La Thiérache : théâtre de l’enfance et de l’adolescence de Philippe Tesson

Ecrivain, journaliste de presse écrite, chroniqueur de radio et de télévision, fondateur du journal Le Quotidien de Paris, Philippe Tesson est une figure incontournable de théâtre et du monde littéraire parisien. Peu de gens savent qu’il est picard, thiérachien plus exactement, puisque né à Wassigny. Il garde un souvenir ému de cette région, de ce pays plutôt ; il a préservé une place privilégiée tout au fond de son cœur. Celle-ci n’est pas étrangère à la fondation de ses passions artistiques. Nous l’avons rencontré dans son bureau de la rue des Saints-Pères, à Paris.

    Philippe Tesson, vous êtes né en 1928, à Wassigny, en Thiérache. Vous y avez passé votre enfance. Quels souvenirs en gardez-vous ?

La maison où je suis né se trouve à 500 mètres du Nord, c’est-à-dire du Cambrésis. C’est un secteur qui se trouve dans une corne ; ça m’a toujours troublé. Administrativement, Wassigny est en Picardie, encore que… si l’on remonte au Moyen-Age, c’est encore plus compliqué. C’est une marche ; c’est une corne. Dans les paysages de Wassigny, il n’y a pas de caractéristiques géographiques précises de la Thiérache. Ce n’est pas exactement la Thiérache. Le paysage est déjà indéterminé ; c’est comme un no man’s land. Ca fait penser à une frontière. Sur le plan biographie, mon enfance a été partagée entre deux tropismes. Exemple : pendant la guerre, j’ai fréquenté le collège du Cateau-Cambrésis. Sur le plan économique, les villageois regardent plus du côté du Cateau-Cambrésis que vers Guise, pourtant, c’est à équidistance. Certes, c’est un détail, mais il important parce qu’il peut faire douter de mon appartenance et de ma culture. Suis-je picard ? Suis cambrésien ?

Depuis peu, vous êtes donc originaire des Haut-de-France car, comme vous le savez, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais ont été réunis sous cette appellation.

Absolument. Mais, je me sens autant ceci que cela. Je parlerai donc de la Thiérache au titre de cette double appartenance. J’ai beaucoup la nostalgie de la Thiérache. J’ai donc passé toute mon enfance à Wassigny, à l’exception d’une année, juste avant la guerre, j’ai été pensionnaire une année à Paris. Mes parents avaient, tout à fait à tort, des ambitions pour moi. Comme dans le secteur, il n’y avait pas de collège à la mesure de leurs ambitions, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Paris. J’ai, du reste, beaucoup souffert ; j’avais 10 ans. Ca a duré une année ; la guerre a éclaté. On m’a rapatrié. C’est à cette époque que je suis allé au collège du Cateau. J’y ai passé trois ou quatre années ; j’y allais tous les jours à bicyclette. Ce sont des souvenirs à la fois merveilleux et tragiques. Cela m’a constitué. Pour moi la guerre est inséparable de mon souvenir et de mon image provinciale. C’est là que j’ai passé quatre années de ma vie avec quelqu’un qui est devenu mon ami intime : Pierre Mauroy. Nous avons vécu une amitié fraternelle. J’aimais beaucoup ce garçon ; nous étions pourtant différents à beaucoup d’égards. Il était aussi sérieux, serein, calme, que j’étais déjà très agité et un peu léger. Je garde un très souvenir de cette amitié ; nous étions quasiment du même village. Il était cambrésien, alors que j’étais à moitié picard. Wassigny : on peut difficilement concevoir village plus ingrat. Vous ne trouvez pas ?

C’est un village de l’Aisne qui, comme tant d’autre, a été meurtri par les guerres, les invasions.

Un charnier ! Bien sûr, cela est très fort dans mon souvenir. Indépendamment de cela, la nature n’a pas favorisé ce village. Il n’y a pas la grâce bocagère de la Thiérache. On est déjà un peu dans la plaine, bien qu’il y ait une forêt qui est également très présente dans mes souvenirs. C’est un village que j’adore mais que je trouve physiquement un peu ingrat. J’y ai des racines ; c’est pour moi très important. J’aime beaucoup la notion des nécessités des racines. J’y ai des souvenirs de bonheur. J’ai eu une enfance très heureuse. Mon père était huissier à Wassigny. Il était originaire de ce village. Dans les villages voisins, il y a encore des familles qui portent mon nom. Et je continue à les voir. A Wassigny, Oisy, Guise, Etreux, etc. Ce sont tous des agriculteurs. Une autre partie de ma famille est dans le Nord. Ma mère est originaire de Maretz, dans le Nord. Donc le bonheur familial, valeur qui m’est très chère et que j’ai reproduite dans ma vie car j’ai des enfants avec lesquels je vis, quasiment à la manière d’une tribu africaine, surtout depuis que ma femme est morte, il y aura bientôt trois ans. Je regroupe mes enfants ; nous vivons presque en communauté dans la région parisienne. Le bonheur, la famille, la terre, surtout quand je vers l’Est ; je me retrouve dans la terre bocagère et forestière de la Thiérache. Nouvion, La Capelle, Avesnes… J’aime beaucoup cette région. On s’y embourbe ; il y fait sombre. J’adore ! Le paysage est plus picard que cambraisien ; il est picard dans ce que la Picardie contient comme notion bocagère. On appelle la Thiérache la petite Suisse.

Il y a aussi un côté irlandais.

C’est très juste. Il lui manque la façade maritime. Je ne suis pas du tout maritime…

Et un côté bernanosien.

Exactement. Il manque un peu la grâce des pays de Fruges ; les ciels sont un peu plus bas. Il y a quelque chose de Bernanos. Malheureusement, la Thiérache est un pays qui n’a pas eu son Bernanos. Il y a Marc Blancpain…

A ce propos, que pensez-vous des écrivains picards ?

Je les connais mal. J’ai connu Blancpain. Quand je suis entré dans le monde la presse, il y soixante-dix ans ; je l’ai connu dans les années soixante. Il travaillait au Parisien ; je travaillais à Combat. Je l’ai connu pendant une dizaine d’années ; il faisait le billet du Parisien. Ce n’était pas mal du tout. Un de ses livres porte un nom qui définit un lieu qui existe ; il dépeint très bien. C’est le nom d’un carrefour près de Guise : le carrefour de la Désolation. Son livre se nomme Le Carrefour de la désolation. Il voulait parler non seulement des paysages mais de la trace de la guerre. Je trouve ce titre très beau. J’aimais bien Blancpain ; nous n’étions pas toujours en affinité totale. Il était moins baroque que moi. Lui était très rigoureux mais je m’entendais très bien avec lui. On ne lit plus ses livres mais je les ai gardés.

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Cet article a été publié dans la revue Eulalie, éditée par le Centre régional des lettres des Hauts-de-France.

Philippe Tesson dans son beau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris. Photos : Sylvie Payet.

La voix de la rose

Albertine et Julien Sarrazin.

Délicieuse Albertine Sarrazin. Sa beauté méritait bien une rose, baptisée samedi dernier, lors de la Fêtes des Plantes, de Doullens, à la citadelle, ce grâce à un passionné : Jean-Claude Marzec.

Albertine Sarrazin. En rédigeant cet article, je me demande ce qui, au fond, a pu me fasciner à ce point chez cet écrivain. Je l’ai lu, adorée. Je l’ai regardée, puis aimée. Je l’ai écoutée. Là, j’ai compris. C’est sa voix qui m’a bouleversé. Une voix sans haine, élégante, pleine de pépites d’intelligence, de distinction, de sensualité. Même sans la voir, même sans la lire, j’eusse pu aimer Albertine Sarrazin. La lire, bien sûr, quel bonheur. Écoutez ces quelques phrases, du début de L’Astragale (Jean-Jacques Pauvert, 1967; Fayard, 200; Point, 2011), son roman-phare: «Le ciel s’était éloigné d’au moins dix mètres. Je restais assise, pas pressée. Le choc avait dû casser les pierres, ma main droite tâtonnait sur des éboulis. À mesure que je respirais, le silence atténuait l’explosion d’étoiles dont les retombées crépitaient encore dans ma tête.» Elle décrit la chute qu’elle effectua, le 19 avril 1957, en s’évadant de la prison pour femmes, à la citadelle de Doullens. Elle se brisera l’astragale, cet os du tarse. Douleurs atroces. Elle se traînera jusqu’à la route nationale 1, sera prise en stop par un petit malfrat nommé Julien Sarrazin. Il la protégera, l’aimera à la folie. Amour partagé. C’est aussi pour cet amour-passion que j’aime Albertine. C’est beau d’aimer; c’est bête. C’est simple. Ça donne des ailes. Si elle avait eu ces ailes un peu avant, elle aurait volé, Albertine, et se serait envolée dans le ciel de Doullens. L’Astragale, elle l’écrira en août 1964, trois avant sa mort, survenue à l’âge de 30 ans, à la suite d’une banale opération, victime d’un anesthésiste qui l’était autant que moi je suis informaticien. Un an plus tard, elle publiera La Cavale. Ces deux romans lui vaudront un succès littéraire foudroyant. Cela ne l’empêchera pas d’être ostracisée, et de traîner, aux yeux de la bourgeoisie littéraire bien-pensante, la réputation d’une prostituée et d’une braqueuse, qu’elle fût. C’est pourquoi j’aime aujourd’hui qu’une rose porte son nom. Un peu comme si, on réhabilitait Albertine Sarrazin qui, trop longtemps, fut considérée comme une punk à chiens (qu’elle eût pu être aussi). Et surtout, surtout, que cette rose, contribue à la faire lire et relire. C’est cela le plus important. Ne jamais oublier Albertine. Que le parfum de ses mots, à jamais, embaume les jardins de vos émotions. Philippe Lacoche,

parrain de la rose Albertine Sarrazin

 

Fruité comme une chanson des Kinks

Éric Neuhoff nous entraîne dans une époque morte à tout jamais. Nostalgie acidulée. Un régal.

Page 41: «Dans le garage, c’était le même bon vieux désordre. Le youyou qui servait à rejoindre le bateau était appuyé contre le mur du fond. La grosse bouée orange gisait par terre avec sa chaîne dont les maillons étaient rouillés, couverts de coquillages minuscules. Des bouteilles de gaz vides alignées à droite. Des glacières attendaient en vain des pique-niques qui ne viendraient plus.» Page 103: «C’était une maison faite de crépi et de soleil.» Ces deux phrases montrent, s’il en était encore besoin, à quel écrivain, à quel romancier plutôt, on a affaire. Éric Neuhoff est l’un de nos meilleurs romanciers. Il ne cesse de nous le rappeler en égrenant, calmement, ses livres (Précautions d’usage, La Table ronde, 1982, Barbe à papa, Belfond, 1995, La Petite Française, 1997, Un bien fou, 2001, etc., et tant d’autres tout aussi délicats); nous les attendons avec impatience et les recevons avec un plaisir toujours renouvelé, comme nous attend(i)ons ceux de Patrick Modiano ou ceux du regretté Michel Déon à qui le romancier dédicace son ouvrage. Les romans de Neuhoff dégagent un charme indicible, un parfum rare; ceux d’une petite musique qui distille, phrase après phrase, chapitre après chapitre, une mélancolie pudique, une nostalgie acidulée mais jamais sombre. Est-ce le fait qu’il évoque ici une France – une Espagne, plutôt! – d’avant. Une époque en tout cas qui ne reviendra jamais plus. La mondialisation n’était pas encore là. Le capitalisme avait encore un visage humain. La consommation n’avait rien de ce monstre délétère qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. On consommait, pourrait-on dire un peu bêtement, pour se faire plaisir. Pour reprendre à la vie une revanche, une grande goulée de bonheur dont la guerre, pas si lointaine, nous avait privés.

Hula hoop

Éric Neuhoff nous replonge d’abord au début des délicieuses Sixties, adorées Trente glorieuses. Le narrateur, comme chaque été, suit ses parents sur cette Costa Brava écrasée de soleil. Il y retrouve ses amis. Parfums d’ambre solaire, d’eau javellisée des piscines. Vins rosés capiteux, alcools forts dont on s’abreuve, le soir, pour se donner du courage avant d’embrasser les filles. Les parents sont là, rassurants dans leurs unions qu’on pourrait croire indestructibles, malgré la houle légère des petites tensions et les non-dits muets comme des carpes cuir. Le divorce est encore cette chose exceptionnelle. Les épouses font semblant d’être soumises, mais n’ont jamais été aussi libres car elles aiment follement les hommes et ont autre chose à faire que revendiquer des idéologies: elles préfèrent être belles et profiter, parfois, des plaisirs subreptices. L’amour a la forme d’un hula-hoop: il tourne en rond mais joyeusement dans le cœur de ces étés aux chaleurs interminables. Il fait tourner les têtes.

Le narrateur, devenu adulte, marié et peut-être au bord de la rupture, arrive sur son lieu de villégiatures adolescentes, en compagnie de ses deux adorables enfants. Il souhaite leur faire voir l’endroit où il a été tant heureux. Il retrouve quelques-uns de ses amis. Mais le cœur y est-il encore après toutes ces années? Les stroboscopes s’affolaient sur les pistes de danse. Ocaña gagnait le Tour de France. Neil Young, Jim Morrison ( «L.A. Woman»); les Stones («Their Satanic Majesty Request» et» Jumpin’Jack Flash») et les Beatles qui faisaient des bras de fer dans les têtes de leurs fans respectifs… Ce roman est aussi frais, pétillant et délicieux qu’une chanson des Kinks. Neuhof eût pu être l’arrangeur de «Plastic Man» ou de «King Kong». Il en a la sensibilité. Son Costa Brava es un régal.PHILIPPE LACOCHE

Costa Brava, Eric Neuhoff ; Albin Michel ;

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü

 297 p. ; 19,50 €.

 

Pour conquérir «son» bonheur!

L’écrivain amiénois Laurent Aileway sort un «Petit guide de survie à l’usage de mes enfants».

L’écrivain amiénois Laurent Aileway sort, aux éditions Edilivre, un court essai, original et pertinent, intitulé Petit guide de survie à l’usage de mes enfants. Et il a choisi de le sous-titrer: (Et de tous ceux qui pourraient en avoir l’utilité). Son but: «inciter à la réflexion et à l’introspection.» Il y parle de liberté, de la vie, de la mort, de la morale, du sexe, de Dieu, mais aussi de Bach, de Baudelaire et de Serge Reggiani. Nous l’avons rencontré.

Laurent Aileway, pourquoi avoir écrit ce Petit guide de survie à l’usage de mes enfants?

J’ai écrit pour tenter de donner à mes enfants des outils qui leur permettront de vivre aussi libres et heureux que possible. S’il y a dans ce petit guide bien plus de questions que de réponses ou de recettes toutes faites, c’est parce que je suis intimement persuadé que le bonheur et la liberté ne peuvent être offerts en kit, et que c’est à chacun de conquérir « son » bonheur et « sa » liberté. Le livre, à travers la résolution de l’énigme proposée en quatrième de couverture,  a pour ambition d’amener mon fils et ma fille à cela, en les rendant curieux, en les incitant à se forger leurs propres opinions, en les encourageant à se soumettre le moins possible aux idées reçues ou toutes faites sans avoir au préalable décidé qu’elles étaient conformes à ce qu’ils pensent être juste.  Enfin (et peut-être surtout), ce livre est aussi une manière de dire à mes enfants que je les aime.

Comment le qualifieriez-vous : essai, récit philosophique, etc.?

Essai, oui sans doute. Récit philosophique, pourquoi pas car au fond nous philosophons chaque fois que nous nous interrogeons. Mais on pourrait aussi dire « truc », « machin », tas de mots, ou d’idées, ou de pensées. J’ai toujours un peu de mal à qualifier quoi que ce soit. Toute qualification, pour être un tant soit peu exacte, nécessite une foule de précisions. Ceux qui liront le livre le constateront dans le chapitre qui parle des mots, à travers l’exemple du mot « table ». Ce mot, qui est pourtant un des plus simples qui soit, recouvre déjà une foule de possibilités qui le rendent ambigu.

A vous lire, on a l’impression que le monde ne se porte pas très bien. Mais vous gardez cependant une bonne dose d’espoir. Qu’est-ce qui vous fait encore espérer?

Il me semble effectivement que le bonheur est encore trop peu répandu dans le monde et que les problèmes environnementaux, l’économie, les tensions qui existent un peu partout peuvent légitimement inquiéter.  Ce qui me fait espérer, c’est que l’homme est doté d’un esprit qui le rend libre. Il est capable d’agir sur son destin et donc sur celui du monde. Il peut être objecté que le désir de pouvoir, le désir de possession, l’avidité le guident trop souvent et qu’en se soumettant à ces trompeuses sirènes il crée les conditions de son propre malheur et de celui de ses semblables. Certes. Mais il reste libre et comme dit Jean-Louis Aubert, peut-être que « Demain sera parfait ». Allez, je le concède, après demain, si vous voulez.

Vous embrassez plusieurs thèmes forts : la liberté, la vie, la mort, l’amour, la morale, le sexe, Dieu, etc. Quel celui qui vous paraît le plus important?

Celui qui les englobe tous auquel on peut peut-être donner le nom de « nature » ou « d’univers ». Tous ces thèmes que je traite ne sont au fond que des aspects d’une même chose, qui tient dans une respiration ou un battement de cils. Des aspects de « ce qui est ». J’aime penser parfois que la nature est « amour » (ou l’inverse) … mais c’est un point de vue que je concède être un peu « barré » !

Quels vos auteurs de chevets?

La couverture du livre de Laurent Aileway.

Lao tseu, Tchouang tseu. Baudelaire. Alexandre Jollien. Joël de Rosnay. Pierre Perret. Les Beatles, qui proclament « Let it be ». Plein d’autres. Et sans doute une foule que je n’ai pas lus et que j’aurais dû lire.

A quels auteurs avez-vous pensé en écrivant votre guide?

A aucun auteur en particulier, mais tous ceux qui m’ont un jour ou l’autre fait réagir et réfléchir sur ceci ou cela en m’éclairant de leurs pensées étaient là. J’ai aussi voulu évoquer à travers des textes, sans les citer vraiment, la musique, la peinture, la poésie, car il y a aussi des réponses à trouver dans ces univers-là.

Comment avez-vous travaillé pour rédiger ce livre? Et en combien de temps l’avez-vous écrit? A-t-il nécessité beaucoup de recherches?

J’ai l’idée de ce livre depuis plusieurs années. De temps en temps, je notais une idée, un thème dans un cahier. Tout cela a mûri lentement et un jour je me suis mis au clavier et à partir de ce moment, il m’a fallu à peu près un mois pour obtenir une première version. Curieusement, je ne me suis reporté au cahier que je remplissais depuis des mois qu’après avoir terminé.  Tout était là. Ensuite, je me suis relu. Il m’a encore fallu quelques mois pour décider que j’avais terminé. Presque à regrets car face aux thèmes traités, je pense que l’on n’a jamais vraiment terminé et à chaque relecture, il y a toujours un moment où je me dis que j’aurais dû ajouter ceci, préciser cela. Il faut bien un jour pourtant placer un point final. A-t-il nécessité beaucoup de recherches ? Oui et non. Non, car je n’ai eu que peu à chercher de la documentation. Oui, s’il est question des recherches qui sont celles que permettent chacun des livres que nous lisons, chacun des films que nous voyons, chacune des rencontres qui s’offrent, chacun des instants que nous vivons, car chaque instant (ou presque) peut être enrichissant.

Vos enfants l’ont-ils lu? Et qu’en ont-ils pensé?

Mes enfants, comme beaucoup de ceux de leur génération, sont plus attiré par les écrans que par les pages des livres. Je resterai donc modeste et je dirai qu’ils l’ont plus parcouru que lu.  Mais c’est heureux, car je suis un fan inconditionnel de Daniel Pennac qui dans son livre Comme un roman, qui est un plaidoyer pour la lecture, a défini les droits imprescriptibles du lecteur dont les quatre premiers sont « le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de ne pas finir un livre, le droit de relire« . De plus je ne suis pas très malin car j’ai conclu le livre en les incitant à le poser pour « rejoindre les moments heureux qui les attendent quelque part« .  Il reste que ce petit guide nous a donné et nous donnera encore l’occasion de parler d’une foule de choses quand ils y reviendront. Quant à savoir ce qu’ils en ont pensé, ils le diraient sans doute mieux que moi, mais au-delà de toute autre chose, j’espère tout de même que le fait que leur père ait voulu écrire pour eux leur a donné un petit instant de bonheur.

Avez-vous d’autres livres en projet?

Oui. Un autre livre qui parlera du bonheur d’une autre manière, car je n’en ai pas terminé avec ce sujet. Cependant, il est encore un peu tôt pour en parler.

                                                      Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE
Petit guide de survie à l’usage de mes enfants (Et de tous ceux qui pourraient en avoir l’utilité), Laurent Aileway; Edilivre; 94 p.; 11 €.

 

 

 

Les croisades, quelle aventure !

Avec « Belle d’amour », Franz-Olivier Giesbert nous donne à lire un délicieux roman foisonnant, généreux et original.

Euphémisme de dire

Franz-Olivier Giesbert : une passion pour le Moyen-Age et la chevalerie.

Franz-Olivier Giesbert, écrivain, journaliste. En Juin 2013, lors d’une séance de dédicaces à la librairie Martelle, à Amiens.

que Franz-Olivier Giesbert ne manque pas d’imagination. Son imaginaire romanesque coule à profusion. C’est torrentiel, délicieux. Il nous conte ici les pérégrinations de Tiphanie, dite Belle d’amour, une jolie jeune femme du XIIIe siècle. Elle sert dans une pâtisserie, devient aide bourreau dans un Paris moyenâgeux magnifiquement décrit ; elle suit Louis IX dans sa croisade en terre sainte. On ne lâche pas ce roman d’une générosité épatante. L’écrivain a répondu à nos questions.

Qu’est-ce qui vous a conduit vers ce thème du Moyen Age au temps des croisades ?

Je suis fasciné depuis longtemps par le Moyen-Age et les croisades où se côtoient le pire et le meilleur, l’inquisition et la chevalerie, sans parler de l’amour courtois. J’ai toujours eu envie de raconter une histoire qui se passerait pendant cette période où la confrontation entre l’islam et le christianisme reste toujours actuelle. Quand me sont apparus le visage et le personnage de Tiphanie, j’ai su que je pouvais commencer mon roman.

Tiphanie, dite Belle d’amour, a-t-elle existé, ou est-elle un personnage de fiction ?

Le romancier que je suis, a du mal à répondre à cette question. Historiquement, « Belle d’amour » n’a pas existé mais j’ai le sentiment qu’elle est vivante, comme tous les personnages de mes romans précédents, Rose de La cuisinière d’Himmler comme Lucile de L’arracheuse de dents. Quitte à passer pour fou, la vérité m’oblige à dire que Tiphanie m’a dicté son histoire, au petit matin, quand j’écrivais, comme si elle était le véritable auteur du livre : elle parle à travers moi.

Comment avez-vous travaillé pour élaborer ce roman (recherches dans les archives, lectures nombreuses, films, etc.), et combien de temps vous a pris la rédaction ?

J’ai travaillé comme un chien. J’ai amassé la documentation pendant plusieurs années. Après quoi, j’ai mis un an pour écrire Belle d’amour. J’écris toujours dans la joie, j’allais dire dans une forme d’extase, mais là, j’ai plus souffert que d’habitude, j’en ai même bavé ! Il y a eu trois versions de Belle d’amour.

Vous avez truffé vos dialogues de mots d’ancien français. C’est délicieux. Aviez-vous, avant « Belle d’amour », des notions de cette langue qui fut la nôtre ?

J’aime la langue française et ses mots anciens, si gourmands, qui ont trop souvent disparu. J’en truffe mes romans pour les faire renaître. Tenez, pourquoi n’utilise-t-on plus le mot « fruition » qui veut dire la montée du désir ? Avec le Moyen-Age, période très inventive, j’espère que les lecteurs se régaleront !

Vous faites aussi des incursions dans notre époque. Et vous émettez des idées, notamment sur l’islam. Quel message – si message il y a – avez-vous souhaité faire passer ?

 Belle d’amour est un roman d’aventures, avec des rebondissements et des personnages puissants. Ce n’est pas un essai. Je ne l’ai pas écrit pour délivrer un message, sinon un message de tolérance. Mais je reconnais que j’éprouve une certaine méfiance vis-à-vis du politiquement correct qui nous fait raconter à l’envers une Histoire que j’essaie de remettre à l’endroit : l’Occident n’avait pas tous les torts quand il a lancé les croisades, c’est une contre-vérité de l’affirmer. Il y avait des raisons objectives : la destruction par les musulmans du tombeau du Christ à Jérusalem ; l’interdiction faite aux pèlerins chrétiens de se recueillir devant ses ruines ; enfin, les incessantes incursions ou invasions sarrasines depuis l’Espagne : elles nous ont empoisonné la vie pendant des siècles. On oublie toujours, par exemple, qu’une ville Narbonne fut longtemps un califat !

Souvent, vous rendez hommage à la chevalerie et à son esprit. Comment définiriez-vous ceux-ci et qu’est-ce qui vous séduit chez eux ?

Je suis fasciné par la chevalerie. Il y a dedans quelque chose de résolument moderne, l’exaltation de valeurs qui sont plus que jamais d’actualité : la justice, l’équité, la fraternité, l’amour, l’honneur, etc. Certes, la chevalerie a souvent été pervertie mais, dans l’ensemble, elle a beaucoup apporté.

Vous décrivez très bien le Paris du Moyen Age. Comment êtes-vous parvenu restituer les atmosphères, les ambiances, les odeurs, et même parfois les sons ?

Pendant des années, j’ai acheté des livres anciens sur l’histoire de Paris. Il m’a suffi de me plonger dedans. C’était une ville très bruyante et très sale, où l’on jetait ses ordures ou ses rebuts dans les rues, envahies de cochons. Elle devenait brusquement noire et silencieuse quand la nuit tombait : il était alors interdit de travailler à cause des risques d’incendie, causé par les bougies. Ce qui a laissé la formule de « travail au moi. ».

Après « La Cuisinière d’Himmler » et « L’Arracheuse de dents », c’est encore un portrait de femme que vous nous proposez. C’est aussi un bel hommage que vous rendez à la féminité.

Je ne me lasserai jamais de rendre hommage aux femmes. Je dis souvent que je suis une femme et c’est vrai que dans mon entourage le plus proche, il n’y a pratiquement que des femmes. Sans oublier que je suis reine des confitures d’abricots ou des salades de pâtes. Et puis que serait la vie sans femme ? On ne peut pas vivre sans amour…

                              Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Belle d’amour, Franz-Olivier Giesbert ; Gallimard ; 373 p. ; 21 €.

 

 

Les coups de coeur du marquis…

Lire Mac Orlan

Les éditions Le Bretteur, dirigée par Bernard Baritaud (notre photo) publie la 5e livraison de Lectures de Mac Orlan, sous-titrée Romanesque de la Grande Guerre. Il s’agit des textes du colloque de l’Université de Picardie-Jules-Verne, Péronne et Saint-Quentin, organisé en mai 2016. «Ce colloque initié par le CERCLL de l’Université de Picardie, en partenariat avec la Société des Lecteurs de Pierre Mac-

Bernard Baritaud.

Orlan, se donnait pour objet le glissement du témoignage vers la fiction, en s’inspirant notamment de l’exemple de Pierre Mac Orlan», explique l’éditeur en quatrième de couverture. «C’est dans cet esprit que les contributions rassemblées ici interrogent les divers registres de la littérature romanesque et la façon dont ils s’approprient la réalité et l’imaginaire de la Grande Guerre (…).» Sont également analysées les œuvres de Céline, de Giono, de Louis Guilloux, etc. Les textes sont réunis et présentés par Philippe Blondeau qui réalise un travail exemplaire. Ph.L.

Lectures de Mac Orlan, n° 5, Romanesque de la Grande Guerre; éd. Le Bretteur (lebretteur@free.fr); 283 p.; 24 €.

 

Philippe Tesson et Thiérache

L’écrivain et journaliste de presse écrite, de radio et de télévision est né à Wassigny, dans l’Aisne.

Fondateur du journal Le Quotidien de Paris, chroniqueur de radio et de télévision, écrivain, journaliste de presse écrite, Philippe Tesson est une figure de l’univers littéraire parisien et du monde du théâtre de la capitale. On le sait peu, mais il est picard, thiérachien pour être plus précis puisque né en 1928 à Wassigny. Il garde un souvenir ému de ce pays plutôt; il le garde tout au fond de son cœur. Il a répondu à nos questions dans son bureau des éditions de L’Avant-Scène, la rue des Saints-Pères, à Paris.

«Une forme de chaleur intime»

Philippe Tesson, dans son bureau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris : « C’est un pays qui souffre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. » Photo : Sylvie Payet. 

La revue L’Avant-Scène.

Philippe Tesson, on dit de la Thiérache que c’est un pays dur, enclavé. Êtes-vous d’accord?

Incontestablement, car il subit les effets économiques d’une crise terrible, notamment dans le secteur herbager (avec l’Europe, la PAC). C’est un pays qui soufre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. Les herbages, les haies; le rapatriement sur soi-même. L’isolement. Je trouve ça très intéressant, même si c’est un peu triste. Mais l’avers de cette médaille, c’est qu’il se dégage une forme de chaleur intime. J’aime beaucoup les cuisines dans lesquelles les gens se replient. La brique et l’ardoise s’ajoutent au reste. J’ai un attachement très très profond à cette région. On finit par en induire que le peuple de cette région-là a des vertus très particulières. Je n’irai pas jusque-là; j’en rajoute un peu dans un romantisme de la détresse humaine. Mais quand même il y a de ça. Il y a une tristesse générale; le ciel fait le reste. Je repense à cette route que j’ai faite à bicyclette pendant toute mon enfance, de Wassigny à La Capelle, c’est assez gracieux. C’est forestier, bocager. Mais le climat et l’habitat font que c’est un peu triste.

C’est un pays qui vous tient à cœur; c’est celui de votre enfance.

Absolument. C’est celui du bonheur, mais on y ajoute la tragédie. C’est pour moi un lien très fort sur le plan humain. La souffrance est tellement apparente. J’ai fait une série de films qui s’appelle Empreintes, dans laquelle on parle de soi pendant une heure. C’était il y a quatre ou cinq ans; l’équipe de télévision m’a emmené là-bas. Ils m’ont demandé de leur montrer ce qui m’avait imprégné. Spontanément, je suis allé vers les cimetières qui sont laids (sauf les cimetières militaires). Ils sont empreints d’une vérité. Ils sont dans leur vérité.

Est-ce que vous possédez toujours une résidence en Thiérache?

Non. J’essaie toujours de racheter la maison de mes grands-parents à Wassigny. Une maison adorable, toute petite maison de briques, repeinte à la chaux, dans le village. Elle est extrêmement modeste. Je suis d’origine très modeste. Mon père a gravi les échelons jusqu’au premier étage; l’ascenseur social à la faveur de la guerre. Il avait fait une guerre 14-18 glorieuse, comme beaucoup de paysans de cette région. À la fin de la guerre, il avait gagné ses galons. De saute-ruisseau, il a fini par acheter une étude d’huissier. Il est devenu un petit notable de village. Mes grands-parents, des gens très laborieux, habitaient cette petite maison. Je n’ai pas pu la racheter car elle a été intégrée dans un petit complexe industriel où il y a une toute petite fonderie. La maison de mes grands-parents a été intégrée dans cet ensemble industriel. Le directeur de ce complexe (que je connais très bien) ne peut pas la vendre car elle lui est utile. Je crois que je l’ai perdue à jamais; elle gracieuse et merveilleusement authentique et désuète. Mon père a voulu quitter Wassigny pour être un peu tranquille car il était devenu le sage du village. Il aidait les gens à faire leurs choses administratives. Il a eu des enfants, des petits-enfants; mes parents sont venus à Paris. Moi, j’habitais donc Paris. Mais je reviens très souvent en Thiérache. J’y ai encore un peu de famille. J’y ai finalement peu d’amis; beaucoup sont morts. J’ai renoué des liens avec des gens des villages voisins. Des cousins. À Tugigny. Ils sont agriculteurs prospères. L’un d’eux fait un peu de politique. Il vit dans un petit château. Il y a dans cette région des petits châteaux adorables. J’ai souvent eu envie d’acheter un petit château en brique, modeste… mais je n’ai pas assez de loisirs. Je ne veux pas passer mon ultime vieillesse loin de mes enfants; je suis très attaché à mes enfants. Ma tribu. J’ai deux filles et un fils. Mon fils est un grand voyageur. Lui est très attaché à ce pays. Mes filles, moins.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Les retrouvailles de deux fauves

Gérard Guégan redonne vie à la dernière rencontre entre Hemingway et Hammet.

En 2015, Gérard Guégan nous avait donné à lire, Qui dira la souffrance d’Aragon? (Stock) dans lequel il évoquait la fin de vie du poète-romancier; un an plus tard, il publiait Tout a une fin, Drieu (Gallimard) où il rendait compte des derniers jours de l’auteur de La Comédie de Charleroi. Cette fois, il imagine une dernière rencontre entre Ernest Hemingway et Dashiell Hammett. L

Gérard Guégan. Photo : C. Hélie.

es deux monstres sacrés de la littérature américaine en profitent pour régler leurs comptes. Ils sont tous deux au bout du rouleau. Ils ne tarderont pas à décéder, en 1961; le premier se suicidera, le second sera emporté par la tuberculose et l’alcool. Lorsqu’on demande à Gérard Guégan si cette rencontre a réellement existé, il répond tout de go: «Tout me porte à le croire.» Une chose est certaine: ils se sont rencontrés à plusieurs reprises préalablement mais à ce propos les archives sont très peu loquaces. Et quand on lui demande pourquoi, il choisit de qualifier son livre de «mélodrame», il avoue: «Parce que je n’aime rien tant que les mélodrames: Lucien Leuwen, Le comte de Monte Cristo, À la recherche du temps perdu, tout Hemingway, tout Brautigan, tout Vollmann, et tout le cinéma hollywoodien, de Minnelli à James Gray.» On est en droit de ne pas lui donner tort car le genre lui réussit. Son Hemingway, Hammett, dernière est un petit bijou littéraire. Le style y est vif, enlevé, plein de panache; les dialogues, succulents. La construction, tout simplement remarquable.

Contre le fascisme

Guégan mène son récit tambour battant. Les deux personnages ont de nombreux points en commun: ils avaient publié leur premier livre en 1929. Ils menaient aussi un combat virulent contre le fascisme, ce notamment depuis la guerre d’Espagne. Le FBI les pistait avec une certaine constance qui ne leur rendait pas la vie facile. Et puis, il y avait les femmes… Hemingway et Hammet étaient de sacrés séducteurs. Et de sacrés buveurs. Ils s’envoient des insultes dans la tronche; on pourrait penser qu’ils se haïssent ou qu’Hemingway, plus costaud, va casser la figure à Dash. Parfois, ça se calme. Ils redeviennent bons camarades. Gérard Guégan fait même surgir de beaux éclats de tendresse, notamment quand Ernest boite après s’être foulé la cheville. Hammet, alcoolique, insomniaque, shooté aux somnifères, en sort des bonnes; il est souvent drôle avec son ton caustique et revenu de tout. Communiste invétéré, il ne se prive pas de tenir de-ci de-là quelques propos réactionnaires. Hemingway tente encore de rouler les mécaniques, mais on sent bien que c’est la fin. Le corps se déglingue; la mélancolie s’installe. Ils repensent à leur jeunesse évanouie ce qui donne à ce «mélodrame» une belle profondeur de champ. Une profondeur tout court. Ce grand livre se boit cul sec, ce qui n’eût pas déplu à nos deux fauves dipsomanes.

PHILIPPE LACOCHE

Hemingway, Hammett, dernière, Gérard Guégan; Gallimard; 230 p.; 18 €.

 

Le premier roman de Michel Mohrt

Les éditions de La Thébaïde rééditent le premier roman, publié en 1945, de ce grand romancier.

Un groupe de chasseurs alpins. Michel Mohrt eût pu être l’un d’eux. (Photo d’archives.)

 

De nos jours, on lit moins Michel Mohrt (1914-2011). On a tort. Il reste l’un de nos meilleurs écrivains français du XXe. Un styliste incomparable, souvent très classique, doté d’une âme littéraire et sensible. Non seulement il fut romancier, mais il fut aussi essayiste, historien de la littérature et aquarelliste. Ce Breton adorait la mer et les écrivains américains. «Un Faulkner breton», estimait, non sans à-propos, Frédéric Mitterrand. Sympathisant de l’Action française, il devint avocat au barreau de Morlaix en 1937. Une expérience le marquera à jamais: la seconde guerre mondiale.

L’ombre de Stendhal

Officier, il fit la campagne de 1940 sur le front des Alpes contre Italiens, ce qui lui inspirera, en 1965, son roman La Campagne d’Italie (Gallimard). Le Répit, que rééditent aujourd’hui Emmanuel Bluteau et les courageuses et audacieuses éditions La Thébaïde, précède cette période cruciale. Le narrateur se nomme Lucien Cogan; il est lieutenant d’une section d’éclaireurs à ski de chasseurs alpins en poste aux alentours de Saint-Martin-Vésubie, à deux pas de la frontière italienne. (On comprendra que ce texte recèle une part d’autobiographie.) C’est ce qu’il est convenu d’appeler la Drôle de guerre. Le jeune soldat bénéfice du prestige de l’uniforme; il ne laisse pas insensibles, dames et jeunes filles, notamment au cours de ses délicieuses permissions à Nice. Il y a du Stendhal dans ce texte; on n’en attendait pas moins de Michel Mohrt qui, comme d’autres au sortir de la guerre (Michel Déon, Roger Nimier, Roger Vailland, etc.) vénéreront cet illustre confrère de plume. Du Stendhal dans le questionnement de Cogan aussi. Il se demande si, confronté au feu imminent, il n’aura pas peur. Fera-t-il «le poids»? Le répit, c’est cette parenthèse de neuf mois avant le déclenchement des opérations. C’est long, neuf fois, quand on aime la vie, ses plaisirs, et qu’on a le sens de l’honneur. Comme le souligne à juste titre Jérôme Leroy dans sa très belle préface, «sans même avoir l’impression de signer un chèque en blanc à la postérité, on peut parier que Michel Mohrt sera lu et relu dans une ou deux générations. Il y a en effet, chez cet écrivain, membre de l’Académie française, né en 1914 à Morlaix et qui nous a quittés au cœur de l’été 2011, un certain nombre de choses qui apparaîtront comme terriblement subversives dans un avenir proche, quand elles ne le sont pas déjà.» L’attachement au pays, aux racines bien sûr, «donc forcément un peu chouannes», note Jérôme Leroy. Un côté franc-tireur aussi. Et surtout, «relire Michel Mohrt sera aussi une excellente manière de nous apercevoir de tout ce que nous aurons perdu avec cet effacement d’un monde d’avant qu’il aura si bien incarné.» Tout est là, dans cette dernière, phrase; on ne saurait mieux dire. PHILIPPE LACOCHE

Le Répit, Michel Mohrt, de l’Académie française; La Thébaïde; coll. Roman; 216 p.;

18 €.

 

  Un libertin amoureux, un nihiliste vivifiant

Roland Jaccard.

  Roland Jaccard nous donne à lire un roman délicieusement amoral, jouissif et plein de vie.

Ce roman (s’agit-il réellement d’un roman ou d’un récit?) est bien plus ambitieux et littéraire qu’il n’en a l’air. Sa construction d’abord: élaborée, précise, bien pensée. Un écrivain décède brutalement. Accident de voiture. Suicide, certainement. Son frère, un Suisse rangé, bourgeois, raisonnable, raisonné, quitte son sécurisant pays pour se rendre à Paris. Dans l’appartement du défunt, il trouve un long texte: «Un manuscrit déposé sur son bureau m’intrigua. Il portait pour titre: Station terminale. Sur la couverture, il avait écrit: «Impossible à publier pour des raisons juridiques. Aucune envie de le modifier.» Je m’attendais à tout, sauf à ce genre de surprise. Je l’ouvris.»

On se régale

Le frangin vivant se met à lire, stylo à la main. Il surligne, annote, commente les passages qui le heurtent, contre lesquels il vitupère; il hurle. Ce roman n’est rien d’autre que l’habile assemblage du texte de l’écrivain suicidé et des commentaires du frère courroucé. Roland Jaccard vient de réaliser là ce qu’il convient d’appeler une géniale et singulière construction. On est en droit de l’en féliciter. Car on se régale. Jaccard possède un ton, une patte, un style. Et la matière est un régal: le mort était un libertin, ce que les bien-pensants qualifieraient de débauché. C’est souvent drôle, impertinent, jouissif, désespéré, nihiliste. Comme si Henry Miller avait bringué avec Cioran. Page 48: «Nous ne sommes attirés que par l’inaccessible. Dieu l’est. C’est son principal atout. Il nous a donné son Fils comme on jette des asticots aux poissons pour mieux les ferrer. Stratégie habile dont nous ne sommes pas dupes, puisque nous agissons de même.»

L’homme de plume défunt ne s’est pas privé. De très jeunes et délicieuses filles et lolitas parcourent le texte; elles se prénomment Nao ou Prune. Elles se donnent avec une féminité rare; leur féminisme, tant appréciable qu’il soit, reste tout en retenue. Un vrai régal. «Les filles passent, le matelas reste; tout est bien.» Pourtant, l’une d’entre elles, la charmante petite Marie parviendra à le retenir. Le nihiliste est en train de tomber amoureux. L’apologue de l’infidélité serait-il en train de devenir fidèle? On dirait du Beigbeder ou du Houellebecq, c’est-à-dire que ça balance sec! Roland Jaccard est une manière de punk des lettres. Un Johnny Rotten élégant comme Larbaud et aussi bien élevé que Paul Morand. Mais le fond ditmerde à la Reine-Establisment. C’est aussi pour ça qu’on l’aime. Il est fictrement séduisant d’un point de vue littéraire; il est bidonnant; il est subversif. On ne demande rien d’autre à la bonne littérature. Merci Roland Jaccard.PHILIPPE LACOCHE

Station terminale, Roland Jaccard, Serge Safran éditeur; 152 p.; 15,90 €.