Jean-Pierre Kalfon : « Parce que je suis un peu louche »

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

                   L’excellent comédien-rock était de passage à Amiens récemment. Interview sur les seventies. Et sur le présent.

   Vous étiez le  lundi 17 novembre, à 17 heures, au cinéma Le Gaumont, à Amiens. Vous avez choisi de présenter le film Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre ? Pourquoi ce choix ?

     En fait, j’avais proposé plusieurs films aux organisateurs, dont Les gauloises bleues, de Michel Cournot mais techniquement, cela posait problème. Ce film de Granier-Deferre est un très beau souvenir pour moi. Granier-Deferre : un cinéaste très fin, très intelligent, très subtil. Le scénario était exceptionnel et les ambiances extraordinaires. Il s’agit d’un film de vampires mais sans les dents pointues. Mais c’est un vrai film de vampires. Avec Picolli, on bouffe la vie des gens. On leur bouffe la cervelle.

Le soir, vous donniez un concert, au club le Fossilek, 10, place Saint-Michel, à Amiens, avec votre groupe de rock. Quelle était votre formation ? Le style ? Le répertoire ?

J’étais en compagnie de mon groupe PIB (produit national brut). Deux guitaristes, un bassiste, un batteur et moi au chant. Nous faisons du rock’n’blues. Des compositions mais aussi deux reprises : l’un d’Aretha Franklin ; l’autre d’Amy Winehouse. Etaient à mes côtés Robert Plisson (batterie), Patrick Dietsch (guitare, ex-Martin Circus), Christophe Garreau (basse, ex-Paul Personne), Bruno Besse (guitare, ex-Alice). Les textes de nos morceaux sont en français. J’ai même adapté un blues de Howlin’Wolf.

Vous êtes acteur de cinéma, de théâtre, metteur en scène, musicien, rocker, chanteur. Dans quel rôle vous sentez-vous le mieux ?

J’aime tout faire. L’activité d’acteur m’apprend beaucoup. Ca recharge mes batteries. La musique, c’est plus personnel. Il n’y a pas de filtre. Quand on est acteur, on se révèle. En chantant, j’y vais direct ! Cela m’ouvre d’autres perspectives.

Vous avez connu la grande époque de Pierre Clémenti, Marc’O, le Gibus, le Golf-Drouot, Valérie Lagrange, etc. Parlez-nous de cette époque mythique ?

C’était une époque de liberté totale, notamment sur le plan sexuel et des substances. De liberté et de démesure. Des expériences folles, des voyages. Des films à l’étranger. Du Livin’ Theatre… On est revenu à une période plus stricte, plus fermée. A cette époque, tout était possible. Mais le sida a tout fichu par terre. J’ai fait une chanson là-dessus : « L’amour à la gomme » qui est sortie en 45 tours en 1986 ; je faisais beaucoup de télé. Marc’O, c’était notre réalisateur. Il avait une façon bien à lui de nous faire jouer. Il mettait en scène toute une gestuelle ? Il dépassait le côté réaliste des choses. Il nous transmettait des choses ; une transmission physique par le jeu. Pas seulement par le verbe. Il fallait que le corps se mette à parler avec les répliques et le texte.

Comment expliquez-vous la longévité de votre carrière alors que beaucoup de vos amis des seventies sont restés sur le bord du chemin, ou sont morts, ou sont oubliés ?

C’est vrai que, pourtant, je ne me suis pas économisé. On avait la jeunesse et la force. La vie, pour nous, était une aventure. J’ai eu une bonne étoile. Je m’en suis sorti. J’ai une bonne constitution physique. Chez certain ça passe ; chez d’autres, ça craque.

Vous avez tourné avec les grands metteurs en scène (Godard, Philippe Garrel, Claude Lelouch, etc.). Quel est votre meilleur souvenir ? Et plus mauvais ?

Je n’ai pas de mauvais souvenirs ; c’est toujours une complicité que de travailler avec un réalisateur. En ce moment, je suis sur la scène du Théâtre de Poche de Montparnasse, pour la pièce Fratricide, avec Pierre Santini. Pour revenir aux réalisateurs, chacun a sa manière de travailler. J’aime qu’on me laisse faire ; j’aime aussi qu’on me dirige  car c’est toujours un enrichissement.

Vous avez souvent joué des rôles de personnages louches. Pourquoi ?

Parce que je suis louche. Ce sont des personnages intéressants. Je n’ai pas peur d’aller jusqu’au bout. Dans les années cinquante, j’ai fugué de chez mes parents. Je me dirigeais vers la délinquance. J’aime les marginaux. Je suis issu d’un milieu modeste. Nous avions peu d’argent. Ma mère était secrétaire à l’EDF ; mon père, comptable. Il avait essayé de monter une petite entreprise, mais ça a échoué. Il aurait voulu que je devienne avocat ou médecin. Je n’ai pas fait d’études ; ça me saoulait. Je n’ai même pas terminé la troisième. Je n’ai pas de diplôme, mais j’aime la culture. Ca m’a toujours passionné car c’est la vie. Je lis beaucoup : Carver, Modiano, Foenkinos… J’ai joué Huis Clos et les Mains sales, de Sartre, des pièces de Dumas, etc.

Connaissez-vous la Picardie ?

Oui, je suis déjà venu à Amiens. Et j’ai des amis à Tully, dans le Vimeu ; ils ont une entreprise de cuivre. Des amis très proches à qui je rends souvent visite. Je vais aussi au Tréport.

Comment se fait-il que soyez venu à Amiens dans le cadre du Festival du Film ?

C’est Yakoub Abdelatif qui me connaissait. Il m’avait vu au théâtre. Nous avons fait connaissance.

Quels sont vos projets ?

Nous allons faire une tournée en France et en Belgique avec la pièce Fratricide. J’ai aussi des projets d’autres pièces. En 2015, je vais jouer dans le film Ce sentiment de l’été, de Mikhael Hers. Un rôle court, mais très marquant. Je suis habillé en femme, puis en homme. Je sors la nuit… J’ai également un autre projet avec un réalisateur américain qui est en train d’écrire le film. Ce réalisateur vit en France depuis un bon moment.

                                               Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE