Pop Story, Ma Loute, Jean-Pierre Prault et Roger Vailland

Je crois qu’il faisait gris à Amiens. Je revois le reflet grisâtre du temps contre la vitrine du Courrier picard. J’avais reçu Jean-Luc Barberi et Jean-François Jacquier, respectivement président et directeur de la publication, et responsable de la stratégie éditoriale de Pop Story, dans le hall, équipé d’un mobilier de plastique rouge comme le sang de Jean Catelas, député communiste décapité par les salopards de nazis et du gouvernement de Vichy, oncle de Maurice Catelas, premier président de la géniale coopérative ouvrière qui soutint jusqu’il y a peu notre journal. Leur but? Me présenter Pop Story, un bimestriel que j’ai entre les mains alors que je suis en train de taper cette chronique. «Chaque article est écrit à la manière d’un micro-roman du réel», confie Jean-Luc Barberie dans son éditorial. «À travers des genres populaires comme le thriller, la love story, le roman noir, le roman de guerre ou le manga, Pop Story revient aux fondamentaux qui unissaient la presse et la littérature populaire.» Il rappelle aussi que dans sa revue «il y a une place pour la caricature, mais l’on ne se moque jamais inutilement des personnages que l’on fait connaître.» Voilà qui est dit. Le portrait de Macron est remarquable. L’accroche du papier parle d’elle-même et donne le ton: «Professeur de lettres, mariée et mère de trois enfants, issue d’une famille d’honorables confiseurs, qu’est-ce qui a pu amener Brigitte Trogneux à cette rupture: tout quitter pour consacrer sa vie à l’un de ses élèves, le brillant Emmanuel Macron, de vingt-quatre ans son cadet. Une passion et une ambition qui la place sous les feux de l’actualité quitte à se brûler les ailes.» Le très long article qui suit est un régal : pas de cadeaux au ministre, mais pas une once de méchanceté non plus. À lire également: « Le game of trône national», un roman photos hilarant sur la famille FN. Encore un vrai régal! En parlant de régal, je suis allé voir le film Ma Loute, de Bruno Dumont. Totalement cinglé, excellent, foutraque. De grands bourgeois du Nord de la France débiles car mariés entre eux, donc soucis de consanguinité, vont en vacances dans la baie de la Slack. Ils sont confrontés à de mystérieuses disparitions et à des autochtones tout aussi cintrés et consanguins (mais eux n’ont pas le choix, malmenés par l’odieux capitalisme).

L'excellent et sympa Jean-Pierre Prault, récemment, à Reims.

L’excellent et sympa Jean-Pierre Prault, récemment, à Reims.

et Jean-Luc Vincent excellent dans ces rôles burlesques. Qu’en aurait pensé Roger Vailland, le hussard rouge, le communiste authentique? Je suis allé devant sa maison rémoise du 283 de l’avenue de Laon, en compagnie de mon bon camarade Jean-Pierre Prault, ancien journaliste sportif à L’Union, aujourd’hui vidéaste spécialisé dans le sport et la culture. Nous déplorâmes qu’aucune plaque n’orne la façade l’habitation des parents d’un des plus grands stylistes du XXe siècle. «Aussi honteux que la loi El Khomri, que les trahisons de la fausse gauche chère à Macron, et que le féodalisme consanguin des grands bourgeois du Nord de la France au XXe.» Voilà ce qu’eût dit le marxiste Vailland.

                                       Dimanche 22 mai 2016

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE