Un délice de sensualité

Éric Poindron est un poète ; il n’y a pas de sot métier. On est en droit de l’encourager dans cette voie. Son dernier recueil, Comme un bal de fantômes est un délice de sensualité, de subtilité, de minuties rassérénantes. Page 11, il évoque « les campagnols roussâtres qui farandolent ». Page 12, il imagine des « chats qui miaulent et s’évanouissent » ; page 14, « des satellites qui rouillent sur place ». Et page 19, « Quand je serai petit/ Je serai/ Raconteur de marelles/ Essayeur de labyrinthes. Éleveur de toupies/ Dresseur de petits pois/ Et – de- chat volant/ Aussi » Ce petit florilège fait regretter de ne point avoir connu l’enfant Éric Poindron. Il devait être rémois, adepte du Grand Jeu, se doper narines et poumons avec Daumal, Roger Gilbert-Lecomte et Vailland. Les mots de Poindron sont doux comme ceux d’Hardellet et fous comme ceux de Picabia. Aimons-les ; ça fait du bien. PHILIPPE LACOCHE
Comme un bal de fantômes, Éric Poindron ; Le Castor astral ; coll. « Curiosa & cætera » ; préf. de Jean-Marie Gourio ; 256 p. ; 17 €.

Un roman sur la transmission

    Voilà ce que nous propose Valère Staraselski avec « Le Parlement des cigognes », son dernier roman. Indispensable pour se souvenir de l’horreur du nazisme.

Valère Staraseleski n’est pas seulement l’un des meilleurs écrivains de sa génération ; il sonde aussi les tréfonds de l’Histoire pour en ramener des romans souvent émouvants, voire capitaux. C’est le cas de son dernier, Le Parlement des cigognes, édité au Cherche Midi. Il a répondu à nos questions.

 

Quel a été le déclencheur de votre roman Le Parlement des cigognes ?

Le déclencheur a été les visites de Varsovie et Cracovie. L’actuelle et l’ancienne capitale de Pologne. D’abord, la quasi absence du ghetto à Varsovie – reste un petit pan de mur -, alors que l’insurrection du ghetto de Varsovie occupe une place symbolique très forte dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Et puis, à Cracovie, ce terrain vague où a été érigé le camp de Plaszow que l’on voit dans le film de Spielberg La liste de Schindler. Le film,  – chef d’œuvre -, Ida comme celui Cours sans te retourner ont pesé également dans ma décision de me lancer dans ce roman. Ce qui se passe en Pologne aujourd’hui à l’égard du passé, également…

S’agit-il d’une pure fiction ou ce texte est-il teinté de réalité, d’autobiographie ?

La première partie est pure fiction à l’exception des faits rapportés par David. Quant à la seconde partie, aussi incroyable que cela puisse paraître au lecteur, tout est rigoureusement véridique !

Ce roman est traversé par l’horreur du nazisme. Qu’est-ce que ce dernier représente pour vous ?

Le nazisme né dans des conditions historiques d’une extrême violence : la barbarie de la Première Guerre mondiale et ses conséquences, représente la négation absolue de l’humanisme. Souvenons-nous des paroles de Goebbels, l’idéologue – propagandiste en chef du mouvement nazi, désignant les chrétiens comme les bolchéviques de l’Antiquité ! Anéantir les Juifs, c’était éliminer la religion du Livre historiquement apparue à la faveur – on le sait aujourd’hui -, d’une insurrection égalitaire. Le nazisme porte à son comble ce que d’autres ont trop tendance malheureusement à faire, à savoir externaliser le mal pour mieux l’éradiquer. Mais la nature humaine n’est pas un champ de pommes de terre atteint par je ne sais quel mildiou ! Combattre le mal ne demande pas d’éliminer mais de dépasser en posant comme postulat le respect du prochain. Autrement dit, agir contre le mal c’est faire vivre l’humanisme, qui sera toujours l’ennemi des nihilistes qui crient  comme les fascistes espagnols tueurs de taureaux« Viva la muerte », vive la mort !

 

Page 61, des enfants sont transpercés à la baïonnette par les Allemands. Page 62, 3600 Juifs sont tués au cours d’une rafle. Les exemples sont terribles et nombreux. Votre livre a dû être étayé par d’importantes recherches historiques.

Tous les faits rapportés sont vrais. Rigoureusement vrais. Nombre de documents existent qui relatent ces horreurs. Du reste, je cite trois ouvrages à la fin du roman où j’ai puisé quelques exemples qui figurent dans Le Parlement des cigognes.

 

Vos romans sont souvent nourris par l’Histoire. Selon vous, cette discipline serait-elle une sœur de la Littérature ?

Je n’ai jamais adhéré à la littérature de science-fiction. Je suis résolument un terrien. C’est-à-dire que je pars de ce qui existe et essaie d’en percer le mystère, de comprendre pourquoi, comment cela se déroule de cette façon plutôt que d’une autre, d’autant que comme le dit Aragon concernant l’avenir « Rien n’est jamais comme on l’imagine ! ». L’histoire : Les misérables, La Semaine sainte, Les trois mousquetaires, Un pont sur la Drina d’Ivo Andric ou encore Quoi de neuf petit homme d’Hans Fallada… Alors oui, l’Histoire est sœur de la littérature dans la mesure où l’une et l’autre sont du récit.

Devant l’horreur du nazisme, où vous placez-vous entre pardon et devoir de mémoire?

Il est impossible de pardonner que des enfants, des bébés soient jetés vivants dans les flammes toute une nuit ainsi que le rapportait Marie-

Valère Staraselski, écrivain, journaliste.

Claude Vaillant-Couturier au procès de Nuremberg. En revanche, la transmission est ou plus exactement devrait être un devoir. D’ailleurs, Le Parlement des cigognes est un roman sur la transmission. Sur la nécessité absolue de transmettre la connaissance du passé. Quand cela ne se fait plus, les ennuis vont commencer.

Cracovie, la Pologne, le cœur de l’Europe… la situation géographique de votre roman n’est pas innocente.

Oui, au moment où la construction d’une Europe à la fois diverse et unie bute sur les plans étriqués et friqués des technocrates et des politiciens qui méprisent souverainement leurs peuples et leur histoire et ouvrent la boîte de Pandore, le choix du pays de Copernic, Chopin et Jean-Paul II n’est pas anodin…

Quels sont vos projets ?

Un roman autour de ce qu’avance Oppenheimer, à savoir que les démocraties se sont établies et développées dans des pays judéo-chrétiens. Pour ce faire, je pars de la Cathédrale de Meaux, de son histoire, de ce lieu entre hier et aujourd’hui… on y croise Bossuet mais aussi les trente bénévoles qui la font « tourner » présentement.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Le Bonjour de… Philippe Lacoche

L’étoile de la République

La Marquise et moi, marquis des Dessous chics, à bord de mon carrosse Peugeot 206, tiré par cinq magnifiques chevaux fiscaux, avons décidé de fêter la République, le soir du 13 juillet, dans la Picardie profonde. Direction Long: dans la douceur du soir, un air digne de L’Été finit sous les tilleuls, de notre écrivain préféré, le monarchiste Kléber

, nous avons croisé des enfants équipés de lampions. Nous avons regardé le feu d’artifice depuis le pont sur la Somme, devant un homme qui avait la nuque de Bertrand du Guesclin. Et nous avons terminé la soirée à L’Étoile en dansant un rock endiablé sur une chanson de Johnny. Vive la République! Et surtout, vive la France!

Paul-Jean Toulet nous aide à comprendre les femmes

Le dessinateur, peintre et écrivain Soluto (qui sera mon condisciple de rentrée au cours de l’imminente rentrée littéraire aux éditions du Rocher) m’a fait parvenir quelques délicieuses citations, fruits des cogitations du poète Paul-Jean Toulet.

Je l’en remercie.

Les voici :

Aimer son mari, c’est payer un fournisseur. – Aimer un amant, c’est donner aux pauvres.

 

Quand on a raison, il faut raisonner comme un homme; et comme une femme, quand on a tort.

 

Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ?

Je trouve ça imparable.

Ph.L.

Sylvie Payet raconte le Vaugandy

La couverture du livre « Le chemin des fugues » qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher.

Bonjour lectrices !

Dans mon prochain roman, Le chemin des fugues (dont le narrateur, Pierre Chaunier, est un journaliste communiste à l’ancienne) qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher, j’évoque un pays bien étrange : le Vaugandy. Nombreux sont ceux qui disent que c’est un pays imaginaire. Pas si sûr ! C’est un pays sauvage, enclavé, difficilement accessible. Plein de surprises. Nombreux sont ceux qui rêvent de s’y rendre, voire d’y résider. Peu, très peu, y sont parvenus.

L’écrivain Sylvie Payet, elle, est parvenue à ses fins. Elle ne rêvait pas de palmiers ou de plages de sable blond; elle rêvait des vertes prairies du Vaugandy. Elle vient de revenir de cette contrée; elle a livré ses impressions à mon copain Pierre Chaunier qui m’a transmis le texte ci-dessous. Je les en remercie.

Ph.L.

Juillet 2017

Bordurins,

Cher Monsieur Chaunier,                                                                                         

    J’ai eu l’occasion de rencontrer Philippe Lacoche. Il m’a longuement m’a parlé de votre aventure en Vaugandy.

    Je me rappelle vous avoir entrevu à Bordurins, chez Jaunard, au café l’Amour du Prince (sacré Jaunard ! Etrange personnage). Je n’ai pas osé vous aborder. J’ai appris ce qui vous était arrivé à la clinique des Ombres avec Jean-Claude Depard. Jaunard n’en revient toujours pas… J’ai su (à Bordurins, un espace-temps hors du temps, tout se sait !) que Depard habitait dans le coin à Saint-Potier. Une belle maison ! J’y suis allée espérant, sur le conseil de Jaunard, faire sa connaissance, mais il n’était pas là.

    Pour tout vous dire, j’envisage de m’installer ici. Tout m’appelle en Vaugandy : sa ruralité, ses paysages bocagers, sa simplicité, son passé et ses animaux si bizarres. On n’en rencontre qu’ici ! Quel changement loin de cette société capitaliste qui va tuer nos campagnes ! J’ai envie de m’y investir. Je viens d’hériter de la maison de mon oncle Fernand à Bougettes les Combes. Un vrai résistant le Fernand ! Qu’est-ce qu’il a souffert, comme tant d’autres ici. Quelle histoire sa vie ! J’aimerais, si vous voulez bien, Monsieur Chaunier, vous rencontrer avec Jean-Claude. Vous seriez tous deux certainement de bons conseils dans cette perspective de rejoindre la communauté de cette chère région. Je me suis permis de vous raconter mon voyage à Bordurins. Je sais que Monsieur Lacoche est écrivain, je me suis amusée à faire une nouvelle.

    Merci à vous Monsieur Chaunier, hâte de vous rencontrer.

    Je vous ai mis quelques photos.

    Signé : Orangée de Mars.

***

NOUVELLE

Mon oncle du Vaugandy

Sous le filet d’eau continue, le paysage avait des allures de cendres et la voiture peinait à accélérer sur l’autoroute. J’avais quitté Amiens vers 11 heures. Le rendez-vous à Bordurins était prévu à 14 heures. Je devais signer l’acte notarié et récupérer les clés de la maison de l’oncle Fernand.

Je quittai enfin l’autoroute et pris la départementale en direction de Bordurins. D’un coup d’un seul, comme par miracle, l’orage fut chassé et le Vaugandy se révéla. Je ralentis l’allure, profitais du paysage vallonné, nourri de bocages et de bois. Tout me rappela l’Irlande. Ma mère m’avait parlé de cette région qu’elle avait qualifiée d’étrange et qu’elle semblait craindre. Ne racontait-on pas que, parfois, dans certains coins reculés, on avait croisé des ours ? A l’idée, je ne pus m’empêcher de rire. Et pourquoi pas un tigre !

Le premier village, légèrement enclavé, à ma surprise, se nommait Coq Maudit. Les maisons lourdes et hautes, de briques et de pierres étaient entourées de champs cultivés, de prairies où paissaient des troupeaux de vaches blanches et noires. Un cours d’eau le traversait. Malgré la pauvreté apparente et le silence, je le trouvai joli. Deux énormes tours crénelées apparurent en son cœur. L’église fortifiée me frappa, me rappela que j’étais dans un pays où, depuis des siècles, les guerres avaient fait des ravages et combien, dans cette région frontalière, nous étions proches de l’Allemagne. Je me souvins des propos de ma mère sur le caractère de Fernand : « Il ne s’en est jamais remis, ça lui a tourné sur le ciboulot. » Je connaissais peu de choses de cet oncle silencieux et bougon ; j’étais petite lorsque nous venions avec mes parents passer quelques jours auprès de lui à Bougettes-les-Combes dans la vaste maison aux larges pièces et à l’odeur âcre. Je préférais m’éclipser dans le jardin et surtout dans la prairie bordée d’églantines où je tenais compagnie à l’âne Bébert, un âne usé par le labeur, au regard d’une infinie tristesse et dont personne ne se souciait à part moi. Avant mon entrée en sixième, nous quittâmes Paris pour le Centre. Sans que j’en sache la raison, ma mère coupa les ponts avec ce frère unique, célibataire toute sa vie, qu’elle appelait « Le taciturne.» Il avait perdu sa jeune fiancée pendant la dernière guerre. Je n’en savais pas plus. Comme j’ignorais dans quel état j’allais trouver mon héritage…

J’arrivais à Pontron-les-Echauguettes, un village-rue. Il était désert et le café-tabac, comme la boulangerie, aux façades dégradées montraient qu’ils avaient fermé depuis longtemps. De la poste, seul restait un maigre panneau rouillé pantelant. Je me félicitais d’avoir pris une thermos de café et m’arrêtais plus loin, en bordure d’un bois. Aucun bruit si ce n’était le doux babillage des oiseaux nichés dans la tendre verdoyance des feuilles écloses aux prémices du printemps. Des effluves de jacinthes, en touches dispersées sur un tapis d’herbes fraîches, se mélangeaient à l’humus du bois. La pause prévue de cinq minutes s’étira. Je fis quelques pas. Au bout de l’allée, ouverte sur le vallon, en léger contrebas, en bordure de champ, je découvris les traces d’une voie ferrée dont les rails avaient disparu mais pas la gare. Une jolie gare en briques rouges, isolée au milieu de nulle part, qu’aucun train ne desservirait plus. Quels dégâts ! Voilà le résultat du capitalisme : nos campagnes se meurent ! Je ne pus m’empêcher de penser. Je regagnai la voiture, sortis la carte routière (je n’avais pas GPS). Bordurins était à moins de trente kilomètres. De nombreux chemins vicinaux permettaient d’accéder à la seule grande ville du département. Je pris au hasard le 4.

Lorsque je vis le panneau Bordurins, il était treize heures. Je m’étais perdue dans la toile d’araignée des lieux-dits et chemins d’accès, avec pour seuls compagnons à cette heure, l’aboiement des chiens et le regard curieux des vaches et chevaux, régnant en maître sur le territoire. Je fis l’impasse du déjeuner et j’eus à peine le temps de découvrir le centre-ville de la capitale du Vaugandy, – qui était en fait un bourg – et filai chez le notaire.

L’homme, la cinquantaine, m’attendait. Rougeaud, la cravate de biais, il sentait l’alcool. L’œil lubrique, il m’invita à le suivre dans son bureau aux allures de salle d’archives, tant il était encombré, imprégné de poussière. Il se dépêcha d’expédier les démarches et d’encaisser le chèque. Puis d’un large sourire, après un soupir, il sortit de sous le bureau, deux verres et une bouteille d’alcool sans étiquette.

-Ah ! Mademoiselle Colombe, il faut fêter votre arrivée dans le Vaugandy et goûter la Jaunarde, un alcool de poire dont vous me direz des nouvelles !

Bouche bée, je ne sus quoi répondre. Il poursuivit.

– J’espère que vous allez vous plaire ici ! Il y a tant de choses à y faire. Vous êtes architecte. Quand vous aurez fini la restauration de la bâtisse de votre oncle, vous pourrez rejoindre notre communauté. Les découpages administratifs, on s’en moque ; on fait notre propre communauté de communes avec tous ceux qui partagent nos valeurs. Ici nous sommes solidaires et pas du tout sexistes ! s’énerva-t-il. Vous nous aiderez à restaurer notre belle ville.

-Je…

Les ânes du Vaugandy.

n’ai pas l’intention d’y vivre Monsieur…. même si je fais des travaux. Je vais vendre la maison.

Il s’affaissa dans son fauteuil, puis se redressa.

-Ne vendez pas la maison ! Le Vaugandy va prendre de la valeur. Nous avons de nouveaux arrivants et pas n’importe lesquels, et des projets ! dit-il d’un ton sibyllin. Redressons nos campagnes, ne baissons pas les bras, aidez-nous, vous ne le regretterez pas !

-J’y réfléchirai, j’y réfléchirai, répondis-je, décidée à prendre congé. Connaissez-vous un endroit où je pourrais déjeuner à cette heure tardive ?

-Chez Jaunard, évidemment ! dites-lui que vous venez de ma part. Le bar-hôtel s’appelle l’Hôtel L’amour du prince ; il est situé dans une petite rue derrière le centre ville, je vous montrerai.

Je n’eus guère de peine à trouver l’endroit avec ses deux tours équipées de clocheton et sa large façade blanche. Je découvris, non loin, la petite gare à deux étages avec sa voie unique. Ainsi Bordurins était desservi par la SNCF. Tout à l’intérieur de l’hôtel respirait la seconde moitié du siècle dernier. Même le patron, un homme blond, la cinquantaine, peut-être, dont la fadeur faisait écho aux tons passés de la tapisserie auréolée de scène de chasse. Une tête de sanglier trônait dans la salle. Ravi de la recommandation du notaire, il m’installa dans la pièce ouverte sur le bar, aux tables couvertes de Vichy. J’eus droit, seule convive, au seul plat disponible : un ragoût de mouton avec des frites maison et une carafe de vin. Le tout pour huit euros.

Un homme, de taille moyenne, en costume sombre, était entré. Accoudé au bar, il commanda un verre de bière. Je crus le reconnaître. Je ne vis cependant pas son visage. Il maugréait quelques mots d’une voix grave, auxquels Jaunard, lui tapant sur l’épaule répondit :

– Allez Monsieur Chaunier ! Ne vous laissez pas abattre ! Vous en avez vu d’autres ! Et surtout revenez-nous vite. Le Vaugandy vous attend.

L’Orangée de Mars

 

 

 

 

 

 

Les coups de coeur du marquis

                                     L’humour de Maulin

Olivier Maulin n’est pas un novice. Il nous a donné une douzaine de livres, dont, son premier roman, En attendant le roi du monde, publié en 2006 (L’Esprit des Péninsules) qui lui valut le prix Ouest-France du festival Étonnants voyageurs. Jérôme Leroy le situe dans la tradition des Michel Audiard, Marcel Aymé et Rabelais. Laudatives comparaisons. Son dernier roman, Les retrouvailles, confirme les propos élogieux de Leroy. L’humour est toujours là, étonnant. Là, un père meurt d’un infarctus en pleine lecture de Saint Simon, «ce qui n’est pas la pire des morts». Un peu plus loin, il qualifie un de ses personnages qui n’a jamais eu d’adresse fixe, de «hippie sportif». Maulin a aussi assez de goût pour citer Amours jaunes, de Tristan Corbière. Son histoire évoque les retrouvailles, après 25 ans, de camarades de faculté. Ça se déroule à la montagne. Tout semble bien se passer, mais bientôt, les retrouvailles se transforment en cauchemar. Vif et singulier. Ph.L.

Les retrouvailles, Olivier Maulin; éd. du Rocher; 188 p.; 19,90€.

                           Fabienne Thibeault comme un cœur

On en apprend tous les jours quand on est journaliste : c’est ce cher Michel Grisolia qui est l’auteur des paroles de «J’irai jamais sur ton island», chanson qui débute de premier double Cd, L’Essentiel, de Fabienne Thibeault. Un plaisir d’écouter Fabienne Thibeault. Ses plus grands succès sont ici réunis : «Je reviens chez nous», texte de Jean-Pierre Ferland (on a longtemps cru que c’était de Gilles Dreu), «Quand les hommes vivront d’amour» (qui vous serre le coeur d’émotion : si humaniste, si fraternelle, si franc-maçonnique), «La complainte du phoque en Alaska» (de Michel Rivard), et surtout, surtout, «Je reviendrai à Montréal», de Daniel Thibon et Robert Charlebois qui vous arracherait des larmes. Poignant. Fabienne Thibault est un immense interprète. Ph.L.

 

L’Essentiel. Fabienne Thibeault. 2 CD- Wagram- SCPP.

 

René Frégni : Giono ressuscité

         Il sort parallèlement un nouveau roman et un recueil de nouvelles. C’est palpitant.

La scène se passe dans une casse. «Un grand fracas m’a fait sursauter. Dans un recoin que je n’avais pas vu, derrière une palissade, un immense grappin d’acier venait de jeter une carcasse dans la presse hydraulique, on entend

René Frégni : un excellent conteur.

ait péter les barres du châssis et les essieux. Cinq minutes plus tard, le grappin a tiré de la presse un cube d’acier compressé et l’a déposé sur une montagne d’autres cubes verts, rouges ou gris. Entre ces épaves la terre était sombre de cambouis et j’évitais des flaques d’eau irisées de graisse.» Ces quelques phrases sont celles d’un écrivain, d’un excellent écrivain. René Frégni, depuis 1988, date de publication des Chemins noirs (prix Populiste), en est un. Il nous emporte avec ses histoires vives, touchantes, émouvantes, souvent dangereuses. Frégni est un conteur dans l’âme. On est en droit de l’en féliciter. Que nous raconte-t-il dans son dernier roman, Les vivants au prix des morts? Une histoire dure, qui, une fois encore, évoque les milieux carcéraux. Ou, en tout cas, l’univers de l’incarcération. Ou, ceux qui parviennent à en sortir, avec ou sans l’autorisation de la justice. (Faut-il rappeler que René Frégni a animé, pendant des années, un atelier d’écriture, à la prison des Baumettes, à Marseille?)

Manosque

Le narrateur, René, aime se balader dans les monts de l’arrière-pays de cette Provence – Manosque – qu’il adore, qui le fait rêver. Il vit tranquille aux côtés d’une jolie et jeune institutrice… Sa vie pourrait être simple, belle, paisible. Elle l’est jusqu’au jour où il voit débouler chez lui Kader, un détenu qui a fréquenté l’atelier d’écriture, le roi de l’évasion. Il est en cavale; il demande de l’aide à René. Il est traqué par la police. Le narrateur accepte de lui trouver une planque. Ce sera là le début des ennuis, de l’angoisse. De la terreur. De la violence, il y a aura. À la pelle. «Nous avons attendu trois heures du matin, côte à côte sur le divan du salon. Nous regardions la télé en buvant café sur café. Je suis incapable de me souvenir de la moindre image, le cadavre qui attendait dans la cuisine, enroulé dans le couvre-lit, incendiait toute ma tête. Je n’arrivais pas à y croire vraiment. J’ai tellement tué de gens dans mes romans que celui-là n’était peut-être que l’un d’entre eux. Un cadavre qui glisse du stylo au fin fond d’une ville que l’on vient d’inventer.»

À noter que René Frégni nous donne également à lire un recueil de nouvelles, aux éditions L’Aube, Le chat qui tombe et autres histoires noires dont certaines ont été publiées dans journaux et revues, ou chez d’autres éditeurs. «Giono est toujours vivant. Il s’appelle Frégni et habite Manosque, comme feu le Titan de la Provence», écrivait à son propos Franz-Olivier Giesbert, dans Le Point. Difficile, après la lecture de ce roman et de ces nouvelles, de ne pas être d’accord. PHILIPPE LACOCHE

Les vivants au prix des morts, René Frégni ; Gallimard. 188 p. ; 18 €.

Le chat qui tombe et autres histoires noires, René Frégni. L’Aube. 165 p. ; 16 €.

 

Le coup de coeur du marquis…

Le lumineux «Robic» de Laborde

«Robic est un champion, Laborde un écrivain, et ce Robic 47 un livre captivant, une biographie romancée pleine de rebondissements, d’exploits et de coups tordus, enrichie des photos Collector.» Voilà ce qu’indiquent les éditions du Rocher en quatrième de couverture. Un écrivain, Laborde? Mieux que ça: c’est un poète, une plume, un tempérament. L’une de nos plus belles plumes françaises actuelles. Il fallait un tel prosateur pour dresser le portrait de ce petit coureur (1,61 mètre) qu’était Robic. Petit en taille; immense en talent, en pugnacité, en courage. En passion aussi. Son histoire d’amour avec Raymonde Cornic nous est ici narrée. Elle est importante presque autant que les talents de grimpeurs de Jean Robic. Et puis il y a cette gueule, ces fractures, ce côté prolétarien, et cette France d’avant. Cette France qu’on aime tant. Ce livre est tout simplement lumineux. Ph.L.

Robic 47, Christian Laborde; éd. du Rocher; 189 p.; 21,90 €.

La couverture du livre « Robic 47 », de Christian Laborde.

Christian Laborde : l'une des plus belles plumes françaises.

La Thiérache : théâtre de l’enfance et de l’adolescence de Philippe Tesson

Ecrivain, journaliste de presse écrite, chroniqueur de radio et de télévision, fondateur du journal Le Quotidien de Paris, Philippe Tesson est une figure incontournable de théâtre et du monde littéraire parisien. Peu de gens savent qu’il est picard, thiérachien plus exactement, puisque né à Wassigny. Il garde un souvenir ému de cette région, de ce pays plutôt ; il a préservé une place privilégiée tout au fond de son cœur. Celle-ci n’est pas étrangère à la fondation de ses passions artistiques. Nous l’avons rencontré dans son bureau de la rue des Saints-Pères, à Paris.

    Philippe Tesson, vous êtes né en 1928, à Wassigny, en Thiérache. Vous y avez passé votre enfance. Quels souvenirs en gardez-vous ?

La maison où je suis né se trouve à 500 mètres du Nord, c’est-à-dire du Cambrésis. C’est un secteur qui se trouve dans une corne ; ça m’a toujours troublé. Administrativement, Wassigny est en Picardie, encore que… si l’on remonte au Moyen-Age, c’est encore plus compliqué. C’est une marche ; c’est une corne. Dans les paysages de Wassigny, il n’y a pas de caractéristiques géographiques précises de la Thiérache. Ce n’est pas exactement la Thiérache. Le paysage est déjà indéterminé ; c’est comme un no man’s land. Ca fait penser à une frontière. Sur le plan biographie, mon enfance a été partagée entre deux tropismes. Exemple : pendant la guerre, j’ai fréquenté le collège du Cateau-Cambrésis. Sur le plan économique, les villageois regardent plus du côté du Cateau-Cambrésis que vers Guise, pourtant, c’est à équidistance. Certes, c’est un détail, mais il important parce qu’il peut faire douter de mon appartenance et de ma culture. Suis-je picard ? Suis cambrésien ?

Depuis peu, vous êtes donc originaire des Haut-de-France car, comme vous le savez, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais ont été réunis sous cette appellation.

Absolument. Mais, je me sens autant ceci que cela. Je parlerai donc de la Thiérache au titre de cette double appartenance. J’ai beaucoup la nostalgie de la Thiérache. J’ai donc passé toute mon enfance à Wassigny, à l’exception d’une année, juste avant la guerre, j’ai été pensionnaire une année à Paris. Mes parents avaient, tout à fait à tort, des ambitions pour moi. Comme dans le secteur, il n’y avait pas de collège à la mesure de leurs ambitions, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Paris. J’ai, du reste, beaucoup souffert ; j’avais 10 ans. Ca a duré une année ; la guerre a éclaté. On m’a rapatrié. C’est à cette époque que je suis allé au collège du Cateau. J’y ai passé trois ou quatre années ; j’y allais tous les jours à bicyclette. Ce sont des souvenirs à la fois merveilleux et tragiques. Cela m’a constitué. Pour moi la guerre est inséparable de mon souvenir et de mon image provinciale. C’est là que j’ai passé quatre années de ma vie avec quelqu’un qui est devenu mon ami intime : Pierre Mauroy. Nous avons vécu une amitié fraternelle. J’aimais beaucoup ce garçon ; nous étions pourtant différents à beaucoup d’égards. Il était aussi sérieux, serein, calme, que j’étais déjà très agité et un peu léger. Je garde un très souvenir de cette amitié ; nous étions quasiment du même village. Il était cambrésien, alors que j’étais à moitié picard. Wassigny : on peut difficilement concevoir village plus ingrat. Vous ne trouvez pas ?

C’est un village de l’Aisne qui, comme tant d’autre, a été meurtri par les guerres, les invasions.

Un charnier ! Bien sûr, cela est très fort dans mon souvenir. Indépendamment de cela, la nature n’a pas favorisé ce village. Il n’y a pas la grâce bocagère de la Thiérache. On est déjà un peu dans la plaine, bien qu’il y ait une forêt qui est également très présente dans mes souvenirs. C’est un village que j’adore mais que je trouve physiquement un peu ingrat. J’y ai des racines ; c’est pour moi très important. J’aime beaucoup la notion des nécessités des racines. J’y ai des souvenirs de bonheur. J’ai eu une enfance très heureuse. Mon père était huissier à Wassigny. Il était originaire de ce village. Dans les villages voisins, il y a encore des familles qui portent mon nom. Et je continue à les voir. A Wassigny, Oisy, Guise, Etreux, etc. Ce sont tous des agriculteurs. Une autre partie de ma famille est dans le Nord. Ma mère est originaire de Maretz, dans le Nord. Donc le bonheur familial, valeur qui m’est très chère et que j’ai reproduite dans ma vie car j’ai des enfants avec lesquels je vis, quasiment à la manière d’une tribu africaine, surtout depuis que ma femme est morte, il y aura bientôt trois ans. Je regroupe mes enfants ; nous vivons presque en communauté dans la région parisienne. Le bonheur, la famille, la terre, surtout quand je vers l’Est ; je me retrouve dans la terre bocagère et forestière de la Thiérache. Nouvion, La Capelle, Avesnes… J’aime beaucoup cette région. On s’y embourbe ; il y fait sombre. J’adore ! Le paysage est plus picard que cambraisien ; il est picard dans ce que la Picardie contient comme notion bocagère. On appelle la Thiérache la petite Suisse.

Il y a aussi un côté irlandais.

C’est très juste. Il lui manque la façade maritime. Je ne suis pas du tout maritime…

Et un côté bernanosien.

Exactement. Il manque un peu la grâce des pays de Fruges ; les ciels sont un peu plus bas. Il y a quelque chose de Bernanos. Malheureusement, la Thiérache est un pays qui n’a pas eu son Bernanos. Il y a Marc Blancpain…

A ce propos, que pensez-vous des écrivains picards ?

Je les connais mal. J’ai connu Blancpain. Quand je suis entré dans le monde la presse, il y soixante-dix ans ; je l’ai connu dans les années soixante. Il travaillait au Parisien ; je travaillais à Combat. Je l’ai connu pendant une dizaine d’années ; il faisait le billet du Parisien. Ce n’était pas mal du tout. Un de ses livres porte un nom qui définit un lieu qui existe ; il dépeint très bien. C’est le nom d’un carrefour près de Guise : le carrefour de la Désolation. Son livre se nomme Le Carrefour de la désolation. Il voulait parler non seulement des paysages mais de la trace de la guerre. Je trouve ce titre très beau. J’aimais bien Blancpain ; nous n’étions pas toujours en affinité totale. Il était moins baroque que moi. Lui était très rigoureux mais je m’entendais très bien avec lui. On ne lit plus ses livres mais je les ai gardés.

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Cet article a été publié dans la revue Eulalie, éditée par le Centre régional des lettres des Hauts-de-France.

Philippe Tesson dans son beau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris. Photos : Sylvie Payet.

La voix de la rose

Albertine et Julien Sarrazin.

Délicieuse Albertine Sarrazin. Sa beauté méritait bien une rose, baptisée samedi dernier, lors de la Fêtes des Plantes, de Doullens, à la citadelle, ce grâce à un passionné : Jean-Claude Marzec.

Albertine Sarrazin. En rédigeant cet article, je me demande ce qui, au fond, a pu me fasciner à ce point chez cet écrivain. Je l’ai lu, adorée. Je l’ai regardée, puis aimée. Je l’ai écoutée. Là, j’ai compris. C’est sa voix qui m’a bouleversé. Une voix sans haine, élégante, pleine de pépites d’intelligence, de distinction, de sensualité. Même sans la voir, même sans la lire, j’eusse pu aimer Albertine Sarrazin. La lire, bien sûr, quel bonheur. Écoutez ces quelques phrases, du début de L’Astragale (Jean-Jacques Pauvert, 1967; Fayard, 200; Point, 2011), son roman-phare: «Le ciel s’était éloigné d’au moins dix mètres. Je restais assise, pas pressée. Le choc avait dû casser les pierres, ma main droite tâtonnait sur des éboulis. À mesure que je respirais, le silence atténuait l’explosion d’étoiles dont les retombées crépitaient encore dans ma tête.» Elle décrit la chute qu’elle effectua, le 19 avril 1957, en s’évadant de la prison pour femmes, à la citadelle de Doullens. Elle se brisera l’astragale, cet os du tarse. Douleurs atroces. Elle se traînera jusqu’à la route nationale 1, sera prise en stop par un petit malfrat nommé Julien Sarrazin. Il la protégera, l’aimera à la folie. Amour partagé. C’est aussi pour cet amour-passion que j’aime Albertine. C’est beau d’aimer; c’est bête. C’est simple. Ça donne des ailes. Si elle avait eu ces ailes un peu avant, elle aurait volé, Albertine, et se serait envolée dans le ciel de Doullens. L’Astragale, elle l’écrira en août 1964, trois avant sa mort, survenue à l’âge de 30 ans, à la suite d’une banale opération, victime d’un anesthésiste qui l’était autant que moi je suis informaticien. Un an plus tard, elle publiera La Cavale. Ces deux romans lui vaudront un succès littéraire foudroyant. Cela ne l’empêchera pas d’être ostracisée, et de traîner, aux yeux de la bourgeoisie littéraire bien-pensante, la réputation d’une prostituée et d’une braqueuse, qu’elle fût. C’est pourquoi j’aime aujourd’hui qu’une rose porte son nom. Un peu comme si, on réhabilitait Albertine Sarrazin qui, trop longtemps, fut considérée comme une punk à chiens (qu’elle eût pu être aussi). Et surtout, surtout, que cette rose, contribue à la faire lire et relire. C’est cela le plus important. Ne jamais oublier Albertine. Que le parfum de ses mots, à jamais, embaume les jardins de vos émotions. Philippe Lacoche,

parrain de la rose Albertine Sarrazin