Entre Bernanos et Gibeau

    François Thibaux exce

François Thibaux.

lle dans un recueil de nouvelles hallucinées et sublimes.

Avec Les rois barbares, il a fait fort, François Thibaux. Très fort. Pas étonnant pour cet écrivain, qui réside aujourd’hui près de Soissons, loué par la critique, et s’est vu attribuer le prix Paul-Léautaud pour Notre-Dame des Ombres 1997 (le Cherche Midi), et le prix Joseph-Delteil 2000 pour Le Guerrier Nu (Denoël). On sera fasciné, puis on adorera la première nouvelle, «Gel», un texte magistralement poétique et brutal, baroque, qui balance entre les horreurs de la société capitaliste d’aujourd’hui et les hautes froidures du Moyen Âge. Comment résister à celui qui écrit cette phrase: «De chaque côté de la croix, dos à dos et les traits dévorés par la mousse, le Christ amputé d’un bras et le saint évêque faiseur de miracles témoignent d’une civilisation engloutie.» C’est la phrase d’un grand prosateur; elle convoque les hallucinations de Bernanos et les mélancolies de Gibeau.

Cimetières militaires

Il y en a d’autres, comme cette déclaration d’amour fou à la belle Florence Valsery, la jeune couturière dont rien, «pas même mes cigarettes et ma bière à dix degrés», ne délivre le narrateur: «Quand je pense à elle, de l’aurore au crépuscule et de la nuit à l’aube, je tremble. Mes jambes flageolent chaque fois que je la croise ou que je l’aperçois de dos le long des chemins, très loin, avec sa peau très blanche qui donne envie de mordre, ses cheveux noirs au chignon relâché sur la nuque, en pantalon trop large et souliers plats.» C’est superbe. Un peu plus loin, il nous dit aussi les étangs souillés par les détritus des pêcheurs du dimanche et des jeunes couples gavés de pizzas «buvant au goulot leur bière chaude ou tirant sur leurs joints jusqu’à tomber à la renverse au milieu des roseaux tandis que leurs marmots jouent et rient sur les berges, non loin du cimetière militaire parsemé de stèle musulmanes ou juives et que longent, sur la route nationale, les camions de betteraves lancées à tombeau ouvert sans se soucier des bêtes qu’ils écrasent». Les cimetières militaires parsèment – constellent? – ces textes puissants. Pas de doute possible, nous sommes dans l’Aisne, le plus beau département de France, certainement près de Soissons. Il faut un regard neuf – celui de Pascal Lainé de La Dentellière -pour ressentir la beauté tragique de ces terres ingrates où il faut beaucoup de courage pour ne pas se jeter dans les étangs ou se perdre à jamais dans les brumes axonaises, les veines gonflées par les cachets blancs et rouges du joyeux Tranxène. Un peu plus loin encore, il y a la rivière qui charrie des bouteilles en plastique et des capotes anglaises, déchets de notre beau capitalisme triomphant et répugnant, puis des cadavres de moineaux desséchés dans l’église. Qui n’a pas vu, un jour, un de ces cadavres de moineaux desséchés dans une des églises, près de la Vesle, ne connaît rien de la vie. Bon Dieu que c’est fort, cher Thibaux. Et ces hérons qui meurent les pattes prises dans l’eau d’un étang gelé. Ça, c’est digne de Maupassant sous LSD. Toutes les autres nouvelles sont du même cru. Oui, il a fait très fort, François Thibaux.

PHILIPPE LACOCHE

Les rois barbares, François Thibaux; postface Vincent Guillier; éd. du Labyrinthe; 186 p.; 15 €.