Jacques Darras : « Je me suis littéralement livré à l’anglais »

Jacques Darras devant le restaurant L'Aquarium, boulevard Voltaire, à Paris.

 Ecrivain, poète, universitai

Jacques Darras est très attaché à la Picardie, sa région d'origine.

re de haut vol, Jacques Darras, passionné par l’Angleterre et sa région, la Picardie, sort un excellent recueil de poème où il loue la beauté et la singularité d’une minuscule rivière : la Maye. Entretien.

 Votre livre Irruption de la manche ouvre le volume VIII du poème La Maye, intitulé « Le choeur maritime de la Maye ». Parlez-moi de cette oeuvre.

C’est un travail de longue haleine qui n’est pas terminé mais qui s’approche de sa clôture; je l’ai conçu dans les années 1988 comme un poème en plusieurs chants. Je ne savais pas si j’aurais la force, l’imagination, le courage d’aller jusqu’au bout ou si l’existence en déciderait autrement. Il se trouve que malgré les interruptions et les obstacles de toute nature, je suis à l’aube du huitième chant. Cette oeuvre, dans sa composition, s’étale sur douze ans. De 1988 à 2012, deux fois douze ans, ça fait 24 ans. Ce huitième chant, je viens de livrer le premier texte. D’une certaine manière, quoique qu’ayant un plan schématique rigide, l’ambition, c’était de se laisser balloter par les vagues de l’existence et de ne pas contrôler, de ne pas maîtriser totalement. C’est exactement ce qui s’est produit : l’existence m’a emporté, m’a fait dériver, et je me retrouve sur le rivage un peu comme un naufragé, comme un Ulysse dans le fond… qui, après les tempêtes, les orages affectifs de l’existence, se retrouve nu sur le sable. Un peu démuni en quelque sorte. Et je n’ai abordé, et n’aborde que sur une plage. Il se trouve que c’est une plage de sable, de la côte de la Manche. Parce que je me suis aperçu que la majorité de mon existence s’était déroulée dans la Manche, de chaque côté de la Manche. Etant professionnellement attaché à l’anglais, enseignant l’anglais et la littérature anglaise précisément, j’aurai passé ma vie à traverser la Manche.

Vous traversiez depuis quel port ?

Surtout Calais. Mais mon premier voyage en Angleterre, c’était Dieppe-New Haven. Je m’en souviens comme si c’était hier ; j’avais 14 ans. On m’a lâché, comme ça, une quinzaine d’années après la fin de la guerre. Et le pèlerinage vers l’Angleterre était un « must » pour les enfants de cet âge (les enfants de la guerre). Et depuis, j’ai dû traverser au moins cent fois.

Vous alliez dire bonjour à nos amis alliés en quelque sorte?

 Mes premiers souvenirs de la guerre se situent dans l’école de ma mère, près de la forêt de Crécy où ma mère enseignait (à Bernay-en-Ponthieu), de l’autre côté de l’école – du reste, ça n’a pas bougé – il y a un très grand pré qui descend vers la Maye. L’un de mes premiers souvenirs – j’étais interloqué – ça a été de voir les tentes kaki, anglaises et canadiennes. J’avais 4 ans et demi ou 5 ans. Ces choses-là marquent pour l’existence. Puis je me suis retrouvé dans la littérature anglaise et dans l’enseignement de l’anglais. Il y a donc une sorte de destiné géographique et historique. Dans le fond, on peut se demander si on peut y échapper, la contrarier. Finalement, je n’ai fait que l’accepter, tout en allant vers le latin le grec… rien à faire, l’appel du proche a été plus fort que tout.. Je me suis littéralement livré à l’anglais. Donc, ce huitième chant commence par une réflexion sur cette coupure, ces 37 kilomètres de détroit qui ont joué dans l’histoire un rôle phénoménal, qui nous ont protégé pendant la guerre; Et donc ce sentiment de liberté que j’ai toujours attaché à l’Angleterre et à la civilisation anglo-saxonne. Aux gens de la nouvelle génération, ça peut paraître complètement délirant, faux, dément, ainsi de suite… Je suis quelqu’un qui a associé ce sentiment de liberté à ce pays incroyable qu’est l’Angleterre. Qui reste incroyable par de-là tout, par-delà des reproches qu’on peut lui faire; avec un sens toujours en alerte de la démocratie, toujours vigilant sur les libertés fondamentales. Ca a été mon école de la liberté.

Ce pays est à la fois très attaché à son territoire et reste très ouvert sur le monde.

Absolument. L’accès world de la BBC a rythmé toute mon oreille. Leur présence en Orient, en extrême Orient, en Chine, en Russie, le rôle que le world service a joué est absolument incroyable.

Pourquoi avoir choisi cette petite rivière qu’est la Maye?

Ca s’est imposé progressivement à moi. Je ne sais pas vous expliquer le tropisme qui m’a poussé vers la rivière, mais là encore si je remonte à l’enfance, en faisant une psychanalyse sauvage de l’enfance, ayant grandi au coeur de l’occupation allemande (de décembre 39 jusqu’en 45), ma mère n’a pas bougé, elle est restée sur place, en lisière de la forêt de Crécy. Et la forêt, était occupée par les rampes des lancements de V1. Les Allemands étaient convaincus que si un débarquement avait

lieu il se déroulerait entre Quend et Boulogne. Il faut s’imaginer le degré d’occupation… du reste dans cette école, celle de Bernay-en-Ponthieu – qui n’a pas bougé – les trouves allemandes en occupaient le rez-de-chaussée. Et tout près de là, à Arry, il y avait le commandement allemand. J’ai grandi au milieu de l’occupation allemande, et le seul moment, dans mes souvenirs, d’avoir gardé une certaine forme de liberté, c’est lorsque nous descendions à la rivière, nous descendions à l’eau, et là il n’y avait aucune contrainte. J’ai donc dû m’imprégner de ces images d’eau, de cette fluidité de l’eau. Dans le fond, la rivière, c’est une façon de me libérer du pouvoir absolu de ces hommes, de ces militaires, du contrôle absolu qu’ils exerçaient sur la terre… la rivière est ce qui est pour moi – à la fois physiquement et symboliquement – est une échappée. On ne peut pas maîtriser l’eau qui coule. Et c’est un aspect de la Maye que j’ai découvert un peu plus tard, – puisque c’est un des thèmes de mon premier livre – elle arrive dans les sable, sur la plage dite de La Maye, et après des méandres absolument infinis – à tel point que, à l’âge où je suis, je n’ai pas encore pu suivre tous les méandres de la Maye jusqu’à l’embouchure – son embouchure se fait à trois cents mètres de l’embouchure de la Somme dans la mer. Et au fond, cette rivière refuse jusqu’à la dernière minute d’être soumise à la rivière majeure. Elle veut garder son indépendance; et puis, elle s’évapore en quelque sorte. Je sais aujourd’hui qu’elle a des problèmes; je lis le Courrier picard, pour savoir qu’elle a des problèmes en amont du côté de Crécy. Je suis en contact avec des gens-là; j’y suis très très sensible. L’état des rivières est soumis aujourd’hui aux engrais chimiques, aux détournements, etc. S’il y a un comité de défense de la Maye, je suis prêt à intervenir, exactement comme Robert Mallet qui, pour moi, reste un exemple. J’ai eu beaucoup d’admiration pour Robert Mallet et surtout pour le rôle qu’il jouait dans le réel, dans la réalité. Dans le territoire. Il avait prononcé cette phrase qui avait fait grand bruit à l’époque : « Rien changer, c’est bien. » On avait dit : « Quel affreux conservateur!… » Et aujourd’hui, en ce qui concerne la baie de Somme, on est très content que le massif dunaire n’ait pas été livré aux promoteurs et que cette immense promenade qui tourne autour de la pointe de la Maye, soit un bonheur. Ce paysage m’a requis, m’a vraiment requis. J’y suis

attaché à un point véritablement inouï. Je ne peux pas passer une année sans y aller au moins une dizaine de fois. Et dans ce lieu, j’ai une certaine réserve car je me dis qu’à force de le chanter, qu’à force de le chanter, de le faire connaître, on crée son malheur. Cela dit, ça me remplit de joie, c’est un bien être. La luminosité de ce lieu – voir ce qu’en disait le peintre Manessier qui était un grand amoureux de ce lieu, le sens à la fois de proximité et d’infini – tout cela est pour moi un grand bonheur de l’existence. Je suis un poète – par de-là tous les malheurs, relatifs, que j’ai vécus, que j’ai connus en comparaison avec ceux qu’ils peuvent être pour d’autres personnes – j’ai surmonté tout cela grâce à cette joie profonde que m’a communiqué ce lieu, cette embouchure, ce lieu privilégié entre tous; je l’oppose à la guerre, à la catastrophe de la première et de la deuxième guerre, cela m’a permis de me construire. On est directement lié au cosmos en cet endroit. Il faut savoir que c’est construit sur le sable, et tout ce qui est construit sur le sable, ce qui est précisément la précarité de la condition humaine; il faut avoir le sens de la relativité et le sens de l’humour des choses, de notre existence sur terre. J’ai tout ça lorsque je me promène et que je disparais à l’horizon de moi-même, en marchant avec mes bottes vers la Maye. Avec la présence des oiseaux, ça c’est un aspect qui m’a fortement marqué, comme la chasse à la hutte. Dans l’enfance et l’adolescence, j’ai été fasciné par les oiseaux. Mon père a été l’un des tous premiers guides cynégétiques, guide des oiseaux de la sauvagine. J’ai l’oreille en éveil. Et l’acuité des noms et des cris et un poème primitif, primaire. Un oiseau qui crie, un huitrier pie, un courlis, un bécasseau nain, c’est un poème primaire.

En cela vous devez être sensible aux poèmes de Pierre Garnier dévolus aux oiseaux?

Pierre et moi – et c’est ce qui m’a séparé de lui – nous n’avons pas du tout la même forme d’expression. Nous avons eu de nombreuses discussions lorsque j’étais à Amiens, où j’ai lancé la revue In’huit, dans les années 80, notamment avec Pierre Rappo pour qui j’ai beaucoup d’affection. Pierre Garnier – si j’ai bien compris le spatialisme – a travaillé sur la page dans une sorte de

dissémination des lettres, en faisant confiance de l’intelligence du lecteur pour rassembler tout ça. Mais il y avait pour moi une chose au moins aussi importante, si ce n’est plus importante, c’était les sons. On ne peut pas dire un poème spatialiste de Pierre et c’était pour moi une sorte d’auto-mutilation, le mot est un peu fort, mais c’était une sorte de neutralisation de l’absence du son. Il a expliqué ça par rapport à son rapport à la guerre, à la tuerie des hommes; c’est sa façon d’avoir protesté. Moi, je suis un sonore. Je ne peux pas concevoir le sens sans le son. Donc, la lettre est aussi un phonème. C’est ça qui me sépare beaucoup de la perception en quelque sorte. J’ai besoin de ce lien au son. Une réalité sans le son, je ne comprends pas.

Comment définiriez-vous votre poésie? Vous sentez-vous proche des poètes de la Beat generation (Ginsberg, Burrough, Brautigan, etc.)?

Il y a de ça. Je suis allé les écouter au début des années quatre-vingt au centre culturel américain (un lieu mythique qui n’existe plus); sur une petite dizaine d’années, ont défilé Ginsberg, Burrough, etc., toute la Beat Generation. Il y avait des gens qui disaient le poème avec beaucoup de musique, de force, de violence, de geste, de gestuelle, C’était la performance, et nous, on découvrait. La poésie française découvrait cela. Aux premières loges, elle n’en croyait pas ses oreilles. J’ai été pris dans cette vague de poésie sonore. Mais comme j’étais par ailleurs un universitaire de littéraire anglaise, ces gens-là me donnaient la clé, de poètes qui les avaient précédés au début du siècle et qui étaient des poètes qui libéraient la voix, les sons, la présence sur scène, mais qui n’avaient pas cessé d’écrire des textes extrêmement forts, puissants ( Ezra Pound, etc.) Ils étaient en quelques sorte les ancêtres encore jeunes et les enfants… Je me suis appliqué à relier les uns aux autres. Ce que Ginsberg avait commencé avec le poète William Carlos Williams car ils habitaient pratiquement la même ville. William Carlos Williams a aidé Ginsberg. William Carlos William dit, dans un grand poème : « Mesdames, nous traversons l’enfer; attention à vos jupes. » Parce que allusion à Marylin Monroe et l’image sur le soupirail. Il n’y avait pas de divorce entre ces grandes grandes figures du début du siècle américain, révolutionnaires au niveau poétique de la langue anglaise, et Ginsberg qui était un héritier et qui avait poussé un peu plus loin… Oui, moi je suis vraiment là, et j’ai été nourri pas cette poésie-là et bien plus que par la poésie française de l’époque que j’aimais beaucoup (Saint-John Perse, etc.) qui étaient les héritiers de Valéry… Et le surréalisme continuait un petit peu mais sans grande conviction. Breton en 1968 est redevenu un petit peu à la mode. En même temps, Aragon commençait à pâlir. On sentait que le nerf poétique était cassé, qu’on était beaucoup plus dans le théorique. Des gens comme Jacques Roubaud, comme Michel Deguy. La poésie se retirait du monde.

La même chose s’est produite sous la férule du Nouveau Roman, pour la prose…

C’est exactement ce qui s’est passé. Alors ce n’était plus qu’une affaire de style, une affaire esthétisante. Sans parler de l’influence de la poésie allemande qui était très forte à travers la figure incontestable de Paul Cellan. Et les Français se disaient : « Nous n’avons pas une poésie aussi profonde que celle de Paul Cellan. » Il y a eu une sorte de dérive qui, moi, très spontanément, m’ennuyait. Je m’embêtais en poésie, je m’ennuyais. Et je me disais : « Mince, en Amérique, non seulement, ils n’ont pas connu la guerre, mais ils sont intervenus avec un sentiment de la liberté, et de plus, ils ouvrent une force une voix, une forme de tonicité, de vigueur que j’envie. » J’étais envieux de ça; et je me suis détourné du modernisme européen car j’estimais qu’il était arrivé dans une impasse. D’où ma séparation avec Pierre Garnier, qui, lui, continuait encore sur la lancée du début du siècle.

Pourriez-vous revenir sur le rôle joué par la Picardie et la Somme dans votre inspiration?

J’ai vécu dans un village de la Somme jusqu’à l’âge de 20 ans, qui n’est pas mon lieu de naissance, et qui porte le nom d’Ailly-le-Haut-Clocher. Il est sur un plateau; il n’a apparemment rien d’extraordinaire, sauf son clocher. J’ai grandi au contact du village; j’étais totalement intégré dans ce village, très présent dans le monde agricole. Je faisais les moissons, et je connaissais mon cadastre local par le menu, par le détail. J’ai donc eu une éducation sptatialisante, terrienne. Les pieds dans la terre. Avec le sens des singularités de chaque sol, plus ou marné, argileux. J’ai été marqué par la chasse. J’appartiens à une génération de chasseurs. J’avais un oncle qui était chasseur. Ca m’a permis d’apprendre les sols, les climats; je me suis fondu à cela. Et, grande décision qui m’a échappé, je me suis dit : de campagnard, de villageois, tu vas à la ville. Rupture totale, comme pour certaines familles. Paris : les études, les écoles préparatoires, le mental, le cérébral, l’intellectuel, les concours, la compétition. Heureusement, un peu de temps laissé aux sports : dans mon cas c’était le basket et le rugby qui, Dieu merci, m’ont protégé physiquement de la course épouvantable aux diplômes des classes préparatoires. Oui, il faut être très fort pour tenir dans ces trucs-là; ça passe ou ça casse et ça casse très souvent. Don,c rupture totale avec mon environnement, mon habitat. Passage à la littérature, passage par la littérature. Puis, je ne cesse de retrouver mon attachement à la terre par les mots. Par la littérature. Et voilà ce que je fais d’une certaine façon : je redonne les clés de mon paysage. Or, il se trouve que c’est un paysage – j’en parlerai dans une conférence que je ferai à la Maison de la poésie le samedi 10 octobre, à 16 heures – qui comporte en lui deux éléments : la préhistoire (d’où mon intervention lors de la mort de Roger Agache, la découverte que l’homme a une origine évolutive), et d’autre part la guerre de 14-18. Côté anglais, les batailles de la Somme sont l’équivalent de Verdun pour les Français. Et donc : qu’est-ce qu’on fait avec ça , à la fois avec cette humanité qui est repoussée dans ses frontières de 6 à 7 millions d’années avant Jésus-Christ; et j’ai grandi porte du Bois, à Abbeville où on eu lieu les recherches et d’où on a extrait des silex qu’on a nommés Abbevilliens. Et qu’est-ce qu’on fait avec cette tuerie, ce massacre qui est censé s’inscrire dans une époque développée de l’humanité et qui se trouve beaucoup plus inhumaine que toutes les époques préhistoriques. Qu’est-ce qu’on fait avec ça? Cette Somme, des guerres et de l’archéologie, est un laboratoire extraordinaire de l’humanité pour la réflexion, pour la pensée. Ainsi, je n’ai pas eu besoin d’aller loin; et j’y reviens sans arrêt parce que je suis moi-même pétri de ces contradictions. Donc, la rivière étant une petite sagesse, une sagesse de l’eau, sagesse de la fluidité. Et puis, le terrien, le terrible terrien qui m’a fait écrire que dans le mot terre il y a le mot terreur. Et tout ce qui est lié à la terre, est lié à la mort, dans tous les sens du terme. Et ce vaste cimetière qu’a été la Somme en juillet 1916. Vous pensez bien : le 1er juillet 1916, à Villers-Bretonneux et à Thiepval, 20000 morts en une seule journée. Abbeville en une journée : vous imaginez? Une ville comme Abbeville rasée d’un seul coup. Plus un vivant là-dedans. Il faut penser à tout ça. La poésie ne l’a pas pensé tout cela; le roman l’a un peu pensé. (Je suis en train de lire la correspondance d’Aragon à Breton. Il repart au front en 1918. Il est enterré trois fois par les canons. Il bouscule les tranchées; il ne dit pas un mot de cela. Il ne dit mot sur son courage; c’est une pudeur des soldats au front. Mais en même temps on se dit mince, quoi?

Cendrars a écrit sur la Grande Guerre.

C’est un immense écrivain. Il souffrait dans sa chair car il n’avait plus de main. J’ai lu Bourlinguer, La main coupée; je suis un grand amoureux de Cendrars. Il a été le seul poète français tout en ayant souffert dans sa chair, ça ne l’a pas empêché de voyager, à cueillir le monde. Il a été le seul poète américain de la poésie française en Europe. Saint-John Perse, c’était la poésie diplomatique…

Vos gouaches qui illustrent votre livre sont magnifiques. Les autres volumes de ce long poème sont-ils également illustrés?

C’est culotté d’avoir présenté ces gouaches dans ce livre, surtout au sein de la communauté littéraire française qui est très attentive et sophistiquée. Et moi je débarque avec mes gouaches expressionnistes. C’est un pan de ma propre vie que je n’avais dévoilé jusqu’à présent. C’est aussi ma fascination pour la peinture que j’appelle flamande, hollandaise, allemande. Ca va de la peinture flamande du XVe siècle (Van Eck jusqu’à Cobra). Jusqu’au peintre allemand Noldey qu’on a mis sous le boisseau car il ne s’était suffisamment battu contre les nazis. (Il vient d’avoir son musée à Berlin.) Pour moi, ce qui compte, c’est la couleur. Les hommes du Nord sont les plus grands coloristes qui soient : regardez Matisse; Picasso est un dessinateur génial mais les couleurs passent au second plan chez Picasso. C’est un coloriste brun, gris… C’est austère Picasso. Dans mon travail poétique, j’ai été beaucoup plus marqué par les peintres que par les écrivains. Je me sens hollandais ce qui ne me rend pas toujours sympathique auprès des wallons qui me trouve trop flamand. La peinture flamande, vous avez vu ce que c’est? Cette force, cette puissance de la couleur. Donc, j’ai osé et j’ai fait dans ce livre deux versions symétriques de la rive anglaise et de la rive française. Avec au milieu une sorte d’explosion de couleurs correspondant à ce qui s’est produit – le grand tsunami – 6500 années avant Jésus-Christ et qui a créé la Manche; avant, la Manche, c’était de la terre. Les Anglais font la cartographie de la Manche mètre par mètre. Ils sont en train de montrer qu’il s’agissait d’une vallée crayeuse traversée par de grands fleuves qui, semble-t-il avait pour affluents la Seine, le Rhin et la Tamise. C’est donc une seule grande coulée fluviale. Tout a commencé quand des pêcheurs des pays Bas ont remonté dans leurs filets des pointes de flèches. Donc l’Angleterre et la France n’existaient pas en quelque sorte. J’aime le littoral dans son ensemble. J’adore aussi le cap Blanc Nez. J’ai une jubilation particulière à monter sur la Cap Blanc Nez. L’autre jour, j’ai failli y laisser la vie. J’y suis allé après mon problème cardiaque; il y avait un vent à déplanter les moulins. Je me suis planté. Je m’étais aventurer sur un côté de la falaise et je me suis retrouvé complètement scotché sur place. Et je me suis dit que j’allais y passer. Je me suis dit que c’était bien de mourir à cet endroit-là. J’ai failli y passer.. C’est un lieu magnifique; il faut aimer le vent. Il n’y a jamais une absence de vent à cet endroit-là; jamais. Les paysages sont magnifiques; quand on voit les falaises blanches qui resplendissent en face… Et les terres qui s’inclinent vers la mer, à gauche, c’est magnifique. Quand je me rends au Cap Blanc nez, je sens la présence de cette « terre sous l’eau » comme l’ont baptisée les Anglais. Je me dis que c’est étonnant, ces deux pays qui se sont fait la guerre si souvent, il y a 6000 ans, n’avaient pas de raisons conflictuelles. C’est une réflexion sur une coupure du temps, dans le temps. Qu’est-ce qui fait que le temps est coupé, la coupure du temps… Que sommes-nous, nous, de petits calculateurs qui vivons, au mieux, 80 ou 90 ans, qu’est-ce que c’est que sur l’arc des milliards d’années… cent milliards de galaxies… cent milliards de voies lactées.

Ecrire de la poésie en 2012, c’est un pari singulier. Un désintéressement total.

Ca l’a toujours été. Je lis dans la correspondance de Breton et Aragon que les tirages de la poésie étaient nuls. Lorsque Verlaine publie les Poètes maudits qui sont Rimbaud, Mallarmé et Tristan Corbière, les tirages sont 250 exemplaires. Victor Hugo s’il n’avait pas écrit Les Misérables, n’aurait pas été à ce point connu comme poète. Le seul poète que l’on connaît – hormis Prévert – c’est le poète anglais lord Byron. La poésie est un art de l’austérité. Il y a 500 éditeurs de poésie mais ils sont tous petits. Les grands – Flammarion et Gallimard – ne se portent pas si bien en poésie. Qui parle de poésie dans les journaux? Là, exception française, négative. Dans la presse anglaise, allemande, etc., on y parle de poésie toutes les semaines. Je pense que la tradition française est beaucoup plus intéressée par les idées, les essais, la politique, etc. C’est le besoin de tout mettre en lumière, tout comprendre, un besoin hérité de Voltaire peut-être. La lumière est au dessus de l’épaisseur du réel. Il y a un inconscient français vers la lumière. Dans d’autres pays comme l’Espagne ou l’Amérique latine, l’intelligence est plus humble Il y a également eu beaucoup de débats très stériles. Les oeuvres produites n’ont pas été à la hauteur des exigences théoriques. C’est l’une des retombée du moderne que certains critiques ont essayé de moduler. La modernité est essentiellement comme quelques chose de théorique. Elle s’est coupée du réel en tentant de préserver le mystère en disant tous les réels se valent. On n’a pas fait la synthèse de tout ça. Je parle de ma position à moi : c’est de voir ce qui peut être relié dans tout ça. Je ne conçois pas qu’une poésie puisse être exclusivement intelligente ou totalement émotionnelle. On ne peut pas se passer de l’émotionnel ni de l’intelligence.

Vous avez beaucoup traduit la poésie et littérature anglo-saxonne. Qu’est-ce que cela a représenté pour vous?

Le passage par l’anglais pour moi a été fabuleux. J’ai découvert un monde littéraire totalement différent dans un exil à Edimbourg, loin du monde, loin du centre parisien, loin du structuralisme. J’ai donc été, d’une certaine façon, protégé. Donc au contact du rugby, de la solitude la plus complète, des montagnes, du whisky, tout cela m’a fortifié. J’ai donc ue une édution à 20 ans, qui a été décisive; j’ai donc l’impression à chaque que je reviens en France qu’il faut que je réaborde. Je me considère comme un littoral, ni comme un Parisien ni comme un terrien. J’ai découvert que j’étais fait pour être un littoral, un maritime. C’est ce qui me permet d’être en accord avec le cosmique, l’astrophysique, la navigation.

Votre peinture, vous l’avez déjà exposée ?

Je ne l’ai jamais exposée; c’est un travail secret. J’ai dans la famille de mon père, un nommé Racine qui a eu le malheur de mourir à 20 ans; il se nommait Racine; c’était un Abbevillois. Il avait le Grand Prix de Rome. Mon père avait hérité de ce talent; c’était un excellent dessinateur. J’ai donc commencé par la peinture, puis je suis venu à la littérature. Je n’ai repris la peinture qu’en habitant Calais. C’était en 1988; j’habitais un appartement en front de mer. Vous voyez que pour moi l’Angleterre, ça a du sens. Je voyais passer les ferries. Les falaises anglaises en face; j’étais au quatrième étage. J’ai découvert une luminosité inouï; et là, très spontanément, la lumière m’a ramené à la peinture. Je me suis dit : « Je ne peux pas rendre compte de cet éclat phénoménal sans passer par la couleur. » Depuis, de façon ponctuelle, je pratique la gouache. J’adore la pâte de la gouache. Mes gouaches sont anglaises; je vais les chercher à Bruxelles car les gouaches anglaises n’entrent pas en France. Bruxelles est une plaque tournante de l’Europe. Je vais les chercher chez un magnifique chez un magnifique vendeur de couleurs. C’est un magasin unique en Europe. C’est un plaisir d’y aller; j’y passe une demi-journée à chaque fois que j’y vais. Ce sont des gouaches Oxford, et j’ai un plaisir fou à peindre au pinceaux de martre et à la brosse. Dans le tome VIII, il y aura un nouvel assaut de couleurs. La couleur s’est imposée dans Irruption de la Manche. J’aurais pu dire Irruption de la couleur, Irruption de la gouache. Elle a surgit.

Alors pourquoi ne pas exposer?

Par pudeur. J’ai un trop grand respect pour la peinture, et donc où bien ce sera après ma disparition, je laisserai mes héritiers s’occuper de ça. Peut-être avant, quand j’aurai accumulé d’autres choses. C’est vrai qu’il y a de la cohérence dans mon travail de gouacheur.

 

Propos recueillis par

Philippe LACOCHE

 

* « Irruption de la Manche », Jacques Darras. Editions Le Cri (Bruxelles), 243 pages.

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