Un Nothomb pétillant et de grand cru !

Son dernier livre, « Pétronille », n’est rien d’autre qu’un hymne au champagne, à l’ivresse et à l’amitié. C’est enlevé, drôle, émouvant.

Il en est des romans d’Amélie Nothomb comme du beaujolais nouveau: il y en a des bons, et parfois des moins bons. Celui-là, à l’image de Hygiène de l’assassin, son premier livre, est d’un grand

Amélie Nothomb photographiée dans le bureau d'Anne Martelle, à Amiens. Je lui avais tendu mon exemplaire de son roman pour qu'elle me le dédicace et avais tenté de lui impooser le texte, ce qui est d'une inélégance notoire. "Pourriez-vous écrire, chère Amélie : "Pour Philippe Lacoche, bien plus grand écrivain que moi. Elle avait gentiment refusé et avait bien eu raison. J'ai également tenté de l'emmener boire une coupe. Elle a également refusé car son train l'attendait; en cela, elle ne saura jamais ce qu'elle a loupé.

Amélie Nothomb photographiée dans le bureau d’Anne Martelle, à Amiens. Je lui avais tendu mon exemplaire de son roman pour qu’elle me le dédicace et avais tenté de lui impooser le texte, ce qui est d’une inélégance notoire. « Pourriez-vous écrire, chère Amélie : « Pour Philippe Lacoche, bien plus grand écrivain que moi. »… » Elle avait gentiment refusé et avait bien eu raison. J’ai également tenté de l’emmener boire une coupe. Elle a tout autant refusé car son train l’attendait; en cela, elle ne saura jamais ce qu’elle a loupé. J’en suis certain maintenant, lectrice mon amour : jamais je n’épouserai une jeune femme riche.

cru. On se régale. En fait, la comparaison avec le beaujolais n’est pas bienvenue. Il eût fallu évoquer les bulles marnaises, hautes marnaises, auboises ou axonaises. Car dans ce Pétronille, prénom de l’héroïne d’Amélie, il est beaucoup question de champagne. La narratrice – qui ressemble comme deux gouttes de Drappier à notre Amélie – n’aime pas boire seule. On est en droit de ne pas lui donner tort: «L’ivresse ne s’improvise pas. Elle relève de l’art, qui exige don et souci. Boire au hasard ne mène nulle part. Si la première cuite est si souvent miraculeuse, c’est uniquement grâce à la fameuse chance du débutant: par définition, elle ne se reproduira pas.»

Phénomène

 Voilà qui est posé. Et un peu plus loin, elle évoque le champagne avec presque autant de talent que l’excellent Éric Neuhoff, qui, en la matière, en connaît un rayon (lisez son court essai, Champagne, Albin Michel, 1998): «Pourquoi du champagne? Parce que son ivresse ne ressemble à nulle autre. Chaque alcool possède une force de frappe particulière; le champagne est l’un des seuls à ne pas susciter de métaphore grossière. Il élève l’âme vers ce que dut être la condition de gentilhomme à l’époque où ce beau mot avait du sens. Il rend gracieux, à la fois léger et profond, désintéressé, il exalte l’amour et confère de l’élégance à la perte de celui-ci.» On a envie d’applaudir des deux mains si l’une des deux n’eût pas été occupée par la coupe. Son ami de boisson sera finalement une amie. Quoique. Voici Pétronille, romancière en herbe, qui déboule dans sa vie: «Déjà, le mot «compagnon» n’allait pas, qui a pour étymologie le partage du pain. Il me fallait un convignon ou une convigne.» Et la Pétronille en question est un sacré phénomène; elle n’a peur de rien. Elle est drôle, directe, vaguement punkette. Arrivera alors l’ivresse de l’amitié. La meilleure. Les deux filles ont du mal à se quitter. La narratrice tente de donner un coup de main à sa copine pour la faire éditer. Ce qui nous vaut ce morceau de dialogue dans la bouche d’une espèce de jeune pintade du monde l’édition: «Vous savez bien que dans le monde des lettres, les prolétaires n’ont aucune chance.» Ce roman pétille. Vif comme un pinot; sentimental comme un chardonnay. Fraternel et fruité comme un pinot meunier. Oui, un Nothomb de grand cru!

PHILIPPE LACOCHE

 

Pétronille, Amélie Nothomb, Albin Michel; 169 p.; 16,50 €.