Yvan Stefanovitch : « J’étais le roi du pétrole »

Yvan Stefanovitch est l’auteur du livre « Un assassin au-dessus de tout soupçon » qui a inspiré le film « La prochaine fois je viserai le cœur », avec Guillaume Canet, mercredi sur les écrans.

Pourriez-vous restituer le contexte dans lequel s’inscrit l’affaire du gendarme Alain Lamare ?

Ivan Stefanovitch : De 1969 à 1979, vos lecteurs des anciennes générations se souviendront que dans l’Oise, il y eut cette période complètement folle. Marcel Barbeault qui a aujourd’hui 73 ans, et qui se trouve à la prison centrale de Saint-Maur, dans l’Indre (le plus vieux détenu français : il est en prison depuis 38 ans).  Lui, avait tué sept femmes et un homme. Et puis il y avait Lamare, de son prénom Alain, qui sévit pendant sept mois ; son modèle était ce Marcel Barbeault. Mais ce fut un héritier un peu déficient puisqu’il n’a tenu que sept mois et tua une femme. Aujourd’hui, il n’est pas permanent de la prison, mais c’est un intermittent d’un hôpital psychiatrique,

Yvan Stefanovitch, auteur du livre sur le gendarme Lamare, était à l'époque journaliste à l'AFP.

Yvan Stefanovitch, auteur du livre sur le gendarme Lamare, était à l’époque journaliste à l’AFP.

dans le Pas-de-Calais, ce depuis plus de trente ans.  Il est très bien noté ; il doit souffrir d’une sorte de schizophrénie. Il est tellement bien vu qu’il est devenu éducateur en milieu fermé, en hôpital psychiatrique. Il donne un coup de main aux éducateurs. Il prend des médicaments ; il est très bien. Tous les week-ends, il retourne dans son village, dans le Pas-de-Calais ; il va voir son frère, puis sa mère qui réside un peu plus loin.  Une rumeur dit qu’il revient de temps en temps à Clermont, dans l’Oise, où se trouve l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques d’Europe. Et le troisième, c’est Jacques Mesrine qui a emmené un journaliste de Minute, Jacques Tillier, dans une grotte, car il le soupçonnait d’être poisson pilote pour la police. Mesrine, lui, est devenu un permanent du cimetière, contrairement à Marcel Barbeault (qui est un permanent de la prison) et à Lamare (qui est intermittent de l’hôpital psychiatrique). Ces trois personnages ont défrayé la chronique ; c’est pour cela que j’ai fait ce livre.  J’étais correspondant de l’AFP ; tout ça m’a passionné.

Quel a été votre parcours de journaliste ?

A cette époque, j’étais le correspondant de l’AFP pour l’Oise et le Val d’Oise.  J’avais fait Sciences Po. Mais comme j’étais un être un peu pervers, je me suis passionné pour le fait divers.  J’ai commencé à travailler pendant un an à Détective (je ne préfère pas en parler car c’était très très bizarre. On gagnait très bien notre vie mais nous avions des méthodes un peu… particulières.) Ensuite, j’ai travaillé deux ans à Paris Normandie, au Havre et à Rouen ; c’est là que j’ai appris mon métier avec les faits diversiers de Paris Normandie, notamment avec les séances d’autopsies, etc. Ensuite, je suis allé deux ans à L’Alsace, à Mulhouse pour couvrir les faits divers. Je me suis fait virer par le préfet car j’ai fait un truc, un grand papier sur deux pages :  « Mulhouse, la nuit, 200 000 habitants menacés, quinze policiers débordés ». Ca n’a pas plu au préfet ; je suis rentré à l’AFP. J’ai couvert l’affaire Lamare ; j’ai annoncé qu’il s’agissait d’un gendarme ou d’un policier trois mois avant qu’il ne soit arrêté.  Ca ne m’a valu que des ennuis et à mes deux principaux informateurs : l’inspecteur Daniel Neveu, de la PJ de Creil, et le capitaine Jean Pineau, de la brigade de Clermont.  Neveu s’est installé à Toulouse. Il est devenu un fana de la natation. Il s’est acheté une petite maison au bord de l’eau, dans l’Hérault, et il se baigne tous les jours.

A l’époque de l’affaire Lamare, où habitiez-vous ?

J’habitais à Chantilly. Alain Lamare détestait ses collègues et ne pensait qu’à les ridiculiser ; il détestait aussi les femmes. (…) Finalement, les gens courageux qui essaient d’arrêter les assassins, ils n’ont que des ennuis, ils sont cassés ; en revanche ceux qui ne font rien, qui restent dans leurs charentaises, qui font en sorte qu’il n’y ait pas de vagues.  Le capitaine Pineau, lui, s’est retrouvé à Bergerac, et moi je me suis retrouvé à Paris. Et Neveu, il n’a jamais été commissaire.

Comment avez-vous mené votre travail de journaliste autour de cette affaire Lamare ?

Mon travail de journaliste… Je travaillais beaucoup avec Jean-Marc Rocca-Serra, du Courrier picard à Compiègne ; on avait fait venir des scanners du Japon. On était devenu des fous ; nos femmes devenaient complètement folles. On avait les scanners sous les lits et dans nos voitures pour écouter la police. A l’époque, on écoutait encore en clair.  La technique était simple : je prêchais le faux pour savoir le vrai. Comme la police et la gendarmerie se cachaient tout, dès que j’apprenais quelque chose grâce à mon scanner, j’allais le dire à la gendarmerie ; donc ils étaient furieux contre la police. Et que les gendarmes me disaient un truc, j’allais le dire à la police. J’étais au milieu du jeu ; j’étais le roi du pétrole. Je les montais les uns contre les autres. Et j’avais de l’information. Dès août 1978, j’avais déjà cette thèse : pour moi c’était un gendarme ou un policier. Il parlait d’une Renault R 12. Il écrivait le nombre de kilomètres. Il échappe à toutes les couvertures en surface et aux mobilisations des flics.  La police et la gendarmerie n’ont surtout pas voulu qu’on popularise cette thèse.  Quand je fais ma dépêche, quand on ouvre les huîtres, le 31 décembre 78, le champagne coule. Le jour-même, le ministère de l’Intérieur fait un communiqué en disant que c’est faux, que le tueur de l’Oise ne peut pas être un gendarme ou un policier. Quand il a été arrêté, un chef de service m’a félicité, mais entre-temps le directeur général de l’AFP m’avait appelé pour me passer un savon, et deux ans plus tard, je fus rappelé à Paris. Il ne faut jamais avoir raison trop tôt. Mais moi je suis fier, avec l’inspecteur Daniel Neveu  (à Creil) et le commandant Jean Pineau (grâce à ceux j’ai écrit cette dépêche). Grâce à ça que le gendarme Lamare (du PSIG de Chantilly)  n’a pas continué à tuer car il voulait être reconnu.  Entre le 31 décembre et la date de son arrestation, il n’a pas tué. En fait, avec le policier et le gendarme, on faisait  le travail de la police. On se rendait dans un café qui nous servait de lieu de rendez-vous ; on se rendait compte que toutes les voitures étaient retrouvées entre Creil et Orry-la-Ville. On demandait au patron du bistrot de subtiliser les verres quand il y  avait des gendarmes ou des flics afin de comparer les empreintes avec celles du tueur. Car Lamare, à chaque fois qu’il volait une voiture, il mettait son empreinte sur le rétroviseur gauche. Donc il signait ses actes.

A l’issue de l’enquête, il a donc été déclaré non responsable de ses actes.

Oui. Il a été diagnostiqué qu’il souffrait d’hébéphrénie, c’est une forme de schizophrénie. Je ne sais pas s’il était fou, mais en tout cas il était très intelligent ; il est passé à travers tout. Exemple : il surveille – en compagnie d’un camarade gendarme – une voiture qu’il a volée lui-même. Il la place devant la gare de Chantilly. Ils sont en patrouille ; ils la repèrent. Il voit son collègue qui s’endort à côté de lui. Il dit à son collègue : « Si tu veux, comme tu es fatigué, on va interrompre la planque pour aller dormir un peu… » Pendant que son collègue va dormir, il retourne à la voiture, la déplace à  Orry-la-Ville. Il retourne avec son collègue qui n’en revient pas car la voiture n’est plus là. Lamare dit à son collègue : « Si tu veux, on peut simuler une poursuite… ». Ils simulent la poursuite, mais moi j’écoute sur mon scanner. Et on entend les autres gendarmes qui disent par radio : « C’est bizarre. Le Psig a pris en chasse une voiture mais nous, on ne l’a jamais vue la voiture. » Là, je comprends que la poursuite est inventée. Qu’est-ce que je fais : je me précipite à la police judiciaire de Creil et je leur file cette information.  Ca a fait un pataquès .

Votre livre sort en 1984. Comment avez-vous travaillé pour l’écrire ?

C’est simple : Mme Marie Brossy-Patin, juge d’instruction à Senlis, m’a donné la procédure ; elle me devait bien ça  car elle n’avait pas voulu m’entendre. Je l’aime beaucoup cette dame. A l’époque, elle avait sur son bureau, le bouquin de Michel Foucault, Surveiller et punir. Elle préside aujourd’hui l’un des plus grandes associations de réinsertion des détenus.  Moi, je l’aimais bien car c’est elle qui, grâce à Neveu, a arrêté le premier tueur, Barbeault qui avait tué sept femmes et un homme.  Elle aimait beaucoup Neveu. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, elle n’a jamais voulu entendre notre piste qui disait que le tueur pouvait être un policier ou un gendarme.  Et quand toute l’affaire était finie, elle a fait amende honorable et m’a filé toute la procédure ; c’était la moindre des choses.  Lamare, c’est moi qui lui ai trouvé son avocat, car je suis devenu ami avec son frère (qui avait été complètement traumatisé car il se doutait de quelque chose ; Lamare changeait de voiture à chaque fois qu’il allait le voir dans le Pas-de-Calais). Cela m’a permis d’avoir un portrait d’Alain Lamare assez juste et de savoir dans quelle atmosphère il a vécu.

Est-ce qu’ensuite vous avez rencontré Alain Lamare, après son arrestation ?

J’aurais pu, mais non ; mais là, je vais peut-être essayer de le rencontrer parce qu’il est comme un condamné qui a fait sa peine ; il a le droit d’être éducateur. Il a le droit de sortir. Et moi j’ai le droit de le voir (si il a envie de me voir).  Je crois qu’il a tourné la page. Il est un peu fier car il ridiculisé toute la police française et la gendarmerie. Et il a montré que ça ne marchait pas très bien.  Aujourd’hui, ça ne marche pas beaucoup mieux : quand on voit comment Merah est par venu à assassiner les petits enfants de l’école juive.

Quel est votre point de vue sur le film « La prochaine fois je viserai le cœur » ?

Je l’ai vu, mais je laisse les spectateurs le découvrir.  Ce film est arrivé grâce à Cédric Anger, le réalisateur, et Thomas Klotz, le producteur (mon fils, qui a 16 ans, avait fait du cinéma avec eux ; des petits films). Un jour, il a donné mon bouquin à Cédric Anger ; il s’est passionné pour cette affaire et il a un énorme mérite d’avoir fait ce film. Un film c’est un film ; un bouquin, c’est un bouquin. Un film ce sont des images, des émotions, des impressions. Un bouquin, c’est autre chose. Le film a le mérite d’exister.  Il n’existe que grâce à mon livre, même s’il y a des choses qui ne correspondent pas à mon livre.  C’est une adaptation ; le metteur en scène a tous les droits.

Un procès de Lamare eût-il été souhaitable ?

Alain Lamare aurait pu raconter comment il a joué aux gendarmes et aux voleurs avec ses propres collègues, et comme il les avait ridiculisés.

                                         Propos recueillis par

                                         Philippe LACOCHE