Notre Géant est grand

 Exit Bertrand & ; il s’appelle dorénavant Ton Géant et sort un album du même nom. C’est magnifiquement écrit, réalisé et interprété.

Bertrand & ne cessera de nous étonner. On le sait : c’est l’un des chanteurs-compositeurs-interprètes les plus doués de la capitale picarde. Mais là, il dépasse les bornes : il excelle. Son Ton géant est un petit bijou. Ecriture précise, limpide, poétique et littéraire ; arrangements superbes (avec cordes, cuivres, etc.) ; interprétation pleine d’émotion. Cet album mérite, sans conteste, une reconnaissance nationale. Il a répondu à nos questions.

Le titre de cet album est Ton géant. Mais sous quel nom avez-vous enregistré ce disque ? Bertrand &, Bertrand, Bertrand Devendeville ?

C’est le nom du disque, et désormais mon nom d’artiste. C’est bien sûr un surnom qu’on m’a donné. Comme je mesure 1,92m… Et puis il arrive toujours des choses incroyables aux géants. Ça ramène à l’enfance aussi.

Quand, où et avec qui avez-vous enregistré ce disque ?

Le plus gros de l’album a été composé, écrit et enregistré en six mois, depuis fin octobre dernier. J’ai d’abord composé des maquettes d’une vingtaine de titres en moins d’un mois. J’ai fait le tri des chans

Bertrand & est devenu Ton Géant.

ons les plus abouties, et arrangé les morceaux pour qu’ils puissent être joués par un quatuor à cordes composé de Caroline Mambou, Bertrand Blandin, Marwen Kammarti, Adrien Noble et Romain Dubuis, au piano. L’enregistrement des instruments acoustiques s’est fait au Théâtre des poissons, un lieu magique près de Beauvais.

Quelle tonalité, quelles ambiances, souhaitiez-vous lui donner ?

 

Cet album est comme une photo proposée à la caisse des montagnes russes sentimentales. J’ai longtemps nié que c’était un exutoire, alors que c’est pourtant le cas. Sur le moment, je n’avais pas d’autre objectif que d’aller au bout du projet. Et plus les chansons prenaient corps, plus je retrouvais le plaisir de faire des arrangements, comme au temps de Bertrand et sa Groovebox, il y a 15 ans.  C’est aussi un retour aux textes, à la chanson, avec une volonté de remettre le propos au premier plan. Il y a aussi un peu de défi. Composer pour cinq musiciens, sur un format assez classique, alors que je ne lis pas la musique, c’est grisant.

Vos textes sont remarquablement écrits, très poétiques et simples à la fois. Les travaillez-vous beaucoup ?

Merci pour le compliment ! Cela dépend des chansons. « Heureux » a été écrit en un jet. « Bételgeuse » est un long aller-retour. Ces derniers mois, j’écrivais beaucoup, et je jette aussi pas mal. Je ne serais pas surpris que certains textes se modifient aussi au gré des concerts. J’ai souvent changé ma manière d’aborder l’écriture de chansons. Comme pour le sport, c’est un entraînement : on s’améliore à force de pratiquer. Il faut de bonnes raisons d’écrire, aussi.

Ils sont souvent empreints d’une certaine mélancolie, et parlent souvent de rupture. Etait-ce voulu et répondiez-vous à votre état d’esprit du moment ?

Bien entendu, une rupture m’a fait écrire. Les muses les plus efficaces sont celles qui se cassent. C’était le moment pour ça. Depuis, j’ai grandi, un peu. J’ai volontairement pris peu de distances au moment de l‘écriture entre ce que je ressentais et ce que j’écrivais. En concert, je prends du recul désormais.

 

A quel chanteur, à quel artiste, à quel groupe avez-vous pensé en composant cet album ?

Jolene, mais c’est peu diffusé.

 Sinon, quels sont les artistes qui vous ont influencé ?

C’est assez dur, surtout maintenant que nous avons accès à tant d’oeuvres musicales, graphiques… En ce moment, je vénère Chilly Gonzales et ses projets avec le Kaiser Quartet. Feu ! Chatterton, même si ça ne doit pas beaucoup s’entendre. Alexis HK, pour sa justesse d’écriture. François Glineur aussi, le peintre amiénois aux tableaux très colorés. Il avait son atelier presque au-dessus de mon studio il y a des années. J’aimerais avoir sa force de travail. Christophe Flers, un photographe amiénois, a guidé sans s’en rendre compte le début de mon projet. Grâce à lui, j’ai simplifié. J’ai vu Albin de la Simone en concert dernièrement. Je connais peu son travail, sinon, il m’aurait influencé aussi.

A quand remonte votre dernier album et pouvez-vous nous parler de vos autres anciennes productions ?

J’ai fait trois albums entre 2004 et 2009, sous le nom de Bertrand &… , et un live enregistré dans les rues. Jusqu’à l’année dernière, j’ai fait pas mal de spectacles de rue, et d’ateliers d’écriture. Un nouvel album n’était pas dans mes prévisions. J’avais plus ou moins tourné la page. Maintenant, c’est sûr, j’en referais.

Votre disque est-il une autoproduction ? Il bénéficie, en tout cas, d’une distribution. Parlez-nous de cet aspect logistique et bizness (où peut-on le trouver, par exemple ?).

C’est une auto-prod, avec le soutien de y’a comme un Lézard, qui sera distribué en France par InOuïe distrib. Le 6 octobre, et sur les plateformes de streaming. En attendant, il est disponible à la malle à disque et à la librairie les racines du monde dès à présent.

 

Quels sont vos projets ?

Un concert est prévu au Théâtre des Poissons le 6 octobre. D’autres dates sont en cours. J’ai aussi un spectacle de rue, et je travaille sur un livre. Cet album m’a redonné envie de composer. Depuis quelques années, j’avais mis la chanson un peu en stand by. J’espère changer ça. L’envie est revenue.

Pourquoi, sur la pochette de votre disque, toutes les chansons sont censées durer 3’30 alors qu’il n’en est rien ?

Il paraît que le bon format pour une chanson est 3’30’’. Ainsi, sur le papier, c’est respecté… Ou c’est une erreur. Ou ça faisait joli. À vrai dire, je n’en sais rien. Elles auraient dû faire 22’22, ça aurait duré plus longtemps…

« Je souhaiterais qu’hier soit remis à demain. » Comment trouve-t-on une phrase aussi sublime ?

En regardant derrière soi.  C’était de bien belles journées.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Devant la Lune, coule la Somme, et nos souvenirs…

 

Jean-François Paux et Marguerite Ducroquet, devant La Lune des Pirates, à Amiens.

Moment d’intense bonheur, mardi soir, lors de nos retrouvailles, Jean-François Paux et moi, à la terrasse devant la Lune des Pirates qui, faut-il le rappeler, fête actuellement ses trente ans d’existence. (La célèbre salle fut fondée, en 1987, par les Indiens Picards.) Jean-François, Indien picard devant l’Éternel, fut l’un d’eux; donc l’un des piliers du club rock dont le nom n’est autre que le titre d’une chanson du regretté Paul Boissard, chanteur et poète talentueux, décédé prématurément dans un accident de la circulation. Cela faisait des années que Jean-François et moi ne nous étions pas croisés. Nous commandâmes quelques bières en compagnie de l’amie Marguerite Ducroquet (qui se souvenait de tout ou presque) et d’une autre amie chère. Nous nous souvînmes des Arts au soleil, festival de concerts de rock et de chanson sur toute la côte picarde, au cœur des années quatre-vingt, opération organisée par Jean-François. Et d’autres concerts flamboyants (Willy DeWille, au théâtre d’Abbeville). Surgissaient des lambeaux de souvenirs de mon autre vie. Nos déplacements à ces concerts en compagnie de la brune Féline, mon ex-épouse, et de nos enfants, tout petits. La chaleur au cœur de l’été. Les ballots de paille dans l’eau céladon de la baie, sculptures non pérennes, abîmées par la houle, les vagues, comme nos vies qui, elles sont abîmées par le temps qui passe, celle saloperie impitoyable qui nous conduit droit dans le mur. Les visages de nos regrettés camarades Raymond Défossé et Jean-François Danquin, fous de rock, de cinéma et de littérature (comme le sont aussi Marguerite et Jean-François P.) nous revenaient à l’esprit, alors que, devant nous, le cours du fleuve Somme, filait, inexorable, vers la mer. Vers cette baie, justement. Nous aurions voulu prendre une barque, remonter le fleuve, à la manière d’un Stevenson illuminé descendant cette «jeune Oise» si rimbaldienne. Peut-être aurions-nous croisé, sur le chemin de halage, Jean-François D., Raymond D. et Paul Boissard, devisant, le nez au vent. Raymond et Jean-François D., évoquant ce concert mémorable de Van Morrison et de Bob Dylan, à Bercy (je crois), dans les années quatre-vingt-dix. Margueritte, Féline et moi étions de la partie, bien sûr. Je revois Raymond et Jean-François D. reprendre en chœur les paroles de la chanson «Madame George». Tout devrait rester en état. Rien ne devrait bouger dans nos vies minuscules. Nous filâmes ensuite au concert à la Lune. Quelques Zic Zazou(s) rendirent hommage à Paul Boissard; ce fut tout simplement délicieux. Délicieux fut tout autant le concert d’Albin de la Simone. Son impeccable, d’une douceur de velours, d’un volume proche d’un chuchotement duveteux. La violoncelliste et la violoniste étaient exquises. Et Albin, artiste magnifique, poète élégant, homme fraternel et discret, nous ravit. Il y avait longtemps que je n’avais pas aimé autant un concert. Raymond et Jean-François D. auraient aimé.

                                                          Dimanche 21 mai 2017.

 

Mes coups de coeur

L'Amiénois Albin de la Simone est présent sur la compilation Saravah.

L’Amiénois Albin de la Simone est présent sur la compilation Saravah.

Il faut le Fair

Fair est une belle initiative. Les lauréats se voient attribuer une bourse de 7000 €, un soutien en communication, une aide à la diffusion en France et à l’international, des formations professionnelles et artistiques, un conseil en management et un soutien juridique. Un groupe le reconnaissait en ces termes: «Le Fair est une fin, la fin de votre enfance musicale. Le Fair est un début, le début de votre vie de musicien.» La sélection 2017 regroupe, selon les organisateurs «tout ce qui se fait de mieux en France en ce moment en termes d’électro, de hip-hop, de chanson, de rock et de pop». Difficile de ne pas tomber sous le charme du rock acidulé et garage de Johnny Mafia (de Sens), ou des atmosphères avant-gardistes de Las Aves (de Toulouse; ah, ce cri superbe du début de morceau!), ou des succulentes mélodies psychédéliques de Marietta (entre Syd Barett et les géniaux Kinks des débuts), ou la pop scintillante et superbe de 0 (de Paris), ou celle, plus sucrée, de Requin Chagrin (de Paris et Ramatuelle) et son superbe riff de guitare. Ce disque est un must.

PHILIPPE LACOCHE

Fair 2017-Ricard SA Live Music.

 

Saravah a 50 ans

Fondé en 1966 par Pierre Barouh, Saravah est l’un des plus anciens labels indépendants de musique en France. Mais il s’agit surtout d’une aventure humaine, tissée de rencontres artistiques, de coups de cœur. Tournant le dos à la rentabilité à tout prix, ce label est pourtant parvenu à durer puisqu’il fête aujourd’hui ses 50 ans. À cette occasion, un concert sera organisé le dimanche 20 novembre, au Trianon, à Paris. Sort également le présent disque qui réunit de nombreux artistes parmi lesquels Bertrand Belin (qui reprend «La bicyclette»), Albin de la Simone «(Cet enfant que je t’avais fait», en duo avec Kahimi Karie), Camélia Jordana, («Ode to Maffen»), Yolande Moreau et François Morel («C’est normal»), Bastien Lallemant «(Le goudron»), Olivia Ruiz («Le kabaret de la dernière chance»), etc. Le dessin de la pochette est signé Charles Berberian. Ph.L.

Les 50 ans de Saravah, Saravah-Socadisc.

 

 

Un retour triomphal

   Bonjour lectrice ! Heureux de te retrouver. La semaine dernière, j’ai été expulsé de ces lieux de haute culture littéraire par Daniel Muraz. Mais c’était pour la bonne cause. Pour annoncer que le marquis, votre serviteur, avait été fait chevalier par la République. On aura tout vu. Me voilà donc de retour, plus vaniteux que jamais, la cravate turgescente raidie par l’amidon de l’auto satisfaction, enivré par mes gloires nouvelles. L’événement, tu t’en doutes, lectrice, ma fée puissamment aimée, fut dignement fêté ; nous n’y reviendrons pas. Les langues se sont déliées. Facebook a chauffé ; Twitter a explosé. N’en ajoutons pas. L’événement fut à l’image du récipiendaire : magnifique. A peine décoré, que je me suis remis au travail, tel un serf avant la libération bolchévique. En sortant de chez une amie très chère, je me suis rué pour l’after du vernissage de l’artiste Tiphai

L'exposition Niki de Saint-Phalle, au Grand Palais, à Paris.

L’exposition Niki de Saint-Phalle, au Grand Palais, à Paris.

ne Buhot-Launay, à la galerie Pop up, rue des Lombards, à Amiens (que je ne quitte plus puisque c’est là que j’avais procédé au lancement de mon livre Les Dessous chics). A peine avais-je salué la maîtresse des lieux, la délicieuse, longue et très brune Mélanie, que je fus happé par quelques rythmes rock’n’rolliens et frénétiques, et me mis à danser comme un damné. Fred Thorel et son nœud papillon en bois en faisait de même.  Quelques jours plus tôt, je m’étais rendu à l’auditorium de MégaCité acclamer Albin de la Simone (tout en discrétion en poésie, en acoustique) et Miossec (tout en force rock et en rugosité fracassée), puis à la Maison de la culture, applaudir Juliette Gréco, toute en grâce, en élégance, qui chantait Brel presque en talk-over d’un bout à l’autre, soutenue par l’immuable Gérard Jouanest, au piano, et Jean-Louis Matinier à l’accordéon. C’était émouvant, fragile comme le temps qui fuit. En compagnie de la dame de mon cœur, je me suis rendu au Grand Palais, à Paris, pour y découvrir l’exposition consacrée à Hokusai (jusqu’au 18 janvier 2015). Je me suis surpris à séjourner plus longtemps devant les œuvres rendant hommage aux poissons (une baudroie, vers le milieu de l’an Bunka, vers 18071813, avec un œil bleu de Prusse ; deux carpes, peintes en 1831, toujours d’un étonnant et tendre bleu de Prusse qui m’eût presque réconcilié avec nos bons amis d’Outre-Rhin et leur dynamique chancelière Angela Merkel). Au même endroit, j’ai apprécié l’exposition des œuvres de Niki de Saint Phalle (jusqu’au 2 février 2015). J’ai beaucoup appris sur cette femme blessée (violée à l’adolescence), révoltée, féministe, anticonformiste, en bute contre son milieu social (issue d’une famille franco-américaine qui descend des Croisés). Dans l’une de ses sculptures, entre pop et art brut, constituée d’un agglomérat de jouets des sixties, j’ai reconnu un singe en peluche, un petit train et un tracteur jaune qui eussent pu être miens, à Tergnier. Alors, mon esprit se mit à se perdre dans mes chères Trente glorieuses aussi belles, aussi bleues (de Prusse) que les yeux translucides et superbes de la jolie Niki.

                                        Dimanche 14 décembre 2014

Albin de la Simone : « Miossec essayait d’imiter l’accent picard »

Albin de la Simone, Paris, avril 2014. Près du café Le Zéphir.Albin de la Simone, Paris. Avril 2014.

« Il nous appelait les Hommes de Picardie », révèle-t-il. Albin de la Simone et l’autre Picard, l’ingénieur du son Jean-Baptiste Brunhes, ont réalisé le dernier album du sacré Breton.

 Comment votre rencontre s’est-elle effectuée?

Quand il m’a appelé j’étais dans le jardin de ma mère, à Montigny-sur-l’Hallue; on a parlé pendant une heure de comment on vivait la musique aujourd’hui. On s’est rendu compte que malgré notre distance apparente, on vibrait pour les mêmes choses. C’est presque pendant ce coup de fil que l’esthétique du disque s’est déterminée. Miossec avait déjà commencé à travailler avec Jean-Baptiste Brunhes, ingénieur du son, qui a grandi à Amiens. Jean-Baptiste nous a réunis, ce qui n’était pas évident ni pour moi ni pour Miossec car on est à priori très éloigné l’un de l’autre. En fait, dès la première rencontre, il y a eu de jolies étincelles. C’était en août dernier. Notre premier rendez-vous. On a parlé de l’orientation générale que l’on voulait donner au disque et même d’un planning; j’ai fait un planning sur la nappe en saupoudrant du paprika pour dessiner une grille, et je saupoudrais les jours qui étaient disponibles. Le 15 décembre, quand on a fini l’album, on s’est rendu compte qu’on avait tenu le planning et qu’on avait exactement le disque qu’on avait décrit en août. C’était miraculeux car ça peut être beaucoup plus compliqué que ça de faire un disque. La rencontre avait pour cadre un restaurant turc dans le Xe, d’où le paprika. La rencontre suivante c’était directement pour enregistrer dans son sous-sol en haut d’une falaise, près de Brest chez lui, dans un endroit magnifique, très sauvage.

Quel a été votre rôle sur ce disque de Miossec? Réalisateur? Producteur artistique? Arrangeur?

On était vraiment trois à travailler. C’est plus facile car les décisions se prennent plus rapidement. Deux entraînent le troisième. Ça permet d’être détaché. On se rallie à la majorité plus facilement. J’étais coréalisateur (avec Jean-Baptiste et Christophe Miossec). On avait chacun une spécificité; la mienne était les instruments et les arrangements. Je jouais des instruments, de la musique. Miossec nous montrait une chanson à la guitare; et puis, tout de suite, on enregistrait. Je jouais une basse par-dessus; on ajoutait un petit tambourin, un chœur. On révélait les chansons comme on révèle des photos. Au début, c’est très peu net, et ça se révèle, ça se clarifie. On a fait trois sessions de trois jours, à l’issue desquelles toutes les chansons étaient révélées. On a dû faire douze chansons et il doit en rester onze. Après ça, on a tout emmené à Paris (tous les trois), et on invité des musiciens à venir partager ça. C’était des maquettes dont on a gardé quasiment tout. C’est assez traditionnel, mais ça s’est passé de manière totalement fluide. On était toujours tous les trois. Un vrai trio;  Miossec nous appelait « les hommes de Picardie » de par nos origines; il essayait d’imiter l’accent picard. Il a allait rechercher sur internet des poèmes en picard; ça le faisait marrer. Il est très entreprenant. Il est du Finistère Nord, et il se revendique parfaitement breton.

Quelle couleur musicale entendiez-vous donner à ce disque?

C’est lui qui est arrivé avec des envies. Marimba, contrebasse, bandonéon… on était d’accord sur le fait qu’on voulait qu’il n’y ait pas de tensions au sens rock dans ce disque. Un disque plutôt détendu. Je participais à cet état d’esprit; c’est en ça que ma présence avait un sens. Lui-même se chargeait que ça ne se s’endorme pas; moi je veillais à ce que ça ne se tende pas. C’était deux pôles qui se retrouvaient dans un juste équilibre musical. Ça m’a vachement apporté parce que tout ce qu’il proposait était assez exotique pour moi; j’adore mettre mon langage au service d’un projet un peu éloigné.

Etait-ce vous qui proposiez ou imposiez un son, une ambiance? Ou lui qui les demandait, les réclamait?

La plupart des choses se sont faites naturellement; on avait choisi de faire le même disque. On entendait le même disque dans nos têtes. Il y avait parfois des petits moments de négociations, mais ça reste son disque.

La critique, unanime, affirme que les présentes chansons sont plus sobres, moins rock’n’roll. Qu’en pensez-vous?

La critique parle aussi de ses textes et de sa posture; il est plus apaisé, plus tranquille, moins agité. Il ne boit plus; sa vie étant comme ça, il était important de faire un disque à son image. C’est un homme très doux, très cultivé musicalement. Très sensible; il trimbale une image d’artiste écorché, qui appartient à son passé.

Il y a moins de guitares électriques? Pourquoi?

Il y en a mais elles ne sont pas du tout agressives. Ça s’est fait naturellement, ça n’avait pas de sens; on a essayé de les rendre plus dures, ça ne marchait pas. Pareil pour les batteries, tout est finalement très souple; rien n’est datable, ce n’est pas une musique d’aujourd’hui ni d’hier; c’est un mélange de tout ça.

Et l’idée des marimbas et du bandonéon, ça vient d’où?

Ça vient de lui, l’idée; il avait un petit marimba d’un octave et demi, de 60 centimètres; on y avait facilement recours quand on était en Bretagne. C’est une couleur qui a traversé toutes les chansons. A Paris, dans le grand studio (le studio Pigalle, rue Jean-Baptiste-Pigalle), on a fait venir un grand marimba (c’est une sorte grand xylophone en bois; on le retrouve dans la musique classique). C’est moi qui en ai joué car c’est comme un piano avec de très grandes touches. L’idée du bandonéon, lui est venue à la fin; Jean-Baptiste connaissait une bandonéoniste qui est venue le dernier jour de studio et qui a ajouté des touches de son instrument sur l’ensemble.

 

Jouez-vous d’autres instruments sur ce disque?

Tous les claviers (piano, orgue, de très vieux synthés), de la basse (mon Höfner et mon incroyable basse Baldwin; elle a un son moelleux). Je suis de plus en plus bassiste; j’adore ça. J’ai aussi joué de la guitare; j’ai même fait un solo sur « On vient à peine de commencer »; ça me fait rire car je joue comme un escroc avec du feeling mais sans aucune technique. En tant que pianiste, jouer de la guitare me surprend tout le temps; c’est très exotique. C’est comme se masturber avec la main gauche quand on est droitier.

 Comment furent vos relations avec Miossec lors de la réalisation?

C’était très camaraderie; un échange permanent de textos, de mails, de blagues en picard. On essayait de se faire rire tout le temps. C’était génial.

C’était où, dans quel lieu, quel studio?

Septembre 2013, en Bretagne, et octobre-novembre, Paris, mais par petites touches car j’étais en tournée; j’ai fait 25 concerts en même temps, dont un mémorable à Amiens. Je m’en souviendrai longtemps de ce concert et de cette période; c’était intense, la tournée et l’album de Miossec et même temps je faisais les arrangements de cordes de Dick Annegarn, et même Chaka Ponk (un groupe de métal délirant qui cartonne); j’ai fait un arrangement de cordes pour eux; tout ça en même temps.

Quel regard portez-vous sur l’œuvre de Miossec?

Je connaissais pas très bien ce qu’il faisait; quand on décidé de travailler ensemble, j’ai choisi de ne pas mieux connaître pour être vierge de toutes influences; et lui, pareil (il ne connaissait que mon dernier disque et ce que j’avais fait pour Vanessa Paradis). Donc on y allait avec la volonté de tout découvrir ensemble, sans a priori. Mais ce qu’il faisait m’attirait et j’ai fait savoir à JB que j’étais attiré par ce qu’il créait; j’ai demandé à JB de le dire à Miossec.

Quelle est la chanson que vous préférez sur ce disque?

La chanson 5 « Ce qui nous atteint ». J’aime aussi celle qui se nomme « Qui nous aime ». Et aussi « Le plaisir, les poisons ». Mais elles me touchent toutes; les textes révèlent des subtilités encore aujourd’hui alors que je les ai entendues des centaines de fois.

Rappelez-nous quelles sont vos autres réalisations.

Vanessa Paradis (Une nuit à Versailles) 2012; Jeanne Cherhal (L’eau, avec JB, en 2006). Récemment, Mélanie Pain (By By Manchester, 2013, j’ai joué basse, synthés, etc.). Bastien Lallemand (deux albums : Les Erotiques, 2006, et Le Verger, 2011). Ce sont là les principales; ensuite il y a eu de nombreuses autres collaborations.

Avez-vous d’autres projets de réalisations avec d’autres artistes?

On m’en propose du coup maintenant, j’ai encore des concerts jusqu’à décembre 2014. Après, je rêve d’une seule chose : écrire la suite de ma vie, un nouvel album. Je commence déjà gamberger.

Viendra-t-il donner des concerts en Picardie, et y serez-vous?

Pour Miossec, je ne sais pas. Pour moi, je ne sais pas non plus; je joue où on m’invite. J’adorerai rejouer en Picardie.

 Quels sont vos projets personnels?

L’an prochain, je fais trois soirées à la Cité de la Musique, Porte de Pantin, de présentation de mes films fantômes. Un spectacle et une grande exposition autour de films qui n’existent pas. Concert, on sera huit sur scène; on joue les musiques des films et des comédiens racontent ces films. Une exposition propose bonus, affiches, interviewes… tout ça pour stimuler l’imaginaire des spectateurs. Ce sera en mai. Ce sera des projections dans les têtes des gens. Je fais mon dernier concert parisien le 3 juin dans le plus beau théâtre de Paris, Les Bouffes du Nord. Un concert exceptionnel avec des invités exceptionnels.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Si littéraire, Vincent Delerm…

Son dernier album, « Les amants parallèles », s’écoute comme les chapitres d’un roman caressé par le vent d’automne. Entre Corbière, Modiano et Delerm père.

Vincent Delerm, chanteur. mars 2012.

Comme le cinéma, la chanson française se porte bien. Trois de ses hérauts actuels, hérauts singuliers, viennent d’univers bien différents pour, au final, se rejoindre. Ils chantent l’amour; l’amour à leur manière. Ce sont des subjectifs, des rêveurs, des buveurs de bruine. Alex Beaupain vient de – l’excellente – variété française. Albin de la Simone vient du jazz, un jazz d’antan et doux comme les eaux de L’Hallue, au printemps. Du jazz que lui faisait entendre son père. Un jazz égaré dans les brumes de l’enfance. Vincent Delerm, lui, vient de la littérature. Son dernier album, Les amants parallèles s’écoute comme un livre. Les douze chansons qui le composent s’écoutent ou se lisent comme les chapitres d’un roman. «L’avion s’était finalement posé dans la neige. Il avait tourné dix-huit minutes dans le brouillard et s’était posé dans la neige. Ils se connaissaient à peine. Il s’était promis de ne plus penser à elle une fois au sol. Tout resterait dans l’air», chante-t-il dans «L’Avion», la première chanson de l’album. Tout resterait dans l’air. C’est beau comme du Tristan Corbière. Ou comme du Patrick Modiano. Ou comme du Philippe Delerm; comme on voudra. Les trois écrivains-poètes cités à l’instant ont assez de talent pour comprendre que Vincent Delerm ne pense qu’à une chose: à la littérature, bien sûr. Cet album est beau car il est littéraire. Tristan Corbière, Modiano… Vincent Delerm pose des mélodies douces, acidulées, discrètement pianotées, douces, douces, pour ne pas effrayer les mots qui pourraient s’envoler comme les feuilles à l’automne. La voix de Vincent, si moquée, si injustement moquée, possède un grain à la fois douloureux, modeste, sensuel qui donne à l’ensemble un charme fou. Elle est exquise quand elle s’abandonne au talk-over. Cette façon de parler sur les mélodies du piano; une manière lascive de s’allonger sur les draps déjà froissés du temps qui passe. Du temps qui fuit. Parlons-en du temps qui fuit.Comme chez Modiano, comme chez Corbière, comme chez Hardellet, comme chez Bove, comme chez Verlaine, le temps qui fiche le camp est la grande histoire de Vincent Delerm. Sa chanson, «Hacienda», superbe, ne dit rien d’autre. Était-ce lui, le garçon collé par terre, le garçon à Manchester? Est-ce lui, près de l’enfant, ce garçon en t-shirt Johnny Marr? Ce disque est aussi poignant que Villa Triste, de… de qui déjà?

PHILIPPE LACOCHE

« Les amants parallèles », Vincent Delerm. Tôt ou Tard.

Beaupain et Gallienne : tendres chantres de la tolérance

 

Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, Breteuil, Oise. Novembre 2013.

Breteuil n’est pas si loin. Il fallait se décider vite. Nous y fonçâmes, par une nuit humide. C’était nécessaire. Alex Beaupain y donnait un concert dans le cadre du Picardie Mouv. À peine arrivé, le chanteur qui évolue sur scène attire mon attention. Bon Dieu, mais c’est bien sûr… Tichot! Que fait-il là, l’animal? Un nouveau projet. Un de plus. La dernière fois que je croisais cet amusant et sympathique Ternois, c’était au village du livre de Merlieux. Il soufflait dans un soubassophone, énorme instrument. Nous rîmes de concert. Pas de moqueries, non; une sorte de connivence de terroir. Nous étions dans l’Aisne. Il devait se rappeler les parties de rigolades à la Maison des jeunes de Tergnier. C’est si loin tout ça… À Breteuil, il est sur scène sous le nom de Bipolar Box, un groupe qu’il a monté en mai dernier. À peine a-t-il terminé, que je vais le saluer. On rigole encore. On aime bien rire, Tichot et moi. Je fonce dans les coulisses. Alex Beaupain est devant moi.Une grande table, sous une lumière crue. Nous parlons de sa carrière, de ses chansons. Comment ne pas nous entendre? Son père était cheminot; l’un de ses grands-pères à la CGT. Et il a écrit la plus belle chanson sur les déçus du 10mai1981 («Au départ»). Il développe une chanson mélancolique, nostalgique, terriblement littéraire et bien écrite, dans la veine de celles de Vincent Delerm et d’Albin de la Simone. Sur scène, il malmène ses musiciens et sa violoncelliste avec une tendresse vive et une rare intelligence. Ses mots sonnent juste; ses mélodies sont belles à pleurer. Émotions à fleur de peau encore avec le film, génial, Les Garçons et Guillaume, à table! de Guillaume Gallienne, vu au Gaumont d’Amiens. Ce film, d’une rare intelligence dans son propos, dans son humour, dans sa construction, m’a transporté. Tous les petits machos forts en gueule et en muscles devraient le voir.Pas pour la leçon, non; Gallienne n’en donne pas.Il constate; il informe. Il fait vibrer avec dignité, décrit, jamais larmoyant, la souffrance d’un garçon différent à qui une éducation étrange a fait croire qu’il était une fille. Ce film est touchant, drôle, épatant. C’est un hymne à la tolérance, doux, adorable. Comme le sont les chansons d’Alex Beaupain.

Dimanche 1er décembre 2013

Albin de la Simone était impatient de jouer à Amiens

Avant son concert à la Comédie de Picardie, à Amiens, il a évoqué son dernier album, ses rencontres, sa vie et ses projets.

Vous venez jouer à la Comédie de Picardie, à Amiens, dans le cadre du Picardie Mouv. Quelle sera la formation qui vous accompagnera? Jouerez-vous exclusivement les morceaux de votre dernier album?

Albin de la Simone : Je donnerai ce concert en trio : Anne Gouverneur, au violon, Maëva Le Berre, au violoncelle, et moi au piano électrique Wurlitzer. Ce sera un concert en acoustique, sans électrification (seulement un micro pour ma voix), tout en douceur à l’image de mon dernier album. Nous jouerons les chansons du dernier disque mais aussi des anciens morceaux. A cela s’ajoutera une ou deux chansons inédites. Cette douceur ambiante permet de mettre en valeur ma voix et mes textes. J’ai découvert cette façon de procéder en travaillant avec Vanessa Paradis. J’avais remarqué que ça marchait pour elle; je me suis dit que ça pouvait aussi marcher pour moi.

Qu’est-ce que cela vous fait de jouer à Amiens, la ville de votre enfance et de votre adolescence?

Ca me touche vraiment. J’attendais avec impatience cette date d’Amiens. Je ne cessais de poser des questions à mon tourneur : « C’est quand? Dans quelle salle? » De plus, la Comédie de Picardie est une salle que je ne connais pas du tout mais Mathieu Boogaerts m’en a parlé très positivement. Ma mère fréquente cette salle car elle assiste aux pièces de théâtre. Je sais donc que cette salle est super! Quand j’ai quitté Amiens, ado, elle n’existait pas encore. Ca me fait tout drôle de jouer à Amiens ailleurs qu’à La Lune des Pirates.

Votre dernier album, Un homme, connaît un franc succès. Il ne cesse de passer sur France Inter. Est-ce celui de vos disques qui marche le mieux?

C’est effectivement un vrai changement car ce disque est différent. La réaction du public et celle de la presse ont été également différentes. Je n’ai jamais obtenu de réactions aussi positives. Ce disque est le plus cohérent que j’ai réalisé jusqu’ici; il va dans une seule direction. C’est une longue quête qui mène au fait de ne pas vouloir dix choses à la fois. En écoutant le premier disque de la chanteuse islandaise Emiliana Torrini, je l’ai aimée tout de suite et particulier la douceur de son expression; j’avais l’impression de rentrer dans une bulle. Ce fut pour moi une révélation. Rentrer dans ma bulle. Ne pas se faire secouer. En tant qu’auditeur, j’aime ça. C’est la première fois que je fais un disque que j’aimerais écouter.

Les textes de vos chansons sont particulièrement bien écrits et épurés. Etait-ce une volonté?

En tant qu’auteur de paroles, je n’ai pas beaucoup de métier; je galère. J’adore ça mais ce n’est pas évident pour moi. C’est un acharnement. Il arrive un moment où j’ai l’impression que c’est bon; alors, j’arrête d’écrire. Je n’ai pas de technique de travail. Quand le son et le sens des mots me conviennent, j’arrête. J’aime m’arrêter quand j’ai l’impression d’en dire trop. Je préfère laisser des zones floues, ne pas trop dire. Certaines, en écoutant la chanson « Elle s’endort », m’ont dit que je parlais d’un enfant. Ce n’était pas ça. Moi, en écrivant, je pensais plutôt à une fiancée. Mais tant mieux si une partie du public a pensé à autre chose. Tout le monde peut mettre son histoire à lui dans une chanson.

Vos chansons racontent toujours des histoires; ce sont des petites nouvelles. On dirait que votre façon d’écrire a changé. Votre vie a-t-elle, elle aussi; changé?

Oui, et heureusement. Quand j’ai fait mon premier disque, j’avais 30 ans. Maintenant, je me sens plus fort, meilleur. Parallèlement, mon niveau de vie a changé. Je suis papa d’une petite fille de deux ans et demi. Je ne vis plus avec la même personne. J’ai toujours été en quête d’émotions et je compte bien ne pas en rester là. Je passe mon temps à régler mes problèmes. Je me suis fait opérer des yeux car j’étais myope. J’essaie d’améliorer ma vie. Il y a plein de choses à faire. J’essaie des trucs et ça marche. La myopie, c’est un peu un travail que j’ai fait sur mes complexes. Tenter de ne pas subir ou, en tout cas, subir le moins possible.

Les arrangements de vos chansons sont particulièrement travaillés. Sont-ils les fruits de votre création? Il y a des cordes sur plusieurs morceaux. Ces arrangements sont très différents du précédent album, Bungalow, qui, eux, étaient plus synthétiques. Pourquoi ce changement?

Une fois encore, ça vient de Vanessa Paradis. Elle m’avait demandé de lui faire des arrangements pour cordes; j’ai adoré faire ça. C’était comme si j’apprenais une nouvelle langue. Grâce aux cordes, je me suis rendu compte que je pouvais faire des mélodies que ma voix ne pouvait pas faire. Les cordes font comme un soufflet : des montées et des descentes. Les arrangements pour cordes, je les écrits. J’écris parfois pour douze ou quinze musiciens classiques; ce fut le cas quand je suis venu jouer à Saint-Riquier, il y a deux ans. Et c’était très symbolique car mon père a participé à la création du centre culturel de Saint-Riquier. Une manière de me reconnecter avec lui…

Pour Bungalow, vous étiez parti à Bali pour écrire ce disque; pour Un homme, vous êtes resté à Paris, et vous avez confié que vous aviez écrit une chanson par jour pendant trois mois. Pourquoi une telle démarche?

Je me suis dit que, vue ma vie d’aujourd’hui, j’avais besoin d’écrire dans mon quotidien. C’est une démarche difficile mais c’est super! Tous les jours, je me rendais à pied au centre du Centquatre où j’avais mon studio. Sur le trajet, je bossais dans ma tête; je composais, je réfléchissais. La musique et les textes… et je jouais les chansons quand j’arrivais en studio. C’était une discipline hyper rythmée. Et c’était parfois difficile car quand j’avais un texte, je pouvais faire trente musiques différentes pour ce texte. C’est ce qui s’est produit pour la chanson « Mes épaules »; j’avais trente musiques qui n’avaient rien à voir entre elles. Et puis, un moment, tu te dis : « Ca y est! Je l’ai..; » C’est un déclic; c’est bizarre. Parfois, c’est pénible.

Vous dites que certaines chansons sont nées sur scène. Comment cela se produit-il?

En fait, elle ne sont pas composées sur scène, mais elle atterrissent sur scène. Je les essaie sur scène avant de les enregistrer. Sur ce disque, elles « tiennent » toutes en piano-voix. Ca m’a changé la vie car elles ne reposaient pas sur les arrangements. Avant, je bloquais tout pour les écrire et j’ouvrais la vanne de la scène. Devant le public, tu te rends compte si la chanson marche ou si elle est ratée. Le public te renvoie des vibrations. C’est très différent quand tu es seul en studio…

Parlez-nous de votre travail au Centquatre.

C’était dans une période où je me trouvais encore entre deux labels. Je n’étais pas encore signé par Tôt ou tard. Le Centquatre m’a proposé d’effectuer une résidence d’artiste. J’y donnais des concerts; je bénéficiais d’un vrai soutien des partenaires. C’est un endroit où il y a de la danse, du théâtre, des arts visuels. Comme chanteur, j’étais le seul. C’était très stimulant, très enrichissant. J’étais privilégié. C’est un lieu magnifique, très vaste, impressionnant, avec une vraie politique artistique très ouverte. Il s’y passe toujours quelque chose. J’y suis entré il y a deux ans et demi, et je viens d’en partir. J’avais été invité à faire cette résidence en tant qu’artiste associé. C’est une très belle expérience qui m’a sorti du monde de la chanson qui est un petit milieu et qui tourne parfois en rond.

Sur votre dernier disque, vous retrouvez JP Nataf et Alexandre Tharaud (piano). Qu’est-ce qui vous unis tous les trois?

Notre travail obéi à une suite logique et naturelle. On a tellement fait de choses ensemble, JP, Alexandre et moi!… Je prends autour de moi les gens qui me font le plus de bien musicalement. Emiliana, c’était différent : elle était juste ma chanteuse préférée. Elle vit en Islande; je lui ai écrit comme un fan eût pu le faire. Je lui ai envoyé la chanson que je voulais qu’elle chante. Il fallait que je tente le coup. Une heure plus tard, elle m’a dit oui. Elle m’a dit : « J’adore la France. » Elle est venue à Paris. C’était comme un miracle!

Certains affirment que vous faites un travail d’artisan. Qu’en pensez-vous?

Je me suis opposé à un journaliste à ce propos. L’artisan c’est ce qu’il va faire avant de commencer; il possède une technique. L’artiste, au contraire, ne sait jamais où il va. C’est vrai qu’en ce qui me concerne, il y a aussi une partie technique car je mets la main à la pâte. Mais il n’y a pas d’artisanat là-dedans. Le but de l’artisan, c’est de réussir quelque chose de prévu. L’artiste tente de réussir quelque chose d’imprévu. Je reste un artiste; c’est mon choix d’existence.

Quelle est la part de vécu, d’autobiographie dans vos textes?

Rien ne vient de nulle part; tout vient de moi. Les chansons « Mes épaules » et « Ma crise », j’ai éprouvé des difficultés à les écrire car elles sont fidèles à ma réalité. Quand il s’agit de soi, c’est toujours compliqué. Pour d’autres chansons, je me suis laissé porter. Exemple, pour « La fuite », je me suis laissé entraîner par mon imaginaire. Un mec qui gâche la vie de son entourage. Ca parle, au fond, de la même chose, mais le contexte est imaginaire. Dans l’ensemble, mes chansons laissent une large part à mes préoccupations personnelles.

Dans ce disque, vous vous interrogez sur la virilité, sur la place de l’homme dans le couple, dans la société. Pourquoi?

Depuis le collège, presque depuis toujours, c’est une question qui me taraude. Est-ce qu’un homme raffiné et sensible devient efféminé? Est-ce qu’il reste un homme? Ou est-ce qu’il peut apparaître comme homosexuel? Il faut que l’homme soit caricatural pour être considéré comme clairement masculin. Je me sens masculin mais pas dans les canons proposés. D’où mes chansons. Cela conditionne le positionnement dans la société dès l’enfance.

Revenez-vous souvent à Amiens ou en Picardie?

Je reviens à Montigny pour voir ma mère. J’y reviens encore plus souvent depuis que j’ai une petite fille de deux ans et demi. Je suis content de la voir jouer dans la nature. Je vais aussi me promener, à pied, en baie de Somme J’ai passé trois jours au Crotoy l’hiver dernier. Je suis sensible aux paysages de Picardie; je viens de là.

Quelles sont vos récentes influences artistiques, musicales?

Vanessa Paradis m’a marqué tant dans l’échange que dans la réflexion que j’ai eus avec elle. Emiliana également pour le côté très doux. Depuis un mois, je travaille avec Miossec. Ca m’inspire. On réalise ensemble son prochain disque. Nous travaillons entre Paris et la Bretagne. C’est un artiste fort. Je suis obligé d’être souple pour lui proposer des choses. Ca me

Albin de la Simone, chanteur-auteur-compositeur. Paris. Septembre 2013.

fait changer; ça me fait du bien. C’est pour ça que j’adore travailler avec d’autres artistes.

Quels sont vos projets?

Ma tournée débutera en octobre et elle se prolongera jusqu’au printemps. Puis, je me mettrai à retravailler avec Miossec. Je recommence à écrire pour moi. J’aimerais beaucoup écrire des chansons pour d’autres mais j’ai comme un blocage. Il faut que ça sorte. J’espère également pouvoir partir voyager en Asie, au Laos car je m’y sens bien comme si j’étais asiatique.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Un homme ». Albin de la Simone. Tôt ou tard.

Sous le charme du dernier film de Jodorowsky

 

Albin de la Simone.

Qu’est-ce qui fait qu’on tombe sous le charme d’un livre, d’un film, d’une fille, d’un paysage? De quoi est constitué cet élan mystérieux, ce coup de cœur, ce coup de foudre dans lequel on s’installe, par lequel on se laisse porter, sous lequel on se laisse mouiller comme sous une douce averse de septembre? Après la violence passionnelle du coup de foudre, la douceur humide du plaisir.Je me suis installé dans La Danza de la Realidad, dernier film du génial Alejandro Jodorowsky, projeté, en ce moment, au ciné Saint-Leu, à Amiens, comme sous la pluie tiède et acidulée du bonheur. J’ai adoré. Pourquoi? Difficile à dire. L’histoire certainement. Cette manière d’autobiographie du Jodo (né au Chili en1929, dans la petite ville de Tocopilla, où il a tourné son film) est bouleversante car, un peu comme le dernier roman de Yann Moix, c’est un ovni. Ça ne ressemble à rien. Et c’est épatant, violent, fort, séduisant, généreux, à la fois lyrique et taiseux, excessif, boursouflé et concis. Terriblement latin. On est à mille lieux des productions des intellectuels, des penseurs, des impuissances analytiques, des emmerdeurs patentés, des prétentieux du 7e art. Jodorowsky montre ce qu’il ressent, raconte, se souvient, transfigure, invente, sincère, angoissé, joyeux. Son film pue la vie. C’est délicieux. On y retrouve son enfance, son éducation dure, violente, administré par un père stalinien qui croit bien faire (quelle belle idée de faire jouer le rôle de son daron par son propre fils, Brontis Jodorowsky!) Tout est folie, poésie brute, tendresse rentrée. C’est du grand art. Sous le charme, je le fus encore en écoutant Un homme, le dernier album de l’Amiénois Albin de la Simone. Il s’agit, sans aucun doute, de son album le plus abouti. Une douceur rassérénante émane de ses chansons dans lesquelles il s’interroge sur le rôle de l’homme dans la société, dans le couple. Je n’ai pas manqué d’aller interviewer Albin, à la terrasse du café Place Verte, rue d’Oberkampf. Le soleil nous faisait cligner des yeux. Il se souvenait que notre première rencontre, à Paris, avait eu lieu dans le bar de l’hôtel Lutetia. C’était il y a combien temps? Dix ans certainement. Et la première fois que j’ai entendu parler de Jodorowsky, c’était en1973, chez Odette, café des Halles, à Saint-Quentin. J’irai comme un cheval fou, d’Arrabal, venait de sortir sur les écrans. Nous fumions des gauloises jaunes, goût maryland.

Dimanche 29 septembre 2013.