Les croisades, quelle aventure !

Avec « Belle d’amour », Franz-Olivier Giesbert nous donne à lire un délicieux roman foisonnant, généreux et original.

Euphémisme de dire

Franz-Olivier Giesbert : une passion pour le Moyen-Age et la chevalerie.

Franz-Olivier Giesbert, écrivain, journaliste. En Juin 2013, lors d’une séance de dédicaces à la librairie Martelle, à Amiens.

que Franz-Olivier Giesbert ne manque pas d’imagination. Son imaginaire romanesque coule à profusion. C’est torrentiel, délicieux. Il nous conte ici les pérégrinations de Tiphanie, dite Belle d’amour, une jolie jeune femme du XIIIe siècle. Elle sert dans une pâtisserie, devient aide bourreau dans un Paris moyenâgeux magnifiquement décrit ; elle suit Louis IX dans sa croisade en terre sainte. On ne lâche pas ce roman d’une générosité épatante. L’écrivain a répondu à nos questions.

Qu’est-ce qui vous a conduit vers ce thème du Moyen Age au temps des croisades ?

Je suis fasciné depuis longtemps par le Moyen-Age et les croisades où se côtoient le pire et le meilleur, l’inquisition et la chevalerie, sans parler de l’amour courtois. J’ai toujours eu envie de raconter une histoire qui se passerait pendant cette période où la confrontation entre l’islam et le christianisme reste toujours actuelle. Quand me sont apparus le visage et le personnage de Tiphanie, j’ai su que je pouvais commencer mon roman.

Tiphanie, dite Belle d’amour, a-t-elle existé, ou est-elle un personnage de fiction ?

Le romancier que je suis, a du mal à répondre à cette question. Historiquement, « Belle d’amour » n’a pas existé mais j’ai le sentiment qu’elle est vivante, comme tous les personnages de mes romans précédents, Rose de La cuisinière d’Himmler comme Lucile de L’arracheuse de dents. Quitte à passer pour fou, la vérité m’oblige à dire que Tiphanie m’a dicté son histoire, au petit matin, quand j’écrivais, comme si elle était le véritable auteur du livre : elle parle à travers moi.

Comment avez-vous travaillé pour élaborer ce roman (recherches dans les archives, lectures nombreuses, films, etc.), et combien de temps vous a pris la rédaction ?

J’ai travaillé comme un chien. J’ai amassé la documentation pendant plusieurs années. Après quoi, j’ai mis un an pour écrire Belle d’amour. J’écris toujours dans la joie, j’allais dire dans une forme d’extase, mais là, j’ai plus souffert que d’habitude, j’en ai même bavé ! Il y a eu trois versions de Belle d’amour.

Vous avez truffé vos dialogues de mots d’ancien français. C’est délicieux. Aviez-vous, avant « Belle d’amour », des notions de cette langue qui fut la nôtre ?

J’aime la langue française et ses mots anciens, si gourmands, qui ont trop souvent disparu. J’en truffe mes romans pour les faire renaître. Tenez, pourquoi n’utilise-t-on plus le mot « fruition » qui veut dire la montée du désir ? Avec le Moyen-Age, période très inventive, j’espère que les lecteurs se régaleront !

Vous faites aussi des incursions dans notre époque. Et vous émettez des idées, notamment sur l’islam. Quel message – si message il y a – avez-vous souhaité faire passer ?

 Belle d’amour est un roman d’aventures, avec des rebondissements et des personnages puissants. Ce n’est pas un essai. Je ne l’ai pas écrit pour délivrer un message, sinon un message de tolérance. Mais je reconnais que j’éprouve une certaine méfiance vis-à-vis du politiquement correct qui nous fait raconter à l’envers une Histoire que j’essaie de remettre à l’endroit : l’Occident n’avait pas tous les torts quand il a lancé les croisades, c’est une contre-vérité de l’affirmer. Il y avait des raisons objectives : la destruction par les musulmans du tombeau du Christ à Jérusalem ; l’interdiction faite aux pèlerins chrétiens de se recueillir devant ses ruines ; enfin, les incessantes incursions ou invasions sarrasines depuis l’Espagne : elles nous ont empoisonné la vie pendant des siècles. On oublie toujours, par exemple, qu’une ville Narbonne fut longtemps un califat !

Souvent, vous rendez hommage à la chevalerie et à son esprit. Comment définiriez-vous ceux-ci et qu’est-ce qui vous séduit chez eux ?

Je suis fasciné par la chevalerie. Il y a dedans quelque chose de résolument moderne, l’exaltation de valeurs qui sont plus que jamais d’actualité : la justice, l’équité, la fraternité, l’amour, l’honneur, etc. Certes, la chevalerie a souvent été pervertie mais, dans l’ensemble, elle a beaucoup apporté.

Vous décrivez très bien le Paris du Moyen Age. Comment êtes-vous parvenu restituer les atmosphères, les ambiances, les odeurs, et même parfois les sons ?

Pendant des années, j’ai acheté des livres anciens sur l’histoire de Paris. Il m’a suffi de me plonger dedans. C’était une ville très bruyante et très sale, où l’on jetait ses ordures ou ses rebuts dans les rues, envahies de cochons. Elle devenait brusquement noire et silencieuse quand la nuit tombait : il était alors interdit de travailler à cause des risques d’incendie, causé par les bougies. Ce qui a laissé la formule de « travail au moi. ».

Après « La Cuisinière d’Himmler » et « L’Arracheuse de dents », c’est encore un portrait de femme que vous nous proposez. C’est aussi un bel hommage que vous rendez à la féminité.

Je ne me lasserai jamais de rendre hommage aux femmes. Je dis souvent que je suis une femme et c’est vrai que dans mon entourage le plus proche, il n’y a pratiquement que des femmes. Sans oublier que je suis reine des confitures d’abricots ou des salades de pâtes. Et puis que serait la vie sans femme ? On ne peut pas vivre sans amour…

                              Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Belle d’amour, Franz-Olivier Giesbert ; Gallimard ; 373 p. ; 21 €.

 

 

Les coups de coeur du marquis…

Lire Mac Orlan

Les éditions Le Bretteur, dirigée par Bernard Baritaud (notre photo) publie la 5e livraison de Lectures de Mac Orlan, sous-titrée Romanesque de la Grande Guerre. Il s’agit des textes du colloque de l’Université de Picardie-Jules-Verne, Péronne et Saint-Quentin, organisé en mai 2016. «Ce colloque initié par le CERCLL de l’Université de Picardie, en partenariat avec la Société des Lecteurs de Pierre Mac-

Bernard Baritaud.

Orlan, se donnait pour objet le glissement du témoignage vers la fiction, en s’inspirant notamment de l’exemple de Pierre Mac Orlan», explique l’éditeur en quatrième de couverture. «C’est dans cet esprit que les contributions rassemblées ici interrogent les divers registres de la littérature romanesque et la façon dont ils s’approprient la réalité et l’imaginaire de la Grande Guerre (…).» Sont également analysées les œuvres de Céline, de Giono, de Louis Guilloux, etc. Les textes sont réunis et présentés par Philippe Blondeau qui réalise un travail exemplaire. Ph.L.

Lectures de Mac Orlan, n° 5, Romanesque de la Grande Guerre; éd. Le Bretteur (lebretteur@free.fr); 283 p.; 24 €.

 

                   Austra, Pacadis et toujours la Thiérache

Le groupe canadien Austra se produisait, il y a peu, à la Lune des Pirates. Il y avait si longtemps que je n’avais pas mis les pieds à la Lune moi qui, au début de ce siècle nouveau, étais à La Lune des Pirates ce que le regretté Alain Pacadis fut au Palace. (J’espère seulement que je ne finirai pas comme lui – étranglé, à sa demande par sa compagne transsexuelle–, et qu’une maîtresse ne m’étranglera pas. Il est comme ça des destins tragiques. Celui du très hétérosexuel Paul Gégauff, scénariste de grand talent et de Chabrol, par exemple. Sa très jeune maîtresse le poignarda en Norvège après qui lui eût dit: «Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder!». On est en droit de reconnaître une qualité à cette jeune fille: son obéissance.) Il me revient à l’esprit un voyage de presse que j’avais effectué, pour Best, en compagnie de Pacadis, à Lyon pour assister à un concert de Bernard Lavilliers. Dans le train, à la stupéfaction des attachées de presse, nous avions parlé ustensiles de cuisine et réfrigérateurs. Va donc savoir pourquoi, lectrice fessue, amour de ma vie, délicate et soumise? Pacadis était un garçon sympathique, complètement désespéré qui noyait sa mélancolie dans l’alcool et la dope. Il était plein de failles, d’une tristesse insondable car jamais remis du suicide de sa mère. Austra, donc. À la Lune des Pirates. (Tu aimes mes digressions, lectrice enivrée par ma prose délétère?) Austra est animé par une jolie chanteuse nommée Katie Stelmanis et qui ressemble à ma copine l’écrivain Isabelle Marsay. Très belle voix; aura envoûtante. C’eût pu être bien mais pourquoi ses musiciens jouaient-ils à un tel volume sonore? Parfois, on ne parvenait plus à entendre la voix de la jolie lesbienne, fan de Björk et de Radiohead. Parfois, dans ses gracieux déplacements, elle ressemblait à un oiseau. Les oiseaux, j’ai eu l’occasion de les observer à la faveur d’un petit séjour en Thiérache, pays enclavé mais superbe de mélancolie verdoyante. (On se serait cru en Irlande.) Oui, je pouvais les observer car l’amie chère qui m’accompagnait est un as du volant. Ainsi, je regardais les corbeaux noirs comme le regard de Keith Richard, les sansonnets rieurs et taquins, les grives filantes comme des étoiles de plumes. J’ai même vu un busard emporter dans ses serres un mulot rondouillard qui, effrayé, agitait ses petites pattes. Mauvais esprit, j’ai pensé qu’il accomplissait là son premier et dernier baptème de l’air. Nous sommes allés boire des bières dans un café qui n’avait pas dû bouger depuis les années Trente. Et nous avons mangé une andouillette de Cambrai – délicieuse – qui avait la dimension d’un rôti de porc. La Thiérache est un pays poétique et surprenant. Demandez à Philippe Tesson (qui se trouve juste à côté de cette chronique) ce qu’il en pense. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Sans ce genre d’îlot, la vie serait triste comme une semaine sans Séresta 10 mg (laboratoire Biodim).

Dimanche 23 avril 2017.

 

Le groupe Austra sur la scène de La Lune des Pirates, à Amiens.

Philippe Tesson et Thiérache

L’écrivain et journaliste de presse écrite, de radio et de télévision est né à Wassigny, dans l’Aisne.

Fondateur du journal Le Quotidien de Paris, chroniqueur de radio et de télévision, écrivain, journaliste de presse écrite, Philippe Tesson est une figure de l’univers littéraire parisien et du monde du théâtre de la capitale. On le sait peu, mais il est picard, thiérachien pour être plus précis puisque né en 1928 à Wassigny. Il garde un souvenir ému de ce pays plutôt; il le garde tout au fond de son cœur. Il a répondu à nos questions dans son bureau des éditions de L’Avant-Scène, la rue des Saints-Pères, à Paris.

«Une forme de chaleur intime»

Philippe Tesson, dans son bureau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris : « C’est un pays qui souffre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. » Photo : Sylvie Payet. 

La revue L’Avant-Scène.

Philippe Tesson, on dit de la Thiérache que c’est un pays dur, enclavé. Êtes-vous d’accord?

Incontestablement, car il subit les effets économiques d’une crise terrible, notamment dans le secteur herbager (avec l’Europe, la PAC). C’est un pays qui soufre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. Les herbages, les haies; le rapatriement sur soi-même. L’isolement. Je trouve ça très intéressant, même si c’est un peu triste. Mais l’avers de cette médaille, c’est qu’il se dégage une forme de chaleur intime. J’aime beaucoup les cuisines dans lesquelles les gens se replient. La brique et l’ardoise s’ajoutent au reste. J’ai un attachement très très profond à cette région. On finit par en induire que le peuple de cette région-là a des vertus très particulières. Je n’irai pas jusque-là; j’en rajoute un peu dans un romantisme de la détresse humaine. Mais quand même il y a de ça. Il y a une tristesse générale; le ciel fait le reste. Je repense à cette route que j’ai faite à bicyclette pendant toute mon enfance, de Wassigny à La Capelle, c’est assez gracieux. C’est forestier, bocager. Mais le climat et l’habitat font que c’est un peu triste.

C’est un pays qui vous tient à cœur; c’est celui de votre enfance.

Absolument. C’est celui du bonheur, mais on y ajoute la tragédie. C’est pour moi un lien très fort sur le plan humain. La souffrance est tellement apparente. J’ai fait une série de films qui s’appelle Empreintes, dans laquelle on parle de soi pendant une heure. C’était il y a quatre ou cinq ans; l’équipe de télévision m’a emmené là-bas. Ils m’ont demandé de leur montrer ce qui m’avait imprégné. Spontanément, je suis allé vers les cimetières qui sont laids (sauf les cimetières militaires). Ils sont empreints d’une vérité. Ils sont dans leur vérité.

Est-ce que vous possédez toujours une résidence en Thiérache?

Non. J’essaie toujours de racheter la maison de mes grands-parents à Wassigny. Une maison adorable, toute petite maison de briques, repeinte à la chaux, dans le village. Elle est extrêmement modeste. Je suis d’origine très modeste. Mon père a gravi les échelons jusqu’au premier étage; l’ascenseur social à la faveur de la guerre. Il avait fait une guerre 14-18 glorieuse, comme beaucoup de paysans de cette région. À la fin de la guerre, il avait gagné ses galons. De saute-ruisseau, il a fini par acheter une étude d’huissier. Il est devenu un petit notable de village. Mes grands-parents, des gens très laborieux, habitaient cette petite maison. Je n’ai pas pu la racheter car elle a été intégrée dans un petit complexe industriel où il y a une toute petite fonderie. La maison de mes grands-parents a été intégrée dans cet ensemble industriel. Le directeur de ce complexe (que je connais très bien) ne peut pas la vendre car elle lui est utile. Je crois que je l’ai perdue à jamais; elle gracieuse et merveilleusement authentique et désuète. Mon père a voulu quitter Wassigny pour être un peu tranquille car il était devenu le sage du village. Il aidait les gens à faire leurs choses administratives. Il a eu des enfants, des petits-enfants; mes parents sont venus à Paris. Moi, j’habitais donc Paris. Mais je reviens très souvent en Thiérache. J’y ai encore un peu de famille. J’y ai finalement peu d’amis; beaucoup sont morts. J’ai renoué des liens avec des gens des villages voisins. Des cousins. À Tugigny. Ils sont agriculteurs prospères. L’un d’eux fait un peu de politique. Il vit dans un petit château. Il y a dans cette région des petits châteaux adorables. J’ai souvent eu envie d’acheter un petit château en brique, modeste… mais je n’ai pas assez de loisirs. Je ne veux pas passer mon ultime vieillesse loin de mes enfants; je suis très attaché à mes enfants. Ma tribu. J’ai deux filles et un fils. Mon fils est un grand voyageur. Lui est très attaché à ce pays. Mes filles, moins.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

François Morel : le « mélancomique »

Ses chroniques sur France Inter

François Morel.

sont délicieuses d’humour, d’impertinence et de mélancolie. Ses chansons le sont aussi. A la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur, François Morel a l’humour littéraire ; il aime les mots. Ce sont des bonbons qu’il suçote avec gourmandise. La langue française est son amie. Il viendra chanter, le 25 avril, à la Maison de la culture d’Amiens. Il a répondu à nos questions.

François Morel, vous allez vous produire, le 25 avril prochain, à la Maison de la culture d’Amiens. Qu’allez-vous nous interpréter ? L’intégralité de votre dernier album, ou d’autres chansons ?

Le gros du spectacle sera effectivement composé des chansons du dernier album, La vie (titre provisoire). Je travaille avec Antoine Salher qui est plus connecté sur le disque, et moi je suis plus connecté sur la scène. Quand je pense à des chansons, je me dis qu’il faut qu’elles puissent présenter un intérêt scénique. Et il y a aura quelques chansons supplémentaires. Il serait étonnant que je n’ajoute pas une chanson de Trénet. Ca bouge assez souvent, le répertoire ; la semaine dernière, nous avons rajouté une chanson qui figurait sur le premier disque. Le plat principal est le dernier disque et de temps en temps, il y a des petits rajouts.

Avec quelle formation allez-vous vous produire sur la scène d’Amiens ?

Il y a aura quatre musiciens. Antoine Sahler qui est le compositeur, sera au piano, à la trompette et au mégaphone. Tous les musiciens sont multi-instrumentistes. Il y a une clarinettistes-saxophoniste qui fait du clavier de temps en temps. Il y a une percussionniste. Il y a aussi un contrebassiste-guitariste (Amos Mah).

Les critiques ont dit que votre dernier disque était à la fois teinté d’optimisme et de mélancolie. Etes-vous d’accord ? Est-ce que le terme de « mélancomique », attribué à Guy Bedos, vous convient, et pourquoi ?

Oui, il me semble que c’est bien Guy Bedos qui ait inventé ce mot-valise. Oui, ça me va pas mal ! J’aime bien passer d’une émotion à l’autre. C’est un spectacle sur la vie ; il y a donc parfois des virages un peu compliqués. Il y a des chansons très lugubres qui suivent des chansons comiques. Il y a des montagnes russes dans ce spectacle. J’aime bien les films italiens ; j’aime bien ce qui mélange les genres.

Vous aimez la littérature aussi. Henri Calet, Emmanuel Bove, sont-ils des auteurs qui vous parlent ?

Beaucoup, oui. Mes amis, d’Emmanuel Bove, c’est magnifique ; j’avais fait une lecture publique de ce roman. J’aimerais bien ae reprendre. C’est parfois douloureux et…

Comment se sont passés les 28 concerts que vous avez donnés, cet automne, au théâtre du Rond-Point, à Paris ? Qu’en avez-vous retiré ?

En gros, excellemment ! (Rires.) Les gens étaient contents ; moi aussi. Ils étaient ravis ; il y a une petite appréhension quand on arrive dans la salle car le fait que je fasse le chanteur ne convainc forcément d’emblée. Il faut rassurer les gens en leur disant que je n’abandonne pas l’humour. Je ne fais pas le contraire de ce que j’ai fait jusque-là. Sur scène, il y a de l’humour, de la comédie ; je prends parfois les chansons comme des petites pièces de théâtre. Il y a de la musique, de vraies chansons. Ca ressemble aussi à un récital. J’ai envie de rendre un petit hommage moqueur au music-hall d’avant. J’ai des images comme ça d’Yves Montand sur scène, dans son rond de lumière. Et les musiciens relégués dans le fond. Je n’avais pas envie que tout le spectacle fonctionne comme ça, mais j’avais envie qu’il y ait des clins d’œil à cet univers-là.

Vous êtes à la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur sur France Inter. Dans quelle activité vous sentez-vous le plus à l’aise ?

Mon vrai espace, c’est quand même la scène. C’est là que je me sens le mieux. Pour faire comédien ou le chanteur. Si j’écris c’est moins pour être lu dans les livres que pour me retrouver sur scène et à avoir des choses à dire. Mon activité principale, c’est la scène.

Le fait de venir d’un milieu modeste (père cheminot ; mère dactylo), et de province, a-t-il influencé votre expression ?

J’adore l’univers qu’a vécu mon père dans son enfance. Je pense aussi que si j’ai un goût pour les mots c’est que ceux-ci ne sont pas venus spontanément. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les gens qui s’expriment extrêmement bien. Je n’ai pas le sentiment de m’exprimer toujours très bien dans ma vie. Et si je recherche ça dans mes chroniques ou dans mes chansons, c’est parce que j’ai eu à me battre pour m’exprimer correctement.

C’est la chanteuse Juliette qui a mis en scène votre spectacle. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

C’est la deuxième fois qu’elle me met en scène ; j’aime beaucoup ma collaboration avec elle. On s’entend bien ; on est joyeux ensemble. On bosse beaucoup ; elle est rapide. Elle a plein d’idées. Quand les idées ne sont pas bonnes, on les abandonne et on en trouve d’autres. Elle a une très bonne connaissance de ce qui constitue un récital de chansons. Pour l’ordre des chansons, elle m’a apporté beaucoup de choses. Elle a vraiment travaillé sur la mise en scène ; sur les entrées, les départs. Elle a un grand sens musical, même si c’est Antoine qui écrivait, elle avait aussi son mot à dire, et ses sensations étaient très bonnes.

Quels sont vos projets après cette tournée de concerts ?

J’avais eu une commande Jeanine Roze qui est productrice plutôt dans la musique classique ; elle m’avait sollicité pour que je fasse une lecture spectacle autour de Raymond Devos. J’ai fait une première ébauche au Théâtre des Champs-Elysées. Je pense que je vais continuer pour en faire un vrai spectacle.

Et ce serait quand ?

Je ne sais pas car j’ai encore envie de défendre mon dernier album.

                                               Propos recueillis par

                                               PHILIPPE LACOCHE

 

Le goût d’insouciance des fritures de l’enfance

     

Je pensais à Kléber Haedens, en ce dimanche d’avril, alors que je dégustais une friture.

«J’entrerais au Brown’s par Albermarle Street et j’en sortirais par Dover Street pour me retrouver aussitôt dans la lumière du Vendôme dorée comme une friture de la Tamise. Justement je n’allais pas manquer ces whitebaits qui dans le monde inégal des poissons frits restent pour moi préférables à tout.» Ainsi s’exprime Kléber Haedens à la page 93 de son chef-d’œuvre, Adios (Grasset, Cahiers rouges), roman empreint d’une mélancolie automnale. Je pensais à Kléber, en ce dimanche ensoleillé d’avril, alors que j’étais en train de déguster une friture chez Léon de Bruxelles, à Glisy, près d’Amiens. Il était 13 heures. Le soleil avait la couleur de la friture comme dans Adios. Je contemplais ces petits éperlans, saisis à jamais dans l’huile comme dans la lave du Vésuve. Je repensais aux fritures de mon enfance. Celles que nous préparait ma mère lorsque je revenais, joyeux, les soirs de printemps à la maison, et exhibais la vingtaine de goujons que j’avais pêchés dans le canal de Saint-Quentin, dont les eaux céladon coulaient juste après les dernières maisons de la Cité Roosevelt, à Tergnier. Je les capturais dans les pattes d’oie, ces manières de triangles en béton, en bordure, où venaient se réfugier les poissons lorsque passaient les péniches. Nous amorcions au fouillis, ces vers minuscules, grouillants et sanguins, et accrochions à nos hameçons de 18 un vers de vase. Les goujons foisonnaient dans les pattes d’oie en ces années soixante souriantes, gaulliennes, si françaises, bercées par les fraîches mélodies des Yé-yé que diffusaient les transistors tandis que nos grandes sœurs s’adonnaient au hula-hoop. On ne devrait jamais quitter le pays de son enfance. Il y fait doux et chaud comme dans les nuques des filles. Nos goujons étaient rondouillards, bleutés comme les paquets de gauloises. Parfois d’un bleu d’un bleu électrique. Puis venait le moment de la friture, les soirs d’été. La porte-fenêtre était entrouverte; des bouffées d’air tiède, cet air du soir qui sentait encore la fumée des locomotives à vapeur, toutes proches (la rue de la maison de mes parents se trouvait à quelques centaines de mètres de la gare). La chair craquante des goujons se brisait sous la pression de mes dents de lait. Je repensais aussi aux fritures que préparait ma grand-mère lorsque je passais mes vacances au château de Sept-Saulx (Marne) où mon grand-père était jardinier. Mon cousin Guy et moi, capturions des vairons dans la Vesle qui traversait la propriété. Le bruit de l’autorail Reims-Chalons-sur-Marne, le soir; la ligne de chemin de fer au bout de la pâture. Mon cousin Guy, le Pêcheur de nuages, vivait encore. Il lui restait une trentaine d’années à vivre. Le goût de la friture de vairons avait celui de l’insouciance. Celle de chez Léon, à Glisy, si bonne fût-elle, n’avait plus que le petit goût triste de la mélancolie. Le temps qui passe est impitoyable.

Dimanche 16 avril 2017.

 

Et Gérard Courant créa le Cinématon

Cinéaste fou de littérature, il est l’inventeur de la transposition de la photo d’identité au cinéma.

Passionné de littérature, l’excellent cinéaste Gérard Courant est un créateur original. Singulier. Il a non créé un genre nouveau (le Cinématon, sorte de transposition de la photo d’identité en cinéma). Au total: il a réalisé 6866 portraits filmés (dont 2972 Cinématons pour une durée de 198 heures), auxquels s’ajoutent 1012 films (dont 315 épisodes de son journal filmé). La durée totale de ses films approche les 800 heures. Depuis le début des seventies, il édifie avec patience, précision et talent, un véritable travail de mémoire autour d’écrivains, d’artistes, de réalisateurs, etc. Il a répondu à nos questions.

Gérard Courant, vous êtes l’inventeur – notamment – du Cinématon. Quel a été votre parcours?

Mon université du cinéma a été la cinéphilie. J’ai d’abord appris le cinéma en voyant – et en aimant – le cinéma des autres. Je n’ai pas fait d’école de cinéma et je n’ai jamais été assistant. Le chemin qui m’a conduit à la réalisation de films s’est fait par étapes : j’ai d’abord commencé par la photographie lorsque j’étais lycéen, ce qui m’a ensuite conduit directement vers le cinéma amateur, au début des années 1970, puis vers le cinéma professionnel. C’est en faisant des films que je suis devenu filmeur. Plus je faisais de films, plus j’apprenais le cinéma.

Qu’est-ce que le Cinématon et pourquoi l’avoir inventé ?

Le Cinématon est la transposition de la photo d’identité en cinéma. Cinématon est donc du cinéma d’identité. J’ose espérer qu’un jour, le Cinématon remplacera la photo d’identité. Si je devais définir le Cinématon en une phrase, je dirais que c’est une série cinématographique, commencée le 7 février 1978, de portraits de personnalités artistiques et culturelles dont tous les portraits, qui composent cette série, sont réalisés selon les mêmes règles : un gros plan-séquence fixe et muet de 3 minutes et vingt secondes, en format 1,33 (ou 4/3) et en une seule prise à l’intérieur duquel chaque personnalité est libre de faire ce qu’elle veut devant la caméra.

Combien avez-vous réalisé de Cinématons et combien de films au total ?

En tout, j’ai réalisé 6866 portraits filmés (dont 2972 Cinématons pour une durée de 198 heures), auxquels s’ajoutent 1012 films (dont 315 épisodes de mon journal filmé). La durée totale de mes films approche les 800 heures.

Vous êtes à la fois cinéaste, écrivain, acteur, poète et producteur indépendant. Dans quelle activité vous sentez-vous le plus à l’aise, et pourquoi ?

Je suis avant tout cinéaste. Toutes mes autres activités sont aspirées et vampirisées par la première car mon activité de cinéaste englobe toutes les autres. C’est d’ailleurs une des définitions du cinéma de dire que c’est un art qui englobe les autres (littérature, théâtre, musique, peinture, architecture, etc.).

Parmi tous les Cinématons que vous avez réalisés, quels sont les trois ou quatre qui vous ont marqué. Et pourquoi ?

Je n’ai pas de Cinématon favori à proprement parlé. C’est l’aventure globale des Cinématons qui retient avant tout mon attention. Elle a dessiné les contours de ma vie, m’a fait rencontrer des personnalités hors du commun et découvrir des contrées que je n’aurais jamais imaginées visiter. Cela dit, si je devais retenir un seul Cinématon, je pense d’abord à celui du grand cinéaste arménien Sergueï Paradjanov dont le tournage fut un pur moment de folie.

Quels sont les cinéastes qui vous ont influencé?

Ce sont plutôt des cinéastes m’ont donné le goût de faire des films : Auguste et Louis Lumière, Buster Keaton, Harry Langdon, Abel Gance, Carl Theodor Dreyer, Sergueï Eisenstein, Jean Epstein, John Ford, Howard Hawks, les cinéastes muets soviétiques des années 1920, Yasujirô Ozu, Robert Bresson, Satyajit Ray, Guru Dutt, Roberto Rossellini, Guy Debord, Jonas Mekas, Gregory Markopoulos, Andy Warhol, les premiers Federico Fellini, Michelangelo Antonioni, Jean-Luc Godard, Sergueï Paradjanov, Andreï Tarkovski, Pier Paolo Pasolini, Yoshishige Yoshida, Michael Snow, Marguerite Duras, Luc Moullet, Philippe Garrel, Werner Schroeter, Teo Hernandez, Joseph Morder.

Vous êtes un littéraire. Quels sont vos écrivains préférés?

Isidore Lucien Ducasse, Louis-Ferdinand Céline, Fiodor Dostoïevski, Paul Léautaud, Milan Kundera, Alexandre Soljenistine, Alberto Moravia, Pablo Neruda, Jack Kerouac, Georges Perec.

Philippe Sollers a dit de vous que vous étiez « un moraliste ». Que voulait-il dire? Comment analysez-vous cette affirmation ?

Le plus simple est de lire le texte de Philippe Sollers dans son entier : « Le CINÉMATON, il fallait y penser comme envers de la grimace à images. Déclic, plan fixe, faites ce que vous voulez. Tant de temps. Test de la façon dont chacun se croit le même à travers l’autre. Objectif ad libitum. La première réaction est presqu’automatiquement la pose, souvenir de photo. Et puis non, le mouvement est là, il faut donc faire un geste à son intention. Aliénations narcissiques constantes : photo, cinéma, télévision. Gérard Courant met donc son cirque d’aliénés en boîte. Pourquoi, docteur ? Vous vous prenez pour Charcot ? Vous attendez un Freud improbable ? Ce ne sont plus les démoniaques dans l’art, mais les possédés dans la fausse vie générale. Le petit oiseau va sortir ? Non, aucun miracle, pauvres poules, vous êtes seulement pondus et crachés dans cet anti-portrait où vous secrétez, de vous-même, le vitriol défigurant le miroir. Courant est un moraliste. Impossible de s’en tirer sans montrer le fond. Les sans fonds sont rares. Ça se voit. » Je me vois plus en mémorialiste qu’en moraliste.

Vous réalisez aussi des lectures de textes faites par des écrivains. Parlez-nous de cette expérience.

Quand je filmais des écrivains pour ma série cinématographique muette Cinématon, les auteurs regrettaient souvent que le film qu’ils venaient de tourner avec moi était sans son. Je leur expliquais que les règles du Cinématon étaient identiques pour tous et que l’un des principes fondamentaux – fondateurs – qui fait la singularité de ce film était le choix du muet. Suite à ces remarques, j’ai pensé qu’il serait utile de créer une nouvelle série qui serait entièrement consacrée aux écrivains en train de lire leurs livres. C’est ce que j’ai fait avec la série Lire. Le premier Lire est celui du philosophe et psychanalyste Félix Guattari, filmé le 11 août 1986. Avec la série Lire, j’ai conservé toutes les règles du Cinématon (gros plan-séquence fixe de 3 minutes 20 secondes en une seule prise) sauf une : le tournage en sonore. J’ai demandé aux écrivains de lire le début de leur dernier livre publié.

Quels sont les trois Cinématons qui ont obtenu le plus de « vues » sur YouTube. Et pourquoi selon vous ?

Petite parenthèse : mon film le plus vu est le portrait de l’artiste vidéo australienne Cathy Vogan avec son chien Twizzle pour ma série Cinécabot qui atteint 678 512 vues. Le Cinématon le plus vu est celui du photographe Ari Boulogne avec 129 000 vues devant celui de Jean-Luc Godard avec 45 000 vues. Le Lire le plus vu est la lecture d’Ultra Violet lisant – en anglais – son livre autobiographique sur sa relation professionnelle et amicale avec Andy Warhol avec 11 000 vues (Famous for 15 minutes My years with Andy Warhol). Pourquoi Ari Boulogne, ce

L’excellent et inventif cinéaste Gérard Courant, dans son bureau, à Montreuil, près de Paris, le vendredi 10 mars, vers 15h30.

fils naturel de la géniale chanteuse Nico et d’Alain Delon ? Peut-être que le destin si particulier de ce fils de roi (du cinéma) qui n’a jamais été reconnu par son père biologique révolte le public.

Quels sont vos projets?

Je n’ai pas de projet au sens traditionnel du terme puisque je suis en état de tournages et de montages permanents. J’ai des projets de rétrospectives de mes films à Lisbonne et à Rome et un livre d’entretiens, intitulé L’Homme-caméra, doit sortir en octobre 2017 en Italie, aux éditions La camera verde.

Propos recueillis par

                                        PHILIPPE LACOCHE

Alain Paucard passe au numérique

Alain Paucard, lors d’une dîner, un soir au Wepler, à Paris, en compagnie de Sylvie Payet, dite la Marquise, et de son chevalier servant : ma pomme.

L’écrivain Alain Paucard sort Grenadier-Voltigeur, un livre numérique. L’histoire? 2024. L’Europe traverse une grande guerre intercommunautaire. Quelque part en Bourgogne, une «patrouille perdue», combat pour sa survie. Dans la lignée de son chef-d’œuvre romanesque Lazaret, Alain Paucard nous offre un récit réaliste et intemporel, entre Kipling («Racontez-moi l’histoire de l’infanterie et vous aurez celles de toutes les guerres») et les meilleurs films de guerre (Côte 465, Patrouille de choc). «Grenadier-Voltigeur a été écrit deux ans avant la parution de Soumission et refusé par dix éditeurs, et pas des moindres. Certains, malgré des relations cordiales, n’ont même pas daigné me répondre… Aujourd’hui que «la guerre qui vient» est devenu un genre littéraire, je renonce à la «formule papier» et m’engage dans le numérique.», explique Alain Paucard.

Grenadier-Voltigeur, Alain Paucard. 117 p., couverture animée originale de Richard Yul. Disponible grâce au numérique, en exclusivité dans l’application de lecture «Le Kiosque Libre» sur iPhone ou sur iPad, au prix de 7,99 €.

 

La page 112 des Liaisons dangereuses

      Le Prix de la page 112 est une distinction littéraire qui ne manque pas d’originalité. Créé par l’éditrice, traductrice et critique littéraire Claire Debru, et dénommé ainsi pour rendre hommage à une réplique de Woody Allen dans Hannah et ses sœurs, il a été remis, il y a quelques jours, au primo-romancier de 70 ans Dominique Rameau pour son roman Sanglier, paru en janvier aux éditions José Corti. Il faisait doux. La soirée était belle; la lumière aussi. Je me suis dirigé vers la gare SNCF pour assister à la remise de cette cinquième édition; elle se déroulait au restaurant Roger la grenouille, 28, rue des Grands-Augustins, dans le XIe arrondissement, à Paris. Je répondais ainsi à l’invitation de mon ami Alain Paucard qui devait, lui aussi, s’y rendre. Et parmi les dix livres sélectionnés se trouvaient ceux de mes copains Jérôme Leroy (pour Un peu tard dans la saison, La Table ronde) et Yann Moix (Terreur, Grasset) avec lesquels je comptais bien trinquer. Jérôme – qui manqua le fameux prix d’une voix: 6 pour Rameau contre 5 pour lui) n’était pas présent; Yann non plus. En revanche, l’ensemble du jury avait fait le déplacement, dont le juré mystère, Bernard Cerquiglini, linguiste éminent, invité par Marcel Bénabou, écrivain et historien, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo). Dominique Rameau s’est vu remettre un chèque de 1200 €, un magnum de Bourgogne et la page 112 de son ouvrage encadrée. Tout cela ne manque pas de panache. Selon les jurés conquis, son roman non plus. Il raconte la vie de Sybille qui, un beau jour, se retrouve dans le Morvan. Elle est seule, paumée, et finit par s’établir dans une maison qui lui a été prêtée. Elle découvrira une nature qui, jusqu’ici, lui était méconnue, et des personnages hauts en couleur. Au cours de la remise du prix, l’ambiance était conviviale et bon enfant. Je discutai avec François Taillandier, croisai Dominique Noguez, m’enthousiasmai avec un ancien collaborateur de notre chère et regrettée revue Immédiatement, si folle, si libre, si impertinente dans laquelle j’écrivais avec un immense plaisir, évoquai quelques souvenirs du Dilettante (éditeur chez lequel nous avions effectué nos premiers pas), avec l’écrivain Bruno Tessarech. Et fis la connaissance de la charmante Claire Debru. Nous trinquâmes fraternellement avec Alain Paucard et avec son pote Francis, talentueux saxophoniste qui a accompagné les plus grands: de Claude Nougaro et Cab Calloway. L’ambiance n’eût pas déplu à Pierre Choderlos de Laclos. Ses Liaisons dangereuses ont justement été lues par Elsa Lepoivre et Denis Podalydès, de la Comédie française, et Marcel Bozonnet, à la Maison de la culture d’Amiens, à l’occasion des 60 ans de la librairie Martelle. Quel bonheur ce fut de (re)découvrir la langue superbe de L

De gauche à droite : Françoise Gaudefroy, Gilbert Fillinger, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Marcel Bozonnet et Anne Martelle.

aclos, écrivain exceptionnel! Nombreux furent ceux, ce soir-là, qui se demandèrent pourquoi Amiens, où il est né en 1741, ne lui a jamais rendu un hommage digne de son talent. Mystère.

                                                 Dimanche 9 avril 2017.

 

Les retrouvailles de deux fauves

Gérard Guégan redonne vie à la dernière rencontre entre Hemingway et Hammet.

En 2015, Gérard Guégan nous avait donné à lire, Qui dira la souffrance d’Aragon? (Stock) dans lequel il évoquait la fin de vie du poète-romancier; un an plus tard, il publiait Tout a une fin, Drieu (Gallimard) où il rendait compte des derniers jours de l’auteur de La Comédie de Charleroi. Cette fois, il imagine une dernière rencontre entre Ernest Hemingway et Dashiell Hammett. L

Gérard Guégan. Photo : C. Hélie.

es deux monstres sacrés de la littérature américaine en profitent pour régler leurs comptes. Ils sont tous deux au bout du rouleau. Ils ne tarderont pas à décéder, en 1961; le premier se suicidera, le second sera emporté par la tuberculose et l’alcool. Lorsqu’on demande à Gérard Guégan si cette rencontre a réellement existé, il répond tout de go: «Tout me porte à le croire.» Une chose est certaine: ils se sont rencontrés à plusieurs reprises préalablement mais à ce propos les archives sont très peu loquaces. Et quand on lui demande pourquoi, il choisit de qualifier son livre de «mélodrame», il avoue: «Parce que je n’aime rien tant que les mélodrames: Lucien Leuwen, Le comte de Monte Cristo, À la recherche du temps perdu, tout Hemingway, tout Brautigan, tout Vollmann, et tout le cinéma hollywoodien, de Minnelli à James Gray.» On est en droit de ne pas lui donner tort car le genre lui réussit. Son Hemingway, Hammett, dernière est un petit bijou littéraire. Le style y est vif, enlevé, plein de panache; les dialogues, succulents. La construction, tout simplement remarquable.

Contre le fascisme

Guégan mène son récit tambour battant. Les deux personnages ont de nombreux points en commun: ils avaient publié leur premier livre en 1929. Ils menaient aussi un combat virulent contre le fascisme, ce notamment depuis la guerre d’Espagne. Le FBI les pistait avec une certaine constance qui ne leur rendait pas la vie facile. Et puis, il y avait les femmes… Hemingway et Hammet étaient de sacrés séducteurs. Et de sacrés buveurs. Ils s’envoient des insultes dans la tronche; on pourrait penser qu’ils se haïssent ou qu’Hemingway, plus costaud, va casser la figure à Dash. Parfois, ça se calme. Ils redeviennent bons camarades. Gérard Guégan fait même surgir de beaux éclats de tendresse, notamment quand Ernest boite après s’être foulé la cheville. Hammet, alcoolique, insomniaque, shooté aux somnifères, en sort des bonnes; il est souvent drôle avec son ton caustique et revenu de tout. Communiste invétéré, il ne se prive pas de tenir de-ci de-là quelques propos réactionnaires. Hemingway tente encore de rouler les mécaniques, mais on sent bien que c’est la fin. Le corps se déglingue; la mélancolie s’installe. Ils repensent à leur jeunesse évanouie ce qui donne à ce «mélodrame» une belle profondeur de champ. Une profondeur tout court. Ce grand livre se boit cul sec, ce qui n’eût pas déplu à nos deux fauves dipsomanes.

PHILIPPE LACOCHE

Hemingway, Hammett, dernière, Gérard Guégan; Gallimard; 230 p.; 18 €.