Du rock sous le baroque, des souvenirs en lambeaux

         Je suis peu allé écouter de concerts à l’auditorium Dutilleux, à Amiens. Pourtant, j’en garde de bons souvenirs, même si les dates, les époques, se mélangent dans ma tête comme dans un rêve. Des im

Arnaud di Pasquale présente son piano-forte.

ages se chevauchent, subreptices, s’enchevêtrent. Puis un flash-back. J’aurais dû faire des études de neurosciences pour tenter de comprendre tout ça. Oui, disais-je, lectrice surprise, première image de l’auditorium Dutilleux. Image à la fois douce, tendre et empreinte de nostalgie. De tristesse. C’était à l’occasion d’un concert de Daniel Darc. La regrettée Catherine Leroy, une bonne copine, m’avait prévenu que je pouvais le retrouver au cours de l’après-midi, avant les balances. Ça devait être l’hiver; je me souviens d’un temps gris, une lumière douce couleur de ventre de loir. Nous étions contents de nous retrouver, Daniel et moi. Nous nous souvînmes de nos années Best, au 23 de la rue d’Antin, à Paris. De Christian Lebrun, de Patrick Eudeline. Et de ce reportage – il était provisoirement critique de rock – que nous avions effectué lors d’un festival en Bretagne, en été 1985. Midnight Oil était sur scène; j’avais interviewé Leonard Cohen dans sa caravane, en compagnie de la charmante Emmanuelle Debaussard qui deviendra ensuite journaliste à Best, elle aussi. Je me souviens de Daniel, la tête dans les étoiles. Ailleurs, bien sûr. Et tellement là en même temps. Attentif, gentil, doux et fou. En Bretagne, nous avions parlé de Drieu la Rochelle et des Hussards. De Céline, bien sûr. À l’auditorium Dutilleux, je l’avais interviewé, assis dans les marches d’un grand escalier. Le soir, il avait donné un splendide et émouvant concert. Un pianiste, et lui, au chant et à l’harmonica si mes souvenirs sont bons. Ils ne sont pas bons; ils ne sont qu’émotions, lambeaux de mélancolie comme les rideaux passés des maisons de Villa triste, ce si beau roman de Patrick Modiano. Après le concert, je me souviens que Daniel avait pris Catherine dans ses bras; ils avaient ri et esquissé quelques pas de danse. Comme deux fantomes. Dansent-ils encore, là-haut, tout là-haut, dans les nuages où le présent est liquide et l’avenir de glace? Figé. Autre bon souvenir: un concert de Clarika. Quand? Je ne sais plus. J’étais en compagnie de Lou-Mary. Nous étions allés la saluer dans sa loge. Elle était douce et sympa comme le sont les anciens punks. Il y a quelques jours, je suis allé écouter Arnaud di Pasquale. Après avoir animé une master class avec les élèves des conservatoires d’Amiens, de Douai, de Lille, d’Arras et d’Abbeville, il a donné un concert gratuit, seul sur scène devant ce si bel instrument qu’est le piano-forte. Il joua des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, de deuxième fils survivant de Johann Sebastian Bach, et d’autres de Mozart. C’était sublime, magique, superbe. Je fermais les yeux; je rêvais. Je revoyais la danse de mes deux fantômes biens aimés: Catherine et Daniel. Eux, si rock, ces mélodies baroques leur allaient si bien au teint.

Dimanche 5 février 2017.

 

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