Bon sang de cheminot ne saurait mentir

 

Patrick Poivre d'Arvor lors de la dédicace à la librairie Ternisien, -Duclercq, à Abbeville (Somme).

      Ce fut une expérience nouvelle pour moi. Réaliser une vraie interview dans le train, mon moyen de transport préféré. (Petit-fils de cheminot et fils de cheminot, je pardonne tout à la SNCF. L’autre soir, alors que je revenais de Paris, notre train, à cause de travaux, nous déposa à Longueau, au lieu d’Amiens. Le personnel naviguant nous jura dur comme fer que des taxis viendraient nous prendre en charge. Mais les taxis tardèrent. J’en profitais pour deviser avec l’excellent Claude Lelièvre, enseignant de haut vol, écrivain et chroniqueur sur Mediapart, qui regagnait ses pénates. Soudain, des éclats de voix. Un jeune homme, qui se présente comme journaliste, s’en prend de verte façon à deux cheminots. Ceux-ci ne se laissent pas faire. Ripostent en des termes assez crus. Ils sont à bout; ça se voit. Ils me rappellent mon père qui, parfois, revenait harassé de son turbin. J’attends que ça se calme; ça ne se calme pas. Alors, comme un seul homme, je trahis ma corporation pour rester fidèle à mes origines ferroviaires. « Moi aussi, je suis journaliste, et pourtant, je garde mon calme« , lançai-je au confrère.) Vraie interview dans le train, disais-je. Et pas des moindres. Celle de Patrick Poivre d’Arvor. J’ai toujours bien aimé PPDA. A cela, plusieurs raisons : c’est le seul critique littéraire qui, lorsqu’on lui envoie un livre en service de presse, prend soin de remercier l’auteur. Ca doit lui prendre un temps fou. Ensuite, il est rémois. Je lui ai parlé de la Vesle dans laquelle j’allais pêcher avec mon regretté cousin, dans la propriété du château de Sept-Saulx, entre Reims et Châlons-sur-Marne où mon grand-père était jardinier. Reims, où Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal fondèrent le Grand Jeu, mouvement littéraire parallèle au Surréalisme. Reims, où Vailland situe une partie de l’action de l’un de ses plus beaux  romans, Un jeune homme seul, et où sa maison d’enfance se trouve toujours, avenue de Laon, et où aucune des municipalités successives n’a été capable d’apposer une plaque commémorative. C’est affreux! Sur le quai de la gare, Patrick et moi avons été accueillis par Brigitte Ternisien, la librairie d’Abbeville qui recevait le journaliste-écrivain. Il faisait beau. Je retrouvais la capitale de la Picardie maritime. Montaient en moi des bouffées de souvenirs. Les inondations de 2001. Les voix recouvertes de flotte; je me promène en barque avec les cheminots. On voit passer les brèmes et les brochets sur le ballast. Oui, lectrice adulée, j’ai eu une vie avant de te rencontrer.

                                                        Dimanche 21 avril 2013