Jean Giono, Simone de Beauvoir, Prévert, etc. C’est en partie grâce à elle si ce charmant ouvrage existe. Car Denise ne cesse de «shooter» ses amis lors de leur périple à travers l’Espagne de Franco; ils se rendent à Barcelone, Valence, Alicante, Grenade, Séville, Cordoue, Tolède, Madrid, Saragosse, etc. Henry prend des notes. De retour à Big Sur, en Californie, il rédige ce récit de voyage qu’il souhaite faire publier avec les photographies de Denise. Peine perdue. Il faudra attendre soixante ans pour qu’il voie le jour aujourd’hui, chez Finitude, grâce à une traduction du regretté Georges Belmont. La genèse de ce livre, Frédéric Jacques Temple l’évoque avec une fraternelle justesse dans la préface. Miller s’adonne à ce qu’il fait de mieux: une ode à la vie, au soleil, aux paysages. Et surtout aux gens qu’il croise. Les photos en noir et blanc sont délicates et appétissantes, en particulier celles où Henry est à la plage avec la très sexy Eve aux aisselles non épilées. Adorable!

PHILIPPE LACOCHE

«Mejores no hay! Henry Miller, Un voyage Espagne photographié par Denise Bellon», Finitude, 92 p.23,50 euros.

Coïncidences, jolie chanteuse, cheveux salés et Martin Nimier

Gaëlle Martin, charmante chanteuse de The Branks, sur la scène du Grand Wazoo, à Amiens.

J’aime les coïncidences. C’est mon côté André Breton, Nadja, sublime roman du pape totalitaire du Surréalisme. L’été dernier, alors que mon histoire amoureuse présentait déjà quelques signes de faiblesse, j’avais invité une très jolie dame blonde – de mon âge cette fois-ci, c’est-à-dire encore jeune – sur la côte picarde. C’était août. Il pleuvait à seau. Nous étions bien, trempés comme des soupes. Observateur, je contemplais, intrigué, les gouttes s’incruster dans son épaisse chevelure claire. e trouvais ça émouvant. J’avais envie d’y introduire ma langue, là, entre deux mèches, afin d’y recueillir cette sève que je pressentais salée. (Je retrouve ma sensualité d’étalon; c’est bon signe.) Je l’entraînais donc à l’Hôtel des Tourelles, au Crotoy. Et, comme à mon habitude – «Ta sale habitude!», finissent par me dire mes femmes, mes maîtresses lorsqu’elles me quittent- je tentais de l’éblouir en lui sortant ma science littéraire sur les Hussards que j’adore: Déon, Laurent, Haedens, Nimier. J’étais en train de prononcer le nom de Roger Nimier, quand un monsieur à la table d’à-côté se retourne, se présente à nous. «Je suis Martin Nimier, le fils de Roger Nimier.» «Vous êtes donc le frère de Marie», demandais-je, pataud. «Oui.», Incroyable. Nous parlâmes. Il pleuvait. La dame blonde aux cheveux salés me regardait différemment. J’étais bien. Coïncidence encore, il y a peu, à la maison de la presse de la galerie des Jacobins, à Amiens, où je dédicaçais mon dernier roman. J’étais absorbé par la lecture des Cahiers de l’Herne consacré à Patrick Modiano. L’ami Jean-Paul Baronnet, fou de littérature, arrive, me dit qu’il a connu un vieux médecin qui a soigné le grand Patrick et son regretté petit frère, Rudy, dans les années cinquante, à Jouy-en-Josas. «Ne serait-ce pas le Dr Poucet ?», tentai-je. «Je viens de lire un texte, il y a dix minutes, dans la revue, écrit par le Dr Poucet que je ne connaissais pas.» Jean-Paul, lui aussi, me regarde différemment. L’autre soir, au Grand Wazoo, aucune coïncidence, mais le plaisir d’écouter le groupe Branks, portée par la très jolie, appétissante et flamboyante Gaëlle Martin.Vu également le bon groupe de funk Tchiklala, du chanteur François-Jean, graphiste, qui, au début de mes amours avec Lou-Mary, l’avait prise nue, en photo, dans sa baignoire pour la pochette de son premier album. Nostalgie.

Dimanche 12 février 2012