Les coups de coeur du marquis

 

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 Sylvia Plath aimée et comprise

Virginie Troussier (notre photo) est née dans les Alpes. Elle a longtemps escaladé ses montagnes natales et pratiqué le ski en compétition, avant de vivre à Paris. Elle a publié deux romans Folle d’Absinthe, en 2012, et Envole-toi Octobre, en 2014, aux éditions Myriapode. Son troisième roman paraîtra en février 2017 aux éditions La Découvrance. Elle collabore régulièrement à Montagnes Magazine et Voile Magazine. Elle tient également une chronique littéraire à France Bleu. Aujourd’hui, dans le cadre de la collection Duetto

Virginie Troussier.

: un écrivain en raconte un autre, elle propose un excellent texte passionné sur Sylvia Plath.«Elle a longtemps irrigué mes pensées», écrit-elle. «Elle aimait la vie, et certainement trop. Elle savait lui rendre hommage, apprécier les bonheurs. Elle rêvait de gonfler chaque seconde, de l’emplir à craquer. Elle cherchait à conquérir la plus grande densité. Elle voulait une existence gorgée.» Ph.L.

Sylvia Plath, Virginie Troussier; Nouvelles lectures; coll. Duuetto; info@nouvelleslectures.fr

 

 

Jaccard, le grand Suisse

En Suisse, dans la littérature, il n’y a pas de petits. Rien que des grands : Cendrars, Cingria, Chessex. Et Jaccard, proche de Cioran, de Nietzsche et des jeunes filles.

Un ami proche, tout aussi proche de Roland Jaccard, me dit de ce dernier que c’est un éternel jeune homme. Je veux bien le croire après avoir terminé, cette nuit, son récit Ma vie et autres trahisons, j’entre de plain-pied dans cette Saint-Valentin sourire aux lèvres et le corps en feu. Ce livre est réjouissant. Non pas qu’il soit joyeux, non, au contraire. Pas désespéré non plus, même quand il est noir, pessimiste, ciorannesque et nietzschéen à souhait. Car on sent chez Roland Jaccard une manière d’élégance qui le conduit à s’arrêter au bord des larmes et des cris. Réjouissant, c’est ça. Et dans réjouissant, il y a jouissant.Là, notre ami Jaccard ne

Roland Jaccard aime Cioran et les jeunes filles.

se prive pas. Il passe autant de jeunes filles et de jeunes femmes dans ses pages que dans le lit de Gabriel Matzneff ou dans celui d’Henry Miller époque du 18, villa Seurat, Jours Tranquilles à Clichy. Elles sont si belles, si craquantes, si croquantes qu’on a, of course, envie de croquer. Roland Jaccard nous met l’eau à la bouche. On est en droit de l’en remercier. Ce sont des chatons angora, des poulettes expertes qui viennent se pelotonner contre lui, monsieur respectable de la république des lettres qui œuvra longtemps comme chroniqueur au Monde (comme il en parle bien, du Monde, en évoquant, page 93, l’excellent et très fin François Bott: «Cette impression que François Bott a éprouvée au Monde – le Monde de la rue des Italiens – d’entrer au couvent, je l’ai également ressentie. Le Monde, écrit-il joliment dans ses Souvenirs de la république des Lettres, était un monastère fourvoyé dans le quartier des plaisirs, dans l’agitation frivole des grands boulevards. L’austérité était une manière d’être, une seconde nature, chez les gens de la rue des Italiens. La rigueur morale cependant avait ses limites. Je ne tardais pas à m’en apercevoir en fréquentant le cinéma porno qui jouxtait la rédaction. La nature y retrouvait ses droits.»).Des chatons, des poulettes, disais-je après cette citation fleuve. De succulentes lolitas en chemises de garçons ou en culottes rose tendre. Elles sont douces, délurées, intrépides, romantiques, parfois soucieuses et émouvantes. Il les écoute, les console, les aime comme on peut les aimer quand on a gommé de sa vie la gourme et la maladresse de la jeunesse masculine. On sent chez Jaccard, derrière la dureté de la posture, le blues de la pensée, la noirceur existentielle, une infinie tendresse à l’endroit de ces jeunes filles. On est loin du consumérisme de certains vieux coqs des crottées basses-cours de la pensée égotiste et futile. Certainement que cela vient du fait qu’on sent que Roland Jaccard ne se prend pas trop au sérieux. Il ne se déteste pas, non, mais il ne s’adore pas non plus. (En cela, c’est un écrivain singulier car comme c’est bon de s’aimer quand on est écrivain.) Il se regarde vivre avec amusement, parfois avec ironie, voire mépris. Ça s’appelle avoir du recul par rapport à soi-même. «C’est très suisse», me confiait hier Myriam Salama, des éditions Grasset. Et nous citions de concert Cingria, Chessex et quelques autres. Car j’ai oublié de vous dire qu’il était suisse, Jaccard: il faut bien les Alpes pour débouler à pleine vitesse dans la vallée joyeuse qui nous conduit Par-delà le bien et le mal.

PHILIPPE LACOCHE

« Ma vie et autres trahisons », Roland Jaccard, Grasset, 195 p.16 euros.