Un pur bonheur

 Concis, élégant, irrévérencieux, subjectif, vachard, «Mufle », dernier roman d’Eric Neuhoff, est un véritable petit bijou d’écriture et de plaisir.

Eric Neuhoff : un style, une élégance.

Disons le tout de go: c’est l’un des meilleurs romans du premier trimestre 2012.Peut-être même le meilleur, de par sa concision, sa subjectivité rassérénante, sa mauvaise foi affichée et, au final, assez joyeuse. Sa totale douce désespérance; son désenchantement poétique et acidulé. Éric Neuhoff est non seulement un grand écrivain – ce que certains lettrés savent faire – (lisez ses essais Champagne! 1998, Michel Déon, Le Rocher, 1994, et le sublime Les Insoumis, Fayard, 2009); c’est surtout un grand romancier – ce que très peu de lettrés savent faire. Son souci, le seul, c’est qu’il ne se prend pas au sérieux. Il égrène au fil des ans, des petits romans succulents, sexy, qui, par pudeur, dissimulent leur réelle et belle profondeur. Neuhoff est élégant; il n’a pas la larme facile ou, en tout cas, il n’en laisse rien voir. Son Mufle est un délice. C’est une manière de Je ne veux jamais l’oublier (merveilleux roman de Michel Déon, au cœur des années cinquante) vachard, incisif. Uppercut. Format court. Grosse nouvelle. On dirait parfois du Morand qui eût eu du cœur. Que nous raconte-t-il? L’histoire d’un type divorcé à deux reprises, cinquantenaire revenu de pas mal de choses mais pas encore tout à fait blasé, qui pense – enfin! – avoir trouvé la femme de son existence. Ce sera, on s’en doute, la catastrophe car la belle ne cessera de se moquer de lui, le trompera, «sur toute la ligne, de Nation à Dauphine», comme le dit Alex Beaupain dans l’une de ses chansons. Ce dont on ne se doute pas forcément, c’est le bonheur qu’on a à savourer cette petite merveille de précision littéraire, d’humour grinçant, de bâclé – apparent – élégant. «Je voulais savoir ce que ça faisait d’être un con. J’étais certain que le résultat ne me plairait pas tellement», écrit-il, évoque dans un style impeccable, «les malheurs» qui semblent glisser sur elle «comme la pluie sur une vitre de TGV», et des vacances à Cadaqués dignes des meilleures pages de Kléber Haedens et de Stephen Hecquet. Ce Mufle est un pur bonheur.

PHILIPPE LACOCHE

 

«Mufle», Éric Neuhoff, Albin Michel,

114 pages, 11,90 euros.