Du rock sous le baroque, des souvenirs en lambeaux

         Je suis peu allé écouter de concerts à l’auditorium Dutilleux, à Amiens. Pourtant, j’en garde de bons souvenirs, même si les dates, les époques, se mélangent dans ma tête comme dans un rêve. Des im

Arnaud di Pasquale présente son piano-forte.

ages se chevauchent, subreptices, s’enchevêtrent. Puis un flash-back. J’aurais dû faire des études de neurosciences pour tenter de comprendre tout ça. Oui, disais-je, lectrice surprise, première image de l’auditorium Dutilleux. Image à la fois douce, tendre et empreinte de nostalgie. De tristesse. C’était à l’occasion d’un concert de Daniel Darc. La regrettée Catherine Leroy, une bonne copine, m’avait prévenu que je pouvais le retrouver au cours de l’après-midi, avant les balances. Ça devait être l’hiver; je me souviens d’un temps gris, une lumière douce couleur de ventre de loir. Nous étions contents de nous retrouver, Daniel et moi. Nous nous souvînmes de nos années Best, au 23 de la rue d’Antin, à Paris. De Christian Lebrun, de Patrick Eudeline. Et de ce reportage – il était provisoirement critique de rock – que nous avions effectué lors d’un festival en Bretagne, en été 1985. Midnight Oil était sur scène; j’avais interviewé Leonard Cohen dans sa caravane, en compagnie de la charmante Emmanuelle Debaussard qui deviendra ensuite journaliste à Best, elle aussi. Je me souviens de Daniel, la tête dans les étoiles. Ailleurs, bien sûr. Et tellement là en même temps. Attentif, gentil, doux et fou. En Bretagne, nous avions parlé de Drieu la Rochelle et des Hussards. De Céline, bien sûr. À l’auditorium Dutilleux, je l’avais interviewé, assis dans les marches d’un grand escalier. Le soir, il avait donné un splendide et émouvant concert. Un pianiste, et lui, au chant et à l’harmonica si mes souvenirs sont bons. Ils ne sont pas bons; ils ne sont qu’émotions, lambeaux de mélancolie comme les rideaux passés des maisons de Villa triste, ce si beau roman de Patrick Modiano. Après le concert, je me souviens que Daniel avait pris Catherine dans ses bras; ils avaient ri et esquissé quelques pas de danse. Comme deux fantomes. Dansent-ils encore, là-haut, tout là-haut, dans les nuages où le présent est liquide et l’avenir de glace? Figé. Autre bon souvenir: un concert de Clarika. Quand? Je ne sais plus. J’étais en compagnie de Lou-Mary. Nous étions allés la saluer dans sa loge. Elle était douce et sympa comme le sont les anciens punks. Il y a quelques jours, je suis allé écouter Arnaud di Pasquale. Après avoir animé une master class avec les élèves des conservatoires d’Amiens, de Douai, de Lille, d’Arras et d’Abbeville, il a donné un concert gratuit, seul sur scène devant ce si bel instrument qu’est le piano-forte. Il joua des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, de deuxième fils survivant de Johann Sebastian Bach, et d’autres de Mozart. C’était sublime, magique, superbe. Je fermais les yeux; je rêvais. Je revoyais la danse de mes deux fantômes biens aimés: Catherine et Daniel. Eux, si rock, ces mélodies baroques leur allaient si bien au teint.

Dimanche 5 février 2017.

 

« Service littéraire » : le journal sur les écrivains fait par des écrivains

   Fondateur de ce mensuel original et sans concession, François Cérésa explique l’esprit singulier de cet excellente revue.

Créé par l’écrivain et journaliste Fr

François Cérésa présente le numéro consacré à Sagan.

ançois Cérésa en 2007, la revue mensuelle Service littéraire propose une critique exigeante de l’actualité du livre. Singulier par sa liberté de ton, il est exclusivement rédigé par des écrivains. Résultat : une grande qualité et un regard sans concession sur romans, nouvelles, récits et essais. Explications.

François Cérésa, vous êtes le fondateur de revue « Service littéraire ». Quand, comment et pourquoi cette création ?

La revue a été créée il y a presque neuf ans ; l’important, c’est de tenir. Donc, nous tenons ; nous ne faisons pas des chiffres de vente mirobolants, mais nous sommes tout de même lus par environ 2500 personnes, dont mille abonnés. Pour un petit journal artisanal qui se fait dans un appartement, ce n’est pas si mal. La rédaction est constituée de bénévoles pour la plupart et qui ne pas sont des inconnus. J’ai lancé ce journal parce que tous les journaux qui existaient ne me convenaient pas ; je me suis dit : « Tiens ! C’est amusant ; je vais essayer de faire un journal avec les gens qui sont mes amis. Et qui sont eux-mêmes des écrivains. » L’idée m’est donc venue de faire un journal d’écrivains fait par des écrivains. La phrase d’Albert Camus (« J’ai une patrie : la langue française. »), en exergue, c’est un hommage à Jean Daniel qui fut mon patron au Nouvel Observateur (Jean Daniel a déjà fait deux articles dans le journal, au même titre que Maurice Druon – qui en fut le parrain de la revue -, Michel Déon qui vient de nous quitter… Des gens venus d’horizons divers.) Je voulais faire un journal dans l’esprit de ce que furent Le Quotidien de Paris ou Les Nouvelles littéraires, c’est-à-dire pas d’oukase, pas d’interdit ; Claude Cabanes, par exemple, écrivait dans Service littéraire. Jérôme Leroy aussi… Il y a des marxistes ; des gens qui viennent du Monde (comme François Bott, Roland Jaccard, etc.) ; Annick Geille, Gilles Martin-Chauffier, Eric Neuhoff, etc. Des gens de milieux prolétariens, de milieux bourgeois, des hussards, des non-hussards… La seule chose qui réunit ces gens-là : c’est qu’il n’y ait pas de langue de bois. C’est moi qui aie mis cette empreinte.

Vous étiez journaliste au « Nouvel Observateur ». C’est votre passion pour la littérature et votre goût pour la liberté qui vous a conduit à cette création ?

J’ai été très peiné que des gens qui étaient très proches de moi (Louis Nucéra, Alphonse Boudard, Jacques Laurent) aient disparu avant que je lance le journal. Ils auraient été très contents d’y participer et ça nous aurait fait d’autres belles plumes. C’est vrai qu’aujourd’hui il y en a déjà comme Me Philippe Bilger, un avocat loyal, sympathique et formidable. Oui, il y a des gens de tous horizons. Beaucoup d’avocats, et même le juge Lambert, qu’on appelait le Petit Juge à l’époque de l’affaire Grégory. Il y a aussi des femmes comme  Stéphanie des Horts, Ariane Bois, Patricia Reznikov, Sylvie Pérez (qui est mariée avec un type très sympa qui se nomme Gérald Sibleyras qui est un dramaturge de très grande qualité ; il est plus reconnu en Angleterre qu’en France). Il y a aussi des jeunes comme Maxence Caron.

Ce sont les écrivains qui proposent leurs articles ?

En général, ce sont eux car ils savent quel est l’axe et l’esprit du journal. De temps en temps, ça fait du bien de déboulonner de fausses valeurs. Nous ne sommes jamais d’accord avec l’unanimité de la presse. On écrit ce que l’on pense ; et on pense que qu’on écrit. Je n’impose rien ; j’organise des réunions deux fois par an, dont la fête de Service littéraire. Il n’y a pas de conférences de rédaction ; ce sont elles qui ont tué les journaux. Des conférences de rédaction dont rien ne ressort. J’ai les collaborateurs au téléphone ; je déjeune avec eux.

L’esprit de « Service littéraire » est un peu celui du « Canard enchaîné ».

Je dirais que c’est un mélange. Il y a effectivement huit pages comme Le Canard enchaîné. Quand j’étais au Nouvel Observateur, j’étais très ami avec Cavanna et le professeur Choron. J’avais interviewé Cavanna ; c’est aussi le fait qu’il était, comme moi, d’origine italienne. Il était aussi de l’Est de Paris (Nogent-sur-Marne), comme mon père qui était de Charenton. Il y a donc aussi un peu de l’esprit de Charlie Hebdo dans Service littéraire. Mais aussi, des Nouvelles littéraires et du Canard enchaîné. Il y a tellement de dérision à notre époque, que je ne veux pas qu’il y ait autant de dérision. Je n’aime pas tout tourner en dérision ; je trouve ça débile, mais dans Service littéraire, il y a de l’ironie, de l’humour.

Comment « Service littéraire » est-il diffusé ?

C’est nous qui faisons la distribution. Ce n’est pas comme l’ex-NMPP ; tous les kiosques ne peuvent pas être servis. Certains libraires l’ont ; d’autres ne l’ont pas. Les kiosques qui le diffusent sont essentiellement parisiens. Dans les grandes villes de France, il est distribué mais dans des points de ventes peu nombreux.

L’abonnement fonctionne très bien.

Oui, mais je ne dis pas que ce journal ne devrait se vendre que par abonnement. L’abonnement, c’est un peu la mort des journaux ; la vie des journaux, c’est de pouvoir les acheter dans un kiosque ou dans une librairie. Mais quand on n’a pas beaucoup d’argent, on est obligé de se débrouiller comme on peut ; c’est de l’artisanat.

Quel sera la une du prochain numéro ?

Ce sera sur Jean-Edern Hallier à propos de la biographie que lui a consacrée Jean-Claude Lamy. Jean-Edern Hallier qui fut aussi le créateur de L’Idiot international qui nous a également un peu influencés.

                                 Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Service littéraire, 24, rue de Martignac, 75007 Paris. 01 47 05 25 64 ; redaction@servicelitteraire.fr

 

Hélène Delavault : « L’acte vocal est une prise de parole »

La chanteuse donnera son spectacle « Apocalypse-Café, Paris-Berlin années

Hélène Delavault. Photo : P. Dietzi.

20 », à la Maison de la culture d’Amiens les 3, 4 6 et 7 février prochains. A ne pas manquer.

Chère Hélène Delavault, qu’est-ce qui vous plaît dans le genre cabaret ?

Quelque part, le mot cabaret est un peu trompeur. En fait, je chante des chansons de cabarets, chantées pendant la République de Weimar à Berlin, et des chansons françaises de la même époque. Il ne faudrait pas que les spectateurs viennent avec l’impression qu’ils vont assister à un spectacle de cabaret dans le style des Folies Bergère. Ca n’a rien à voir. J’utilise aussi des textes du Canard enchaîné de l’époque, et aussi des articles de journalistes, dont l’un, allemand (Kurt Tucholsky) qui écrivait beaucoup de textes de chansons et qui s’est engagé dans une démarche pacifiste après la guerre de 14. Il était très pré-européen avant l’heure ; il était contre les nationalismes. J’ai été frappée de voir en lisant ces textes-là de constater les ressemblances avec les problématiques qui nous agitent en ce moment.

Un peu dans l’esprit de Kurt Weill et des poètes Dada ?

Oui, c’est ça. En même temps, c’est drôle, comique. Mais en même temps, ça fait référence à une certaine démoralisation. Ca commence comme une rigolade, puis ça va vers des évocations de la guerre.

La montée du nazisme est certainement évoquée ?

Oui, c’est comme si ce journaliste allemand l’avait humé dans l’air. Dans les années 20, l’Allemagne n’était pas dans l’euphorie. Ils étaient vaincus, misérables ; ils n’avaient rien à manger. Ils imaginaient qu’il y aurait un petit espoir d’autre chose. Kurt Tucholsky l’a très bien senti dans un texte crépusculaire dans lequel il dit : « On ne sait pas du tout où on va. Toutes nos valeurs sur la famille, la patrie, etc. tout ça s’écroule ; on ne sait pas du tout où l’on va. »

C’est un peu ce qu’on vit actuellement…

Tout à fait. C’est frappant.

En quoi l’esprit de ces artistes de cabaret était-il contestataire ?

J’ai puisé dans certains recueils de textes, dont l’un, en Allemagne, intitulé Moment d’angoisse chez les riches. Ce journaliste, Kurt Tucholsky, a été tenté par le communisme, mais il était irrécupérable et tout de suite il s’est rendu compte que la solution soviétique n’était pas celle qu’il fallait. Le cabaret de Berlin était assez littéraire et politisé, plus que le cabaret français.

Parmi les artistes français de cabaret de cette époque (Fréhel, Damia, Mistinguett, Georgius, Dranem…) laquelle ou lequel préférez-vous ?

J’adore Dranem.

« Le trou de mon quai » est une chanson épatante !

Oui, j’avais même pensé la mettre dans le programme de mon spectacle mais je pense que ça ne serait pas forcément bien passé dans le cadre de la dramaturgie…

Comment avez-vous travaillé pour concevoir votre spectacle ?

Surtout avec les recueils de chansons. Et il y a une vingtaine d’années, j’avais fait un enregistrement de chanson de cette époque-là, que j’avais appelé Les rues de la nuit, et dans lequel j’avais interprété certaines chansons en allemand. Il y avait donc des chansons que je connaissais déjà. Et j’ai des recueils chez moi…

Que tentez-vous-vous de faire passer à travers votre spectacle ? Quelles sont les idées forces que vous véhiculez ?

Quand on élabore un programme, un cherche d’abord les chansons. Ca correspond bien sûr aux pensées qu’on a ; personnellement, je suis de gauche et profondément européenne et pacifiste ; donc, ce ne sont pas des idées très à la mode. J’ai été frappée de voir, que, dans les années 20, – surtout en Allemagne mais aussi en France, notamment dans Le Canard enchaîné – c’était déjà une préoccupation. Ces années-là, correspondent à l’effondrement des idéologies qui ont conduit à la boucherie de 14-18. Cela s’est appliqué non seulement aux croyances politiques, mais aussi à l’évolution des mœurs, notamment en ce qui concerne la condition de la femme qui avait dû assurer la responsabilité de travail, de gestion de famille, etc., pendant la guerre. Parfois, elles ont vécu douloureusement. Certaines ont vu revenir leurs maris ; elles avaient pris des habitudes. Même au niveau du vêtement, pendant la guerre on a abandonné le corset. Même si c’est le couturier Paul Poiret qui, le premier, a dessiné des robes sans corsets pour les femmes riches, n’empêche que c’était déjà dans l’air. Je cite deux très courts textes de Colette, sur le désir amoureux, dont elle parle comme d’une addiction. Je couple ça avec deux chansons très sentimentales sur l’amour ; l’une parle de l’amour heureux, l’autre qui parle de l’amour qui n’est jamais heureux (« Toutes les histoires d’amour qui finissent mal… »,  comme dit une autre chanson). Il y a d’autres chansons qui sont sur le retour du militarisme. La première chanson que chante Romain Dayez évoque le fait que la guerre est finie et on cherche des souvenirs ; on cherche des casques et tout ça. C’est sur l’air de « La Madelon ». Et ça dit : « Tant qu’on pourra boire un coup et pincer le menton des filles, tout ira bien ; ça n’a pas d’importance que les Boches ne paient pas leurs dettes et que les Soviétiques nous menacent. Les ouvriers peuvent bien se mettre en grève mais tout ira bien. » Et ça se termine par un texte de 1920 de Kurt Tucholsky. Les années 20, c’est aussi le mouvement Dada. Il y a aura dans le spectacle des petits objets un peu dérisoires. Mon spectacle est très gai, très marrant avec un côté un peu dingue, et en même temps ça dit des choses extrêmement grave.

On dit que vous n’hésitez pas à faire sauter les différents verrous des genres musicaux. Est-ce vrai ? Et comment procédez-vous ?

Je suis d’éducation très classique. J’ai appris à chanter le lyrique mais ça fait trente ans que je chante des chansons. Je n’ai pas encore chanté vraiment de musiques rock car ça ne m’intéresse pas. Et je trouve qu’il n’y a pas toujours trop de musique là-dedans et parfois les textes… enfin, bref !  C’est pour cela que je me suis tournée vers les chansons de ces années-là. Il y avait des textes marrants et des mélodies. Mais on les chante de façon différente. J’ai un jeune partenaire, Romain Dayez…

Sur scène, vous serez donc en compagnie de Romain Dayez (chant) et Cyrille Lehn (piano). Qui sont-ils ?

Ce sont deux hommes jeunes. Je suis entouré de deux beaux jeunes gens. Cyrille est professeur de piano, mais il est aussi arrangeur. Il vient d’arranger un disque de Nathalie Dessay ; il est aussi professeur d’harmonie au Conservatoire national supérieur de Paris. Romain, c’est un chanteur lyrique très atypique. Je l’ai découvert Quand il venait de sortir du conservatoire, l’an passé. Il avait un parcours libre à faire en tant qu’étudiant ; il avait monté tout un parcours avec de la musique classique et des chansons. Je l’ai trouvé tellement merveilleux (il a une présence sur scène, un talent de comédien, et il est drôle), que j’ai voulu travailler avec lui. Notre but n’est pas du tout de faire de la démonstration vocale.

Vous avez fait des études de lettres et des études musicales. Vous sentez-vous plus littéraire qu’artiste musicale ou chanteuse ? Ou l’inverse ?

C’est complètement lié ; j’ai du mal à répondre à cette question. Je suis fan de musique depuis que je suis toute petite. Je jouais du piano et voulais jouer du Chopin et du Bach. J’ai découvert l’art du chant, non pas par l’opéra qui ne m’intéressait pas, et la voix en soi ne m’intéresse pas. Mais c’est effectivement transmettre aussi. J’ai découvert le lied  allemand qui est une musique romantique merveilleuse. C’est ça qui m’a décidé à chanter. Pour moi, c’est toujours lié. L’acte vocal est un acte théâtral ; c’est une prise de parole.

Le 6 janvier 1989, votre spectacle « La Républicaine », aux Bouffes du Nord, était attaqué, dit-on, par les Camelots du roi. Vous souvenez-vous de cet incident ?

Je faisais un spectacle autour de Révolution française ; ça s’appelait La Républicaine. Il y avait beaucoup d’humour et ça évoquait la Révolution française et il y avait même une chanson sur Cuba, sur les luttes des peuples. J’avais fait beaucoup de recherches à la Bibliothèque nationale. La Révolution française de 1789 a aboli la censure. Il y avait donc énormément de chansons politiques  – des pamphlets – que les Français écrivaient et se transmettaient sous le manteau. Il y a un ouvrage magnifique d’un historien américain qui se nomme Robert Darnton. Il a étudié toutes ces chansons comme émergeant de l’opinion publique. J’ai donc fait ce spectacle qui était à la gloire de la République. Un soir, j’étais sur la scène des Bouffes du Nord (où il n’y a pas de scène en hauteur). J’ai vu débarquer sur moi des types en blousons de cuir, cagoulés (même pas le courage du visage découvert) ; ils se sont jetés sur moi et m’ont arrosée de gaz lacrymogène. Ils sont sortis de la salle en criant « Vive le roi ! ». Des enquêtes ont été menées par la police ; quelques semaines avant, il y avait eu l’incendie du cinéma Saint-Michel. C’est comme ça qu’ils ont retrouvé mes agresseurs. Trois jeunes types dont l’un était à la limite de la débilité mentale ; il faisait partie d’un groupe qui se nommait la Restauration nationale. Donc, ce n’était pas directement les Camelots du roi. C’était en janvier 1989 ; les socialistes étaient au pouvoir. Toute la presse de droite accusait beaucoup la gauche de faire l’apologie de la guillotine. Cette agression a donc été fortement médiatisée. C’était considéré comme une atteinte à la liberté d’expression ; j’ai reçu plein de soutiens, des tonnes de lettres.

Quels sont vos projets ?

Nous sommes en train, Romain et moi, de concevoir un petit clip pour présenter notre spectacle. Il sera dadaïste ; on essaiera de le mettre en ligne en janvier 2017. Actuellement, ce que je veux, c’est faire tourner ce spectacle. On en a donné une première mouture, dans la maison de l’Allemagne, à la Cité université Henrich Heine. C’était en mars dernier ; ce qui a donné lieu à une très jolie critique dans Le Canard enchaîné.

                                          Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Avec « La femme rompue », Josiane Balasko joue son premier rôle tragique au théâtre

 

Elle interprétera cette pièce, issue d’un texte de Simone de Beauvoir, mis en scène par Hélène Fillières, le mardi 7  février, à 20h30, à l’espace Jean-Legendre, à Compiègne (Rens. 03 44 92 76 76) et  les 1er, 2, 3 et 4 mars, à la Comédie de Picardie, à Amiens (Rens. 03 22 22 20 20)

Josiane Balasko : « Elle ne me ressemble pas du tout. »

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Comment est né ce spectacle ? Qui en a eu l’idée ? Hélène Fillières ou vous ?

C’est Hélène Fillières, que je ne connaissais pas auparavant (je connaissais l’actrice mais je ne l’avais jamais rencontrée) ; elle m’a contactée pour me proposer ce projet. Elle avait lu ce texte ; elle avait pensé immédiatement à moi. Ca m’a tout de suite intéressée car c’est un beau personnage, et il y a plein de choses à jouer.

Est-ce qu’on peut dire, sans se tromper, qu’il s’agit de votre premier rôle tragique au théâtre ?

Oui, c’est ça qui m’intéressait aussi : travailler dans un registre que je n’avais jamais pratiqué.

Pourquoi avoir souhaité travailler dans un nouveau registre ?

Pour m’amuser, mais surtout pour mon travail. Il est toujours intéressant de naviguer et d’explorer d’autres terrains. Au cinéma, j’avais déjà joué des rôles plus graves, mais jamais au théâtre. Je trouve que ce rôle-là est fort ; les dialogues sont crus, le texte est violent. Les gens sont surpris, et pensent même qu’on l’a adapté. Non. On n’a pas changé un mot de ce qu’elle dit ; on a raccourci le monologue pour ça tienne en une heure et quart. Mais c’est tout. Les gens rient par moments, car il y a des choses drôles dans la manière dont elle s’exprime. Elle s’exprime très crûment ; elle est parfois d’une très grande mauvaise foi. Il y a beaucoup de choses violentes et cruelles, mais il y a aussi, de temps en temps, des choses violentes de la part de Beauvoir.

Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce texte ?

C’est le texte lui-même car il est très moderne ; ce n’est pas un texte intellectuel, intellectuel chiant ; on peut le recevoir sans avoir lu Simone de Beauvoir. Moi, je n’avais pas lu Beauvoir. Je suis en train de la lire, et je suis très fière de faire revivre ce texte d’un écrivain qui a été si important pour la cause des femmes. Voilà.

Dans une interview, vous avez confié que la première fois que vous avez lu le texte, vous auriez dit : « Cette femme est un monstre ! » En quoi est-elle un monstre ?

Oui, j’ai pensé que c’était un monstre ordinaire. Et j’ai travaillé le personnage, et au final, je ne la joue pas comme un monstre. Je la défends.

Vous avez donc de l’empathie pour votre personnage.

Oui, c’est ça. C’est quelqu’un qui souffre, qui est seul. Qui effectivement, n’est pas une sainte, qui est bourrée de contradictions, de défauts, et qui est dans le déni. Mais c’est quelqu’un qui a été façonné par son entourage, par son éducation. Elle est la somme de l’éducation qu’elle a reçue.

Son parcours est très singulier et dramatique. Elle vit seule ; elle a perdu sa fille qui s’est suicidée.

Oui… et elle va passer cette soirée de réveillon au cours de laquelle elle est seule comme un chien, à se justifier, à crier sa rébellion. Elle peut dire tout ce qu’elle veut parce qu’elle est seule.

Cette femme vous ressemble-t-elle ou pas du tout ?

Non, elle ne me ressemble pas du tout ; je ne suis pas dans le déni en permanence comme cette femme. En revanche, j’ai voulu faire passer l’énergie, et ce franc-parler – même si parfois elle est dans la contradiction – avec lequel elle va balancer ce qu’elle ressent sur le moment. Ca peut être choquant, violent. C’est une femme qui a de l’énergie ; les spectateurs me disent à la fin du spectacle : « Vous devez être crevée et effrayée par le personnage ! ». Pas du tout… C’est une battante même si elle perd, même si elle se remémore. Elle continue à lutter. C’est une vraie battante.

C’est aussi et surtout une femme qui souffre.

Oui, bien sûr. Mais elle tient ; elle se tient ; elle résiste à ses souffrances.

Vous avez continué à lire Beauvoir, depuis ?

Oui ; j’ai lu les trois nouvelles ; j’ai lu sa correspondance avec Nelson Algren, son amant transatlantique. C’est magnifique ; c’est très très documenté. C’est très intéressant de connaître son parcours, de savoir comment elle réagissait. C’était la première fois qu’elle rencontrait quelqu’un qui l’épanouissait autant physiquement ; ce n’était pas le cas avec Sartre.

Vous considérez-vous comme féministe ? Dans certains de vos rôles, au cinéma notamment, vous défendez la condition féminine.

Oui, c’est vrai. Dans les années soixante-dix, les féministes c’était : « On coupe les couilles aux mecs. » Je pense que dans ce que j’écris, que ce soit Gazon maudit, ou Cliente. Dans Gazon maudit, c’était la première qu’on mettait en scène, dans une comédie populaire, un personnage de lesbienne qui était sympathique. Dans ce sens-là, je faisais une démarche pour les femmes.

Dans Cliente, en 2008, vous dressiez le portrait d’une femme qui payait les hommes pour assouvir ses besoins.

A l’époque, ça faisait scandale. Ca s’est monté finalement. Et maintenant, des cougars, c’est devenu courant…

Vous avez éprouvé beaucoup de difficultés pour trouver un producteur pour votre film Cliente. Pourquoi ?

C’était un scénario qui s’est ensuite transformé en livre. J’avais une histoire ; j’étais certaine qu’elle était bonne car les raisons qu’on me donnait pour la rejeter n’étaient pas des raisons artistiques, mais des raisons morales et des raisons de censure. Donc, j’ai fait ce livre qui a très bien marché ; on en a vendu 100 000 exemplaires, ce qui m’a permis de monter le film.

C’était le producteur qui était à ce point frileux ?

Oui, le producteur, le distributeur… J’étais étonnée. Et je me suis dit qu’il fallait continuer le combat : « L’histoire existe ; je vais en faire quelque chose. »

Sur scène, La femme rompue, se présente comment ?

C’est une femme qui est assise sur un divan. Elle s’installe sur ce divan ; elle ne va plus en sortir. Ca devient le divan de douleur.

C’est aussi un peu un divan de psychanalyste.

Oui, aussi. Elle fait sa propre psychanalyse. Le spectateur a envie qu’elle quitte ce divan ; mais, non, elle y retourne tout le temps. Ca, c’est une très bonne idée d’Hélène qui a fait une mise en scène très intelligente. C’est, au fond, une femme prisonnière de son divan et de ses pensées. De ses cauchemars.

Quels sont vos projets tant au cinéma qu’au théâtre ?

Au cinéma, je vais tourner dans un film totalement différent (c’est ce que j’aime dans ce métier : on passe d’un film à un autre !) ; un film de Fabien Onteniente qui se nomme 100% bio. C’est un film très drôle où j’aurai Christian Clavier comme partenaire. C’est une comédie. Ensuite, je vais enchaîner avec un film d’Eric Besnard avec qui j’avais tourné Mes héros. Ces deux films devraient sortir en 2018. Et je reprends la pièce dans un théâtre que je ne nommerai pas car ce n’est pas encore signé. Car nous avons peu joué cette pièce à Paris et j’ai envie de jouer cette pièce dans la capitale.

Est-il exact que vous avez vécu dans l’Oise, donc en Picardie ?

Oui, c’est exact ; j’ai vécu à Neuilly-en-Thelle. Quand j’étais adolescente, ma mère et ma grand-mère avaient une petite auberge à Neuilly-en-Thelle. J’ai passé sept ou huit ans là-bas. Sinon, je suis déjà allé à Amiens mais je n’y ai jamais joué. Je connais la cathédrale d’Amiens.

Propos recueillis par

                                            Philippe LACOCHE

 

 

Le coup de coeur du marquis…

Gabin 

Alain Paucard, excellent écrivain, photographié au salon de Mers-les-Bains, en juillet 2012.

: un personnage

«Il fallait la gourmande érudition et l’esprit rebelle d’Alain Paucard pour dire qui fut cet immense bonhomme: non seulement une grande figure du cinéma, mais un grand personnage de la France. Du temps où il y avait une France.» C’est en ces termes que François Taillandier termine la préface de l’essai d’Alain Paucard, La France de Jean Gabin. Il a raison. «Malgré le temps, la société qui change trop vite et le noir et blanc, Gabin est toujours fréquenté et fréquentable», résume l’éditeur en quatrième de couverture. Avec son habituel talent d’écriture et son esprit libre, Alain Paucard rappelle l’indéniable présence de l’acteur; Gabin met, bien sûr, celle-ci au service des films, des réalisateurs, des scénaristes, mais aussi et surtout au service de son «cher et vieux pays». Un très bon livre. Ph.L.

La France de Jean Gabin, Alain Paucard, préf. de François Taillandier; Xenia; 68 p.

   Tout ce passé qui n’en finit pas…

     Lorsque je suis à Paris, je lève souvent la tête. Il n’est pas rare que mon regard se pose sur une plaque commémorative. J’adore les plaques commémoratives. Un lieu, un événement, un souvenir. C’est mon côté réactionnaire; je voudrais que tout reste en place, les paysages surtout. Les gens aussi. Le passé me ravit (il est tranquille, inoffensif comme une colère retombée); le présent m’indiffère. Le futur m’inquiète. Les plaques commémoratives font partie du passé; elles me plaisent. Je baguenaudais, l’autre jour, avenue Victor-Hugo. En passant devant la façade du numéro 72, je découvre que dans cet immeuble vécut Jacques Arthuys, président et fondateur de l’Organisation civile et militaire (O.C.M.), qu’il y rassembla les premiers combattants clandestins de la Résistance française. Arrêté par la Gestapo, en décembre 1941, déporté dans le SS-Sonderlager Hinzert, près de Trèves, en Allemagne, il meurt le 9 août 1943. Jacques Arthuys fut un patriote exemplaire. Engagé volontaire pendant la Première guerre mondiale, dans la cavalerie, puis dans l’aviation, il fut maintes fois cité pour actes de bravoures. Devenu industriel, il s’intéressa vite au journalisme et à la politique. Militant nationaliste proche des Croix-de-Feu, membre de l’Action française, il évolua progressivement vers la gauche, tout en restant résolument patriote, anti-Allemand et anti-Nazi. D’où son engagement sans faille dans la Résistance. J’examinais cette plaque; je rêvais. Je me souvenais du livre Les Faces cachées de la Cagoule, du libraire indépendant amiénois Michel Rateau, ouvrage que je venais de lire et que j’ai chroniqué dimanche dernier. Cet article m’a valu quelques discussions avec un confrère et ami journaliste de gauche, qui me reprochait de ne pas avoir précisé que la Cagoule était bien un mouvement d’extrême-droite. Il avait raison; j’aurais dû le préciser. En revanche, je lui rappelais la complexité de l’engagement patriote et résistant. Ce n’est pas très politiquement correct de le dire mais par haine des Allemands, nombreux membres des ligues d’extrême-droite et certains cagoulards s’engagèrent avec un courage inouï dans la Résistance. Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’est reste pas moins un Français courageux qui avait fait le bon choix. La politique n’avait rien à voir là-dedans. Et c’est bien. À Tergnier, ma ville rouge, cheminote et résistante, martyrisée par les nazis, les réseaux communistes, socialistes, gaullistes et ceux de droite cohabitaient. (L’O.C.M., sous, l’égide de son responsable, le capitaine Étienne Dromas, à qui l’on doit la création du Musée de la

Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’en reste par moins un Français courageux.

Résistance et de la Déportation de Fargniers, fit un travail considérable.) Devant la plaque de Jacques Arthuys, je me souvins aussi des écrits de Jacques Perret, l’un de mes écrivains préférés, monarchiste convaincu, grand résistant qui, dans le maquis combattit aux côtés des communistes dont il ne cessait de louer la bravoure. Complexité de l’Histoire. La littérature et la France, mon cher pays, toujours et encore…

     Dimanche 29 janvier 2017.

 

Yann Moix dissèque la terreur

    Sous forme d’aphorismes, il revient, dans un essai cinglant, intelligent et audacieux, sur les attentats. Un livre qui fera date.

Dans son nouveau livre, manière de journal écrit au jour le jour, l’écrivain Yann Moix ne mâche pas ses mots. Il revient sur les attentats perpétrés par Daech et dénonce, sans langue de bois, les actes affligeants de jeunes complètement paumés. L’horreur décryptés par le filtre d’une haute littérature. Magistral. Il a répondu à nos questions.

Pourquoi ce livre?

Je ne pouvais pas rester sans rien faire, ou plutôt : sans rien écrire, après les attentats. Chacun est concerné, les écrivains comme les autres. Les écrivains sont là pour essayer de dire la réalité, et peut-être de la comprendre et donc de la faire comprendre.

Comment l’avez-vous conçu et écrit?

Je l’ai écrit comme un journal, au jour le jour, et ensuite j’ai beaucoup retravaillé sur épreuves.

Peut-on le qualifier d’essai, de pamphlet ou de traité littéraire?

Terreur n’est en aucun cas un pamphlet. C’est un essai, écrit avec mon style. Marc Lambron m’a dit : « Tu es le Spinoza de la Kalachnikov ». C’est bien vu !

On a l’impression, à la lecture de votre livre, de réflexions notées au jour le jour que vous auriez laissées reposer, puis réécrites avec le filtre de la réflexion philosophique et littéraire. Serait-ce cela?

Oui, il faut se méfier des impressions premières, qui peuvent, sur ce genre de sujet, nous faire dire et penser des choses erronées sous le coup de l’émotion. C’est pourquoi, me relisant, corrigeant, j’ai rectifié parfois le tir, adoptant un ton plutôt calme : celui de la raison, malgré tout.

On parle de guerre contre Daech. Ne pourrait-on pas, parfois, plutôt parler de lutte des classes?

C’est vrai. Il y a une lutte des classes là-dedans. Celle de la racaille contre la société. Je n’ai jamais aimé le mot de « racaille », mais c’est la meilleure façon de comprendre une bonne part du djihadisme. A Rakka, les djihadistes, vers 2014, écoutaient du rap, fumaient des joints et draguaient des filles toute la journée, entre deux crimes contre l’humanité. Sidérant.

Votre livre est à la fois tragique, grave et, parfois, empreint d’humour. Notamment quand vous prenez les terroristes pour « des racailles, des abrutis, des incultes ».

Ces jeunes ne sont pas structurés intellectuellement, pour beaucoup d’entre eux, même si on compte des diplômés et quelques sujets brillants. Surtout, leur bagage culturel est affligeant. Leur corpus idéologique et religieux est le plus souvent navrant, y compris sur l’islam. Et, oui, j’essaie tous les registres possibles pour dire la tragédie.

On a l’impression, à vous lire, qu’on a en face de nous de petits malfaiteurs imbéciles et pas de véritables guerriers pétris de principes, de valeurs et de foi. Qu’en pensez-vous?

Ce sont de petits abrutis incultes et vaniteux qui essaient de jouer les guerriers et les durs à cuire. Parler de principes, de foi, de valeurs, c’est leur faire un honneur qu’ils ne méritent pas. Ce ne sont pas de vrais guerriers : ils jouent à la guerre, comme dans une sorte de fiction hallucinée, mais les morts qu’ils font, hélas, sont réelles.

Vous revenez souvent sur le fait qu’on est en droit de se demander si les terroristes ne cherchent pas leur inscription dans Wikipédia. Pourquoi?

Il est clair que, pour les terroristes, la gloire (même éphémère) est une donnée importante. Sortir de l’anonymat est pour certains une véritable obsession. Entrer dans l’histoire, coûte que coûte, par quelques minutes de carnage absurde. C’est l’apothéose morbide de la société du spectacle.

Page 114 de votre livre, vous laissez entendre que l’antisémitisme d’Edouard Drumont et celui de Robert Brasillach, si détestables fussent-ils, seraient bien anodins en face de celui développé par Daech. (Drame de l’Hyper Casher.)

Toutes les formes d’antisémitisme sont à vomir, cela va sans dire. Ce que je note, dans le livre, c’est que le nouvel antisémitisme ne s’embarrasse même plus, comme jadis, d’un corpus, d’une idéologie. C’est un antisémitisme en accéléré. Un hyper antisémitisme, si l’on veut. Coulibaly avoue à l’un de ses otages qu’il ne sait même pas ce qu’est un juif et qu’il n’a rien contre eux !

Pourquoi Daech nous hait-il à ce point?

Parce qu’ils veulent, tout simplement, consommer et jouir plus que nous, d’une part, et à notre place, d’autre part. L’islam est un prétexte.

Pourquoi avoir choisi la forme des aphorismes?

Parce qu’aucun système cohérent, aucune grille de lecture figée ne peut satisfaire à la description de

Yann Moix vient de sortir un livre capital sur le terrorisme.

cette réalité nouvelle. La fragmentation est une manière de penser qui accepte l’erreur, l’errance, l’approximation – et permet parfois la fulgurance.

Que pensez-vous du rôle de nos gouvernants (Hollande, Valls, Cazeneuve, etc.) face aux attentats?

C’est une question difficile. Je dirais que les attentats ont conféré, bien malgré lui, au président Hollande une stature, provisoire, qu’il n’eût jamais atteint sans eux. Ces dirigeants ont été dignes, c’est incontestable. Mais la commémoration, même inévitable, a pris trop de place au regard de l’action effective, ce qui a conféré à la période un aspect passif, victimaire, assez désastreux, comme une sorte d’aveu de faiblesse.

Propos recueillis par

                                          PHILIPPE LACOCHE

Terreur, Yann Moix, Grasset; 255 p.; 18 €.

 

 

Le coup de coeur du marquis

La Cagoule en hiver

Michel Rateau aujourd’hui libraire indépendant à Amiens, longtemps militant du MRAP, puis membre d’un comité d’entreprise, a fait un travail fouillé et de qualité. Une somme. Le sujet est épineux; il est dévoilé dans le titre Les faces cachées de la Cagoule; le sujet est aussi tabou d’autant que, sans jamais être prosélyte ni hagiographique, Michel Rateau rétablit ici quelques vérités. (La Cagoule était un mouvement d’extrême droite qui notamment de renverser le Front populaire.) «Le complot dit de «La Cagoule» est entré dans l’histoire de France de la première moitié du XXe siècle par la petite porte, celle réservée aux actes terroristes et criminels de bas étage.» Rateau rappelle «le zèle déployé par le second gouvernement de Front populaire pour taire l’extension réelle des réseaux cagoulards et n’arrêter que les seuls membres de leur composante armée, présentée comme d’affreux putschistes sanguinaires.» Il replonge le lecteur dans la complexité de l’époque et démonte le manichéisme. Il bouscule les dogmes sans jamais tomber dans le révisionnisme. Et, rappelle à juste titre, que c’est une imbécillité notoire d‘associer la Cagoule à la collaboration systématique. Nombreux de Cagoulards firent le bon choix et combattirent courageusement dans la Résistance. Ph.L.

Les Faces cachées de la Cagoule, Michel Rateau; 283 p.; 17 €. (Librairie Les racines du monde, 13, rue Flatters, 80000 Amiens; 03 22 72 64 07; rm-rateau@orange.fr)

L’Alambic m’enivre de plaisir

     

De gauche à droite : Bernadette, Giandominico, Claire, Philippe, Véronique et Thierry.

Je te vois venir, lectrice. «Alors, je prends les devants. Le marquis des Dessous chics qui évoque, dans sa chronique, la dernière création du Théâtre de l’Alambic: rien que du copinage. La célèbre troupe amiénoise n’a-t-elle pas porté (N.D.A.: tu pourrais même rajouter «avec quel talent!», mais je ne t’en demande pas tant) sur scène la pièce L’Écharpe rouge (N.D.A.: tu pourrais aussi rajouter «l’hilarante pièce», mais là encore, je ne t’en demande pas tant)?» Pense ce que tu veux, lectrice adulée, précieuse et indispensable. Mais, je suis au regret de te dire que tu te trompes. Mon ami Thierry Griois, l’un des piliers du Théâtre de l’Alambic, m’avait, c’est vrai, invité à assister, à la Maison du théâtre, pour assister à sa dernière création, Le Béret de la Tortue, une œuvre de Jean Dell et Gérald Sibleyras, écrite en 2001. Comme je suis un garçon poli, j’ai répondu à l’invitation. Et là: le choc. C’était excellent. La mise en scène de Jean-Christophe Binet est d’une grande qualité, pleine de trouvailles, de folies, de subtilités. Le jeu des comédiens (Claire Pastot dans le rôle de Véronique; Bernadette Briaux, Martine; Véronique Vander Sype, Mireille; Philippe Bennezon, Xavier; Giandominico Turchi, Alain; et Thierry Griois, Luc) est un régal. Ils jubilent, dégustent le texte savoureux des deux auteurs, s’amusent, vibrent, tourbillonnent, vocifèrent, chuchotent. Ils ne sont pas seulement crédibles; ils sont vrais. Ça sonne. Un vrai bonheur théâtral. Et le travail du scénographe Régis Leclercq est, lui aussi, d’une grande qualité, d’une belle inventivité. L’histoire? C’est celle de trois couples qui se connaissent peu ou pas du tout. Ils se retrouvent pour une semaine de vacances au bord de la mer, au fond d’une crique dont les rochers ont tous un nom: l’un, éponyme, s’appelle «Le Béret de la tortue». Faut-il préciser que la cohabitation se passe mal? Chaque couple médit sur les deux autres dès qu’il le peut. On trouve là une peinture exemplaire de la société actuelle: un couple de bourgeois (Martine et Xavier), un couple de bobos (Véronique et Luc) et un couple mal assorti sexuellement (Mireille – qui a besoin de neuf heures pour jouir – et Alain). On rit souvent, parfois aux larmes; on est ému. En première partie, L’Alambic avait invité le MIAM (Mouvement d’improvisation amiénois). Là encore, ce fut du grand art. Un mot tiré au sort, et les comédiens improvisent. Quel bon moment j’ai passé! Autre bon moment: le spectacle Fills Monkey, Incredible drum show avec les auteurs, interprètes et (remarquables!) batteurs Yann Coste et Sébastien Rambaud, dans une mise en scène de Gil Galliot, à la Comédie de Picardie. Ces deux batteurs professionnels se sont rencontrés en 2005. Ils ont décidé de monter ce spectacle théâtral étonnant, tonitruant, amusant, véritable performance physique et technique, au cours de laquelle les deux instrumentistes se révèlent des comédiens magnifiques (sans dire un mot intelligible) et des mines-clowns virtuoses. Du grand art. Un vrai bonheur!

Dimanche 22 janvier 2017.

 

Drôles de jeux grecs à Mykonos

 

Patrick Besson au sommet de son art.

C’est un court roman (125 pages), vif, surprenant et étrange. C’est du Patrick Besson. On se plonge dans l’ouvrage; on ne le lâche plus. C’est aussi à ça, à cette tension narrative, qu’on reconnaît un grand écrivain. L’histoire? Début des années 1990, un étudiant de Sciences Po, Nicolas, une vingtaine d’années, arrive sur son cyclomoteur, jusqu’à une plage perdue de l’île grecque des Cyclades: Mykonos. Cette étendue de sable du Cap Kalafatis semble déserte. Pas tout à fait: Nicolas y découvre une manière de sirène. Elle se nomme Barbara, a son âge, bronze presque nue. Seule. Nicolas tente une approche. Seule? Pas vraiment non. Soudain arrive (déboule?) José, un quinquagénaire de presque cent kilogrammes, porteur d’une planche à voile. («(…) un type lourd, carré et rond à la fois, un carré mou ou un rond cassé (…)»)

                                                      Un couple bizarre

Nicolas ne tarde pas à se rendre compte que Barbara et José sont en couple. Un couple bizarre. Ils se livrent devant le jeune homme à des joutes oratoires qui dévoilent leur intimité. Parfois, on les sent amoureux, fous l’un de l’autre; parfois, ils se détestent. Leurs propos relèvent souvent de l’exhibition. José, Juif, enfant battu, torse velu à la Jean Yanne, les «testicules (…) recouverts d’un massif de poils gris». Barbara: belle jeune, bronzée, désirable. Ils parlent, parlent devant un jeune type; bientôt, le duo se transforme un trio. Barbara et José sentent bien que leur petit jeu produit son effet; ils semblent, eux aussi, pris à leur propre piège: ils ne peuvent plus passer de l’étudiant. Et l’invitent à manger. Au fil du temps qui passe, l’étudiant se rend compte de la complicité – bien réelle – du couple, et finit par se demander ce qu’ils lui veulent, au fond. «Depuis son arrivée à Cap Kalafatis, Nicolas se sent incapable d’imaginer quoi que ce soit. La réalité, dans sa profusion, ne laisse aucune place, dans l’esprit du jeune homme, à une activité autre que l’accueil des informations contradictoires, bizarres, choquantes, envoyées par José et Barbara.»

Le couple complote; il est question d’une assurance-vie de plusieurs millions dont pourrait bénéficier la jeune femme. José se dit malade, gravement malade, condamné. Puis se rétracte. José pense-t-il réellement au suicide? Veut-il aussi «offrir» sa jeune compagne à Nicolas? Tout cela est flou, affirmé, puis démonté en une phrase d’un dialogue sculpté d’un coup de surin. Les touristes allemands en prennent pour leur grade. José ne leur fait pas de cadeaux; il doit avoir de bonnes raisons. (Ceux qui ne se sont pas rendus dans les Cyclades au milieu des seventies ne peuvent pas tout à faire comprendre.)

Besson s’amuse, rapide, plus félin que jamais, jongle entre mini-scènes, petits tableaux, et dialogues uppercuts. Il est au sommet de son art. La vivacité rosse de Jacques Laurent ou de Félicien Marceau; la mélancolie pudique du regretté Michel Déon. On est conquis. PHILIPPE LACOCHE

Cap Kalafatis, Patrick Besson; Grasset; 125 p.; 15 €.