Le cabaret des amours mortes

     

Les Sea Girls à la sortie du spectacle.

Les Sea Girls à la sortie du spectacle.

J’ai adoré, l’autre soir, à la Comédie de Picardie, à Amiens, Les Sea Girls, La Revue, un spectacle conçu et interprété par Judith Rémy, Prunella Rivière, Delphine Simon et Agnès Pat’. C’était tout simplement délicieux. Une manière de spectacle de cabaret à l’ancienne, mais totalement foutraque, dadaïste, allumé. Elles chantent, dansent, se moquent d’elles-mêmes, exhibent non seulement leurs jolies cuisses mais aussi leurs faiblesses. De grandes didiches qui m’ont bien sûr rappelées Lou-Mary, mon ex-petite amie, chanteuse, danseuse, comédienne et meneuse de revues de cabarets. Il me revenait à l’esprit La Belle Epoque, cabaret de Briquemesnil, près d’Amiens, dans lequel, longtemps, elle officia. Le rire strident et entraînant de Jean-Louis, le patron des lieux. Le buste d’Elvis Presley, près du bar auquel j’aimais m’accouder en dégustant (dégustant ? est-ce bien sûr ?) une bière sans alcool. Les odeurs de magrets de canards et de bons petits plats si français servis aux clients. Et les odeurs des produits de maquillages, dans les loges. Maquillages des danseuses et de ma grande didiche, Lou. Et c’était les tours du magicien et la partie dansante animée par l’ami Tony. Oui, en contemplant les Sea Girls, tout me remontait à la tête. Les trajets en voiture à travers la campagne désolée et rousse, l’automne. Rousse comme une fille. Les autocars qui déversaient les clients, adhérents de comités d’entreprises, personnes âgées, etc. Un dimanche après-midi d’hiver, j’avais entraîné Patrick Eudeline à la Belle Epoque ; il avait été subjugué. Et, à la Comédie de Picardie, quand l’ami Nicolas Auvray me glissa à l’oreille que Prunella Rivière n’était autre que la fille de l’immense parolier Jean-Max Rivière, je me mis de nouveau à rêver. Jean-Max Rivière est l’auteur de perles comme « La Madrague » (Brigitte Bardot), « A présent tu peux t’en aller » (Richard Anthony, adaptée de « I only want to be with you »), « Un petit poisson, un petit oiseau » (Juliette Gréco) et le lumineux et superbe « Il suffirait de presque rien » (Serge Reggiani). J’ai voulu aller la féliciter, lui parler aussi de son père. Mais, comme je suis une sorte de vieux benêt, je me suis trompé de danseuse. « Non, ce n’est pas mon papa ; Jean-Max Rivière, c’est le papa de la grande danseuse qui est là-bas », me répondit avec amusement et douceur, la fille, fruit de mon erreur. Mais il était déjà trop tard ; elle était en conversation. Prunella, j’espère que vous lirez ces quelques lignes ; j’eusse préféré vous les dire de vive voix, mais, parfois, la vie sépare ceux qui devraient se rencontrer. Il suffisait que presque rien… En revanche, je n’ai pas résisté au plaisir d’aller saluer Dani Bouillard, excellent guitariste qui jouait en live tout au long du spectacle en compagnie du percussionniste Guillaume Lantonnet. Dani Bouillard, qui utilisait une  guitare très sixties, avait un son génial et une main gauche (accords renversés, vibrato naturel) éblouissante. Un très grand guitariste. Et quand il interpréta la chanson « Mon cousin », brûlot hilarant de Pierre Vassiliu, je me mis à repenser à La Belle Epoque. Lou et Tony le chantaient en duo. C’était avant ; il y a un siècle.

Dimanche 17 janvier 2016