Un libertin amoureux, un nihiliste vivifiant

Roland Jaccard.

  Roland Jaccard nous donne à lire un roman délicieusement amoral, jouissif et plein de vie.

Ce roman (s’agit-il réellement d’un roman ou d’un récit?) est bien plus ambitieux et littéraire qu’il n’en a l’air. Sa construction d’abord: élaborée, précise, bien pensée. Un écrivain décède brutalement. Accident de voiture. Suicide, certainement. Son frère, un Suisse rangé, bourgeois, raisonnable, raisonné, quitte son sécurisant pays pour se rendre à Paris. Dans l’appartement du défunt, il trouve un long texte: «Un manuscrit déposé sur son bureau m’intrigua. Il portait pour titre: Station terminale. Sur la couverture, il avait écrit: «Impossible à publier pour des raisons juridiques. Aucune envie de le modifier.» Je m’attendais à tout, sauf à ce genre de surprise. Je l’ouvris.»

On se régale

Le frangin vivant se met à lire, stylo à la main. Il surligne, annote, commente les passages qui le heurtent, contre lesquels il vitupère; il hurle. Ce roman n’est rien d’autre que l’habile assemblage du texte de l’écrivain suicidé et des commentaires du frère courroucé. Roland Jaccard vient de réaliser là ce qu’il convient d’appeler une géniale et singulière construction. On est en droit de l’en féliciter. Car on se régale. Jaccard possède un ton, une patte, un style. Et la matière est un régal: le mort était un libertin, ce que les bien-pensants qualifieraient de débauché. C’est souvent drôle, impertinent, jouissif, désespéré, nihiliste. Comme si Henry Miller avait bringué avec Cioran. Page 48: «Nous ne sommes attirés que par l’inaccessible. Dieu l’est. C’est son principal atout. Il nous a donné son Fils comme on jette des asticots aux poissons pour mieux les ferrer. Stratégie habile dont nous ne sommes pas dupes, puisque nous agissons de même.»

L’homme de plume défunt ne s’est pas privé. De très jeunes et délicieuses filles et lolitas parcourent le texte; elles se prénomment Nao ou Prune. Elles se donnent avec une féminité rare; leur féminisme, tant appréciable qu’il soit, reste tout en retenue. Un vrai régal. «Les filles passent, le matelas reste; tout est bien.» Pourtant, l’une d’entre elles, la charmante petite Marie parviendra à le retenir. Le nihiliste est en train de tomber amoureux. L’apologue de l’infidélité serait-il en train de devenir fidèle? On dirait du Beigbeder ou du Houellebecq, c’est-à-dire que ça balance sec! Roland Jaccard est une manière de punk des lettres. Un Johnny Rotten élégant comme Larbaud et aussi bien élevé que Paul Morand. Mais le fond ditmerde à la Reine-Establisment. C’est aussi pour ça qu’on l’aime. Il est fictrement séduisant d’un point de vue littéraire; il est bidonnant; il est subversif. On ne demande rien d’autre à la bonne littérature. Merci Roland Jaccard.PHILIPPE LACOCHE

Station terminale, Roland Jaccard, Serge Safran éditeur; 152 p.; 15,90 €.

 

 

Un autre Frédéric Beigbeder

Dans cet essai éclairant, Arnaud Le Guern dévoile d’autres faces plus cachées de ce grand littéraire.

« J’ai voulu écrire un roman gonzo sur sa vie et sur son œuvre, faire passer en fraude du roman dans cette figure imposée qu’est la biographie. Ce n’est pas une biographie journalistique; c’est une flânerie en liberté.» Ainsi s’exprime l’écrivain Arnaud Le Guern à propos de Beigbeder, l’incorrigible, un essai très personnel sur l’un des personnages phares du monde littéraire français. Un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, sous ses dehors de noceurs et de provocateur, il demeure un passionné de littérature, un remarquable romancier et un homme élégant. Rencontre avec l’auteur de ce roman gonzo.

Arnaud Le Guern, qu’est-ce qui vous a incité à écrire sur Frédéric Beigbeder?

Une commande d’une de mes éditrices préférées qui avait aimé mon livre sur Vadim et mon roman Adieu aux espadrilles. Elle avait envie de faire réaliser une biographie de Frédéric Beigbeder; elle a pensé que j’étais la bonne plume pour évoquer la vie et l’œuvre de Frédéric. Moi, ça m’a permis de prolonger une partie de plaisir. Le plaisir de mes premières lectures de vieil adolescent des romans de Frédéric et le plaisir des rencontres que j’ai pu avoir plus tard avec lui (déjeuners, soirées, conversations, etc.)

Quand et comment vous êtes vous rencontrés?

La première rencontre avec Frédéric c’était il y a cinq ou six ans, lors d’un Prix

Arnaud Le Guern (à gauche) ici en compagnie des excellent écrivains Franck Maubert (au centre) et Cyril Montana, à Paris.

de  Flore. J’étais particulièrement grisé donc on s’est peu vus. Il avait aimé mon livre sur Paul Gégauff; on s’est rencontré réellement lors d’un déjeuner agréable, et on s’est revus assez fréquemment. Et j’ai édité ses Conversations d’un enfant du siècle chez Grasset.

Comment le définiriez-vous?

C’est un homme élégant, cultivé, un feu follet manière Drieu. Un homme d’ombre et de lumière; de la nuit et des jours. C’est un homme à la fois très drôle et très mélancolique. C’est un très grand critique littéraire. Et c’est un homme dont la plus grande qualité (et peut-être le plus grand de ses défauts) est qu’ il n’en fait toujours qu’à sa tête. Il ne suit que la ligne de ses plaisirs. Cela constitue une grande partie de son charme.

Qu’est-ce qui vous fascine chez lui?

Ce que j’aime tout particulièrement chez lui c’est que tout passe par les mots, donc par la littérature. Frédéric est un fêtard, un noceur, un homme d’excès comme Paul-Jean Toulet, mais il est avant tout un écrivain. J’ai voulu remettre Frédéric Beigbeder au centre de la maison littérature.

Quel est, selon vous, le livre de l’œuvre de Frédéric Beigbeder qui restera comme incontournable?

Le premier qui me vient en tête c’est Un roman français. Un beau texte mélancolique et une plongée en enfance. Si je peux en ajouter un deuxième ce serait Premier bilan après l’Apocalpyse qui donne beaucoup de cartouches littéraires pour affronter l’époque.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Frédéric Beigbeder, l’incorrigible, Arnaud Le Guern, éd. Prisma; 297 p.; 19,95 €.

 

  Disparaître : quel bonheur!

   Jérôme Leroy nous donne le meilleur de son talent dans un roman d’une force rare.

Quel livre! Quel beau li

Jérôme Leroy : un style d’écriture.

vre! Quel livre fort! Jérôme Leroy nous donne là le meilleur de son talent. Ce qu’il nous dit est grave. Inquiétant. Nous sommes en 2015. Sans raison apparente, des milliers de personnes choisissent de disparaître. De s’évaporer dans la nature sans laisser de trace; elles parviennent à déjouer les réseaux de surveillance mis en place par le système. Les autorités et le gouvernement qui s’inquiètent, tentent de dissimuler le phénomène, nommé – bel euphémisme! – l’Éclipse. Des professeurs quittent leurs postes; des quidams abandonnent leur famille. Un ministre affirme que ses fonctions ne l’intéressent plus et prend la poudre d’escampette.

Deux points de vue

Pour nous raconter cette histoire singulière, Jérôme Leroy prend deux points de vue. Il nous invite à suivre à la trace Guillaume Trimbert, écrivain quinquagénaire, au bout du rouleau, qui, lui aussi, est tenté par l’Éclipse. La trace de celui-ci, c’est Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets qui la suit. (Il s’agit du deuxième point de vue.) Elle ne le lâche pas, car elle sent bien qu’il va prendre la tangente. Mais d’autres raisons, plus secrètes, plus personnelles, plus obscures, la motivent.

L’auteur nous les révèle au fil de la narration; nous ne les dévoilerons pas afin de préserver l’effet de surprise pour les lecteurs. Par certains côtés, Guillaume Trimbert fait penser à Leroy. Page 76 : «Le communisme pour moi, c’est comme la plage pour Mélina Mercouri dans Jamais le dimanche: c’est là qu’on finit toujours après les tragédies, parce que la plage, ça règle tout, à condition de ne jamais en revenir. C’est bleu, doré, avec des filles qui dansent sous les tamaris. La propriété privée se limite à un transat ou une sortie de bain et une Pléiade de Morand posée dessus pour la faire tenir. Bref, le communisme, pour moi c’était une fin de l’histoire sexy, poétique et balnéaire.»

On remarquera également que Trimbert a été professeur en zone difficile dans le Nord de la France, qu’il apprécie la littérature de droite, tout, comme on vient de le comprendre, il se dit nostalgique d’une certaine forme de marxisme et qu’il aime boire des verres avec des amis proches que les membres du sérail littéraire sauront reconnaître.

Et puis, il y a le style de Jérôme Leroy. Cette belle langue française, précise, limpide, d’une simplicité rare comme celle des plus grands stylistes. «J’étais en résidence du côté de Lombez, je revenais d’une médiathèque, assez jolie pour une fois, installée dans une ancienne chapelle romane. Le temps était mauvais depuis trois jours et rien n’est triste comme ce gris blanc dans des pays qui ne sont pas faits pour ça. Un peu comme une belle fille qui fait la tête.» Superbe. À l’image de ce roman.

PHILIPPE LACOCHE

Un peu plus tard dans la saison, Jérôme Leroy ; La Table ronde ; 254 p. ; 18 €.

 

La Résistance à hauteur d’homme

 Pierre-Yves Canu, Picard d’adoption, fut un grand résistant d’une modestie exemplaire.

Je resterai abeille. Déjà, le titre du petit livre de Pierre-Yves Canu, en dit long. Pierre-Yves Canu fut un très grand résistant. Il n’en fit pas une histoire; il en fit ce court récit, poignant de modestie qui sortit deux semaines après sa mort survenue le 17 décembre 2016. «Plus de soixante-dix ans après les faits, certains échos de Résistance résonnent encore. Ils semblent d’une autre époque», note fort justement l’éditeur, Emmanuel Bluteau fondateur de la Thébaïde qui ne cesse d’exhumer les textes importants des Hussards et

Pierre-Yves Canu : un résistant exemplaire.

de se faire l’écho de la voix de la Résistance (son travail autour de Jean Prévost est exemplaire). «L’abeille qu’est Pierre-Yves Canu se résout finalement à faire entendre sa voix de citoyen ordinaire. Sa place dans la ruche des combattants de l’ombre, il l’a trouvée tout naturellement, sacrifiant jeunesse et études. En temps de guerre, les tribulations forment l’esprit et le caractère – si besoin en était – et valent bien des diplômes.» On l’aura compris nous sommes loin du lyrisme de Malraux ou de Gary mais, comme le souligne dans la préface Gilles Vergnon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’Institut d’études politique de Lyon, on y retrouve «la fraîcheur d’un témoignage à hauteur d’homme, vif, précis, personnel, des choses vues où l’auteur choisit comme prisme unique son champ de vision et d’expérience».

Au lycée d’Amiens

Pierre-Yves Canu, né en 1922 à Fécamp, habitait à Moreuil, dans le Santerre, quand il étudia au lycée d’Amiens où il bénéficia des cours d’un professeur de français remarquable, Jean Cavaillès (en 1937-1938), qui deviendra un héros de la Résistance, fusillé en février 1944 à Arras. (Jean Cavaillès fut le co-fondateur du réseau Libération-Sud.) La guerre éclate. C’est l’exode. Il ne peut pas passer son bac. Retour dans la Somme en août 1940. Décembre 1942: il entre dans la Résistance active après un engagement dans l’infanterie coloniale à Toulon. Il rejoint le réseau Cohors, dirigé par son ancien professeur, Jean Cavaillès. Il évite une souricière de la Gestapo, à Paris, est exfiltré vers Lyon et intègre le maquis-école de cadres de Theys, en Isère. Il participe à la libération de Toulouse avec le corps-franc de Libération; il assure les liaisons avec le Résistant, futur historien et anthropologue Jean-Pierre Vernant. Il rencontre les Résistants Jean Cassous (directeur-fondateur du Musée national d’art moderne de Paris, et poète), Serge Ravanel et Malraux. La guerre terminée, il devient contrôleur social, puis psychologue du travail à l’AFPA. Une vie simple, discrète, à l’image de cet homme courageux. Page 79, il explique, avec une simplicité et une modestie rares, le désarroi des résistants à la fin des hostilités: «Après de longs moments d’activités non conventionnelles, voire illégales, comment retrouver un emploi ou plus simplement en trouver un? Il fallait également abandonner une vie aventureuse pour redevenir un simple civil «normalisé». Tous n’ont pas réussi cette reconversion.» Oui, ce récit d’une vie exemplaire est vraiment à «hauteur d’homme».PHILIPPE LACOCHE

Je resterai abeille, Échos de Résistance, Pierre-Yves Canu; préf. de Gilles Vergnon; éd. La Thébaïde, coll. Histoire; 108 p. 10 €.

 

 

Vertige de l’amour et du temps qui passe

«Une jeunesse perdue», de Jean-Marie Rouart, un roman magistral. Il le présentera, demain mardi, à Amiens.

Contrairement à ce qu’en pensent certains, le roman est un art majeur. Lorsque Jean-Marie Rouart nous donne à lire Une jeunesse perdue, c’est irréfutable. Tout l’art du roman est là, ramassé et exprimé à la faveur de ces 166 pages d’une densité rare. Exceptionnelle. Les thèmes forts et fédérateurs du genre, l’amour et le temps qui passe, sont ici soutenus par un style impeccable, nerveux, élégant et sans graisse, qui nous ravit. La lecture de ce roman procure un pur instant de bonheur; on ne le lâche pas, comme on ne lâche pas la lecture de romans aussi denses qu’Amours, de Paul Léautaud, ou Nadja, d’André Breton. La même magie s’opère dans cette Jeunesse perdue.

La morsure de la jalousie

Que nous conte-t-il? Le narrateur, un homme vieillissant, marié las et trompé, bientôt divorcé, directeur d’une revue d’art, tombe éperdument amoureux de Valentina Orlov, une jeune Russe dont le mystère n’a d’égal que sa beauté. «Une idée un peu folle s’esquissait insensiblement: cette jeune femme n’était peut-être pas là par hasard mais – bizarreries que réserve parfois le destin – avait été désignée par la Providence pour me guérir de la maladie de l’âme qui me rongeait», médite le fol amoureux devant la jeune beauté; mais il ne tarde pas à ressentir la «morsure de la jalousie» (quelle belle expression!).

«Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace »

Jean-Marie-Rouart, «Une jeunesse perdue»

Valentina est convoitée par de beaux jeunes hommes. Ce ne sera là qu’un début des souffrances du narrateur. Dès les premiers instants, il est ébloui, victime de ce qu’il est convenu d’appeler «un coup de foudre». Pire: un vertige. Suivi immédiatement d’hésitations. «Je me souviens de la sensation que j’éprouvai à cet instant: celle d’une brûlure. Cette jeune femme, autrefois, je n’aurais pas hésité à l’aborder, à lui faire porter un mot par un serveur pour l’inviter à ma table. Le même geste aujourd’hui m’aurait paru du plus haut ridicule. Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace.»

Il se reprendra. Ils se rencontreront; il l’aimera jusqu’à la limite du délire. Car s’il a besoin de sa jeunesse, elle a besoin de son soutien. Il deviendra son amant, mais aussi son mentor. Il la poursuivra partout, du Paris germanopratin jusqu’à Florence. Son amour pour Valentina atteint des altitudes indicibles; sa souffrance aussi. Le temps qui passe est impitoyable. Et, parfois, la jeunesse est sans pitié. «(…) J’avais besoin de lire les écrivains qui avaient ressenti le mal dont je souffrais: comment aimer une femme jeune quand on a atteint ces rivages dont on a le sentiment qu’ils rendent l’amour impossible?» Lorsqu’il recouvre sa lucidité, il se pose des questions: qui est-elle au fond?

Une enquête qui le mènera à sa perte

Où se situe sa vraie vie? Recherche-t-elle une carrière, une protection? Son quotidien flirte-t-il, parfois, avec des pratiques douteuses qui lui permettre de vivre? Il mènera l’enquête et cela le conduira à sa perte. «Vertige de l’amour», chantait Alain Bashung.

À noter que la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sort un livre réunissant cinq romans de l’œuvre de Jean-Marie Rouart, sur le thème de l’amour et du pouvoir. Comme le rappelle Philippe Tesson dans son excellente préface, «rares sont les personnages de Jean-Marie Rouart qui trouvent sinon le bonheur, au moins l’apaisement». Le narrateur d’Une jeunesse perdue, texte sublime, en est un parfait exemple. PHILIPPE LACOCHE

Une jeunesse perdue, Jean-Marie Rouart; Gallimard; 1

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

66 p.; 19 €. Les romans de l’amour et du pouvoir, Jean-Marie Rouart; préf. Philippe Tesson; Robert Laffont, coll. Bouquin; 935 p.; 30 €.

 

Jean-Marie Rouart rencontrera les lecteurs ce mardi 21 février, à 18 heures, à la librairie Martelle, à Amiens.

 

 

« Service littéraire » : le journal sur les écrivains fait par des écrivains

   Fondateur de ce mensuel original et sans concession, François Cérésa explique l’esprit singulier de cet excellente revue.

Créé par l’écrivain et journaliste Fr

François Cérésa présente le numéro consacré à Sagan.

ançois Cérésa en 2007, la revue mensuelle Service littéraire propose une critique exigeante de l’actualité du livre. Singulier par sa liberté de ton, il est exclusivement rédigé par des écrivains. Résultat : une grande qualité et un regard sans concession sur romans, nouvelles, récits et essais. Explications.

François Cérésa, vous êtes le fondateur de revue « Service littéraire ». Quand, comment et pourquoi cette création ?

La revue a été créée il y a presque neuf ans ; l’important, c’est de tenir. Donc, nous tenons ; nous ne faisons pas des chiffres de vente mirobolants, mais nous sommes tout de même lus par environ 2500 personnes, dont mille abonnés. Pour un petit journal artisanal qui se fait dans un appartement, ce n’est pas si mal. La rédaction est constituée de bénévoles pour la plupart et qui ne pas sont des inconnus. J’ai lancé ce journal parce que tous les journaux qui existaient ne me convenaient pas ; je me suis dit : « Tiens ! C’est amusant ; je vais essayer de faire un journal avec les gens qui sont mes amis. Et qui sont eux-mêmes des écrivains. » L’idée m’est donc venue de faire un journal d’écrivains fait par des écrivains. La phrase d’Albert Camus (« J’ai une patrie : la langue française. »), en exergue, c’est un hommage à Jean Daniel qui fut mon patron au Nouvel Observateur (Jean Daniel a déjà fait deux articles dans le journal, au même titre que Maurice Druon – qui en fut le parrain de la revue -, Michel Déon qui vient de nous quitter… Des gens venus d’horizons divers.) Je voulais faire un journal dans l’esprit de ce que furent Le Quotidien de Paris ou Les Nouvelles littéraires, c’est-à-dire pas d’oukase, pas d’interdit ; Claude Cabanes, par exemple, écrivait dans Service littéraire. Jérôme Leroy aussi… Il y a des marxistes ; des gens qui viennent du Monde (comme François Bott, Roland Jaccard, etc.) ; Annick Geille, Gilles Martin-Chauffier, Eric Neuhoff, etc. Des gens de milieux prolétariens, de milieux bourgeois, des hussards, des non-hussards… La seule chose qui réunit ces gens-là : c’est qu’il n’y ait pas de langue de bois. C’est moi qui aie mis cette empreinte.

Vous étiez journaliste au « Nouvel Observateur ». C’est votre passion pour la littérature et votre goût pour la liberté qui vous a conduit à cette création ?

J’ai été très peiné que des gens qui étaient très proches de moi (Louis Nucéra, Alphonse Boudard, Jacques Laurent) aient disparu avant que je lance le journal. Ils auraient été très contents d’y participer et ça nous aurait fait d’autres belles plumes. C’est vrai qu’aujourd’hui il y en a déjà comme Me Philippe Bilger, un avocat loyal, sympathique et formidable. Oui, il y a des gens de tous horizons. Beaucoup d’avocats, et même le juge Lambert, qu’on appelait le Petit Juge à l’époque de l’affaire Grégory. Il y a aussi des femmes comme  Stéphanie des Horts, Ariane Bois, Patricia Reznikov, Sylvie Pérez (qui est mariée avec un type très sympa qui se nomme Gérald Sibleyras qui est un dramaturge de très grande qualité ; il est plus reconnu en Angleterre qu’en France). Il y a aussi des jeunes comme Maxence Caron.

Ce sont les écrivains qui proposent leurs articles ?

En général, ce sont eux car ils savent quel est l’axe et l’esprit du journal. De temps en temps, ça fait du bien de déboulonner de fausses valeurs. Nous ne sommes jamais d’accord avec l’unanimité de la presse. On écrit ce que l’on pense ; et on pense que qu’on écrit. Je n’impose rien ; j’organise des réunions deux fois par an, dont la fête de Service littéraire. Il n’y a pas de conférences de rédaction ; ce sont elles qui ont tué les journaux. Des conférences de rédaction dont rien ne ressort. J’ai les collaborateurs au téléphone ; je déjeune avec eux.

L’esprit de « Service littéraire » est un peu celui du « Canard enchaîné ».

Je dirais que c’est un mélange. Il y a effectivement huit pages comme Le Canard enchaîné. Quand j’étais au Nouvel Observateur, j’étais très ami avec Cavanna et le professeur Choron. J’avais interviewé Cavanna ; c’est aussi le fait qu’il était, comme moi, d’origine italienne. Il était aussi de l’Est de Paris (Nogent-sur-Marne), comme mon père qui était de Charenton. Il y a donc aussi un peu de l’esprit de Charlie Hebdo dans Service littéraire. Mais aussi, des Nouvelles littéraires et du Canard enchaîné. Il y a tellement de dérision à notre époque, que je ne veux pas qu’il y ait autant de dérision. Je n’aime pas tout tourner en dérision ; je trouve ça débile, mais dans Service littéraire, il y a de l’ironie, de l’humour.

Comment « Service littéraire » est-il diffusé ?

C’est nous qui faisons la distribution. Ce n’est pas comme l’ex-NMPP ; tous les kiosques ne peuvent pas être servis. Certains libraires l’ont ; d’autres ne l’ont pas. Les kiosques qui le diffusent sont essentiellement parisiens. Dans les grandes villes de France, il est distribué mais dans des points de ventes peu nombreux.

L’abonnement fonctionne très bien.

Oui, mais je ne dis pas que ce journal ne devrait se vendre que par abonnement. L’abonnement, c’est un peu la mort des journaux ; la vie des journaux, c’est de pouvoir les acheter dans un kiosque ou dans une librairie. Mais quand on n’a pas beaucoup d’argent, on est obligé de se débrouiller comme on peut ; c’est de l’artisanat.

Quel sera la une du prochain numéro ?

Ce sera sur Jean-Edern Hallier à propos de la biographie que lui a consacrée Jean-Claude Lamy. Jean-Edern Hallier qui fut aussi le créateur de L’Idiot international qui nous a également un peu influencés.

                                 Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Service littéraire, 24, rue de Martignac, 75007 Paris. 01 47 05 25 64 ; redaction@servicelitteraire.fr

 

Le coup de coeur du marquis…

Gabin 

Alain Paucard, excellent écrivain, photographié au salon de Mers-les-Bains, en juillet 2012.

: un personnage

«Il fallait la gourmande érudition et l’esprit rebelle d’Alain Paucard pour dire qui fut cet immense bonhomme: non seulement une grande figure du cinéma, mais un grand personnage de la France. Du temps où il y avait une France.» C’est en ces termes que François Taillandier termine la préface de l’essai d’Alain Paucard, La France de Jean Gabin. Il a raison. «Malgré le temps, la société qui change trop vite et le noir et blanc, Gabin est toujours fréquenté et fréquentable», résume l’éditeur en quatrième de couverture. Avec son habituel talent d’écriture et son esprit libre, Alain Paucard rappelle l’indéniable présence de l’acteur; Gabin met, bien sûr, celle-ci au service des films, des réalisateurs, des scénaristes, mais aussi et surtout au service de son «cher et vieux pays». Un très bon livre. Ph.L.

La France de Jean Gabin, Alain Paucard, préf. de François Taillandier; Xenia; 68 p.

Yann Moix dissèque la terreur

    Sous forme d’aphorismes, il revient, dans un essai cinglant, intelligent et audacieux, sur les attentats. Un livre qui fera date.

Dans son nouveau livre, manière de journal écrit au jour le jour, l’écrivain Yann Moix ne mâche pas ses mots. Il revient sur les attentats perpétrés par Daech et dénonce, sans langue de bois, les actes affligeants de jeunes complètement paumés. L’horreur décryptés par le filtre d’une haute littérature. Magistral. Il a répondu à nos questions.

Pourquoi ce livre?

Je ne pouvais pas rester sans rien faire, ou plutôt : sans rien écrire, après les attentats. Chacun est concerné, les écrivains comme les autres. Les écrivains sont là pour essayer de dire la réalité, et peut-être de la comprendre et donc de la faire comprendre.

Comment l’avez-vous conçu et écrit?

Je l’ai écrit comme un journal, au jour le jour, et ensuite j’ai beaucoup retravaillé sur épreuves.

Peut-on le qualifier d’essai, de pamphlet ou de traité littéraire?

Terreur n’est en aucun cas un pamphlet. C’est un essai, écrit avec mon style. Marc Lambron m’a dit : « Tu es le Spinoza de la Kalachnikov ». C’est bien vu !

On a l’impression, à la lecture de votre livre, de réflexions notées au jour le jour que vous auriez laissées reposer, puis réécrites avec le filtre de la réflexion philosophique et littéraire. Serait-ce cela?

Oui, il faut se méfier des impressions premières, qui peuvent, sur ce genre de sujet, nous faire dire et penser des choses erronées sous le coup de l’émotion. C’est pourquoi, me relisant, corrigeant, j’ai rectifié parfois le tir, adoptant un ton plutôt calme : celui de la raison, malgré tout.

On parle de guerre contre Daech. Ne pourrait-on pas, parfois, plutôt parler de lutte des classes?

C’est vrai. Il y a une lutte des classes là-dedans. Celle de la racaille contre la société. Je n’ai jamais aimé le mot de « racaille », mais c’est la meilleure façon de comprendre une bonne part du djihadisme. A Rakka, les djihadistes, vers 2014, écoutaient du rap, fumaient des joints et draguaient des filles toute la journée, entre deux crimes contre l’humanité. Sidérant.

Votre livre est à la fois tragique, grave et, parfois, empreint d’humour. Notamment quand vous prenez les terroristes pour « des racailles, des abrutis, des incultes ».

Ces jeunes ne sont pas structurés intellectuellement, pour beaucoup d’entre eux, même si on compte des diplômés et quelques sujets brillants. Surtout, leur bagage culturel est affligeant. Leur corpus idéologique et religieux est le plus souvent navrant, y compris sur l’islam. Et, oui, j’essaie tous les registres possibles pour dire la tragédie.

On a l’impression, à vous lire, qu’on a en face de nous de petits malfaiteurs imbéciles et pas de véritables guerriers pétris de principes, de valeurs et de foi. Qu’en pensez-vous?

Ce sont de petits abrutis incultes et vaniteux qui essaient de jouer les guerriers et les durs à cuire. Parler de principes, de foi, de valeurs, c’est leur faire un honneur qu’ils ne méritent pas. Ce ne sont pas de vrais guerriers : ils jouent à la guerre, comme dans une sorte de fiction hallucinée, mais les morts qu’ils font, hélas, sont réelles.

Vous revenez souvent sur le fait qu’on est en droit de se demander si les terroristes ne cherchent pas leur inscription dans Wikipédia. Pourquoi?

Il est clair que, pour les terroristes, la gloire (même éphémère) est une donnée importante. Sortir de l’anonymat est pour certains une véritable obsession. Entrer dans l’histoire, coûte que coûte, par quelques minutes de carnage absurde. C’est l’apothéose morbide de la société du spectacle.

Page 114 de votre livre, vous laissez entendre que l’antisémitisme d’Edouard Drumont et celui de Robert Brasillach, si détestables fussent-ils, seraient bien anodins en face de celui développé par Daech. (Drame de l’Hyper Casher.)

Toutes les formes d’antisémitisme sont à vomir, cela va sans dire. Ce que je note, dans le livre, c’est que le nouvel antisémitisme ne s’embarrasse même plus, comme jadis, d’un corpus, d’une idéologie. C’est un antisémitisme en accéléré. Un hyper antisémitisme, si l’on veut. Coulibaly avoue à l’un de ses otages qu’il ne sait même pas ce qu’est un juif et qu’il n’a rien contre eux !

Pourquoi Daech nous hait-il à ce point?

Parce qu’ils veulent, tout simplement, consommer et jouir plus que nous, d’une part, et à notre place, d’autre part. L’islam est un prétexte.

Pourquoi avoir choisi la forme des aphorismes?

Parce qu’aucun système cohérent, aucune grille de lecture figée ne peut satisfaire à la description de

Yann Moix vient de sortir un livre capital sur le terrorisme.

cette réalité nouvelle. La fragmentation est une manière de penser qui accepte l’erreur, l’errance, l’approximation – et permet parfois la fulgurance.

Que pensez-vous du rôle de nos gouvernants (Hollande, Valls, Cazeneuve, etc.) face aux attentats?

C’est une question difficile. Je dirais que les attentats ont conféré, bien malgré lui, au président Hollande une stature, provisoire, qu’il n’eût jamais atteint sans eux. Ces dirigeants ont été dignes, c’est incontestable. Mais la commémoration, même inévitable, a pris trop de place au regard de l’action effective, ce qui a conféré à la période un aspect passif, victimaire, assez désastreux, comme une sorte d’aveu de faiblesse.

Propos recueillis par

                                          PHILIPPE LACOCHE

Terreur, Yann Moix, Grasset; 255 p.; 18 €.

 

 

Le coup de coeur du marquis

La Cagoule en hiver

Michel Rateau aujourd’hui libraire indépendant à Amiens, longtemps militant du MRAP, puis membre d’un comité d’entreprise, a fait un travail fouillé et de qualité. Une somme. Le sujet est épineux; il est dévoilé dans le titre Les faces cachées de la Cagoule; le sujet est aussi tabou d’autant que, sans jamais être prosélyte ni hagiographique, Michel Rateau rétablit ici quelques vérités. (La Cagoule était un mouvement d’extrême droite qui notamment de renverser le Front populaire.) «Le complot dit de «La Cagoule» est entré dans l’histoire de France de la première moitié du XXe siècle par la petite porte, celle réservée aux actes terroristes et criminels de bas étage.» Rateau rappelle «le zèle déployé par le second gouvernement de Front populaire pour taire l’extension réelle des réseaux cagoulards et n’arrêter que les seuls membres de leur composante armée, présentée comme d’affreux putschistes sanguinaires.» Il replonge le lecteur dans la complexité de l’époque et démonte le manichéisme. Il bouscule les dogmes sans jamais tomber dans le révisionnisme. Et, rappelle à juste titre, que c’est une imbécillité notoire d‘associer la Cagoule à la collaboration systématique. Nombreux de Cagoulards firent le bon choix et combattirent courageusement dans la Résistance. Ph.L.

Les Faces cachées de la Cagoule, Michel Rateau; 283 p.; 17 €. (Librairie Les racines du monde, 13, rue Flatters, 80000 Amiens; 03 22 72 64 07; rm-rateau@orange.fr)

Drôles de jeux grecs à Mykonos

 

Patrick Besson au sommet de son art.

C’est un court roman (125 pages), vif, surprenant et étrange. C’est du Patrick Besson. On se plonge dans l’ouvrage; on ne le lâche plus. C’est aussi à ça, à cette tension narrative, qu’on reconnaît un grand écrivain. L’histoire? Début des années 1990, un étudiant de Sciences Po, Nicolas, une vingtaine d’années, arrive sur son cyclomoteur, jusqu’à une plage perdue de l’île grecque des Cyclades: Mykonos. Cette étendue de sable du Cap Kalafatis semble déserte. Pas tout à fait: Nicolas y découvre une manière de sirène. Elle se nomme Barbara, a son âge, bronze presque nue. Seule. Nicolas tente une approche. Seule? Pas vraiment non. Soudain arrive (déboule?) José, un quinquagénaire de presque cent kilogrammes, porteur d’une planche à voile. («(…) un type lourd, carré et rond à la fois, un carré mou ou un rond cassé (…)»)

                                                      Un couple bizarre

Nicolas ne tarde pas à se rendre compte que Barbara et José sont en couple. Un couple bizarre. Ils se livrent devant le jeune homme à des joutes oratoires qui dévoilent leur intimité. Parfois, on les sent amoureux, fous l’un de l’autre; parfois, ils se détestent. Leurs propos relèvent souvent de l’exhibition. José, Juif, enfant battu, torse velu à la Jean Yanne, les «testicules (…) recouverts d’un massif de poils gris». Barbara: belle jeune, bronzée, désirable. Ils parlent, parlent devant un jeune type; bientôt, le duo se transforme un trio. Barbara et José sentent bien que leur petit jeu produit son effet; ils semblent, eux aussi, pris à leur propre piège: ils ne peuvent plus passer de l’étudiant. Et l’invitent à manger. Au fil du temps qui passe, l’étudiant se rend compte de la complicité – bien réelle – du couple, et finit par se demander ce qu’ils lui veulent, au fond. «Depuis son arrivée à Cap Kalafatis, Nicolas se sent incapable d’imaginer quoi que ce soit. La réalité, dans sa profusion, ne laisse aucune place, dans l’esprit du jeune homme, à une activité autre que l’accueil des informations contradictoires, bizarres, choquantes, envoyées par José et Barbara.»

Le couple complote; il est question d’une assurance-vie de plusieurs millions dont pourrait bénéficier la jeune femme. José se dit malade, gravement malade, condamné. Puis se rétracte. José pense-t-il réellement au suicide? Veut-il aussi «offrir» sa jeune compagne à Nicolas? Tout cela est flou, affirmé, puis démonté en une phrase d’un dialogue sculpté d’un coup de surin. Les touristes allemands en prennent pour leur grade. José ne leur fait pas de cadeaux; il doit avoir de bonnes raisons. (Ceux qui ne se sont pas rendus dans les Cyclades au milieu des seventies ne peuvent pas tout à faire comprendre.)

Besson s’amuse, rapide, plus félin que jamais, jongle entre mini-scènes, petits tableaux, et dialogues uppercuts. Il est au sommet de son art. La vivacité rosse de Jacques Laurent ou de Félicien Marceau; la mélancolie pudique du regretté Michel Déon. On est conquis. PHILIPPE LACOCHE

Cap Kalafatis, Patrick Besson; Grasset; 125 p.; 15 €.