Rêver en mars

 

La délicieuse Annie Degroote, écrivain, à la table de dédicace au premier Salon du livrer d'Abbeville.

La délicieuse Annie Degroote, écrivain, à la table de dédicace au premier Salon du livre d’Abbeville.

Mars est un mois étrange. Pas désagréable, non. C’est celui au cours duquel Blaise Cendrars écrivit le poème « Les  Pâques à New York », en 1912. Qu’aurais-je fait exactement si j’avais vécu en 1912, à Amiens ? Serais-je allé traîner mes pattes de vieux chat de gouttière au Capuccino ? Certainement pas. Pour ce faire, il me fallut attendre l’année 2016. Je me trouvais nez à nez avec le groupe Rollin’& Tumblin’. Le nom me plut instantanément, me rappelant Muddy Waters et Robert Johnson. Leur musique aussi : du rock bien gras, du blues, du boogie. Et du Creedence Clearwater Revival. A la guitare : Marcel, guitariste des Rabeats, que je surpris quelques instants à la basse. Je m’accoudai à la rambarde, observai la main gauche de Marcel, constatai qu’il avait la même façon que moi de faire les barrés : l’auriculaire recourbé, presque cassé. Je rêvassais, me demandai qui m’avait enseigné cette technique. Jean-Pierre Josse, chez Odette (le Café des Halles) à Saint-Quentin, en 1972 ? Frédéric Dejuck, chez Moustache (au Reinitas), à Saint-Quentin ? M’étais-je débrouillé seul, à l’aide d’une méthode, dans ma chambre de la maison de mes parents, rue des Pavillons, à Tergnier ? Les soirs d’hiver, à peine descendu du train, je fonçais vers ma guitare Crucianelli et m’entraînais comme un forcené. Apprendre à faire les barrés pour un guitariste débutant, c’est comme apprendre à faire sonner les dialogues chez un écrivain en herbe. Un grand moment. Oui, je rêvassais devant Rollin’& Tumblin’ ; je jetai un regard mou vers les filles qui se trémoussaient sur la piste du Capuccino, l’un des bars qui me plaît de plus en plus car le patron et le personnel y sont très accueillants. Quelques jours plus tard, je me rendis au premier Salon du livre d’Abbeville, à l’espace Saint-André. J’étais ravi de me retrouver à Abbeville où j’ai passé une partie de ma carrière professionnelle (septembre 1986-septembre 2003). Je signais quelques-uns de mes livres à d’anciennes connaissances, contemplais les murs de l’espace Saint-André que j’avais vu se construire après que la moderne église Saint-André fut désacralisée. Je discutais avec mes amis Jacques Darras et Jean-Luc Vigneux, fustigeant le fait que le nom de notre belle région disparaisse quasiment de la nouvelle appellation saugrenue. Cette société ne respecte plus rien. Elle n’a plus le sens de l’histoire. Tenter de rayer de nos mémoires le nom Picardie est une honte. Cette société consumériste, « moderne » (quoi de plus ridicule que la modernité ? Elle ne cesse de se démoder, la modernité) est une honte ambulante. Je fis la connaissance de ma voisine de table, l’écrivain Annie Degroote, charmante, talentueux auteur des Flandres, dont les titres (Le Cœur en Flandres, Les Filles du Houtland, Un palais dans les dunes, Renelde, fille des Flandres) me rappelaient ceux de Maxence Van der Meersch, l’écrivain préféré de mon père. Je me mis à rêver à La Maison dans les dunes, son premier roman. Rêver et dormir : quel plaisir !

Dimanche 27 mars 2016