«Soumission»: du grand Houellebecq

Descendu avant d’être lu, «Soumission» est pourtant un grand livre, une vraie fiction, une superbe fable politique et, au final, assez morale.

Mais pourquoi tant de

Michel Houellebecq : un grand écrivain.

Michel Houellebecq : un grand écrivain.

haine ? Le livre n’était pas encore publié, les barbares n’avaient pas encore attaqué Charlie ni le supermarché casher, que, déjà, les journalistes, animateurs, critiques, se déchaînaient contre Soumission, le dernier opus de Michel Houellebecq, livre que, bien souvent, ils n’avaient même pas lu. Étrange pays où il devient difficile d’exprimer une opinion qui sorte des sentiers battus du politiquement correct. À notre connaissance, Michel Houellebecq n’a pas écrit de saloperies antisémites comme le plus génial écrivain français du XXe : Louis-Ferdinand Céline. Il ne s’est pas non plus rendu coupable de dénonciation. Il n’a pas été présenté au peloton d’exécution pour intelligence avec l’ennemi comme Brasillach. A notre connaissance, c’est un romancier, un inventeur, un créateur, un esprit libre qui est en droit de s’exprimer, d’imaginer. C’est même le propre de son métier. Alors ? Alors, Michel Houellebecq a tenu, il y a quelques années, des propos peu amènes sur l’Islam. Serait-ce ce qu’on lui fait payer aujourd’hui ? Sans aucun doute. Car, disons-le tout de go, Soumission est un excellent roman. Du grand Houellebecq, lesté d’humour, de détachement, de dépression, de projection dans un univers tout à fait personnel : le sien. Dans une France future, peu éloignée de la nôtre, il suit les pérégrinations d’un universitaire, spécialiste de Huysmans, qui rêve d’une vie ennuyeuse mais tranquille ; en tout cas protégée des grands drames historiques. Il va bien vite déchanter. Le système politique implose. Afin de contrecarrer la montée de Marine Le Pen, au second tour de l’élection présidentielle de 2022, les partis traditionnels sont contraints de faire alliance avec la Fraternité musulmane, un parti confessionnel, d’un Islam modéré. Ce dernier, emmené par le charismatique et cultivé Mohamed Ben Abbès, parvient à obtenir le plus du suffrages. Il nomme François Bayrou comme premier Ministre (ce qui donne l’occasion à Houellebecq de lui tailler un costard sur mesure). Tout le roman est du pur Houllebecq : son narrateur sodomise beaucoup les filles ; il écoute Nick Drake (un homme de goût) ; la déprime rôde, doucement (« Je pouvais jusqu’alors espérer quitter ce monde sans violence exagérée ») ; Marine Le Pen, à l’instar de Fidel Castro, inflige des discours de 15 heures ; la France est dissoute dans l’Europe. Et surtout, surtout, il y a des phrases de ce calibre : « Chez cet homme âgé, ordinaire, elle avait su, la première, trouver quelque chose à aimer. » Chaque mot est à sa place; ça sonne ; ça fait sens. C’est ce qu’on appelle la phrase d’un authentique et grand écrivain. Le reste à si peu d’importance.

PHILIPPE LACOCHE

Soumission, Michel Houellebecq, Flammarion ; 300 p. ; 21 €.