Philippe Tesson et Thiérache

L’écrivain et journaliste de presse écrite, de radio et de télévision est né à Wassigny, dans l’Aisne.

Fondateur du journal Le Quotidien de Paris, chroniqueur de radio et de télévision, écrivain, journaliste de presse écrite, Philippe Tesson est une figure de l’univers littéraire parisien et du monde du théâtre de la capitale. On le sait peu, mais il est picard, thiérachien pour être plus précis puisque né en 1928 à Wassigny. Il garde un souvenir ému de ce pays plutôt; il le garde tout au fond de son cœur. Il a répondu à nos questions dans son bureau des éditions de L’Avant-Scène, la rue des Saints-Pères, à Paris.

«Une forme de chaleur intime»

Philippe Tesson, dans son bureau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris : « C’est un pays qui souffre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. » Photo : Sylvie Payet. 

La revue L’Avant-Scène.

Philippe Tesson, on dit de la Thiérache que c’est un pays dur, enclavé. Êtes-vous d’accord?

Incontestablement, car il subit les effets économiques d’une crise terrible, notamment dans le secteur herbager (avec l’Europe, la PAC). C’est un pays qui soufre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. Les herbages, les haies; le rapatriement sur soi-même. L’isolement. Je trouve ça très intéressant, même si c’est un peu triste. Mais l’avers de cette médaille, c’est qu’il se dégage une forme de chaleur intime. J’aime beaucoup les cuisines dans lesquelles les gens se replient. La brique et l’ardoise s’ajoutent au reste. J’ai un attachement très très profond à cette région. On finit par en induire que le peuple de cette région-là a des vertus très particulières. Je n’irai pas jusque-là; j’en rajoute un peu dans un romantisme de la détresse humaine. Mais quand même il y a de ça. Il y a une tristesse générale; le ciel fait le reste. Je repense à cette route que j’ai faite à bicyclette pendant toute mon enfance, de Wassigny à La Capelle, c’est assez gracieux. C’est forestier, bocager. Mais le climat et l’habitat font que c’est un peu triste.

C’est un pays qui vous tient à cœur; c’est celui de votre enfance.

Absolument. C’est celui du bonheur, mais on y ajoute la tragédie. C’est pour moi un lien très fort sur le plan humain. La souffrance est tellement apparente. J’ai fait une série de films qui s’appelle Empreintes, dans laquelle on parle de soi pendant une heure. C’était il y a quatre ou cinq ans; l’équipe de télévision m’a emmené là-bas. Ils m’ont demandé de leur montrer ce qui m’avait imprégné. Spontanément, je suis allé vers les cimetières qui sont laids (sauf les cimetières militaires). Ils sont empreints d’une vérité. Ils sont dans leur vérité.

Est-ce que vous possédez toujours une résidence en Thiérache?

Non. J’essaie toujours de racheter la maison de mes grands-parents à Wassigny. Une maison adorable, toute petite maison de briques, repeinte à la chaux, dans le village. Elle est extrêmement modeste. Je suis d’origine très modeste. Mon père a gravi les échelons jusqu’au premier étage; l’ascenseur social à la faveur de la guerre. Il avait fait une guerre 14-18 glorieuse, comme beaucoup de paysans de cette région. À la fin de la guerre, il avait gagné ses galons. De saute-ruisseau, il a fini par acheter une étude d’huissier. Il est devenu un petit notable de village. Mes grands-parents, des gens très laborieux, habitaient cette petite maison. Je n’ai pas pu la racheter car elle a été intégrée dans un petit complexe industriel où il y a une toute petite fonderie. La maison de mes grands-parents a été intégrée dans cet ensemble industriel. Le directeur de ce complexe (que je connais très bien) ne peut pas la vendre car elle lui est utile. Je crois que je l’ai perdue à jamais; elle gracieuse et merveilleusement authentique et désuète. Mon père a voulu quitter Wassigny pour être un peu tranquille car il était devenu le sage du village. Il aidait les gens à faire leurs choses administratives. Il a eu des enfants, des petits-enfants; mes parents sont venus à Paris. Moi, j’habitais donc Paris. Mais je reviens très souvent en Thiérache. J’y ai encore un peu de famille. J’y ai finalement peu d’amis; beaucoup sont morts. J’ai renoué des liens avec des gens des villages voisins. Des cousins. À Tugigny. Ils sont agriculteurs prospères. L’un d’eux fait un peu de politique. Il vit dans un petit château. Il y a dans cette région des petits châteaux adorables. J’ai souvent eu envie d’acheter un petit château en brique, modeste… mais je n’ai pas assez de loisirs. Je ne veux pas passer mon ultime vieillesse loin de mes enfants; je suis très attaché à mes enfants. Ma tribu. J’ai deux filles et un fils. Mon fils est un grand voyageur. Lui est très attaché à ce pays. Mes filles, moins.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Une retraite en rappel et un vertige de nostalgie

   

Jean-Pierre Marcos devant l'orchestre Gadget Swing. Octobre 2016, au cirque d'Amiens.

Jean-Pierre Marcos devant l’orchestre Gadget Swing. Octobre 2016, au cirque d’Amiens.

Il ne manque pas de cran, Jean-Pierre Marcos, le directeur du cirque Jules-Verne d’Amiens qui, l’autre soir, a fêté, avec élégance et créativité, son départ à la retraite. Après avoir accueilli la foule nombreuse, Jean-Pierre se déguisa en clown triste, se percha au sommet du plafond du cirque et descendit en rappel tout en lançant des pétales de fleurs sur la piste. Une manière poétique de dire au revoir à ses amis. Une camarade me confia qu’elle me trouvait triste, distant et bien seul à cette épatante manifestation. Ce n’était pas tout à fait faux; pas tout à fait vrai non plus. Pour être plus précis, je te confierai lectrice dodue, soumise, conquise, presque consommée, que je réfléchissais. Il est si rare que je réfléchisse que je me pare, quand cela m’arrive, d’un air absent, étrange, qui me fait ressembler à un personnage de Gérard de Nerval. Oui, je réfléchissais car le Jean-Pierre, je le connais depuis des dizaines d’années. Dois-je confesser qu’il est un presque Ternois, puisque beautorois d’origine? Lui aussi connut, à la fin des divines sixties, ces Trente glorieuses qui nous manquent tant (oui, c’était mieux avant; je ne vais tout de même pas laisser ce beau slogan aux abhorrés du Front national!), les matches de football sur le terrain de Beautor, près du canal de la Sambre à l’Oise. Les matches dans les petits matins d’automne, brumeux, humides et gris comme des taupes. Les derbies qui opposaient l’Union sportive de Beautor (USB; «Non, l’USB n’est pas morte!», chantait mon ex-beau-père, Albert, à l’heure de l’apéritif au Porto, les dimanches) à l’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT qui fut mon équipe – j’occupais le poste d’inter-droit, puis celui d’arrière droit; j’ai toujours été mauvais à gauche, c’est pour cela que j’aime tant la littérature de droite, notamment celle des Hussards – et, avant encore, celle de mon père Alfred). Il n’était pas rare que la balle de cuir poreux se retrouvât dans l’eau céladon dudit canal. Lors de la cérémonie, Jean-Pierre ne put s’empêcher de faire un clin d’œil à notre cher département de l’Aisne, en invitant l’excellent orchestre de jazz manouche Gadget Swing, composé notamment de musiciens de Charmes. Charmes: je me mis à penser à mon copain Jean-François Granger, dit Gé, mime à ses heures, fou de cinéma, parti vendre des copies de tableaux de maîtres à Hambourg, et, à ma connaissance, jamais revenu, disparu dans les brouillards salés et teutons. Je repensais à l’usine Maguin où travaillait Didier Gaudefroy, le grand frère de mon regretté copain Fabert (RIP), tombé au champ d’honneur de nos adolescences ternoises. Charmes: je pensais au lycée catholique Lacordaire où étudia ma chère Catherine Caille, délicieuse petite amie, grande didiche belle comme une aube de communiante rock’n’roll, des jambes interminables, des allures des mannequins de l’émission Dim, Dam, Dom, morte dans un accident de la circulation sur la côte d’Azur, au milieu des seventies, à l’âge de 20 ans. Quand Gadget Swing interpréta «Nine by Nine», de John Dummer, que j’avais tant écouté à Tergnier, un vertige de nostalgie me terrassa. Oui, j’avais l’air absent, étrange. Belle retraite, Jean-Pierre! Et vive nos années mortes!

Dimanche 30 octobre 2016.

 

  Pluie anglaise et silure communiste

      Un matin de début août. La pluie claque sur le toit de ma véranda. J’adore ce bruit à la fois doux et vif. Mon chat Wi-Fi regarde, mélancolique, par la fenêtre le jardin détrempé. Il n’y a pas plus dépressif qu’un chat quand il pleut. Il sait qu’il n’aura pas le droit de sortir, à moins de le chausser de petites bottes. (Après tout, Charles Perrault y avait pensé avant moi avec son Chat botté.) Je pense à mes courges jaunes et vertes – au fond de mon terrain – qui doivent être lavées, brillantes, comme la peau des ventres des lézards. France Inter diffuse «Waterloo Sunset», des Kinks. Une pluie molle, tiède et si britannique sur le toit de ma véranda; les Kinks à la radio. Je suis aux anges. Je me mets à songer au Dahu (va savoir pourquoi, lectrice mon amour? Tel est l’esprit du Ternois moyen: imprévisible, bondissant comme un kangourou), un dancing de Vendeuil (Aisne) des années soixante-dix qui me faisait rêver alors que j’étais adolescent. Patrick Gadroy, un copain de collège plus âgé de moi et qui m’apprenait la guitare, y allait le samedi soir. Trop jeune, je me contentais d’aller boire des bières chez Hubert, café de la rue Pierre-Semard, à Tergnier, et de faire danser les petites Ternoises sur la piste de l’arrière-salle transformée en club: Le Stéréo. Gadroy me racontait qu’au Dahu, la musique était excellente. «Rien que du rhythm’n’blues et du rock anglais!» s’enthousiasmait-il. Je l’enviais. Je croyais entendre la mélodie de «(Sittin’ On) The Dock Of The B

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d'été.

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d’été.

ay», d’Otis Redding, ou «Sunshine Of Your Love», des Cream. Ou «Waterloo Sunset», des Kinks. Les Kinks, on y revient. Il pleuvait souvent sur Tergnier, quand en ce mois d’août de 1970 ou 71, Gadroy venait me visiter, sa guitare coincée entre les cuisses, juché sur son cyclomoteur bleu, un Peugeot 103, de la même couleur que le paquet de gauloises qu’il ne cessait de sortir. Puis il m’apprenait la descente d’accords de «Lay Lady Lay», de Dylan. Vendeuil encore. Je me souviens d’une partie de pêche que j’avais faite avec Gérard Leduc au parcours à truites. Nous n’étions pas riches et la partie de pêche coûtait cher. Nous avions dissimulé chacun deux truites dans nos musettes. Le propriétaire des lieux devait nous avoir repérés à l’aide de jumelles. Il nous avait gaulés à la sortie. Il nous avait gentiment réprimandés, et laissé repartir. Avec nos truites. Nous étions honteux. Et il s’était mis à pleuvoir quand nous étions remontés sur nos bicyclettes en direction de Tergnier. La sévérité magnanime et douillette des Trente glorieuses. Aujourd’hui, on pêche le silure dans l’étang municipal de Vendeuil. Le silure, ce gros poisson venu de l’Est – donc certainement communiste – qui n’a pas attendu que le capitalisme fiche en l’air de mur de Berlin pour nous envahir. Le silure est donc l’avenir du pêcheur comme la femme l’est de l’homme. Ce n’est pas poète rouge à la crinière blanche qui eût dit le contraire.

                                             Dimanche 11 septembre 2016

Un Jean-Louis Piot dans mon piège à poulettes

     

L'excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

L’excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

Il y avait longtemps que je ne m’étais pas adonné à ce sport si particulier, propre à l’écrivain, qu’est la dédicace. Par un samedi lumineux, éblouissant, mais frais comme un Noël soviétique au goulag, je me suis rendu comme un seul homme (mais étais-je bien seul, lectrice adulée, convoitée, bientôt suçotée, puis dévorée ? Non, j’étais avec moi-même, ce qui n’est pas de tout repos) à la Fnac d’Amiens. Une jolie table recouverte d’une étoffe noire aux armoiries de la célèbre Fédération nationale d’achats des cadres, fondée en 1954 par Max Théret (je cite Wikipédia : « Engagé un temps au Parti communiste, Max Théret effectue un virage radical vers la gauche libérale, à l’époque, le Parti socialiste de François Mitterrand. N.D.A. : certes, il était libre Max, mais moi j’eusse préféré qu’il fît le parcours inverse) m’attendait. Quelques-uns de mes livres étaient posés dessus ; tout près un joli présentoir et surtout une grande photographie avec ma sale gueule de marquis. « Un vrai attrape-poulettes ! » songeais-je un instant, en bon vieux salopard concupiscent. Je m’installai, et commençai à rêvasser. Le temps passait ; point de poulettes. En revanche, que vis-je arriver ? Mon copain Jean-Louis Piot, conseiller départemental, radieux, rayonnant, réjoui. Il y avait de quoi : il venait de se faire remettre les palmes académiques des mains de mon autre copain Christian Manable, sénateur, membre de l’association des médaillés de l’ordre des palmes académiques (AMOPA). Une occasion pareille ne se manque pas : on peut être écrivain, on n’en reste pas moins journaliste. Je dégainai mon appareil photographique aussi vite que Josh Randall (Steve McQueen) dans Au nom de la loi, exigeai de Jean-Louis qu’il exhibât sa jolie médaille, et l’immortalisai à jamais devant les regards intrigués des chalands de la Fédération nationale d’achats des cadres. Jean-Louis ne l’a pas volé, sa distinction. Conseiller d’éducation, il a notamment contribué à la mise en place du parcours artistique et culturel des collégiens (PAC collégiens 80). Puis, nous nous mîmes à nous souvenir de notre chère Aisne car Jean-Louis est de Beautor et moi, comme tu ne le sais pas peut-être pas encore, lectrice soumise, car je n’en parle jamais, de Tergnier. Nous évoquâmes les brumes mauves et duveteuses qui, l’hiver, caressaient la pelouse blanchie du terrain de football de Beautor, près du pont du canal. (Mon ami Jean-Pierre Marcos, un autre Beautorois, n’a pas son pareil pour en parler.) Et les bars américains, peuplés de délicieuses créatures (Le Daguet, près de la MJC de Tergnier ; La Loggia ; La Huchette, rue Pierre-Semard…) où, timides, nous allions boire quelques bières en galante compagnie et en nous prenant pour Hemingway ou Bukowski. Sans transition : suis allé voir, au Gaumont d’Amiens, Dieu merci, de Lucien Jean-Baptiste, avec ce dernier et Baptiste Lecaplain. Une comédie tendre, émouvante et réussie. Mais, malade comme une bête, je n’ai pas pu assister à l’avant-première de Adopte un veuf, de François Desagnat avec André Dussollier, Bérengère Krief, Arnaud Ducret. La vieillesse est un naufrage.

                                                        Dimanche 20 mars 2016.

Brèves en musique et en littérature

AUDIO LIVRES

Despentes savonneuse

Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes, n’est rien d’autre que le portrait des eigthies finissantes. La voix de l’excellent comédien Jacques Frantz (Yves Robert, Claude Chabrol, Claude Berri, etc.) convient parfaitement au style écorché et si rock’n’roll de l’auteur de Baise-Moi. Ici, elle nous invite à suivre Vernon Subutex, manière d’ange déchu, « légende urbaine », estime l’éditeur, qui, tout doucement glisse vers le cauchemar de la rue. Légende urbaine ? Il y a de ça. C’est souvent violent, à la fois drôle et brutal. Ce texte ressemble

Captain Kid.

Captain Kid.

à un album des Heartbreakers. Percutant et réussi. Ph.L.

Vernon Subutex 1- Virginie Despentes. Audiolib.

MUSIQUE

Un bienfaiteur

« Je crois en une poésie du son. J’ai la conviction que, grâce au son, la musique peut agir comme un baume, voire soigner… Et j’ai envie de faire du bien… », confie Sébastien Sigault, alias Captain Kid. Le songwriter parisien, apparu sur les scènes dans les années 2000, remplit ici, parfaitement son contrat. Jolie mélodies, voix aussi bien dessinées qu’une estampe d’Hokushaï, il nous livre treize chansons fraîches, pétillantes, résolument poppy qui lorgnent du côté de Blur et de Divine Comedy, même si son Panthéon personnel renferme Dylan et les Beatles. La mélodie de « Upon the Edge » est un régal. Jolie pochette au format inhabituel. Très agréable. Ph.L.

X or Y, Captain Kid. Savoury Snacks records.

 

D’Arsy chante Corcy

D’Arsy est un artiste originaire de Soissons, dans ce cher département de l’Aisne. Il ne s’en cache pas puisque l’un de ses chansons s’intitule « Corcy »village du Soissonnais. Sa voix est belle, bien posée. Ses textes en imposent par une écriture serrée, poétique. Il chante l’amour, la nature, la forêt, la foudre et le tonnerre. Les arrangements proposent des sons où l’électro et les nappes de pianos font bon ménage. La chanson « Lovely », en duo avec Morgane Imbeaud à la voix limpide comme les eaux de la Vesle, ne manque pas de charme. Belle mélodie ; douce atmosphère. « Boy sentimental », avec ses évidences, ses ambiances, recèle toute la puissance d’un tube potentiel. PHILIPPE LACOCHE

Boy sentimental, D’Arsy. PBOX Music. Dist. Sony.

Blaireau, Carol et les présidents

 

L'excellent comédien Simon Galand et le très rock'n'roll Eric Sampité.

L’excellent comédien Simon Galand et le très rock’n’roll Eric Sampité.

Ce n’est pas tous les jours que deux présidents de rencontrent. Eric Sampité, vrai président de l’association rock Dockyard, a bu une ( ?) bière, l’autre soir, en compagnie de Simon Galand, faux président de l’association de films ultra-courts, Quatre-vingts Poneys (notre photo). Je n’ai jamais bien su pourquoi, je me suis mis, un jour, à le surnommer président, le Simon. Peut-être parce qu’il m’appelle Monsieur le marquis. Président, ça lui va bien. Ça devait se passer tout au fond de la nuit, dans un bar d’Amiens. Simon est, en fait, le comédien principal de l’excellente série « Simon » que je t’encourage vivement, lectrice adulée, à découvrir sur YouTube. Eric, on se connaît depuis des années. C’est lui qui, grâce à son association, réalisait nos fiches de paie lorsque j’officiais encore comme bassiste au sein du groupe Yé-Yé les Scopytones. C’est si loin tout ça. Quand je ne perds pas dans les bars, je regarde la télévision. Je suis resté tellement longtemps sans m’y intéresser que depuis que je m’y suis remis, j’ai du mal à m’arrêter. Tout m’interpelle ; les images me happent, me fascinent, comme lorsque j’avais quatre ou cinq ans et que je découvrais la première fois cette fameuse télévision en noir et blanc, chez des voisins de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne), la famille Van Missen. J’étais éberlué ; la mire. L’ORTF. Les têtes de Raymond Marcillac, de Roger Couderc, du tout jeune Michel Drucker. Aujourd’hui : même fascination. Même impression de merveilleux. Parfois, je me dis que j’ai dû louper des pépites en la délaissant pendant tout ce temps, cette foutue télé. L’autre soir, je suis tombé sur Ni vu… Ni connu, le film d’Yves Robert (1958), tiré d’un roman d’Alphonse Allais, L’Affaire Blaireau. Le braconnier Blaireau est interprété par l’inénarrable Louis de Funès ; Moustache campe le garde-champêtre Parju. Ça se passe dans la France profonde, dans le Maine-et-Loire. La France comme on l’aime. C’est malicieux, foutraque, excessif, burlesque. J’adore ! Ce film, j’avais dû le découvrir à l’époque de la cité Roosevelt, peut-être sur la télévision des Van Missen. Leur maison se situait près de la ruelle qui sentait le sureau et la feuille d’ortie froissée. Ces odeurs existent-t-elles encore quelque part, dans un coin de Tergnier ? Depuis cinquante ans, elles ont dû s’évaporer dans l’infini du temps qui passe. Dans un tout autre genre, j’ai adoré le film Carol, de Todd Haynes avec la sublime Cate Blanchett et la très mignonne Rooney Mara, vu, il y a peu, au cinéma Le Gaumont d’Amiens. Une superbe histoire d’amour entre deux femmes : la toute jeune Thérèse, employée dans un grand magasin du New York des années cinquante, et Carol, femme mûre et très séduisante. Les images sont superbes. Ces amours saphiques sont filmés avec une exquise pudeur et une discrétion rare. L’amour, le vrai, méritait bien cette délicatesse de haut vol. Magnifique.

Dimanche 24 janvier 2016

Miss.Tic, Mystic et pensées humides à Creil

         Je me suis rendu au Salon du livre de Creil, le weekend dernier ; cela devient une habitude. J’aime bien l’ambiance, l’immense salle qui, nue, doit être froide, et qui se réchauffe lorsqu’elle se drape de livres et de bandes dessinées. Un peu comme une dame qui, soudain, devient irrésistible avec ses dessous chics et son petit collier de perles de nacre. J’adore. Bon, arrêtons-nous là, lectrice, avide de confessions. Revenons au Salon de Creil. Le temps était gris et humide ; la pluie fouettait la surface de l’Oise. J’y retrouvais des amis chers : les écrivains Patrice Juiff et Valère Staraselski, la critique littéraire Alexandra Oury, et, bien sûr, Sylviane Leonetti, grande ordonnatrice de l’événement. Le midi, je déjeunai en compagnie de Miss.Tic, plasticienne, poète urbain, reine du pochoir et surtout de la phrase-slogan ramassée, percutante, jeux de mots hirsutes comme les crêtes des punks des Halles des eighties. Miss.Tic ne manque pas de charme. Très brune, ce jour-là elle ne portait pas son traditionnel béret. Nous parlâmes littérature, poésie, art. Je lui fis remarquer que son nom me rappelait la célèbre pâte rouge Mystic, qui imite le vers de vase et que j’utilisais, enfant, lorsque je pêchais dans les pattes d’oie du canal de Saint-Quentin, à Fargniers (Aisne).  Je la trouvais vive, attentive, curieuse et sensible. Un peu plus tard, elle fut interviewée par le Picard Vincent Josse qui, avant de retrouver Miss.Tic sur le podium, vint me saluer. (Je me souviens de notre rencontre à la Maison de la Radio lorsque j’avais réalisé son portrait ; à cause d’un souci de ligne de métro, j’étais en retard ; je me souviens aussi de sa patience. Je me souviens de beaucoup de choses, au fond, malgré mon grand âge, ma vie parfois dissolue d’ancien critique de rock et d’écrivain las et mélancolique, marxiste contemplatif comme un Walter Benjamin égaré dans les brumes picardes.) Avant de regagner Paris, Miss.Tic m’acheta un livre et souhaita que je lui dédicace. Je m’exécutai. J’hésitai à pasticher l’un de ses aphorismes : « Quand le train est passé, il faut le soir. » Je m’abstins ; il faut savoir s’abstenir parfois, quand les trains passent, qu’on ne les prend pas, qu’on reste sur le quai et qu’on attend la nuit. J’interviewai également Malek Chebel, c

Vincent Josse interviewe Mis.Tic, sur le podium du Salon du livre de Creil.

Vincent Josse interviewe Mis.Tic, sur le podium du Salon du livre de Creil.

alme, intelligent et sage qui présenta son livre L’inconscient de l’islam (CNRS Editions), essai pertinent qui révèle les contradictions d’un islam aux prises avec le monde actuel. Le samedi soir, je discutai longuement avec Jean-Claude Villemain, maire de Creil, devant une Leffe royale assez délicieuse et qu’il m’avait conseillée. Nous parlâmes des canaux (Creil traversée par l’Oise) ; il me confia que l’un de ses grands-pères était éclusier à Boran-sur-Oise. J’imaginai l’écluse. Je repensai au canal de Fargniers, aux pattes d’oie, au Mystic. Je m’égare trop souvent dans mes pensées. Est-ce pour cela que, le soir-même, malgré mon GPS je fus bien incapable de me rendre au bowling de Creil ? La fête du salon y était organisée. Je suis rentré à mon hôtel. Bowling : je repense à cette scène de La Truite, roman de Roger Vailland. Vailland né à quelques dizaines de kilomètres de Creil, à Acy-en-Multien. Je pense trop. Beaucoup trop.

                                                     Dimanche 29 novembre 2015.

 

 

Tout allait bien…

Tout allait bien. L’inauguration du Festival du film d’Amiens battait son plein au Gaumont. J’étais de la partie, une coupe de champagne à la main, discutant avec Gilbert Fillinger, puis avec Jean-Pierre Marcos et Sylviane Fessier, puis avec Jean-Pierre Garcia. Et tant d’autres, joyeux. Si joyeux. Devant nos mines réjouies, nos éclats de rires, de fête, devant ce champagne, quelques abrutis barbares et sanguinaires eussent pu venir faire un carton. Nous n’y pensions pas. Alors que je quittais le cinéma, dans le hall, mon attention fut attiré par des gens qui contemplaient l’actualité sur leurs téléphones portables et la commentaient. « A Paris, c’est l’horreur. Un massacre. » Les attentats venaient de se produire. Puis tout alla très vite. Le nombre de victimes qui augmentait au fil des minutes. L’horreur, oui, l’horreur. Que faire en ces instants de douleur ? Tenter de trouver un peu de chaleur et de fraternité dans ce monde de brutes. Je filais à Tergnier (Aisne), ma ville. Carole Bacot et la médiathèque avaient la bonté de l’inviter pour évoquer mon dernier roman. J’avais un peu honte de parler de ces histoires d’amour, si légères, dans ce contexte de deuil absolu. J’en fis part au maigre auditoire. On parla donc un peu d’amour, mais beaucoup de la terrible actualité. Et je fonçais vers le Café de La Poste où mon bon copain Marc Delfolie, ancien journaliste de L’Aisne Nouvelle, et patron du lieu, m’attendait autour de quelques cochonnailles. L’ambiance était à la fois à la tristesse, à la révolte. Mais aussi à la fraternité. Il y avait là, à côté de Marc, Zézette, ancien batteur d’un de mes groupes de rock, employé SNCF à la retraite, Michel Carreau, élu du Parti communiste, Tonio, militant, Marc Braem, un ancien du lycée Henri-Martin, cheminot lui aussi, et même Bernard Le Louarn, dit Nanard, de Gauchy, ancien du même lycée Henri-Martin, copain de classe de seconde, devenu cheminot comme il se doit. Pas vu depuis quarante ans.  Et quelques autres. Rien que des bons copains. Cela faisait du bien, changeait un peu les idées. Nous en avions tous besoin. La barbarie, à Tergnier, on connaît. Nos bons amis d’Outre-Rhin ont laissé des souvenirs dans cette ville ouvrière, patriote et éminemment résistante, imprégnée d’une gauche à l’ancienne qui n’aim

Devant le Café de La Poste, à Tergnier, tenu fraternellement par l'ami Marc Delfolie.

Devant le Café de La Poste, à Tergnier, tenu fraternellement par l’ami Marc Delfolie.

e pas trop qu’on vienne lui chercher des poux dans la tête et la priver de liberté. A Paris, ce n’était plus les nazis mais des religieux illuminés qui venaient de sévir. Même mentalité, même résultats. L’horreur, oui, l’horreur… Coïncidence : juste avant que surviennent les attentats, j’étais en train de lire Plaidoyer pour la fraternité (éditions Albin Michel), d’Abdennour Bidar, philosophe, écrit après les attentats perpétrés à Charlie. Il y explique qu’au lieu de nous diviser, ces drames nous avaient rassemblés ; ils nous ont fait prendre conscience « qu’il fallait maintenant changer d’ère : passer du choc des civilisations à celui de la fraternité des cœurs et des cultures. » Il a raison.

                                                      Dimanche 22 novembre 2015

Retraite, âme slave et combats d’acier

 Chaleureuse cérémonie, l’autre soir, dans les locaux historiques de la Direction régionale des affaires culturelle de Picardie (DRAC), à Amiens. Deux conseillers, Dominique Baillon-Lalande (Livre et lecture), Philippe Béra (arts plastiques), et Daniel Ledoux, ingénieur du Patrimoine à la conservation des monuments historiques, faisaient savoir, à l’aide d’un excellent champagne du sud de l’Aisne (de Charly-sur-Marne, si mes souvenir son bons ; du côté de Charly, en des temps antédiluviens, alors que je jouais dans un groupe de bal pour arrondir mes fins –faims ?- de mois, j’avais été embarqué dans la 2 CV d’une adorable vieille dame d’au moins 28 ans – j’en avais 17 – qui avait succombé à ma fougue juvénile sensuelle. Un très bon moment, mais cela est une autre histoire) qu’ils partaient en retraite. Il y avait là toute la culture de Picardie. Les petits fours à base de crevette étaient succulents. J’ai pris Dominique et Philippe dans mes bras. Et j’ai fait la connaissance de  Daniel Ledoux qui présente un sérieux avantage : il est originaire de l’Aisne, le plus beau département de France. J’avais envie de lui raconter de ma balade en 2 CV, en 1972, mais comme cela n’avait aucun rapport, je me suis abstenu. Autre beau moment : la pièce Oblomov, d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov avec la troupe de la Comédie française (dont le sublime Guillaume Gallienne dans le rôle du personnage éponyme). J’ai adoré l’écriture, l’âme et la mélancolie slaves, l’humour totalement foutraque, l’énergie fantasque de l’âme slave. Et je me disais qu’il était bien normal qu’à Stalingrad nos amis de la grande Armée rouge eussent fichu une sacrée raclée aux Teutons ennazillonnés jusqu’au fin fond de leurs culottes de peau. Ce qui nous permis de ne pas vivre aujourd’hui sous la botte allemande. (Même si aujourd’hui, ils se rattrapent avec l’Europe, mais ceci, tout comme ma vieille copine de 28 ans de Charly-sur-Marne, n’a aucun rapport.) J’étais tellement pris par la pièce qu’à la fin du premier acte, je me suis levé pour partir. Heureusement, mon rédacteur en chef, David Guévart, qui était juste derrière moi, m’a retenu par la manche en me signifiant que ce n’était que l’entracte. Mais où donc avais-je la tête ? A Stalingrad ? A Charly

De gauche à droite : Philippe Béra, Daniel Ledoux et Dominique Baillon-Lalande, au cours de la cérémonie de leurs départs en retraite, dans les locaux de la DRAC Picardie, rue Daussy, à Amiens.

De gauche à droite : Philippe Béra, Daniel Ledoux et Dominique Baillon-Lalande, au cours de la cérémonie de leurs départs en retraite, dans les locaux de la DRAC Picardie, rue Daussy, à Amiens.

?  Va savoir, lectrice ! Au chapitre des dons, j’ai reçu avec un vif plaisir le dernier recueil de poème de Jean Detrémont, Table des précipices, bataille toute tombe, magnifique objet recouvert d’une couverture de velours noir (signée Narine Krotz). Et le photographe Jean-Marie Faucillon m’a fait cadeau d’un livre passionnant : A.L.B. 1952, Solidarité d’acier, un récit de Roger Roucoux, publié par l’Institut d’histoire sociale de l’Aisne (03 23 62 31 17 ; ihs-cgt01@wanadoo.fr) sur les grandes grèves ouvrières aux aciéries et laminoirs de Beautor, dans l’Aisne, du 12 février au 10 mars 1952. Poing (levé) à la ligne.

                                                                Dimanche 9 novembre 2014

Fusillés de 14-18 : Frédéric Mathieu fait sauter les scellés

Dans « 14-18, les fusillés », un livre remarquable et passionnant, Frédéric Mathieu, un chercheur indépendant donne noms, vies et parfois visages à des pauvres bougres qui ont eu la malchance de servir d’exemple.

Quel a été votre parcours?

Je suis scientifique de formation. Je viens de Châlons-en-Champagne. Je suis arrivé à l’histoire par passion. J’ai mené de recherches de façon indépendante, essentiellement sur les combattants des XIXe et XXe siècles. J’ai travaillé sur les derniers survivants des guerres napoléoniennes, un travail qui n’avait jamais été entrepris jusqu’à présent. J’ai également travaillé sur les derniers survivants de la guerre de 14-18.

Pourquoi avoir écrit ce livre?

En fait, il existait beaucoup de chose écrites sur une cinquantaine de fusillés de la Grande Guerre, fusillés qui avaient été réhabilités. Lors de mes recherches au service historique de Vincennes, j’ai vu que le nombre des fusillés était beaucoup plus important que cette cinquantaine de cas. Je me suis dit qu’il y avait un travail à faire pour apporter quelque chose à la communauté scientifique; c’est ce qui m’a motivé. Quand j’ai mis le nez dans ces archives, j’ai vu des cas très intéressants.

La cinquantaine de cas que vous évoquiez, qui étaient-ils?

Il s’agissait de soldats réhabilités ou dont la procédure de réhabilitation avait échoué.

Comment avez-vous travaillé pour écrire ce livre?

J’ai lu les travaux du général Bach et de Nicolas Offenstadt qui sont vraiment très intéressants. J’ai utilisé un certain nombre d’éléments de ces travaux qui sont cités dans mon ouvrage. Mais j’ai voulu travailler de façon indépendante, uniquement avec les archives, grâce à une dizaine de sources différentes, dont les fameux dossiers des conseils qui, depuis peu, sont accessibles au grand public et aux historiens. Ils se trouvent à Vincennes. Je me suis rendu compte qu’un grand nombre n’avaient jamais été ouverts; j’ai enlevé les scellés sur les trois quarts des dossiers que j’ai consultés. C’est là que j’ai vu qu’il y avait vraiment du travail à faire. Je me suis rendu compte que je n’étais pas un pionnier, mais pas loin! Et j’ai profité de toutes les archives qui arrivent sur internet. Archives du Ministère de la Défense (les fiches des soldats morts pour la France), les actes de naissance, de décès, les registres matricules… J’ai recopié toutes ces informations, avec les témoignages des soldats qui avaient assisté à ces exécutions et qui avaient témoigné soit dans une lettre, soit dans un carnet de guerre. J’ai essayé d’utiliser toutes ces archives pour retrouver le plus grand nombre de combattants fusillés par l’armée française.

Selon vous, faut-il réhabiliter les fusillés de la Grande Guerre, et de quelle manière?

Je n’ai pas fait ce travail dans l’optique d’une réhabilitation, mais dans l’optique d’apporter le plus grand nombre d’informations par le biais de plus de sources possibles, ce pour mieux les connaître, et ensuite pour mener à bien une étude qui constitue la dernière partie de mon ouvrage. Mon but était de mettre ces informations à disposition du grand public ou des politiques pour qu’ils puissent se prononcer pour une réhabilitation individuelle ou collective. A titre personnel, tous les cas que j’ai rencontrés ne méritaient pas de mourir pour des motifs la plupart du temps futiles. Il faut trouver une façon de les réhabiliter… Je ne suis pas spécialiste; j’émets diverses possibilités. J’ai fait mon travail les sortant ces soldats de l’oubli, en les nommant; c’est déjà une forme de réhabilitation. Ensuite, si un grand nombre d’entre eux étaient réhabilités, je serais personnellement très content. Sous quelle forme? Ce n’est à moi d’en décider. Je pense mon ouvrage fait bouger les lignes en ce moment. Personnellement, je ne suis pas favorable à faire une distinction entre ceux qui sont récidivistes ou non récidivistes. Récidivistes ou non, ils ne méritaient pas d’être fusillés.

Les exécutions ont été nombreuses en Picardie, importante zone de fronts avec les batailles de la Somme et celles du Chemin des Dames. Comment analysez-vous ce phénomène?

J’ai remarqué que l’armée française exécute au moment où les batailles sont les plus intenses et dans les lieux où les combats sont les plus terribles. On retrouve exactement les mêmes distinctions que quand on analyse les morts aux combats de la guerre 14-18. Sur le front de l’ouest, la Marne arrive en tête et représente 26% des exécutions. Ensuite la Meuse avec 18% (essentiellement dû aux combats de Verdun), arrivent ensuite le Pas-de-Calais et l’Aisne avec 8%, puis la Somme avec 6%. L’Oise arrive avec 5% des exécutions. L’armée française exécute là où elle pense qu’elle doit appliquer une discipline de fer en exécutant des soldats pour servir d’exemples.

Quels sont les motifs les plus nombreux (abandons de poste, désertions, rébellions, refus d’obéissance, etc.)?

La très large majorité des motifs sont des refus d’obéissance en présence de l’ennemi, et l’abandon de poste. Concrètement, il peut s’agit de personnes qui désertent, qui quittent la ligne de front et tentent de partir. Il y a aussi des soldats qui ont été exécutés car ils n’avaient pas fait une corvée, ou qui traînaient des pieds à l’infirmerie. D’autres ont été victimes de l’obusite, évacués vers l’arrière. Les gradés n’ont plus de nouvelles; ils décident d’en faire des exemples. Il y a aussi un grand nombre de mutilations volontaires. J’ai dénombré plus de 80 cas. Ce sont des soldats qui, soit volontairement, soit involontairement, se blessent sur la ligne de front. Ils sont accusés d’abandon de poste et d’automutilation. Certains le reconnaissent; d’autres nient mais sont tout de même exécutés.

Les exécutions sommaires ont-elles été nombreuses?

L’exécution sommaire, c’est un gradé qui, dans l’instant, tue un soldat qui quitte son poste. C’est impossible à quantifier car, bien évidemment, il n’y a pas de procès. Il n’y pas eu de conseils de guerre. On a des traces par les témoignages de soldats. J’ai dénombré soixante-dix cas environ, mais je pense que ce chiffre est en réalité bien plus important. Il y a aussi l’exécution sommaire plus organisée. Tel haut gradé qui décide, sans passer par un conseil de guerre, d’exécuter le soldat fautif. Il souhaite agir dans l’urgence. Il met en place un peloton d’exécution. Les choses sont faites en règles, sauf qu’il n’y a pas de conseil de guerre. Par exemple, Pétain reconnaît avoir fait exécuter sommairement (devant un peloton) le soldat Henri Burgund (N.D.L.R. : page 205, 206 du livre). C’était un parisien d’origine; il a été exécuté à Sainte-Catherine, dans le Pas-de-Calais, pour désertion.

Comment réagissaient les autres soldats qui étaient contraints d’assister à l’exécution de l’un ou de plusieurs de leurs camarades?

A l’unanimité, ils étaient choqués. On a beaucoup de témoignages à travers des lettres écrites aux familles, ce malgré la censure. Des témoignages sont parvenus. Le choc était parfois tel que des soldats s’évanouissaient. On a des exécutions où trois ou quatre soldats qui assistaient perdaient connaissance. Même des arrêts cardiaques.

Avez-vous retrouvé des éléments sur les gradés qui ont perpétré des exécutions sommaires? Ont-ils été découverts? Ont-ils été jugés après coup?

Un petit nombre de famille de soldats exécutés ont obtenu des procès en réhabilitation après la guerre. Certains hauts gradés ont été interrogés, mais ce n’est jamais allé au-delà; il n’y a jamais eu de sanctions.

Les exécutions pour espionnages ont-elles été nombreuses?

Les cas d’espionnages qui ont donné lieu à une exécution de la condamnation à mort sont minimes. Une poignée. Ce ne sont jamais des espions d’envergure. Ce sont de pauvres bougres qui se sont faits avoir. Et le procès s’est mal passé pour eux. Même le capitaine Paul Antoine Estève (N.D.L.R. : pages 355 et 356 de l’ouvrage) qui serait allé en Espagne, qui aurait rencontré des Allemands pour proposer ses services, n’aurait jamais fait d’activités d’espionnage. Il se serait fait rejeter par les Allemands. Il s’est fait prendre par un courrier adressé aux Allemands. Il faut savoir que les cas d’espionnages sont minimes.

Parlez-nous des mutineries du Chemin des Dames.

On a longtemps cru, par méconnaissance, que les fusillés de la Grande Guerre étaient tous des mutins. Or, c’est faux. Car le nombre des fusillés au printemps 17 sur le Chemin des Dames est de l’ordre d’une trentaine. A titre de comparaison, j’ai retrouvé 668 combattants fusillés par l’armée française suite à un conseil de guerre (sans compter les exécutions sommaires). Mais ça reste un épisode intense ce qui s’est produit sur le Chemin des Dames sur une durée d’un mois. Pétain était parvenu à obtenir l’autorisation d’appliquer une justice militaire d’exception comme celle qui existait au début de la guerre. C’est pour cela, appliquant cette justice d’exception, il a pu fusiller une trentaine de soldats. Pétain à l’origine de nombreuses exécutions. Quand il dirigeait le 33e corps d’armée, il en a fait procéder en grand nombre au début de la guerre.

Y a-t-il eu des cas révélés d’exécutions sommaires lors de la dernière guerre mondiale?

Par l’armée française, je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’au cours de la guerre de 1870, il a eu des cas d’exécutions sommaires et dans les armées napoléoniennes.

Quelles idée maîtresse, quelle philosophie, retirez-vous de vos recherches sur ce douloureux sujet?

Ce qui apparaît c’est qu’une très grande majorité des fusillés de la Grande Guerre, l’a été pour des abandons de poste, des refus d’obéissance, qui étaient extrêmement courants dans les régiments à cette époque; les victimes des exécutions n’ont pas eu de chance : c’est tombé sur eux. Il fallait faire des exemples. Il ne méritaient pas d’être exécutés pour de tels motifs. Je retiens le côté arbitraire des exécutions. On pense maintenant qu’il y a plus de 700 exécutions. On commence à rattraper l’Italie qui compte 735 exécutions. Un siècle plus tard, il me semble nécessaire de réhabiliter la mémoire de plupart d’entre eux. Après, se pose la question de ceux – très très rares – qui ont commis des crimes de sang; là, c’est à chacun de voir ce qu’il pense…

Avez-vous trouvé des cas de soldats qui ont refusé de participer aux pelotons d’exécution?

C’est rarement mentionné dans les procédures. Il y a sûrement eu des arrangements. Il est sûr que certains ont refusé; ils étaient envoyés au bagne. L’exécution est codifiée au niveau de la justice militaire. Le pelotons devaient appartenir au même régiment que le fusillé pour l’exemple. Parfois, c’était des soldats de la même compagnie. Il y a quelques rares témoignages des personnes qui ont participé aux pelotons d’exécution. C’est un drame que la personne porte toute sa vie. Déjà c’est drame pour les personnes qui assistent… Les soldats acceptaient car ils avaient peur d’être exécutés eux-mêmes en cas de refus.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« 14-18, les fusillés », Frédéric Mathieu.

Frédéric Mathieu, écrivain, auteur du livre "14-18, les fusillés". Paris, L'Aquarium, boulevard Voltaire,. Octobre 2013

(2, rue Raymond-Fassin, 92240 Malakoff). 905 p.; 29 .