Frégni, le fraternel, l’ami des humbles

Des récits au rythme des saisons; des portraits d’une émouvante justesse d’êtres fragiles. L’écrivain donne ici le meilleur de son art.

Il faut dire les choses; parfois les hurler. Quitte à passer pour un radoteur, un excessif, un louangeur. René Frégni n’est pas un bon écrivain; c’est un grand écrivain. Il parle des autres avec autant de sincérité, de justesse et de pudeur que de lui. C’est un immense conteur, comme l’était son voisin géographique (à Manosque), son voisin d’âme: Jean Giono. Mais il n’est pas seulement un conteur, un raconteur; c’est un artiste. Il sait nous envoûter avec cette lenteur quasi proustienne, merveilleux outil des atmosphéristes. Frégni écrit sur des cahiers d’écolier qu’il remplit d’impressions, d’émotions, de sentiments ténus, d’observations émues. Il peint les saisons d’une plume impressionniste qui ne s’en laisse point compter par le réalisme, ce Don Juan des écrivains. Il flâne, rêve, invente; cela nous donne des paysages littéraires plus vrais que nature. Ici, il commence à noircir ses cahiers en septembre, ce presque automne. «L’automne en Provence est limpide et bleu, ce n’est pas une saison, c’est un fruit.» Il nous invite à le suivre en tant que prévenu (ou d’accusé?) au palais de Digne. Il faut avoir vécu les atmosphères de ces petits tribunaux de province pour se rendre compte combien sont justes les mots de René Frégni à leur endroit. «Il y a une semaine que je suis cloué sur ce banc, cerné par d’immenses corbeaux perchés sur des boiseries. Ils battent des ailes à tour de rôle, puis les replient dans le silence de ce palais, qui accueille depuis un siècle de longues chaînes de pauvres, de déficients, de mal-aimés. Vulnérables, disent les ministres lorsqu’ils parlent à la radio.» Pas un gramme d’apitoiement, mais des tonnes d’humanité, de fraternité, de compassion pour ses frères humains. Tout Frégni est là. Majestueux.

Il évoque le «spectacle» qu’est l’audience. «Nous n’en étions pas les acteurs. Les vrais acteurs avaient tous une robe.» Comme c’est bon quand il se souvient des parties de chasse au côté de son père, qu’il nous dit «les ruelles du village qui sentaient la cave, le coulis de tomates et le poulailler», et qu’il savoure l’instant: «Une tomme de chèvre, une grappe de muscat et un bout de pain, juste avant l’automne, dans le silence doré des collines, si loin de l’odeur de la craie, de l’encre, de la peur physique d’être interrogé.» Un peu plus loin, il nous dresse le portrait de Joël Gattefossé, ce libraire militant, poète mélancolique, qui installe un palais des livres au bout du monde : à Banon, dans les Alpes-de-Haute-P

René Frégni, écrivain. Juin 2013.

René Frégni, écrivain. Juin 2013.

rovence. Un peu plus loin encore, il note qu’on «allume des feux au fond des jardins, les derniers jours d’octobre et ces gros moutons de fumée s’en vont sur les villes, apporter une vieille odeur d’herbe sèche et de mélancolie». Mélancolique et poète, René Frégni nous aide à vivre un peu mieux dans ce monde de brutes.

PHILIPPE LACOCHE

Je me souviens de tous vos rêves, René Frégni, Gallimard, 150 p.; 14 €.