Le Tour d’Obaldia en quatre-vingts jours

René de Obaldia a passé son enfance à Boves, près d'Amiens.

 

Lectrice, tu as lu l’interview que l’académicien René de Obaldia (qui a passé son enfance dans notre département)  m’a accordée, dimanche dernier (page 6), dans les colonnes du Courrier picard. Il donne son avis sur le nom (Samarien) dont viennent de se doter les habitants de la Somme. Voici une suite inédite de cet entretien fleuve.

– Que faisiez-vous à Boves, près d’Amiens, lorsque vous étiez enfant? Etiez-vous un élèves studieux?

– J’étais studieux. Je n’ai pas connu mon père. Ma mère est revenue en France avec ses trois enfants, dans des conditions difficiles. Elle travaillait de son côté, à Paris. Elle venait de temps en temps nous voir à Boves. Je restais seul avec cette vieille dame qui était ma grand-mère paternelle et qui, par bonheur, était une femme épatante. Elle était souriante, plein d’humour. Une autorité dans le village. Une femme remarquable. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir été élevé par ma grand-mère Honorine. Je lui dois beaucoup.

Vous a-t-elle donné le goût de la lecture?

Oui. Je peux vous raconter une anecdote. A cette époque, les gens prenaient des bains de pieds. Ma grand-mère avait les pieds sensibles. Une fois par semaine, elle prenait un bain de pieds; c’était rituel. Dans une grande bassine, elle mettait du gros sel pour rafermir les chairs. Elle me demandait de lui faire la lecture pendant ses bains de pieds. Ca durait une vingtaine de minutes. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Jules Verne. J’ai lu Le Tour du Monde en quatre-vingts jours. Ce tour du monde, je l’ai fait autour de la bassine de ma grand-mère. J’ai un souvenir précis de ça. Elle me faisait lire des textes à haute voix. Le Tour du monde en quatre-vingts jours m’a absolument passionné. Puis il y a eu Voyage au centre de la terre. Jules Verne m’a emballé. Peut-être que mon goût pour lire m’est venu de là.

-Vous était-il venu l’idée qu’il était nécessaire de trouver un nom aux habitants de la Somme?

Non, je n’y pensais pas du tout.

– Revenez-vous dans la Somme régulièrement ?

Cela m’arrive peu souvent, mais j’ai emmené ma femme dans les lieux de la Somme où j’ai vécu, à Boves. Je me souviens du chemin du Paradis. On montait sur les ruines de Boves et on dominait tout le village. La maison de ma grand-mère se situait dans la grand-rue; elle existe encore. Nous avons d’abord habité rue des Ecluses, puis on a pris une maison plus vaste, dans la grand-rue qui, je crois, s’appelait le boulevard Victor-Hugo. Tout au bout, il y avait l’église, et il y a avait le pont. Il y avait un hôtel agréable dans lequel on allait de temps en temps manger. J’ai un souvenir très précis de tout ça.

– Quelle est votre actualité littéraire, poétique ou théâtrale?

Vous savez il m’est arrivé une très belle aventure puisqu’au théâtre du Ranelagh, à Paris, du 9 septembre au 19 novembre derniers, un Festival René de Obaldia a été organisé. Pendant deux mois et demi, certaines de mes pièces ont été jouées par de grands interprètes. Certains de mes textes ont été lus. C’était un très bel événement empreint de chaleur. D’autant qu’en général, on honore les auteur quand ils sont morts. J’étais donc très content d’être encore vivant pour pouvoir assister à ces merveilleux spectacles. Ont été repris Du vent dans les branches de Sassafras, Fantasmes de demoiselles (avec une musique très jolie) dans une mise en scène de Pierre Jacquemont qui avait également mis en scène Les innocentines (avec des musiques de Gérard Calvi) et ce fut une très grande réussite. Des comédiens sont venus lire mes textes : Judith Magre, Jacques Séreys, etc. Ils sont venus lire mes textes pour mes beaux yeux. J’ai été extrêmement gâté. Des amis venaient me voir; certains venaient même de l’étranger. J’ai été joyeusement accaparé. J’ai même calculé : ça faisait 80 jours. A la fin, ce fut une explosion, la fête. J’ai donc fait un compliment; c’était la moindre des choses. J’ai dit qu’ils avaient fait « Le Tour d’Obaldia  en 80 jours ». Je suis donc revenu à notre Jules Verne. C’est drôle.

– Pourriez-vous citer quelques romans qui ont retenu votre attention en cette rentrée littéraire de janvier, et qui pourraient, peut-être, figurer sur les premières listes des prix de l’Académie française et en particulier sur celle du Grand prix de l’Académie française?

D’abord, j’accuse mon âge (j’ai quand même 93 ans), et je reçois énormément de livres car je fais également partie du jury de la Fondation Monaco, du prix Maurice-Genevoix, etc., et j’ai parfois quelques confusions. Et d’autre part, beaucoup d’amis m’envoient leurs livres et je voudrais citer un livre plutôt qu’un autre, ce serait indélicat. Donc, je ne répondrai pas à cette question. Ce que je peux dire c’est qu’aujourd’hui tout le monde écrit. Les surréalistes avaient demandé : « Pourquoi écrivez-vous? » On pourrait retourner la question : « Pourquoi n’écrivez-vous pas? » Tout le monde écrit un peu de tout de nos jours. Tout le monde peint aussi. Ce qui me frappe, c’est que dans tous ces livres que je reçois, c’est souvent de l’égocentrisme. C’est l’histoire de sa petite personne : j’ai été privé de confiture pendant toute mon enfance, c’est pourquoi j’ai assassiné mon voisin de palier. Quand j’avais 17 ans, c’est ma tante qui m’a défloré… des choses passionnantes. Les écrivains d’aujourd’hui, la plupart, ne disent que ce qu’ils disent. Il n’y a plus d’imaginaire. Jamais on a publié autant de livre, et jamais on a aussi peu achetés.

– Vos goûts vous portent vers les écrivains fictionnistes comme Marcel Aymé, par exemple…

Bien sûr. Je suis nourri de toute une culture. Les romans russes m’ont passionnés : Gogol, Dostovieski, etc. Les philosophes russes… La littérature anglo-saxonne est fantastique. Melville, c’est un monument. Les écrivains espagnols, les sud-américains. Je suis alimenté par toutes ces grandes cultures. Bien sûr qu’il y a les classiques français.

– Je suppose que vous préférez lire Dumas à Robbe-Grillet ou Claude Simon?

C’est une autre époque, mais vous avez devinez…

– Avez-vous lu la correspondance de Félicien Marceau et Michel Déon?

Bien sûr. J’aime beaucoup Félicien Marceau car c’est un de ceux qui m’ont poussé à entrer à l’Académie. Il a été mon parrain pour entrer à l’Académie et ce avec beaucoup de générosité.

– Creezy est un roman magnifique.

Je suis tout à fait d’accord. De toute manière, l’époque a changé. Avant il y avait une continuité dans la culture, avec une opposition car c’est normal que le fils veuille tuer le père. De nos jours, il y a rupture. Tous les grands écrivains du XIXe, de Jules Romains à Georges Duhamel, à Roger Martin du Gard, etc. c’est fini. On parle d’eux aux jeunes, ils ne savent plus du tout de qui il s’agit. C’est la technologie qui a fait ça. Moi, à mon âge, j’ai l’impression de rentrer dans un autre monde. C’est passionnant du reste. Vous et moi, nous sommes du monde d’avant. J’ai des enfants, des petits enfants; en naissant, ils savent taper sur un ordinateur. C’est ainsi. Moi, j’en suis incapable; c’est normal à mon âge. Nous entrons dans une autre époque, et d’une façon très violente, très brutale.

 – Avez-vous connu Jacques Laurent à l’Académie?

– Non, je ne l’ai pas connu. Il a eu une fin de vie très difficile; c’était un esprit très brillant. Il a fondé la Parisienne, je crois. C’était un homme d’exception, mais je ne l’ai pas connu à l’Académie; je suis arrivé plus tard.

  • Propos recueillis par Philippe Lacoche