Son prénom, c’est Micheline

 

«Mon prénom, c’est Micheline!» Elle est donc venue, Micheline; elle a quitté son poste d’observation, la fenêtre de sa maison qui donne sur la Bresle et sur le pont qui l’enjambe (la Bresle, pas Micheline). «C’est moins le défilé que les autres années, on dirait», m’avait-elle dit quand je l’avais traversée (la Bresle) pour me rendre au restaurant la Villa des Houx, lieu des agapes du Salon du livre d’Aumale où j’étais invité. À Micheline, j’ai demandé si elle voyait passer des truites sous sa fenêtre. «La Bresle, c’est une première catégorie», fis-je, en bon pêcheur. Mais je sentais bien que les truites, ça l’intéressait moyennement, Micheline. Ce qui l’intéressait, c’était le défilé des écrivains. Les vedettes. «Il y a trop d’herbe. On ne les voit pas», fit-elle, pour me faire plaisir, avant d’embrayer sur les vedettes. Et de citer Pierre Bellemare et Charles Dumont. Après le repas, je regagnais ma table d’écrivain dédicaçant, à la droite non pas du père, mais de Charles Dumont qui signait à tour de bras, alors que j’avais péniblement signé cinq exemplaires de mon dernier roman. (Si j’avais composé «Non, je ne regrette rien» pour Édith Piaf, je n’en serais pas là.) Je m’endormais un peu, quand, soudain: «Mon prénom, c’est Micheline!».Elle était donc venue, etc. Charles mit un mot aimable sur l’une des premières pages d’un de ses livres. Puis elle est repartie dans la foule du salon. Est-elle allée acheter un livre à Pierre Bellemare? Je n’en sais rien. Pierre, j’avais vue sur son dos, large, puissant, sur son cou, large, puissant, comme les eaux de Bresle, l’hiver. Toujours penché sur ses livres qu’il signait, lui aussi, à tour de bras. Jean-Jacques Blanger doit l’admirer, Charles Dumont. Il avait fait le forcing pour me remettre en mains propres un cd de ses œuvres. «Je suis chanteur. Chanson française des années cinquante», m’avait-il dit. Il m’a remis son disque. J’ai écouté. Et c’est très bon. Des chansons à l’ancienne, bien interprétées, bien arrangées. Blanger a joué dans les cabarets parisiens pendant des années. Pierre Barouh et Bernard Dimey lui ont écrit des chansons. Il reprend également des chansons de Ferrat. Il y a quelque temps, il est revenu habiter Airaines, sa ville d’origine. «Ce n’est pas évident de trouver des concerts en Picardie», m’a-t-il. Organisateurs, contactez-le: 03 22 92 43 25 ou 06 12 39 03

Jean-Jacques Blanger, chanteur, Amiens. Septembre 2013.

50.

Dimanche 3 octobre 2013

L’élégance française contre l’Europe allemande et des marchés

De gauche à droite : Albert Noblesse, Philippe Legal, et Robert Poiret, de l'associatioàn "Ceux de Verduin", d'Airaines. Février 2012.

 Chez mon notaire, alors que j’étais dans la salle d’attente en train de lire, dans le Figaro Magazine, un article passionnant sur Annie Ernaux (photo très sexy d’elle, jeune, soixante-huitarde; elle eût pu être l’un des personnages de mon dernier roman, Des Rires qui s’éteignent, éditions Écriture, 15,95 euros, dans toutes les bonnes librairies), je la vis. Une collaboratrice, sans doute. Blonde, assez petite, la trentaine. Une manière de jupe avec bouffants comme, justement, les filles en portaient au cœur des seventies. Des cernes légers sous les yeux, d’une fille à qui les sales mecs n’ont pas fait de cadeaux. Elle a de l’allure. Je la regarde avec insistance. Elle le sent. Moi aussi, je suis un sale type. Quand je regarde une femme, je ne lâche pas. Oui, elle perçoit mon regard sur elle. Je la sens troublée. Elle parle avec un client de l’office, un pauvre mec, comme moi, qui se retrouve seul comme un pou sur la tête d’Alain Juppé après que sa femme l’eut quitté. Cette fille me plaît. Son allure; son côté petite bête légèrement blessée. Ça me rappelle, en novembre2004 quand, dans un cocktail de réunion d’un jury dont je faisais partie, traînant une gueule de bois terrible, j’avais croisé le regard d’une dame un peu plus âgée que moi. Brune, beaucoup d’assurance, de maintien. Un côté Anita Pallenberg. On appelle ça un coup de foudre. Devant l’assemblée médusée, nous avions échangé nos numéros de téléphone. Notre histoire d’amour, de passion charnelle brûlante plutôt, dura jusqu’en 2007.Une histoire très française. Mon tort, c’est de me croire constamment chez Laclos, chez Stendhal, chez Vailland et chez Nimier; ça me fait tenir debout. La France me colle à la peau. Un matin, sur le quai de la gare de Longueau, attendant le train de Paris, je rencontre Robert Poiret, Philippe Legal et Albert Noblesse, tous membres de l’association «Ceux de Verdun, leurs descendants et leurs amis», section d’Airaines. Ils se rendent à l’Arc de Triomphe, à l’appel de la fédération nationale de «Ceux de Verdun», pour commémorer l’anniversaire du début de la meurtrière bataille. Je trouve ça beau et émouvant, ces trois hommes qui persistent à se souvenir. Cette élégance désintéressée alors que le monde ne pense plus qu’au bling bling, au pognon, aux nouvelles technologies. Trois dandys ruraux. Élégance française.

Dimanche 11 mars 2012.