Vadim Dam Dom ou la vie de Roger Vadim

Arnaud Le Guern fait revivre le cinéaste Roger Vadim, un play-boy littéraire au talent vif. En filigrane: les Trente Glorieuses.
« Vadim était la joie de vivre posée sur la peine, un nostalgique léger et pudique. Il tenait en permanence un bouquet d’idées, des projets qui restaient en l’air la plupart du temps.»

Ainsi parle la comédienne (du film Emmanuelle) et mannequin Sylvia Kristel qui entretint une brève mais intense relation avec Roger Vadim, puis retourna aux côtés de son mari, l’écrivain Hugo Claus. Des anecdotes et des propos de ce type, l’excellent livre d’Arnaud Le Guern en recèle, nombreux. Il dresse le portrait d’un des cinéastes français les plus talentueux mais dont la réputation – justifiée – de play-boy occulta un peu les qualités qu’il développa dans le septième art. Il travailla avec les plus grands écrivains contemporains (Roger Vailland, etc.) et adapta les plus grands disparus (Laclos, etc.).

Un livre est riche d’analyses littéraires

Ce livre est riche d’analyses littéraires et cinématographiques. Arnaud Le Guern se souvient que lorsque Vadim voulut porter à l’écran Les Liaisons dangereuses, de Laclos, adapté par Roger Vailland, ce ne fut pas simple. La Société des gens de lettres porte plainte et demande l’interdiction du film. Et c’est un brillant avocat, François Mitterrand qui défendit le cinéaste et l’écrivain, créateur des Mauvais coups.

«L’accusé Vadim est appelé à la barre. Au tribunal, Roger a un brillant avocat: François Mitterrand. Ce sera sa seule plaidoirie. Lyrique, il oppose deux camps théoriques. D’un côté: l’ordre, la morale, la société et la religion; de l’autre: le vice et la contrefaçon. Il feint la surprise. Laclos serait dans le camp de l’ordre, de la morale, de la société, de la religion? Il semblait davantage attiré par le vice. Sur Laclos, Mitterrand est incollable; sur la SGDL et ses présidents successifs, également. Il décortique leurs œuvres. Ce n’est pas triste. Il cite Alexandre Dumas et Alexandre Astruc, en train d’adapter L’Éducation sentimentale. Quel visage aura Frédéric Moreau? La SGDL interviendra-t-elle? Mitterrand limite la casse. Les juges tranchent. Le film sera titré: Les Liaisons dangereuses 1960. Un moindre mal.»

À travers la vie de Vadim, c’est toute une époque que l’auteur ressuscite: celle de la légèreté buissonnière, en tulle et en vichy, des Trente glorieuses.

Philippe Lacoche.

Arnaud Le Guern, écrivain, éditeur, journaliste.

Arnaud Le Guern, écrivain, éditeur, journaliste.

, Arnaud Le Guern, Séguier, 260 p.; 21 €.

Articles

Alexandre Cérésa et François Dumas

Un titre facile? Certes, mais tellement vrai! François Cérésa est notre Alexandre Dumas contemporain. Alors que tant d’écrivains s’enfoncent dans une littérature nombriliste, intellectuelle, froide, ennuyeuse et prétentieuse, lui s’adonne avec panache et gourmandise dans des romans de capes et d’épées. Il nous avait déjà donné à lire, en 2008, le succulent La Terrible Vengeance du chevalier d’Anzy (Plon), le voici qui ressort l’épée de son faucre avec ce tout aussi succulent Le Lys blanc. Il nous conte les aventures de Marie-Antoinette, fille d’un boulanger de Pornic. Elle sera violée par un aristocrate, montera à Paris pour participer à la Révolution. La Vendée, la fin de la Terreur; un roman palpitant et rondement mené. Un délice! Ph.L.

 

Le Lys blanc,

François Cérésa, écrivain. Mai 2011.

François Cérésa, écrivain. Mai 2011.

Une jeune femme insoumise sous la Révolution, François Cérésa, L’Archipel, 301 p.; 18,95 €.

 

NOUVELLES

Wallet, maître de la nouvelle

Roger Wallet est un excellent nouvelliste. Il a le sens du court comme d’autres l’ont du Bien. Ou du Mal. La preuve: ce recueil Toujours prenant congé où il nous donne le meilleur du genre. Ces dix-huit nouvelles – bon nombre ont été publiées dans Le Courrier picard – sont enracinées dans le quotidien, et, souvent dans la terre picarde. La guerre y est présente, celle de l’ex-Yougoslavie et celle d’Algérie; la paupérisation aussi. Elles recèlent de l’émotion, des atmosphères (on ne le répétera jamais assez: à l’instar d’Éric Holder, Wallet l’un de nos meilleurs atmosphéristes), de la poésie. Et du rythme né de constructions subtiles. Ph.L.

Toujours prenant congé, Roger Wallet, Le petit Véhicule; 107 p.; 14 €.

  Jeanine et Chantal : bonjour tristesse

J’ai déjeuné, il y a peu, avec l’écrivain et créateur du blog très remarqué Dreamlands Virtual Tour. Qu’avons-nous mangé ? A dire vrai, lectrice gourmande et joufflue, je ne m’en souviens plus. (N.A.M.L.A. : étonnant, non ? moi qui suis aussi gourmet qu’Alexandre Dumas et Kléber Haedens réunis.) La raison ? Je buvais les paroles d’Olivier tant son projet m’intéresse. Il sortira, sous peu, un document sur la regretté et défunte claviériste, Françoise, dite Jeanine, du fabuleux groupe de rock A Trois dans les WC (originaire de Saint-Quentin), devenu, au fil des années, WC 3. Jeanine m

Olivier Hodasava, photographié au restaurant Le Buzz, un midi de fin avril, à Amiens.

Olivier Hodasava, photographié au restaurant Le Buzz, un midi de fin avril, à Amiens.

it fin à ses jours en absorbant une dose létale de médicaments le 20 avril 1984, dans une voiture, sur le parking d’un club, Le Drac Ouest, à Fontaine, près de Grenoble, où le groupe donnait le premier concert de leur tournée de promotion de l’album Machine infernale. « J’avais 17 ans ; j’étais dans la salle, à ce concert. Et j’ai eu l’impression que j’étais la dernière personne à avoir parlé à Jeanine ; ensuite, elle s’est dirigée vers le parking », confie Olivier. « Ce soir-là, j’avais beaucoup parlé avec Eric, le bassiste qui m’avait donné l’affiche de « Derniers baisers du vautour ». Je ne sais plus comment j’ai appris la mort de Jeanine ; peut-être avec le Dauphiné Libéré. Pendant des années, je me suis dit que j’allais écrire sur ce drame. En mars 2014, est sorti mon livre Eclats d’Amérique aux éditions Inculte (N.D.L.R. : un opus très original. Olivier a arpenté pendant des mois les cinquante états américains, depuis son seul écran Google Street ; il en a fait un savoureux, poétique et singulier récit.) A ce moment précis, mon père a fait une tentative de suicide. Je me retrouve dans son appartement. Pour tenter de m’égayer, je fouille dans mes vieux disques vinyles, et je retrouve l’affiche que m’avait confiée Eric. Mon père mourra d’un cancer trois semaines plus tard. Je me suis dit que deux bornes balisaient ma vie d’adulte. J’ai pensé que c’était le moment de me mettre à la rédaction de ce livre qui tourne autour de Jeanine… » Pour ce faire, il a rencontré les membres du groupe (Eric, Gégène, le batteur, Reno, le chanteur, Ludo, le manager) et d’autres personnes qui avaient côtoyé Jeanine. J’étais de ceux-là. Jeune journaliste à la locale de Saint-Quentin de La Voix du Nord, je fus le premier à écrire des articles sur A Trois dans les WC. D’où ma rencontre avec Olivier. Une histoire très triste. Très triste, je l’étais également en allant dire au revoir à Chantal Leblanc, il y a quelques jours, au cimetière de La Chapelle, à Abbeville. J’aimais beaucoup Chantal. C’était une femme de conviction, droite, sensible et très littéraire. Une authentique militante communiste avec tout ce que cela peut avoir de beau, de fort et d’émouvant. Il faisait un soleil éclatant et un vent fou. Les drapeaux rouges du PCF claquaient. Il y avait un monde fou et, dans l’air, comme un parfum de fraternité. Le combat continue, Chantal.

Dimanche 10 mai 2015.

 

Jean-Pierre Kalfon : « Parce que je suis un peu louche »

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

                   L’excellent comédien-rock était de passage à Amiens récemment. Interview sur les seventies. Et sur le présent.

   Vous étiez le  lundi 17 novembre, à 17 heures, au cinéma Le Gaumont, à Amiens. Vous avez choisi de présenter le film Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre ? Pourquoi ce choix ?

     En fait, j’avais proposé plusieurs films aux organisateurs, dont Les gauloises bleues, de Michel Cournot mais techniquement, cela posait problème. Ce film de Granier-Deferre est un très beau souvenir pour moi. Granier-Deferre : un cinéaste très fin, très intelligent, très subtil. Le scénario était exceptionnel et les ambiances extraordinaires. Il s’agit d’un film de vampires mais sans les dents pointues. Mais c’est un vrai film de vampires. Avec Picolli, on bouffe la vie des gens. On leur bouffe la cervelle.

Le soir, vous donniez un concert, au club le Fossilek, 10, place Saint-Michel, à Amiens, avec votre groupe de rock. Quelle était votre formation ? Le style ? Le répertoire ?

J’étais en compagnie de mon groupe PIB (produit national brut). Deux guitaristes, un bassiste, un batteur et moi au chant. Nous faisons du rock’n’blues. Des compositions mais aussi deux reprises : l’un d’Aretha Franklin ; l’autre d’Amy Winehouse. Etaient à mes côtés Robert Plisson (batterie), Patrick Dietsch (guitare, ex-Martin Circus), Christophe Garreau (basse, ex-Paul Personne), Bruno Besse (guitare, ex-Alice). Les textes de nos morceaux sont en français. J’ai même adapté un blues de Howlin’Wolf.

Vous êtes acteur de cinéma, de théâtre, metteur en scène, musicien, rocker, chanteur. Dans quel rôle vous sentez-vous le mieux ?

J’aime tout faire. L’activité d’acteur m’apprend beaucoup. Ca recharge mes batteries. La musique, c’est plus personnel. Il n’y a pas de filtre. Quand on est acteur, on se révèle. En chantant, j’y vais direct ! Cela m’ouvre d’autres perspectives.

Vous avez connu la grande époque de Pierre Clémenti, Marc’O, le Gibus, le Golf-Drouot, Valérie Lagrange, etc. Parlez-nous de cette époque mythique ?

C’était une époque de liberté totale, notamment sur le plan sexuel et des substances. De liberté et de démesure. Des expériences folles, des voyages. Des films à l’étranger. Du Livin’ Theatre… On est revenu à une période plus stricte, plus fermée. A cette époque, tout était possible. Mais le sida a tout fichu par terre. J’ai fait une chanson là-dessus : « L’amour à la gomme » qui est sortie en 45 tours en 1986 ; je faisais beaucoup de télé. Marc’O, c’était notre réalisateur. Il avait une façon bien à lui de nous faire jouer. Il mettait en scène toute une gestuelle ? Il dépassait le côté réaliste des choses. Il nous transmettait des choses ; une transmission physique par le jeu. Pas seulement par le verbe. Il fallait que le corps se mette à parler avec les répliques et le texte.

Comment expliquez-vous la longévité de votre carrière alors que beaucoup de vos amis des seventies sont restés sur le bord du chemin, ou sont morts, ou sont oubliés ?

C’est vrai que, pourtant, je ne me suis pas économisé. On avait la jeunesse et la force. La vie, pour nous, était une aventure. J’ai eu une bonne étoile. Je m’en suis sorti. J’ai une bonne constitution physique. Chez certain ça passe ; chez d’autres, ça craque.

Vous avez tourné avec les grands metteurs en scène (Godard, Philippe Garrel, Claude Lelouch, etc.). Quel est votre meilleur souvenir ? Et plus mauvais ?

Je n’ai pas de mauvais souvenirs ; c’est toujours une complicité que de travailler avec un réalisateur. En ce moment, je suis sur la scène du Théâtre de Poche de Montparnasse, pour la pièce Fratricide, avec Pierre Santini. Pour revenir aux réalisateurs, chacun a sa manière de travailler. J’aime qu’on me laisse faire ; j’aime aussi qu’on me dirige  car c’est toujours un enrichissement.

Vous avez souvent joué des rôles de personnages louches. Pourquoi ?

Parce que je suis louche. Ce sont des personnages intéressants. Je n’ai pas peur d’aller jusqu’au bout. Dans les années cinquante, j’ai fugué de chez mes parents. Je me dirigeais vers la délinquance. J’aime les marginaux. Je suis issu d’un milieu modeste. Nous avions peu d’argent. Ma mère était secrétaire à l’EDF ; mon père, comptable. Il avait essayé de monter une petite entreprise, mais ça a échoué. Il aurait voulu que je devienne avocat ou médecin. Je n’ai pas fait d’études ; ça me saoulait. Je n’ai même pas terminé la troisième. Je n’ai pas de diplôme, mais j’aime la culture. Ca m’a toujours passionné car c’est la vie. Je lis beaucoup : Carver, Modiano, Foenkinos… J’ai joué Huis Clos et les Mains sales, de Sartre, des pièces de Dumas, etc.

Connaissez-vous la Picardie ?

Oui, je suis déjà venu à Amiens. Et j’ai des amis à Tully, dans le Vimeu ; ils ont une entreprise de cuivre. Des amis très proches à qui je rends souvent visite. Je vais aussi au Tréport.

Comment se fait-il que soyez venu à Amiens dans le cadre du Festival du Film ?

C’est Yakoub Abdelatif qui me connaissait. Il m’avait vu au théâtre. Nous avons fait connaissance.

Quels sont vos projets ?

Nous allons faire une tournée en France et en Belgique avec la pièce Fratricide. J’ai aussi des projets d’autres pièces. En 2015, je vais jouer dans le film Ce sentiment de l’été, de Mikhael Hers. Un rôle court, mais très marquant. Je suis habillé en femme, puis en homme. Je sors la nuit… J’ai également un autre projet avec un réalisateur américain qui est en train d’écrire le film. Ce réalisateur vit en France depuis un bon moment.

                                               Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Lemaitre : pas un Goncourt de circonstance

On eût pu croire qu’il avait écrit son sublime roman pour les commémorations. Non. Il devait le sortir en 2009. Explications avant sa venue ce vendredi matin, au Touquet et à la librairie Martelle, à Amiens, mercredi.

Le Goncourt, ça change quoi dans la vie d’un écrivain comme vous?

Ca change tout! C’est sûrement le seul prix littéraire qui, du jour au lendemain, modifie toute la donne, rebat toutes les cartes : en terme de légitimité, de reconnaissance, d’intérêt pour mon travail; en terme de rythme de vie car, depuis que j’ai obtenu le Goncourt, je n’arrête plus. Ca change vraiment tout. Et, la chose à laquelle je n’ai pas encore goûtée mais que je pressens, c’est la liberté de création que je vais avoir maintenant. Je ne peux pas faire tout et n’importe quoi mais j’ai un peu plus de temps, un peu plus de choix qu’avant et ça, c’est un confort qui vaut de l’or pour un écrivain.

Comment est né ce roman? A-t-il été pensé pour la commémoration du centenaire de la Grande Guerre ou pas du tout?

C’est la question la plus embêtante, la plus embarrassante (mais elle est totalement légitime car mon livre est sorti à la veille de la commémoration). J’ai beau être sincère, il y a parfois des vérités qui ont du mal à trouver leur chemin. Car c’est à la fois vrai et pas vrai. Ce qui est vrai c’est que le livre, je l’ai commencé en 2008 et qu’il aurait dû paraître en 2009. Donc, il était totalement déconnecté de la commémoration. En revanche, quand j’ai eu terminé, en 2011, ma trilogie policière, j’aurais pu dire à ce moment-là : « Je vais faire autre chose; ce livre-là je peux le reculer. » J’ai choisi de le faire là; il y a donc eu, cette fois-ci, quelque chose de volontaire; j’aurais pu choisir le le faire plus tard. Mais initialement, il devait paraître en 2009. Le fait que ce livre-là tombe à la veille de la commémoration, je ne le considère pas du tout comme une erreur ou un mystification; je trouve même bien le fait qu’il tombe au moment de la commémoration et qu’il est politiquement incorrect, ne me semble pas une mauvaise nouvelle.

« L’industrie adore la guerre »

Qu’attendez-vous de cette commémoration? Faut-il évoquer ce qui n’a pas encore été mis en lumière ou peu mis en lumière (gueules cassées, fusillés pour l’exemple, etc.)? Ou faut-il une commémoration plus traditionnelle?

Très franchement, j’ai l’impression que les historiens ont remarquablement travaillé depuis une trentaine d’années. Ils ont fait émergé les questions sur les fusillés, sur les gueules cassées. Il me semble que la guerre de 14 a très bien été documentée depuis trente ans. Contrairement à d’autres, je ne pense que des choses aient été mises sous le boisseau pour des raisons idéologiques; je ne fais pas ce procès à mon pays. En revanche, la commémoration peut-être tendance à être un peu trop dirigées vers les grands universaux : la nation, la paix sociale (qui sont des valeurs importantes) mais peut-être au détriment des destinées individuelles vers lesquelles je me penche. Ce que j’attends de la commémoration, c’est notamment de remettre au premier plan la douleur des hommes à titre individuel, familial, villageois, au niveau des collectivités de l’époque. Et que les discours sur la cohérence nationale ne viennent pas masquer les douleurs individuelles.

C’est ce que vous avez fait dans votre roman.

C’est ce que j’espère avoir fait.

Comment avez-vous travaillé? Avez-vous effectué de nombreuses recherches historiques? Etes-vous allé sur le terrain, notamment en Picardie?

Je vais décevoir vos lecteurs, mais pas du tout. J’ai commencé par lire beaucoup. Et je me suis rendu compte que j’accumulais énormément de documentations et que c’était plus un anxiolytique qu’autre chose; mon sujet m’impressionnait, et je reculais le moment de me mettre au travail. En fait, je ne me suis pas déplacé. En revanche, j’ai lu énormément de quotidiens nationaux de l’époque qui sont tous mis à notre disposition sur le net par la BNF (N.D.L.R. : Bibliothèque nationale de France), mais aussi des quotidiens régionaux. J’ai vu beaucoup d’images de l’INA. J’ai plus utilisé une méthode d’immersion qu’une méthode d’enquête.

Votre roman est à la fois une charge contre l’absurdité de la guerre, contre les puissances de l’argent, contre la bourgeoisie. Que vouliez-vous montrer?

Je crois que mon travail a été dirigé, piloté par une pensée qui est celle d’Anatole France qui disait : « On croit mourir pour la patrie, mais on meurt pour les industriels. » Quand je me penche sur la première guerre, je suis loin d’imaginer qu’elle a été provoquée pour les raisons industrielles et capitalistes. Mais il n’y a aucun doute que de toutes les guerres – et celle de 14 peut-être plus que les autres – le capitalisme s’en nourrit. L’industrie adore la guerre avant, pendant, après. Et j’ai pensé que si on regardait l’après-guerre, l’axe était encore plus amère, plus décapant. J’ai également trouvé qu’il y avait une résonance forte avec la France d’aujourd’hui. (Il ne s’agit pas de dire que la France des années vingt ressemble à la France d’aujourd’hui; ce serait politiquement et économiquement idiot). En revanche, qu’il y ait des résonances entre les deux périodes est assez frappant. Dans les deux cas, on a un système social complètement en panne, incapable de faire de la place aux gens qui se trouvent en situation de précarité. Comme aujourd’hui, on a des populations – les chômeurs – qui n’ont pas démérité et que le système est incapable d’accueillir en son sein. Et comme aujourd’hui, la précarité pousse à l’exclusion, et on a des générations de travailleurs pauvres, c’est-à-dire des gens qui travaillent mais dont le niveau de vie est quasiment inférieur au seuil de pauvreté. C’est exactement ce qu’il est arrivé à ces jeunes soldats au sortir de la guerre; il m’a semblé qu’il y avait là une résonance avec la société d’aujourd’hui; cela me semblait pouvoir être défendu.

Votre analyse revêt souvent des connotations marxistes.

En fait, ce n’est pas très difficile de discerner dans mon livre les valeurs idéologiques qui sous-tendent mon travail. On pouvait les discerner déjà dans Cadres noirs ( N.D.L.R : édité chez Calmann-Lévy, prix Le Point du polar européen 2010; Livre de Poche, 2011) où je montre l’histoire d’un chômeur de 57 ans qui se retrouve mis en ban de la société. Même quand j’écrivais des romans policiers, il n’était pas difficile de savoir quelle était ma famille d’esprit. Je n’ai aucune raison, surtout aujourd’hui, de les nier d’autant que je les porte, et elles portent mon travail. Je ne suis pas un écrivain prolétarien, pas un écrivain socialiste (pour faire référence aux grandes écoles). En revanche, mes valeurs vous les avez assez bien résumées.

« Pour moi, écrire, c’est décrire »

Pourquoi avoir fait un aristocrate que cet horrible Pradelle? On s’attendait, de par sa conduite, qu’il soit un bourgeois.

En fait, les trois personnages représentent un peu les trois grandes strates de la société : le milieu le plus populaire est représenté par Albert, petit employé, issu des classes moyennes; la grande bourgeoisie par la famille Péricourt; et l’aristocratie par Aulnay-Pradelle. En vérité ce que j’ai essayé de travailler sur la question de la bourgeoisie, c’était le fait que le jeune Edouard a quand même des réflexes de grand bourgeois : il s’intéresse peu à l’argent; il ne semble pas honteux d’être pris en charge et d’être servi; et quand il a une idée, il sait faire de l’argent comme son père. Il a beau critiquer son père, il sait, comme lui, faire de l’argent comme si c’était rentré dans son ADN. Il ne pouvait pas avoir trois personnages qui jouaient le même rôle. J’ai préféré faire jouer à Pradelle le rôle d’un aristocrate, certes assez fin de race. Ca me permettait de réaliser une fresque un peu plus large et de ne pas concentrer trop sur la bourgeoisie qui n’était pas mon seul propos. Comment vous dire? Vous avez deviné que les deux grandes influences de mon travail sont d’un côté Dumas, de l’autre Tolstoï. Et si je voulais avoir, du côté de Tolstoï, quelque chose de l’ordre de la fresque (très modestement car je ne veux pas me situer dans le sillage de Léon Tolstoï), cette fresque devait balayer l’ensemble de la société. La guerre de 14 signe de manière définitive la suprématie de l’aristocratie qui, depuis la fin de la Révolution française, avait repris du poil de la bête. Donc, ça me permet de balayer un peu plus largement le spectre social de la France des années 1920.

Ce n’était donc pas une charge contre l’aristocratie?

Non, pas du tout; je n’ai rien contre les particules.

Parmi vos personnages (Edouard, Albert, Madeleine, M. Péricourt, Merlin, etc.), quel est celui qui, au final, vous paraît le plus sympathique?

C’est certainement Albert car il est tendre, touchant, émouvant. Je lui trouve beaucoup de qualités humaines et, comme beaucoup de romanciers, je m’intéresse plus aux faiblesses des personnages qu’à leur force, et celui-ci est bourré de faiblesses. C’est celui qui ressemble le plus à ce que je suis ou ce qu’est mon voisin de palier. C’est vrai que je n’aimerais pas trop prendre un café avec Merlin car il sent mauvais, mais du point de vue de la proximité idéologique, c’est certainement de Merlin que je me sens le plus proche. Mais on n’a pas envie de prendre un café avec lui!

C’est vrai qu’il a quelque chose d’héroïque. Une manière de Don Quichotte.

J’aimais beaucoup l’idée que cet homme qui représente une valeur importante – la République. Il estime que chacun a le droit à une égalité de traitement devant la loi, vivant comme mort. Il est soudain, tardivement, touché par une sorte de grâce républicaine. Peut-être toujours a-t-il été vertueux sur le plan de la République. Mais c’est un type absolument infréquentable pour un tas de raisons; j’aimais bien que ce soit ce genre de type qu’on ait le plus envie de revendiquer; cette idée me plaisait bien. Ca fait partie des paradoxes avec lesquels j’aime bien jouer.

Vous donnez l’impression de plus travailler par scènes que par chapitres. Est-ce une volonté de votre part?

C’est tout à fait vrai. Et il m’arrive fréquemment de parler d’une scène en voulant parler d’un chapitre. C’est l’héritage naturel de la manière dont je travaille; ce n’est pas tellement une volonté de scénographier. C’est la manière même dont une histoire se fabrique. C’est-à-dire que je ne peux pas écrire un chapitre, une scène, si mentalement, je ne la vois pas, si je ne peux pas projeter la scène sur mon écran intérieur. Au point même qu’écrire, c’est décrire. Décrire ce que je vois sur la scène. Du coup, ça donne à la fois un certain souci du scénario, un grand souci de la mise en scène littéraire, et en même temps ça me permet de donner une rythmique assez particulière, assez spécifique à ma façon de travailler. Un certain ton, un certain rythme. Certaines scènes dont on parlait à l’instant, je peux vous dire si demain, je devais les tourner, je sais exactement comment je les tournerais, comment je mettrais la caméra, je sais précisément ce que je demanderais aux acteurs, car la scène je l’ai tellement vue (je n’ai fait que la décrire)… Faire le film, pour moi, ce serait simplement calquer ce que j’ai imaginé de façon quasiment mécanique. Ma façon à moi de bâtir une histoire, est une manière très cinématographique. Je n’ai pas beaucoup de mérite.

C’est vous qui le dites. Revenons à la question première, d’où vous est venu l’idée de ce roman? Avez-vous un grand-père qui a combattu en 14-18?

Je n’ai aucune attache connue avec la guerre de 14. Mon père ne m’en a jamais parlé. J’avais des parents qui avaient vécu pendant la guerre de 14. Lui-même, enfant (il était né en 1905) avait connu la guerre et l’après-guerre. Il ne m’en avait jamais parlé; il m’avait plus parlé de la guerre de 40. Je n’avais donc pas de souvenirs particuliers. Sauf que, je me souviens très bien, qu’assez jeune, j’avais été beaucoup frappé par le fait que, sur un monument aux morts, se trouvait plusieurs fois le même nom. Ca avait beaucoup frappé mon imaginaire de petit garçon que le même nom de famille était répété trois, quatre, cinq fois sur le même monument; c’était pour moi un grand mystère. Pourquoi avait-on mis trois fois le même mec? Jusqu’à ce que je comprenne qu’il y avait eu plusieurs morts dans la même famille. Mon imaginaire avait été frappé par la dévastation de cette guerre. En fait, quand j’ai commencé à lire, adolescent, les premiers écrivains combattants, j’ai été absolument transpercé par Les Croix de Bois, de Dorgelès. A partir de 17 ans, cet ère est rentrée dans mon imaginaire. Ce n’était pas une obsession; je n’ai jamais collectionné les livres sur 14-18, mais assez fréquemment , comme ça, quand un livre venait, quand un article me passait sous la main, j’aimais bien me replonger dans l’histoire de cette guerre. Et, il m’est toujours paru naturel que si un jour je devenais romancier, d’écrire sur la Grande Guerre. Des déclencheurs, il y en a plusieurs : un monument aux morts qui m’avait beaucoup frappé car il était d’une laideur assez rare, et surtout, me documentant, j’ai découvert qu’il y avait des catalogues de monuments industriels… Alors là, je n’ai eu aucun mérite, n’importe quel auteur de polars se serait dit : « Là, il y a un sujet! » N’importe qui y aurait pensé. Imaginer une carambouille et la croiser avec le triste sort des hommes qui étaient revenus de la guerre, le sujet était vraiment offert…

« Un personnage à faiblesses »

Quelle est la part de réalité dans votre roman? Est-ce que Maillard, Péricourt et les autres ont existé?

Evidemment, que la guerre de 14 a fait le sort de beaucoup d’Edouard, de beaucoup d’Albert; ils ne sont pas tellement exceptionnels. Edouard est un artiste homosexuel. En 1920, ce ne devait pas être une rareté. Des Albert et des Edouard, il y en a eu plein… Je travaille toujours sur des gens assez ordinaires à qui il arrive des choses un peu hors de l’ordinaire. C’est parce que je suis romancier.

Albert peut faire penser à un personnage d’un roman d’Emmanuel Bove.

Tout à fait. Il est très très proche de l’univers d’Emmanuel Bove. Il agit beaucoup sur l’effacement, la modestie, sur les petites choses du quotidien. Fondamentalement, il est sentimental; c’est un personnage à faiblesses. C’est typique de Bove, bien sûr.

Comment passe-t-on du polar au présent roman?

La question m’est souvent posée, mais, moi, je ne me la suis jamais posée. Je suis romancier. Je suis passé d’un roman à un autre roman. Je viens de la littérature de genres, le roman policier repose sur des savoirs-faire qui lui sont spécifiques. Ils sont rentrés dans mes méthodes de travail. Il n’y a aucune raison que, changeant de genre, je change complètement mes habitudes littéraires. Ce sont celles que j’aime. Elles viennent de Dumas, du roman feuilleton, du roman populaire. Je n’ai aucune raison de changer ma façon de travailler. Je suis même surpris; j’ai même lu des choses très étonnantes. Certains ont écrit : « C’est son premier roman. » D’autres ont dit : « C’est son premier vrai roman. » Un journaliste a même dit : « C’est son premier roman, avant il écrivait des polars. » Là, pour le coup, ça me mettrait même un peu en colère parce que, malgré tout ce qu’on a appris depuis Simenon, certains estiment que le genre du roman noir ou du roman populaire n’a pas de légitimité littéraire. La bonne nouvelle avec ce Goncourt, c’est que l’Académie Goncourt vient d’affirmer là qu’un auteur de romans policiers est aussi un écrivain à part entière. Donc, la question a plutôt tendance à m’agacer. Avec beaucoup d’amitié.

Quel a été votre parcours?

Je suis originaire de la région parisienne; j’ai fait toute ma carrière dans le domaine de la formation pour adulte. J’ai une formation de psychologue à l’origine. J’ai enseigné la littérature auprès d’adultes pendant très longtemps – mais je n’ai jamais été professeur – ce dans le cadre de la formation continue. J’ai enseigné la littérature à des bibliothécaires. J’ai fait une grande partie de ma carrière dans des entreprises.

« Je paie mes dettes à la littérature »

Vous avez évoqué vos auteurs préférés, pourtant, vous n’avez pas cité Balzac. L’argent tient un grand rôle dans ses romans, comme il tient une place importante dans le vôtre.

Evidemment Balzac est forcément là. Ce n’est pas l’auteur avec lequel, idéologiquement j’ai le plus d’accointances; les valeurs véhiculées par Balzac sont loin des miennes. En revanche, c’est un auteur qui a beaucoup compté dans ma formation intellectuelle et littéraire, notamment en ce qui concerne la bourgeoisie, le rôle de l’argent comme moteur des grandes passions humaines. J’ai hérité ça de Balzac.

Quels sont les autres auteurs que vous aimez?

Marcel Proust reste pour moi le seul auteur que je relis régulièrement depuis quarante ans. Il y a aussi les contemporains français : Echenoz, Toussaint (que j’ai beaucoup lu et que je connais bien), Emmanuel Carrère, etc. Ce qui est très frappant c’est qu’on n’est pas l’écrivain de ses admirations; on n’est pas l’admirateur de ce qu’on écrit. En fait, il y a vraiment deux personnes différentes : l’écrivain que je suis est très très éloigné des écrivains que j’admire le plus en tant que lecteur. En tant qu’auteur, je suis plutôt admirateur des écrivains du XIXe, plus proche, parmi les modernes, de quelqu’un comme Patrick Rambaud. Le lecteur qu’on est n’a pas grand-chose à voir avec l’auteur que l’on devient.

Comment vous sont venus ces magnifiques personnages seconds rôles que sont Merlin et le Grec?

Vous citez justement deux personnages que j’ai empruntés à deux auteurs que j’admire beaucoup. Le personnage du Grec, physiquement, je l’ai emprunté à Carson McCullers, pour laquelle

Pierre Lemaitre, écrivain, Goncourt 2013. Courbevoie, novembre 2013.

j’ai une immense admiration d’écrivain. Le rôle de Merlin, c’est un clin d’oeil admiratif et amical à Louis Guilloux qui est aussi, pour moi, l’un des plus grands écrivains du Xxe siècle, et qui, dans Le sang noir, magnifique roman sur la guerre de 14, raconte une journée de la vie d’un homme; cet homme s’appelle Merlin. Vous avez touché là deux auteurs qui font partie aussi de ma manière de faire. Je considère mon travail comme un perpétuel exercice d’admiration à la littérature; je suis un écrivain qui ne cesse de payer ses dettes à la littérature. Ma manière à moi de le faire, c’est de glisser des pastiches d’autres romans, des personnages dont je garde les noms ou prénoms, ou certains traits physiques, et les personnages deviennent autre chose. Ce sont souvent des salutations. A la fin du livre, je cite un grand nombre d’auteurs.

Vous allez vous rendre, sous peu, à la librairie Martelle, à Amiens, et au Touquet. Connaissez-vous ces deux villes?

Oui, je connais ces deux villes.

Quels sont vos projets?

Très prosaïquement, ce sera la promotion du livre. Aller au devant des journalistes et des lecteurs qui me font l’amitié de s’intéresser à mon travail. Ce jusqu’à la fin de l’année. A partir de janvier, les choses commenceront à s’alléger un petit peu. Donc, je vais me remettre au travail. Je vais passer quelques mois à superviser le scénario d’une équipe qui va tourner un film, adaptation de mon livre Alex. Il s’agit d’une équipe américaine, et je participe au scénario. Dans deux ans, le film devrait être sur les écrans. J’ai également un livre en cours. Ce ne sera pas un roman policier tout de suite, mais je n’ai aucune raison de bouder aujourd’hui ma famille d’origine, et je me réserve tout à fait le droit et le plaisir de revenir au roman policier dès que je sens que je détiens une bonne idée.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Au revoir là-haut », Pierre Lemaitre, Albin Michel, 567 p.; 22,50 euros.

« J’opte pour la réalité…»

Excellent romancier, le discret Antoine Piazza nous donne une version réécrite de son «Roman fleuve», œuvre forte et ambitieuse. Explications.

Antoine Piazza est l’un de nos meilleurs romanciers français. C’est un auteur discret, qui ne fréquente pas les cocktails littéraires et qui, de sa bonne ville de Sète où il exerce la profession d’instituteur, ne doit guère être concerné par les intrigues germanopratines. Il n’empêche que, de livre en livres, il bâtit une œuvre exigeante et de grande qualité, saluée par la critique.

Ce Roman fleuve a déjà été publié en 1999; il s’agissait de votre premier roman. Pourquoi l’avoir publié de nouveau aujourd’hui? De quoi l’avez-vous enrichi?

Le livre est passé au format de poche en 2001 et il était question de le publier en 2013 dans la collection Babel d’Actes Sud. En voulant procéder à des corrections, j’ai trouvé au livre assez de défauts et d’insuffisances pour me lancer dans un vrai travail de réécriture, lequel est particulièrement perceptible une fois franchi le premier tiers du roman… Des personnages ont été étoffés, des longueurs supprimées. L’intrigue a été renforcée pour conduire à un dénouement différent…

D’où vous est venue cette idée magnifique qu’un président puisse tenter de sauver la France, en conflit avec l’Europe, grâce à la fiction?

Il y a quinze ans, j’ai commencé le « premier » Roman fleuve. J’avais un héros, une sorte de « double » de l’auteur, à qui un membre influent du pouvoir en place confiait une mission pour le moins saugrenue : partir à la recherche de la sépulture d’un personnage de fiction. J’ai écrit une soixantaine de pages. Ensuite, j’ai laissé « reposer ». Et puis l’idée est venue, un vrai cadeau !

C’est un hommage à la littérature. Quels sont vos auteurs préférés et pourquoi?

Je pense à Proust et à Balzac, et combien d’autres ! Mais j’ai conservé le plus grand respect pour les lectures de l’enfance : Jules Verne et Alexandre Dumas, de l’adolescence : Cronin et Boris Vian. Je m’efforce de ne pas (trop) établir de hiérarchie entre les auteurs. Je crois qu’il y a d’abord un plaisir de lecture, lequel est conditionné par l’âge du lecteur, donc, ou encore par son humeur du moment, par le temps qu’il fait, que sais-je encore ! Il n’en est pas autrement pour la musique : il y a des jours pour les quatuors de Beethoven et d’autres pour des standards d’Elvis Presley…

Combien de temps vous a demandé ce nouveau travail sur ce premier roman?

Pas tout à fait un an. Après n’avoir pas montré un grand engouement pour un travail de réécriture qui m’obligeait à retrouver un projet vieux d’une quinzaine d’années, je me suis pris au jeu une seconde fois… Presque un an et combien d’heures ? Je ne sais pas : je n’ai pas vu les heures passer…

Que symbolise le fleuve qui sert de frontière entre réalité et fiction?

Un lecteur m’a dit que le choix du Rhône, le plus tumultueux et le moins navigable des fleuves français, n’était pas un hasard. N’importe comment, le fleuve comme frontière entre réalité et fiction symbolise l’oubli et le renouveau. Je voulais encore définir un espace dans lequel il soit possible de perdre pied ou, mieux encore, de faire naufrage… En gardant une possibilité d’accoster sur l’autre rive…

Dans la vie de tous les jours, préférez-vous la réalité ou la fiction?

La réalité renvoie le plus souvent à l’idée d’affrontement, voire de lutte, et, comme la notion de bonheur est étroitement liée à une notion de dépassement, j’opte pour la réalité : l’endroit est rude mais les victoires remportées procurent les vraies joies.

Quels sont vos projets littéraires?

Après avoir récrit ce premier livre dans l’intention de le republier, ce qui constitue une démarche assez inhabituelle pour un auteur, j’ai l’impression d’avoir refermé une boucle. Cela signifie peut-être que je vais partir sur autre chose, ou alors sur la même chose, mais autrement…

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Né en 1957, Antoine Piazza vit à Sète où il est professeur des écoles. Tous ses romans sont publiés aux éditions du Rouergue.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

« Roman fleuve », Antoine Piazza, Le Brune au Rouergue, 364 p.; 22,50 euros.

De l’archéologie à la résistance FTP, Alain Nice est un passionné

Médiateur culturel à la conservation des musées du Conseil général de l’Aisne, Alain Nice est également médiateur du Musée des temps barbare, à Marle.

 

Alain Nice, historien, archéologue, historien.Alain Nice, écrivain, historien, enfant, en 1962 ou 1963, à l'école de son village.

Détaché de l’Éducation nationale et médiateur culturel à la conservation des musées et de l’archéologie du Conseil général de l’Aisne, historien et archéologue faisant fonction de conservateur du musée des Temps barbares de Marle. Écrivain. Historien de la résistance FTP dans l’Aisne. Homme de gauche. (Pas la gauche caviar ni bobo; la gauche ouvrière.) Difficile de définir Alain Nice car il a plusieurs cordes à son arc. Né le 2avril1952 à Bosmont-sur-Serre, dans l’Aisne (où il passe toute son enfance et son adolescence), dernier d’une famille de neuf enfants, d’un père bûcheron, originaire de Thiérache, et d’une mère, femme au foyer, il avoue avoir joui d’une enfance heureuse. Avec des valeurs. Normal: son père, né en1907, mobilisé dans la cavalerie au début de la seconde guerre mondiale, revient avec un genou broyé. Ça n’empêche pas ce patriote d’entrer en avril1943 en résistance dans le groupe OCM de Tavaux. Après l’école primaire au village, il arrive au lycée de garçon de Laon en septembre1963.Il est bon en histoire-géographie, lit Jack London, Alexandre Dumas et les grands classiques. En1972, il obtient son bac A4. «Au lycée, j’ai fait mon apprentissage politique en militant dans les comités d’action lycéens en1969, 70 et 71.On a même fait des grèves de la faim pour boycotter la nourriture du réfectoire et pour améliorer la vie en internat.» Il arrive à la fac d’histoire d’Amiens en1972, loge à la résidence du Bailly: «J’ai connu mon cardiologue alors étudiant en médecine. Il est devenu chef du service cardio de Laon. Je l’ai retrouvé en octobre1989 lors de mon infarctus. Quinze jours de réanimation.»

Il garde d’excellents souvenirs d’Amiens, ville de francs engagements politiques: Front rouge, amitié franco-chinoises: «J’ai terminé dans un groupuscule nommé Révolution, synthèse entre les maoïstes et les trotskistes…» Il fréquente assidûment les cinémas. Deux à trois films par semaine. Licence d’histoire; passe le Capes à deux reprises, puis le concours de CPE. Première nomination comme conseiller d’éducation à La Ferté-Millon, en septembre1981.Titularisé, il restera pendant 22 ans au collège Jean-Mermoz de Laon. Il se passionne aussi pour l’archéologie. Un agriculteur de Goudelancourt-lès-Pierrepont, découvre un cimetière mérovingien des XIe et XIIe. Il est fait appel à des archéologues d’Amiens qui sont les copains de fac d’Alain. «De1981 à1987, on va fouiller bénévolement les 458 tombes de ce cimetière. On crée une association. Il nous est venu l’idée de trouver une salle pour y exposer les objets de nos fouilles.» Il rencontre Yves Daudigny (qui deviendra sénateur et président du Conseil général de l’Aisne) qui prend à cœur le projet de création d’un musée. Ce sera celui des Temps barbares. Le musée connaît un bon succès. «Puis on voudra proposer au public des reconstitutions grandeur nature d’habitat découvert dans une ferme mérovingienne que nous avions fouillée. Un peu le même principe qu’à Samara», explique Alain Nice. «L’idée de créer à Marle, un petit parc archéologique mais entièrement spécialisé sur l’époque mérovingienne.» L’ensemble est inauguré en1993 par Patrick Perin, conservateur du musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, spécialiste de l’archéologie mérovingienne. «On a mis sur pied une politique d’animation visant à faire revivre devant le public des personnages costumés. C’est ce qu’on a appelé les Journée mérovingiennes.» Puis ce sera la création d’un grand parc archéologique dévolu à l’époque mérovingienne sur quatre hectares, parc qui a été ouvert au public en2006. «Ce fut à cette occasion qu’on a lancé la première édition du festival international d’histoire vivante de Marle qui accueille des troupes de toute l’Europe.» La 7e édition verra le jour les 29 et 30juin prochains et aura pour thème l’armée romaine.

Alain Nice n’arrête pas une seconde. Il est, de plus, historien et écrivain: en juillet2002, il publie un livre sur la tragédie de Tavaux; et en décembre2011, un remarquable ouvrage sur la résistance FTP dans l’Aisne, après notamment avoir recueilli les souvenirs du tout aussi remarquable Dédé Legrand, courageux résistant du groupe Stalingrad, de Beautor, dans l’Aisne. Et il fourmille de projets: écrire deux autres livres (sur le village de Brunehamel, près de Rozoy-sur-Serre, en mai1940; et sur les réseaux anglais dans l’Aisne pendant la guerre) et édifier un mémorial à Tavaux. Et qui d’autre qu’Alain Nice pour évoquer cette formidable «promenade» des Anglais dans notre région?

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Dimanche d’enfance

« L’archétype du lycée caserne décrit par Cabu »

Un souvenir d’enfance? Celui qui, d’emblée, vient à l’esprit à l’esprit d’Alain Nice lui a donné l’envie d’écrire son livre Tavaux, 30-30août 1944, paru en2009. «Je me souviens des repas de famille? Nous étions neuf enfants. Mon père et un de mes oncles, Julien, militant communiste (qui avait fait des voyages d’étude en URSS et en Chine), mari d’une sœur de ma mère, discutaient. Il avait participé à la Libération de Paris. Il nous racontait les épisodes des barricades. On évoquait ce qui s’était passé à Tavaux le 30août1944.Le repas se terminait en chansons et mon oncle Julien chantait « La Butte rouge ». On chantait aussi « L’Internationale ».J’avais aussi deux autres oncles, de Bosmont, qui avaient eu maille à partir avec la gendarmerie vichyste pendant la guerre car ils avaient chanté « L’Internationale » sur la place du village.» L’histoire se termina bien: l’affaire fut classée sans suite. «Ils auraient pu être inquiétés car le PCF était interdit.» Autre souvenir: son arrivée au lycée de garçons de Laon, en septembre1963, comme interne. «Je débarquais de ma campagne profonde. C’était un beau dimanche d’automne. Ma famille m’avait emmené en voiture; je quittais le cocon de l’école primaire. Je me souviens des hauts murs. L’archétype du lycée caserne décrit par Cabu dans Le grand Duduche.»

 

Bio express

2 avril 1952 : naissance à Bosmont-sur-Serre.

1963 : entrée en 6e comme interne au lycée de garçons de Laon (actuel collège Le Nain).

Mai 1968 : début de son engagement politique à gauche.

Septembre 1972 : entrée à l’université de Picardie, en faculté d’histoire, à Amiens. «Mes années militantes à l’extrême gauche pro chinoise.»

1982 : prise en charge de la fouille du site archéologique de Goudelancourt-lès-Pierrepont, près de Marle, dans l’Aisne.

1991 : ouverture du musée des Temps barbares de Marle.

Juin 2006 : premier festival international d’histoire vivante de Marle.

Décembre 2011 : parution de son livre La Guerre des partisans, sur les FTP de l’Aisne.

Isabelle Rome : magistrate, écrivain, éclairée et humaniste

 

Isabelle Rome. Le 30 octobre 2012, à Paris.

Conseiller à la cour d’appel de Versailles, cette Picarde d’adoption vient de publier un livre remarquable sur son parcours professionnel et personnel. Passionnant.

 

Brillante magistrate (elle est aujourd’hui conseiller à la cour d’appel de Versailles), éprise de justice, de liberté et titulaire d’un sens républicain inébranlable, Isabelle Rome est également un talentueux écrivain. Elle a publié, le 4octobre dernier, un excellent document «Vous êtes naïve, Madame le Juge» (préfacé par Boris Cyrulnik), aux éditions du Moment. Un livre essentiel, fraternel et généreux, dans lequel, grâce à des tranches de vie (ceux de détenus qu’elle a croisés), de courtes histoires délicatement écrites, elle avance qu’il est possible «de punir autrement qu’en incarcérant systématiquement».Tout la prédisposait à disposer de cet état d’esprit. Née le 29avril1963, à Bourg-en-Bresse, de parents instituteurs à Saint-Etienne-sur-Reyssouze, dans l’Ain, elle vit jusqu’à 18 ans dans cette petite école: «Je descendais avec mon père; il entretenait le poêle, mettait sa blouse grise, nettoyait le tableau, écrivait la phrase du jour (il était question de respect de l’autre et de tolérance).» Son père, Albert, est issu d’un milieu paysan très modeste mais la mère de celui-ci était une militante communiste et féministe. Ça marque. «J’ai adoré ma grand-mère que je trouvais très forte, très pure jusqu’à sa mort. Les jeunes femmes venaient se confier à elle.» Côté maternel, le grand-père est préparateur en pharmacie et la grand-mère institutrice (elle écrivait les discours d’un sénateur de l’Ain). «Du côté de ma mère, on était engagé et républicain; du côté de mon père aussi, mais plus communiste. Tout ça m’a donné des valeurs.» L’enfance d’Isabelle est douce, encadrée par des parents attentifs, et un grand frère, plus âgé de huit ans, attentionné et gentil.Elle se souvient de vacances réjouissantes. Ses passions: le ski, notamment aux Rousses et à Lélex, dans le Jura, et aux Deux-Alpes; et le piano (Chopin, Beethoven).Puis, c’est le collège à Pont-de-Vaux, dans l’Ain.Isabelle est une excellente élève, grande lectrice de Victor Hugo, d’Alexandre Dumas, de Novalis, de Rousseau et de Steinbeck. À 17 ans, elle obtient son bac littéraire. Très sportive, elle adore nager, mais aussi jouer du piano (du classique, bien sûr, mais aussi de la chanson: Barbara, Michel Berger, Véronique Sanson, etc.).Elle étudie le droit, s’ennuie, découvre Le contrat social, de Rousseau et L’esprit des lois, de Montesquieu: «Je comprends alors pourquoi j’étudie le droit, et décide de devenir magistrate.» Elle poursuit ses études à Lyon, décide de passer de front la maîtrise, l’examen d’avocat et le concours de l’École de la magistrature. Réussit les trois. Impatiente d’entrer dans la vie active. Juste avant cela, elle a effectué un stage chez un grand avocat pénaliste de Lyon, Me La Phuong.Puis, elle part à l’École nationale de la magistrature, à Bordeaux, en sort bien classée ce qui lui permet de choisir la ville de sa première affectation: Lyon où elle devient, en janvier1987, juge d’application des peines: «Je rencontre des magistrats très engagés qui développent des alternatives à l’incarcération.» Elle découvre aussi le monde de la prison, œuvre avec des psychiatres, des travailleurs sociaux, des élus, des enseignants, des policiers, etc. «J’ai toujours refusé de me laisser enfermer dans une tour d’ivoire.» De1992 à1995, elle devient secrétaire générale du président du tribunal de grande instance de Lyon, puis juge d’instruction de1996 à1999, avant de partir à Paris à la Délégation interministérielle à la Ville, où elle est chargée du pôle prévention de la délinquance, à Saint-Denis; elle est appelée, fin2000, au cabinet de Marylise Lebranchu. «Une expérience très riche, au cœur des rouages de l’État.» Au cabinet interministériel, elle fait la connaissance d’Yves Rome qui deviendra son mari. Elle vient habiter à Bailleul-sur-Thérain, dans l’Oise, prend le poste de vice-présidente chargée de l’instruction, au TGI d’Amiens, et crée, en2002, l’association Paroles de femmes qui deviendra Femmes de liberté.De2006 à septembre2012, elle est nommée au TGI de Pontoise, d’abord comme juge des affaires familiales, puis comme juge des libertés. En septembre2012, elle arrive à la cour d’appel de Versailles comme conseiller. Le 4octobre dernier, elle sort son livre qui connaît un excellent accueil national dans la presse et auprès des lecteurs. «Je voulais faire passer un message humaniste», dit-elle. C’est réussi.

PHILIPPE LACOCHE

 

BIO EXPRESS

* 29 avril 1969: naissance d’Isabelle Rome à Bourg-en-Bresse.

* 1980: obtention du bac A au lycée de Macon (Saône-et-Loire).

*1987: prise de fonction comme juge d’application des peines à Lyon, et naissance de sa fille Anne-Sophie.

*1999: arrivée à Paris à la délégation interministérielle à la Ville au cabinet de Marylise Lebranchu.

mariage avec Yves Rome, député PS, et arrivée en Picardie.

*2002: elle crée l’association Paroles de femmes en Picardie, devenue Femmes de liberté.

*2012: arrive à la Cours d’Appel de Versailles comme conseiller à la Cours d’Appel, et sortie de son livre «Vous êtes naïve, Madame le Juge» (éd. du Moment).

 

Enfant, elle était spécialiste des imitations de Mireille Mathieu

La photo ci-contre a été prise à Hossegor, dans les Landes, au cours des vacances de1966.Isabelle Rome se trouve dans les bras de son frère, Jacques. «Je me souviens aussi que pendant ces vacances, j’allais faire des tours de manèges. Le forain mettait le pompon près de ma tête. Je comprenais qu’il le faisait exprès car je trouvais que c’était trop facile. Alors, je baissais la tête, au grand désespoir de mes parents…» Elle se revoit faisant du ski, en compagnie de son frère, sur une piste noire, aux Rousses, dans le Jura: «J’ai fait un vol plané spectaculaire. J’étais sonnée. Mon frère m’a fait boire de la chartreuse pour que je retrouve mes esprits.» Certains dimanches, elle se rendait avec sa famille chez ses grands-parents, à Reyssouze, dans l’Ain: «Mon grand-père m’emmenait faire un tour à vélo. Je prenais une bouteille d’Orangina fermée avec un bouchon de liège. Je me souviens des promenades en bord de Saône. J’ai gardé le goût pour les plans d’eau et les peupliers.» Elle précise qu’enfant, elle était la spécialiste des imitations de Mireille Mathieu: «Encore aujourd’hui, il m’arrive de l’imiter.» Et sa chanson préférée était celle du film Paris brûle-t-il?, avec ses paroles symboliques: «Liberté est pour moi l’un des mots les plus importants.»

Pour chasser ses préjugés de vieux bobo écolo

 

Thierry Delefosse, chasseur et écrivain talentueux.

 La chasse a mauvaise presse. Souvent à tort. Le dernier excellent ouvrage de Thierry Delefosse, écrit avec sensibilité et poésie, le prouve.

 Ah! La chasse! On savait que ce loisir faisait beaucoup de bruit. On sait depuis quelques décennies, sous la pression des lobbyings divers, du politiquement correct, de la trouille bleue de la mort, qu’il fait encore plus de bruit dans notre République. Pourtant, c’est bien cette dernière qui, dès 1789, n’a cessé de le démocratiser et de faire en sorte qu’il pût être pratiqué non plus seulement par les aristos. Mais par les roturiers et prolos de tout bord. On peut comprendre qu’il faille combattre les viandards, beaufs avinés qui, sous l’effet de l’anis, abattent, maladroits, camarades, femmes, filles, fils, mères, gardes-chasse, chiens. Tout sauf le pauvre faisan lâché et convoité. Mais, heureusement, ils ne constituent pas la majorité des chasseurs qui, faut-il le rappeler, sont des gens responsables, qui s’adonnent, dans le cadre des lois républicaines, à leur passion. De grands écrivains ne cessaient de le rappeler. Il faut lire les pages magnifiques dévolues à cette activité par notre regretté camarade Jean-Jacques Brochier; celles précises, émouvantes et poétiques du Roger Vailland des Mauvais coups; celles, sublimes, de délicieux Dumas.

Thierry Delefosse, journaliste cynégétique depuis 25 ans, rédacteur en chef du magasine Nos chasses de migrateurs, est de ceux là. S’il tire plus vite que son ombre, il lit aussi plus vite que celle-ci : « N’ayant jamais eu de télé à la maison, je suis effectivement un grand lecteur. J’aime beaucoup Maupassant, Giono, Moinot mais aussi Simenon. J’ai lu tous les Maigret! » annonce-t-il, si éloigné ces chasseurs de gallinettes cendrées. Le livre qu’il vient de sortir, La chasse au cœur, en est la preuve. C’est un bel ouvrage très écrit, très littéraire, tissé d’atmosphères, d’ambiances, qu’il nous donne à lire. « L’idée initiale était de raconter tous les petits coups de chasse que j’ai pu faire en France au cours des mes voyages, et quelques aventures à l’étranger, au gibier d’eau« , confie-t-il. « Au fil de la rédaction, elle s’est enrichie de choses très personnelles sur ma façon de vivre la chasse, ma famille, mes amis, les chiens… » Et quand on l’interroge sur les raisons de la mauvaise réputation de la chasse, il répond tout de go : « Cela vient d’abord de l’exode rural. On ne vit pas de la même façon qu’à la campagne : on ne tue pas le poulet, on l’achète sous cellophane. Ensuite, l’humanisation des animaux, le syndrome Walt Disney, l’anthropomorphisme… Enfin nos sociétés refusent l’idée de la mort, la repoussent et même l’ignorent. Réécoutez Brassens : mais où sont les funérailles d’antan? » Et quand on lui demande pourquoi la pêche, elle, est bien mieux acceptée : « Les cannes à pêche ne font pas de bruit et les poissons ne saignent pas. »

La chasse au cœur, livre doux et paisible, lui non plus de fait pas de bruit. Pourtant, il est beau car écrit avec style et sincérité par un authentique écrivain. « Je fréquente depuis l’âge de 6 ans – j’en ai 52 – un bois dans la région de Conty. C’est un bonheur : j’ai vu des chênes grandir et ils me verront mourir. » On dirait du Vailland.

Philippe Lacoche (*)

La chasse au cœur, Thierry Delefosse, Versicolor Editions (45, rue Maurice-Berteaux, 78600 Le Mesnil-le-Roi; ed@versicolor.fr), 251 pages, 25 euros.

 

(*) Derniers livres : Des Rires qui s’éteignent (éd. Ecriture) et Le dernier hiver de Victorine (éd. La Licorne).

Le Tour d’Obaldia en quatre-vingts jours

René de Obaldia a passé son enfance à Boves, près d'Amiens.

 

Lectrice, tu as lu l’interview que l’académicien René de Obaldia (qui a passé son enfance dans notre département)  m’a accordée, dimanche dernier (page 6), dans les colonnes du Courrier picard. Il donne son avis sur le nom (Samarien) dont viennent de se doter les habitants de la Somme. Voici une suite inédite de cet entretien fleuve.

– Que faisiez-vous à Boves, près d’Amiens, lorsque vous étiez enfant? Etiez-vous un élèves studieux?

– J’étais studieux. Je n’ai pas connu mon père. Ma mère est revenue en France avec ses trois enfants, dans des conditions difficiles. Elle travaillait de son côté, à Paris. Elle venait de temps en temps nous voir à Boves. Je restais seul avec cette vieille dame qui était ma grand-mère paternelle et qui, par bonheur, était une femme épatante. Elle était souriante, plein d’humour. Une autorité dans le village. Une femme remarquable. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir été élevé par ma grand-mère Honorine. Je lui dois beaucoup.

Vous a-t-elle donné le goût de la lecture?

Oui. Je peux vous raconter une anecdote. A cette époque, les gens prenaient des bains de pieds. Ma grand-mère avait les pieds sensibles. Une fois par semaine, elle prenait un bain de pieds; c’était rituel. Dans une grande bassine, elle mettait du gros sel pour rafermir les chairs. Elle me demandait de lui faire la lecture pendant ses bains de pieds. Ca durait une vingtaine de minutes. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Jules Verne. J’ai lu Le Tour du Monde en quatre-vingts jours. Ce tour du monde, je l’ai fait autour de la bassine de ma grand-mère. J’ai un souvenir précis de ça. Elle me faisait lire des textes à haute voix. Le Tour du monde en quatre-vingts jours m’a absolument passionné. Puis il y a eu Voyage au centre de la terre. Jules Verne m’a emballé. Peut-être que mon goût pour lire m’est venu de là.

-Vous était-il venu l’idée qu’il était nécessaire de trouver un nom aux habitants de la Somme?

Non, je n’y pensais pas du tout.

– Revenez-vous dans la Somme régulièrement ?

Cela m’arrive peu souvent, mais j’ai emmené ma femme dans les lieux de la Somme où j’ai vécu, à Boves. Je me souviens du chemin du Paradis. On montait sur les ruines de Boves et on dominait tout le village. La maison de ma grand-mère se situait dans la grand-rue; elle existe encore. Nous avons d’abord habité rue des Ecluses, puis on a pris une maison plus vaste, dans la grand-rue qui, je crois, s’appelait le boulevard Victor-Hugo. Tout au bout, il y avait l’église, et il y a avait le pont. Il y avait un hôtel agréable dans lequel on allait de temps en temps manger. J’ai un souvenir très précis de tout ça.

– Quelle est votre actualité littéraire, poétique ou théâtrale?

Vous savez il m’est arrivé une très belle aventure puisqu’au théâtre du Ranelagh, à Paris, du 9 septembre au 19 novembre derniers, un Festival René de Obaldia a été organisé. Pendant deux mois et demi, certaines de mes pièces ont été jouées par de grands interprètes. Certains de mes textes ont été lus. C’était un très bel événement empreint de chaleur. D’autant qu’en général, on honore les auteur quand ils sont morts. J’étais donc très content d’être encore vivant pour pouvoir assister à ces merveilleux spectacles. Ont été repris Du vent dans les branches de Sassafras, Fantasmes de demoiselles (avec une musique très jolie) dans une mise en scène de Pierre Jacquemont qui avait également mis en scène Les innocentines (avec des musiques de Gérard Calvi) et ce fut une très grande réussite. Des comédiens sont venus lire mes textes : Judith Magre, Jacques Séreys, etc. Ils sont venus lire mes textes pour mes beaux yeux. J’ai été extrêmement gâté. Des amis venaient me voir; certains venaient même de l’étranger. J’ai été joyeusement accaparé. J’ai même calculé : ça faisait 80 jours. A la fin, ce fut une explosion, la fête. J’ai donc fait un compliment; c’était la moindre des choses. J’ai dit qu’ils avaient fait « Le Tour d’Obaldia  en 80 jours ». Je suis donc revenu à notre Jules Verne. C’est drôle.

– Pourriez-vous citer quelques romans qui ont retenu votre attention en cette rentrée littéraire de janvier, et qui pourraient, peut-être, figurer sur les premières listes des prix de l’Académie française et en particulier sur celle du Grand prix de l’Académie française?

D’abord, j’accuse mon âge (j’ai quand même 93 ans), et je reçois énormément de livres car je fais également partie du jury de la Fondation Monaco, du prix Maurice-Genevoix, etc., et j’ai parfois quelques confusions. Et d’autre part, beaucoup d’amis m’envoient leurs livres et je voudrais citer un livre plutôt qu’un autre, ce serait indélicat. Donc, je ne répondrai pas à cette question. Ce que je peux dire c’est qu’aujourd’hui tout le monde écrit. Les surréalistes avaient demandé : « Pourquoi écrivez-vous? » On pourrait retourner la question : « Pourquoi n’écrivez-vous pas? » Tout le monde écrit un peu de tout de nos jours. Tout le monde peint aussi. Ce qui me frappe, c’est que dans tous ces livres que je reçois, c’est souvent de l’égocentrisme. C’est l’histoire de sa petite personne : j’ai été privé de confiture pendant toute mon enfance, c’est pourquoi j’ai assassiné mon voisin de palier. Quand j’avais 17 ans, c’est ma tante qui m’a défloré… des choses passionnantes. Les écrivains d’aujourd’hui, la plupart, ne disent que ce qu’ils disent. Il n’y a plus d’imaginaire. Jamais on a publié autant de livre, et jamais on a aussi peu achetés.

– Vos goûts vous portent vers les écrivains fictionnistes comme Marcel Aymé, par exemple…

Bien sûr. Je suis nourri de toute une culture. Les romans russes m’ont passionnés : Gogol, Dostovieski, etc. Les philosophes russes… La littérature anglo-saxonne est fantastique. Melville, c’est un monument. Les écrivains espagnols, les sud-américains. Je suis alimenté par toutes ces grandes cultures. Bien sûr qu’il y a les classiques français.

– Je suppose que vous préférez lire Dumas à Robbe-Grillet ou Claude Simon?

C’est une autre époque, mais vous avez devinez…

– Avez-vous lu la correspondance de Félicien Marceau et Michel Déon?

Bien sûr. J’aime beaucoup Félicien Marceau car c’est un de ceux qui m’ont poussé à entrer à l’Académie. Il a été mon parrain pour entrer à l’Académie et ce avec beaucoup de générosité.

– Creezy est un roman magnifique.

Je suis tout à fait d’accord. De toute manière, l’époque a changé. Avant il y avait une continuité dans la culture, avec une opposition car c’est normal que le fils veuille tuer le père. De nos jours, il y a rupture. Tous les grands écrivains du XIXe, de Jules Romains à Georges Duhamel, à Roger Martin du Gard, etc. c’est fini. On parle d’eux aux jeunes, ils ne savent plus du tout de qui il s’agit. C’est la technologie qui a fait ça. Moi, à mon âge, j’ai l’impression de rentrer dans un autre monde. C’est passionnant du reste. Vous et moi, nous sommes du monde d’avant. J’ai des enfants, des petits enfants; en naissant, ils savent taper sur un ordinateur. C’est ainsi. Moi, j’en suis incapable; c’est normal à mon âge. Nous entrons dans une autre époque, et d’une façon très violente, très brutale.

 – Avez-vous connu Jacques Laurent à l’Académie?

– Non, je ne l’ai pas connu. Il a eu une fin de vie très difficile; c’était un esprit très brillant. Il a fondé la Parisienne, je crois. C’était un homme d’exception, mais je ne l’ai pas connu à l’Académie; je suis arrivé plus tard.

  • Propos recueillis par Philippe Lacoche