Devant la Lune, coule la Somme, et nos souvenirs…

 

Jean-François Paux et Marguerite Ducroquet, devant La Lune des Pirates, à Amiens.

Moment d’intense bonheur, mardi soir, lors de nos retrouvailles, Jean-François Paux et moi, à la terrasse devant la Lune des Pirates qui, faut-il le rappeler, fête actuellement ses trente ans d’existence. (La célèbre salle fut fondée, en 1987, par les Indiens Picards.) Jean-François, Indien picard devant l’Éternel, fut l’un d’eux; donc l’un des piliers du club rock dont le nom n’est autre que le titre d’une chanson du regretté Paul Boissard, chanteur et poète talentueux, décédé prématurément dans un accident de la circulation. Cela faisait des années que Jean-François et moi ne nous étions pas croisés. Nous commandâmes quelques bières en compagnie de l’amie Marguerite Ducroquet (qui se souvenait de tout ou presque) et d’une autre amie chère. Nous nous souvînmes des Arts au soleil, festival de concerts de rock et de chanson sur toute la côte picarde, au cœur des années quatre-vingt, opération organisée par Jean-François. Et d’autres concerts flamboyants (Willy DeWille, au théâtre d’Abbeville). Surgissaient des lambeaux de souvenirs de mon autre vie. Nos déplacements à ces concerts en compagnie de la brune Féline, mon ex-épouse, et de nos enfants, tout petits. La chaleur au cœur de l’été. Les ballots de paille dans l’eau céladon de la baie, sculptures non pérennes, abîmées par la houle, les vagues, comme nos vies qui, elles sont abîmées par le temps qui passe, celle saloperie impitoyable qui nous conduit droit dans le mur. Les visages de nos regrettés camarades Raymond Défossé et Jean-François Danquin, fous de rock, de cinéma et de littérature (comme le sont aussi Marguerite et Jean-François P.) nous revenaient à l’esprit, alors que, devant nous, le cours du fleuve Somme, filait, inexorable, vers la mer. Vers cette baie, justement. Nous aurions voulu prendre une barque, remonter le fleuve, à la manière d’un Stevenson illuminé descendant cette «jeune Oise» si rimbaldienne. Peut-être aurions-nous croisé, sur le chemin de halage, Jean-François D., Raymond D. et Paul Boissard, devisant, le nez au vent. Raymond et Jean-François D., évoquant ce concert mémorable de Van Morrison et de Bob Dylan, à Bercy (je crois), dans les années quatre-vingt-dix. Margueritte, Féline et moi étions de la partie, bien sûr. Je revois Raymond et Jean-François D. reprendre en chœur les paroles de la chanson «Madame George». Tout devrait rester en état. Rien ne devrait bouger dans nos vies minuscules. Nous filâmes ensuite au concert à la Lune. Quelques Zic Zazou(s) rendirent hommage à Paul Boissard; ce fut tout simplement délicieux. Délicieux fut tout autant le concert d’Albin de la Simone. Son impeccable, d’une douceur de velours, d’un volume proche d’un chuchotement duveteux. La violoncelliste et la violoniste étaient exquises. Et Albin, artiste magnifique, poète élégant, homme fraternel et discret, nous ravit. Il y avait longtemps que je n’avais pas aimé autant un concert. Raymond et Jean-François D. auraient aimé.

                                                          Dimanche 21 mai 2017.

 

                   La fée verte, les écrivains et les équidés

Il y avait plusieurs années que je n’avais pas participé, en tant qu’écrivain, à la très belle opération Leitura Furiosa, organisée par le Cardan, association qui lutte en faveur des personnes fâchées avec la lecture et l’écriture. Il y a deux semaines, au comptoir du Bar du Midi (BDM), l’un mes bistrots préférés, un bon copain, Jean-Michel, membre actif du Cardan, me fit savoir qu’un auteur ne pouvait venir; il me demandait donc, de la part de Jean-Christophe Iriarte-Arriola, l’âme du Cardan, si je pouvais me libérer. Je répondis par l’affirmative, ravi. Le vendredi, je me rendis au CAPS (Culture, animation, prévention, sports), rue Edmond-Rostand, où m

Les membres du groupe CAPS et des encadrants de l’opération Leitura Furiosa, devant la Maison de la culture d’Amiens.

’attendaient les responsables du lieu et un groupe de six personnes (Sullivan, 13 ans, et sa mère, Marina, 41 ans; Antoine, 16 ans, et sa mère Marie-Annick, 48 ans; Maïva, 14 ans, et sa mère Sophie, 49 ans). But de jeu: se rencontrer et échanger pendant une journée. Et le soir, écriture d’un texte pour l’écrivain, texte illustré et imprimé en grand format, puis lu le dimanche sur la scène de la Maison de la culture. Tout se déroula fort bien. Le matin, nous restâmes au CAPS afin de faire connaissance; l’après-midi, ils me firent visiter le quartier Philéas-Lebesgue où je ne tardais pas à me rendre compte que presque toutes les rues portaient des noms d’écrivains (Blaise Pascal, Pierre Mac Orlan, Condorcet, Paul Verlaine, Edmond Rostand, Jacques Prévert, etc.) Il y a même un petit parc baptisé «Square des écrivains». Cela m’inspira un texte dans lequel j’imaginais une rencontre entre eux autour d’un apéro à l’absinthe, la fée verte. (Je devais avoir soif pour songer à ce pastis d’intellectuels qui en rendit fou plus d’un; je n’ai pas besoin de ça, c’est quasiment déjà fait). Un sansonnet en train – justement – de déguster des gâteaux à apéritif abandonnés dans un parterre à l’herbe maigrelette, m’inspira aussi. Le ciel était gris; il donnait mauvaise mine aux immeubles. On se serait cru dans un roman d’Emmanuel Bove. Le dimanche, il pleuvait. Je suis allé boire un café dans un PMU situé presque en face de la Maison de la culture. Je matais l’immense écran sur lequel déboulaient les chevaux d’une course de trot attelé. Je repensais à ma mère, parieuse invétérée qui jouait au tiercé tous les dimanches. Je revoyais la pince métallique en forme de tête de dauphin. Oscar RL, Ozo, Roquepine, Une de Mai… Freddy Head, Henri Levesque, Jean-René Gougeon, Robert Jallu… Le Tremblay, Enghien, Maison-Laffitte (que ma mère surnommait Maison-Lafuite car elle perdait toujours quand le tiercé se déroulait sur cet hippodrome). Tous ces noms de jockeys, de drivers, de chevaux, me remontaient à la tête, bulles de souvenirs. Soudain, je me rendis compte que la course que je contemplais se passait à La Capelle, en Thiérache où je m’étais rendu à deux reprises en peu de temps en compagnie d’une amie chère. Mon esprit, encore, vagabonda. Je revoyais les églises fortifiées, les bocages quasi irlandais. Le présent m’ennuie; il n’y a que le passé qui me distraie un peu de la mélancolie.

                                                         Dimanche 14 mai 2017.

Ska pour chat de gouttière à pattes de lapin

      Beaucoup de bonheur, ces derniers temps. Suis content. J’ai d’abord vu à la Maison de la culture d’Amiens le spectacle de François Morel, un récital de chanson intitulé La Vie, mis en scène par Juliette. Qu’est-ce que c’était bien ! De belles chansons françaises, bien écrites (Morel est un vrai littéraire, un écrivain, un poète). En bon comédien, il occupe la scène avec élégance, efficacité et sensibilité. Il détient une aura et une présence indéniables. Ses musiciens (Muriel Gastebois, batterie, vibraphone, percussions ; Amos Mah, contrebasse, violoncelle, guitares ; Antoine Sahler, piano, claviers, trompette ; Tullia Morand, saxophone, trombone, flûte, clavier) sont des parangons de précision, de talent et d’élégance. Et cette douce manière de ne pas jouer fort. Les types à la console du son étaient également épatants. Jouer à faible volume octroie un confort d’écoute duveteux, savoureux. Entendre les descentes de basse de l’excellent Amos Mah : un régal ! Ça m’a donné envie de regarder les Deschiens sur Youtube et Dailymotion. J’étais en compagnie d’une amie chère ; nous étions pliés en deux. C’est très fort, les Deschiens, tu sais lectrice fessue, amour discret, soumise et consentante. Bonheur encore et toujours, avec deux concerts de rock qui avaient lieu au même moment (le vendredi 28 avril) et en deux bars différents d’Amiens, heureusement distants de quelques centaines de mètres (Le Charleston et Le Capuccino). Dans le premier, j’ai découvert le groupe anglais Heavyball. Ce quatuor (Big Face : voix, batterie ; Johnny Iball, basse ; Habs, batterie ; Stone Gold Tom Frost, guitare) s’est formé à Nottingham, en 2011. Il égrène un ska poppy, mélodieux, entraînant et fruité qui n’est pas sans rappeler celui de The Selecter, de Madness, de Specials ou du Joe Jackson de Look Sharp ! Nous avons dansé co

L’excellent groupe anglais Heavyball photographié après le concert devant Le Charleston, à Amiens.

mme des fous. J’ai encore dû perdre quelques kilos, ce dont je n’ai vraiment pas besoin puisque à la machine à café du journal du journal les copines et les copains ne cessent de me dire que j’ai décollé, ce qui n’est pas faux. Maintenant, lectrice adulée et admirative, je pourrais accuser le rock et tout particulièrement l’excellent ska de Heavyball plutôt que de cafter le vin bio, les Marlboros light, les filles, le Brintellix 10 mg et le Seresta 10 mg du laboratoire Biodim. (Remarque, ça me donne un genre ; une douce amie m’a dit que je ressemblais à un chat de gouttière équipé de pattes de lapin ; c’est adorable !). Au Capuccino, j’ai beaucoup aimé le concert du groupe MPM, plus Dr. Feelgood que jamais, avec les prouesses du copain Laurent Goulet à l’harmonica. Là encore, j’ai dansé comme un fou. Je ne m’arrêterai de danser que quand je ne pèserai plus que 40 kilogrammes. J’arrêterai en même temps que le tabac. Mes bonnes résolutions, je ne les prends pas le 1er janvier, mais le 1er-Mai, comme tous les vrais marxistes. Le combat continue. Le rock et la littérature aussi. Je suis fier et droit sur mes pattes de lapin.

                                                         Dimanche 7 mai 2017.

 

Eulalie, foie gras frais et littérature

     J’ai pris ma voiture, mon carrosse Peugeot 206 (tiré par 5 CV) cabossé de marquis désargenté et déchu, optai pour nationales et départementales (si j’avais pu le faire, j’eusse opté pour les chemins vicinaux, mais, en ces périodes noires d’ultralibéralisme – ce nouveau fascisme qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres – peu favorable au collectif, je n’étais point sûr qu’ils fussent carrossables!) et fonçai vers Arras. J’avais rendez-vous avec Léon Azatkhanian, directeur de la rédaction de la superbe revue Eulalie, éditée par le Centre régional des Lettres et du Livre Nord – Pas-de-Calais. Il y a peu, cette publication a sollicité mes aristocrates services et ma plume sévère. J’arrivai, essoufflé car légèrement en retard, au Domaine de Chavagnac, place de la Vacquerie, un restaurant spécialisé dans la cuisine du Sud-Ouest. Léon

Léon Azatkhanian : un esprit très littéraire; il dirige la belle revue Eulalie.

m’attendait, patient et souriant. Nous commandâmes des escalopes de foie gras frais poêlées. Un délice. Décidément, il me faut venir dans le Nord ou dans le Pas-de-Calais (CRLL) pour déguster ce plat fantastique. Il me revint en mémoire que la dernière fois que j’en avais mangé c’était en 1987 ou 1988. Je pigeais alors – sur les recommandations de mes regrettés et défunts amis Raymond Défossé et Jean-François Danquin, à qui j’adresse ici, un fraternel salut – pour Chiche Magazine, un mensuel culturel fondé par Jean-Claude Bouton. Ce dernier m’avait envoyé interviewer un chef lillois qui répondait, si mes souvenir sont bons, au nom de Leroy (j’ai effectué des recherches sur Internet, lectrice fessue, domptée et soumise, mais ne l’ai point retrouvé; le restaurant a-t-il fermé? Mystère total; incertitude brumeuse et modianesque). J’avais entraîné dans l’aventure mon ex-épouse, la brune Féline. Nous nous étions régalés d’escalopes de foie gras frais et poêlée. Retour à Arras. Léon et moi fîmes plus ample connaissance. Il détient un parcours intéressant, à la fois culturel et littéraire. Directeur du CRLL Nord-Pas-de-Calais depuis 2008, il a notamment participé à l’aventure de Jeudi Lyon, hebdomadaire d’information générale fondée par d’anciens journalistes de Libé Lyon et Lyon Figaro. Il a également été chargé de l’information au Théâtre du Point du Jour; il fut aussi directeur de l’information au Théâtre national de Strasbourg, secrétaire général du Théâtre Nanterre-Amandiers. Celui qui aime les écrivains voyageurs (Stevenson, Conrad, Nicolas Bouvier), et Orwell, Nabokov et Roth, est également auteur: il a rédigé la préface de Jours heureux à Die, d’Henry Miller (La Fosse aux Ours, 2007) et a collaboré à la publication des Joueurs, de Michel Bouquet et Charles Berling (Grasset, 2001). Un beau parcours. Rien d’étonnant qu’il ait fait d’Eulalie une superbe créature littéraire qui ne manque ni d’audace, ni de tempérament. Critiques des livres régionaux, portraits d’écrivains, de libraires, etc. rien n’échappe à la belle Eulalie qui a sorti en février dernier son 23e numéro. Nous avons bu avec raison, mais tant parlé de littérature que la tête me tournait. J’ai mis une heure pour retrouver mon carrosse Peugeot 206, abandonné dans une rue minuscule de l’Arras historique, et je me suis trompé de côté sur l’autoroute. La mer m’a toujours attiré. Normal que j’ai souvent le vague à l’âme.

                                                                Dimanche 30 avril 2017.

 

                   Austra, Pacadis et toujours la Thiérache

Le groupe canadien Austra se produisait, il y a peu, à la Lune des Pirates. Il y avait si longtemps que je n’avais pas mis les pieds à la Lune moi qui, au début de ce siècle nouveau, étais à La Lune des Pirates ce que le regretté Alain Pacadis fut au Palace. (J’espère seulement que je ne finirai pas comme lui – étranglé, à sa demande par sa compagne transsexuelle–, et qu’une maîtresse ne m’étranglera pas. Il est comme ça des destins tragiques. Celui du très hétérosexuel Paul Gégauff, scénariste de grand talent et de Chabrol, par exemple. Sa très jeune maîtresse le poignarda en Norvège après qui lui eût dit: «Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder!». On est en droit de reconnaître une qualité à cette jeune fille: son obéissance.) Il me revient à l’esprit un voyage de presse que j’avais effectué, pour Best, en compagnie de Pacadis, à Lyon pour assister à un concert de Bernard Lavilliers. Dans le train, à la stupéfaction des attachées de presse, nous avions parlé ustensiles de cuisine et réfrigérateurs. Va donc savoir pourquoi, lectrice fessue, amour de ma vie, délicate et soumise? Pacadis était un garçon sympathique, complètement désespéré qui noyait sa mélancolie dans l’alcool et la dope. Il était plein de failles, d’une tristesse insondable car jamais remis du suicide de sa mère. Austra, donc. À la Lune des Pirates. (Tu aimes mes digressions, lectrice enivrée par ma prose délétère?) Austra est animé par une jolie chanteuse nommée Katie Stelmanis et qui ressemble à ma copine l’écrivain Isabelle Marsay. Très belle voix; aura envoûtante. C’eût pu être bien mais pourquoi ses musiciens jouaient-ils à un tel volume sonore? Parfois, on ne parvenait plus à entendre la voix de la jolie lesbienne, fan de Björk et de Radiohead. Parfois, dans ses gracieux déplacements, elle ressemblait à un oiseau. Les oiseaux, j’ai eu l’occasion de les observer à la faveur d’un petit séjour en Thiérache, pays enclavé mais superbe de mélancolie verdoyante. (On se serait cru en Irlande.) Oui, je pouvais les observer car l’amie chère qui m’accompagnait est un as du volant. Ainsi, je regardais les corbeaux noirs comme le regard de Keith Richard, les sansonnets rieurs et taquins, les grives filantes comme des étoiles de plumes. J’ai même vu un busard emporter dans ses serres un mulot rondouillard qui, effrayé, agitait ses petites pattes. Mauvais esprit, j’ai pensé qu’il accomplissait là son premier et dernier baptème de l’air. Nous sommes allés boire des bières dans un café qui n’avait pas dû bouger depuis les années Trente. Et nous avons mangé une andouillette de Cambrai – délicieuse – qui avait la dimension d’un rôti de porc. La Thiérache est un pays poétique et surprenant. Demandez à Philippe Tesson (qui se trouve juste à côté de cette chronique) ce qu’il en pense. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Sans ce genre d’îlot, la vie serait triste comme une semaine sans Séresta 10 mg (laboratoire Biodim).

Dimanche 23 avril 2017.

 

Le groupe Austra sur la scène de La Lune des Pirates, à Amiens.

Le goût d’insouciance des fritures de l’enfance

     

Je pensais à Kléber Haedens, en ce dimanche d’avril, alors que je dégustais une friture.

«J’entrerais au Brown’s par Albermarle Street et j’en sortirais par Dover Street pour me retrouver aussitôt dans la lumière du Vendôme dorée comme une friture de la Tamise. Justement je n’allais pas manquer ces whitebaits qui dans le monde inégal des poissons frits restent pour moi préférables à tout.» Ainsi s’exprime Kléber Haedens à la page 93 de son chef-d’œuvre, Adios (Grasset, Cahiers rouges), roman empreint d’une mélancolie automnale. Je pensais à Kléber, en ce dimanche ensoleillé d’avril, alors que j’étais en train de déguster une friture chez Léon de Bruxelles, à Glisy, près d’Amiens. Il était 13 heures. Le soleil avait la couleur de la friture comme dans Adios. Je contemplais ces petits éperlans, saisis à jamais dans l’huile comme dans la lave du Vésuve. Je repensais aux fritures de mon enfance. Celles que nous préparait ma mère lorsque je revenais, joyeux, les soirs de printemps à la maison, et exhibais la vingtaine de goujons que j’avais pêchés dans le canal de Saint-Quentin, dont les eaux céladon coulaient juste après les dernières maisons de la Cité Roosevelt, à Tergnier. Je les capturais dans les pattes d’oie, ces manières de triangles en béton, en bordure, où venaient se réfugier les poissons lorsque passaient les péniches. Nous amorcions au fouillis, ces vers minuscules, grouillants et sanguins, et accrochions à nos hameçons de 18 un vers de vase. Les goujons foisonnaient dans les pattes d’oie en ces années soixante souriantes, gaulliennes, si françaises, bercées par les fraîches mélodies des Yé-yé que diffusaient les transistors tandis que nos grandes sœurs s’adonnaient au hula-hoop. On ne devrait jamais quitter le pays de son enfance. Il y fait doux et chaud comme dans les nuques des filles. Nos goujons étaient rondouillards, bleutés comme les paquets de gauloises. Parfois d’un bleu d’un bleu électrique. Puis venait le moment de la friture, les soirs d’été. La porte-fenêtre était entrouverte; des bouffées d’air tiède, cet air du soir qui sentait encore la fumée des locomotives à vapeur, toutes proches (la rue de la maison de mes parents se trouvait à quelques centaines de mètres de la gare). La chair craquante des goujons se brisait sous la pression de mes dents de lait. Je repensais aussi aux fritures que préparait ma grand-mère lorsque je passais mes vacances au château de Sept-Saulx (Marne) où mon grand-père était jardinier. Mon cousin Guy et moi, capturions des vairons dans la Vesle qui traversait la propriété. Le bruit de l’autorail Reims-Chalons-sur-Marne, le soir; la ligne de chemin de fer au bout de la pâture. Mon cousin Guy, le Pêcheur de nuages, vivait encore. Il lui restait une trentaine d’années à vivre. Le goût de la friture de vairons avait celui de l’insouciance. Celle de chez Léon, à Glisy, si bonne fût-elle, n’avait plus que le petit goût triste de la mélancolie. Le temps qui passe est impitoyable.

Dimanche 16 avril 2017.

 

La page 112 des Liaisons dangereuses

      Le Prix de la page 112 est une distinction littéraire qui ne manque pas d’originalité. Créé par l’éditrice, traductrice et critique littéraire Claire Debru, et dénommé ainsi pour rendre hommage à une réplique de Woody Allen dans Hannah et ses sœurs, il a été remis, il y a quelques jours, au primo-romancier de 70 ans Dominique Rameau pour son roman Sanglier, paru en janvier aux éditions José Corti. Il faisait doux. La soirée était belle; la lumière aussi. Je me suis dirigé vers la gare SNCF pour assister à la remise de cette cinquième édition; elle se déroulait au restaurant Roger la grenouille, 28, rue des Grands-Augustins, dans le XIe arrondissement, à Paris. Je répondais ainsi à l’invitation de mon ami Alain Paucard qui devait, lui aussi, s’y rendre. Et parmi les dix livres sélectionnés se trouvaient ceux de mes copains Jérôme Leroy (pour Un peu tard dans la saison, La Table ronde) et Yann Moix (Terreur, Grasset) avec lesquels je comptais bien trinquer. Jérôme – qui manqua le fameux prix d’une voix: 6 pour Rameau contre 5 pour lui) n’était pas présent; Yann non plus. En revanche, l’ensemble du jury avait fait le déplacement, dont le juré mystère, Bernard Cerquiglini, linguiste éminent, invité par Marcel Bénabou, écrivain et historien, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo). Dominique Rameau s’est vu remettre un chèque de 1200 €, un magnum de Bourgogne et la page 112 de son ouvrage encadrée. Tout cela ne manque pas de panache. Selon les jurés conquis, son roman non plus. Il raconte la vie de Sybille qui, un beau jour, se retrouve dans le Morvan. Elle est seule, paumée, et finit par s’établir dans une maison qui lui a été prêtée. Elle découvrira une nature qui, jusqu’ici, lui était méconnue, et des personnages hauts en couleur. Au cours de la remise du prix, l’ambiance était conviviale et bon enfant. Je discutai avec François Taillandier, croisai Dominique Noguez, m’enthousiasmai avec un ancien collaborateur de notre chère et regrettée revue Immédiatement, si folle, si libre, si impertinente dans laquelle j’écrivais avec un immense plaisir, évoquai quelques souvenirs du Dilettante (éditeur chez lequel nous avions effectué nos premiers pas), avec l’écrivain Bruno Tessarech. Et fis la connaissance de la charmante Claire Debru. Nous trinquâmes fraternellement avec Alain Paucard et avec son pote Francis, talentueux saxophoniste qui a accompagné les plus grands: de Claude Nougaro et Cab Calloway. L’ambiance n’eût pas déplu à Pierre Choderlos de Laclos. Ses Liaisons dangereuses ont justement été lues par Elsa Lepoivre et Denis Podalydès, de la Comédie française, et Marcel Bozonnet, à la Maison de la culture d’Amiens, à l’occasion des 60 ans de la librairie Martelle. Quel bonheur ce fut de (re)découvrir la langue superbe de L

De gauche à droite : Françoise Gaudefroy, Gilbert Fillinger, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Marcel Bozonnet et Anne Martelle.

aclos, écrivain exceptionnel! Nombreux furent ceux, ce soir-là, qui se demandèrent pourquoi Amiens, où il est né en 1741, ne lui a jamais rendu un hommage digne de son talent. Mystère.

                                                 Dimanche 9 avril 2017.

 

Jean Rouaud ne sera pas le parrain de mon Canon

     

La délicieuse Marina Tomé pris à l’aide de mon téléphone portable Samsung, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

J’étais pourtant tout heureux d’utiliser pour la première fois mon nouvel appareil photographique de dotation, un Canon Power Shot SX20 numéro 9033104150, muni d’un chargeur, d’une carte SD512 KO et d’un cordon USB. Cela faisait plusieurs semaines que je l’attendais, contraint que j’étais de réaliser mes photographies à l’aide de mon téléphone portable. Je plaçais donc le nouveau venu dans un sac en toile bleu nuit, couleur des yeux d’Isabelle Adjani, don promotionnel de l’éditeur de mon dernier roman, les éditions L’Archipel, et partait, tout guilleret, vers la Maison de la culture afin d’assister à la rencontre-discussion avec un écrivain que j’apprécie : Jean Rouaud (Prix Goncourt 1990 pour son très beau Les Champs d’honneur.) A Amiens, il venait évoquer son dernier livre Tout paradis n’est pas perdu (Grasset), recueil de ses chroniques parues dans L’Humanité, mon, journal préféré, en bon marxiste ternois que je suis. Il faisait doux; l’air était tiède comme une figue à l’ombre d’un vieux mur de pierres à Coimbra. Je me disais que c’était un belle façon de baptiser mon arme de service (l’appareil photographique est un peu le FAMAS du reporter, et, contrairement au Service militaire, on ne nous demande même pas de savoir le démonter) en photographiant un écrivain de cette qualité. Je m’avance donc devant le premier rang de spectateurs. Je tente de me faire tout petit. Je shoote quatre fois exactement l’écrivain. Deux fois sans flash; deux fois avec mon flash minuscule. Soudain, l’orateur s’arrête de parler, me fixe, et annonce, péremptoire, qu’il lui est impossible de parler dans ces conditions. En gros, ma présence le gave, l’agace, le paralyse. C’est gênant quand on est conférencier. On se doute bien qu’un pauvre type de mon acabit va venir prendre quelques photographies pour le journal local. Ou alors, on précise aux organisateurs : interdit aux journalistes, pas de photographies. Je me relève, mécontent, lui fait remarquer devant l’assistance médusée qu’il sera bien content d’avoir quelques lignes dans le journal. Se souvenant que, sous peu, à la Maison de la culture, était programmée une lecture autour des Liaisons dangereuses de Laclos (grand défenseur de la liberté d’expression), je lui lance que j’apprécie Choderlos. Et m’assieds. Une dame me dit que je suis grossier. Son portable, qu’elle n’a pas éteint, se met à sonner alors de l’écrivain a repris sa conférence. A la fin, je lui fais remarquer que ce détail-là est également grossier. Elle m’invective. Quel triste baptême pour mon pauvre petit Canon Power Shot. Rassure-toi, lectrice : je continue à penser que Jean Rouaud est un très grand écrivain. Tout comme Marina Tomé, que je suis allé voir (et photographier avec mon téléphone portable) interpréter son propre spectacle, La Lune en plein jour à la Comédie de Picardie, est une grande comédienne. Un spectacle de qualité axé autour de la question de l’identité qui, dit-elle, l’obsède. Elle a posé, douce, agréable. Quelle belle marraine elle eût pu être pour mon nouvel appareil photographique!

Dimanche 2 avril 2017.

 

 

Christophe: le neveu de la nuit

     Christophe à la Maison de la culture d’Amiens, un début de nuit (bien sûr) de tout juste printemps, c’est-à-dire quelque part dans l’Univers. Il fait presque froid, cru, en tout cas. Un début de printemps comme il doit en exister dans les territoires de l’Est, ces plateaux exposés, celui de Langres, par exemple (et pourquoi pas?), celui de Diderot. Tiens lectrice, un début de printemps cru dont l’air eût pu caresser la peau de l’enfant Diderot en 1723. Le rapport avec Christophe? Aucun. C’est là le plaisir du chroniqueur: raconter ce qu’il veut, quand il veut, où il veut, en tout cas dans l’espace qui lui est dévolu dans ce cher journal. Si, je tiens de rapport: j’aime Denis Diderot et j’aime Christophe. La différence? Je ne me suis pas plus intéressé à la première partie du Neveu de Rameau, œuvre magistrale, archétype même du roman français «moderne» (moderne: quel mot horrible et absurde. C’est un mot libéral. Libéral: mon insulte préférée actuellement.) J’avoue que j’ai préféré, et de loin, la seconde partie du concert de Christophe à la première au cours de laquelle il restituait les morceaux de son dernier album Les Vestiges du chaos. Non pas que cela fût mauvais, agaçant, non; tant s’en faut! Mais c’était nouveau. Et, à mon âge, on préfère les gâteries au goût d’antan, les arômes qui vous rappellent ceux de l’enfance, les saveurs de terres conquises, retournées, labourées, l’humus rassurant de ce qui a été. (La Réaction m’a pris il y a quelques mois, comme la grippe espagnole a emporté Guillaume Apollinaire, la syphilis, Alphonse Daudet. Je ne m’en porte pas plus mal; j’eusse pu être dévoré par des ambitions libérales ou noyé par la vague macroniste.) Christophe y égrena ses impérissables succès, qu’il peut paraître vulgaire aujourd’hui de qualifier de tubes (tout ce qui n’est pas moderne aujourd’hui devient vulgaire; quelle époque de crétins!): «Paradis perdus» «Les mots bleus», «Les marionnettes», «Señorita»… D’abord seul au piano – son élégance de dandy blond-blanc septuagénaire, se reflétait sur l’ébène glacée de l’instrument dans la presque nuit de la scène – il appela tour à tour et un à un ses musiciens à l’accompagner. J’en profitais pour admirer le physique de jeune fille, la jupe plissée, les petits bonds de biche, et surtout le jeu de basse splendide de Rachel. Incroyable : le comédien Vincent Lindon le rejoignit sur scène pour interpréter, à ses côtés, une chanson ; il se peut qu’il refasse le coup, selon son emploi du temps, au cours d’autres concerts de la tournée. Christophe: du grand art. Cette même douce impression, je l’ai retrouvée, au cours du dernier weekend, en me rendant au Salon du livre d’Abbeville, à l’espace Saint-Andr

Lucien Suel.

é. Les ami(e)s écrivains étaient nombreux. J’étais heureux de les y retrouver dans une ambiance conviviale, fraternelle, confortée par une organisation impeccable. Parmi eux: Lucien Suel, le poète, écrivain et dessinateur des Flandres, qui me parla avec enthousiasme de ses deux nouveaux livres: Ni bruit ni fureur, des poèmes, à La Table Ronde, et Angèle ou Le Syndrome de la wassingue, que publie la souriante Dominique Brisson dans sa maison d’édition Cours Toujours, basée dans l’Aisne. L’Aisne de mon enfance. La boucle est bouclée.

                                                  Dimanche 26 mars 2017

 

Pour Jacques Duclos et Felice Gimondi

L’excellent cinéaste Gérard Courant, inventif et singulier.

Quel bonheur de descendre, par une journée de presque printemps, à la station de métro Croix de Chavaux, à Montreuil (l’avant-dernière de la ligne 9)! J’apprends par mon bon ami Wikipédia, qu’en 2011, 4 978 787 voyageurs sont entrés à cette station, et qu’elle a vu entrer 5 167 717 voyageurs en 2013 «ce qui la place à la 80e position des stations de métro pour sa fréquentation». On nous dit combien de personnes sont entrées, mais pas combien en sont ressorties. C’est étrange. Tout est étrange, à Paris, comme à Montreuil. Étrange. En cet après-midi de mars 2017, moi, je n’avais pas envie de remonter à la surface. Non pas que je renâclasse d’aller rentre une visite à Gérard Courant, merveilleux et inventif cinéaste, spécialiste des portraits des écrivains, qui m’invitait fort gentiment à procéder, devant caméra, à lire le début de dernier roman et de mon petit livre-hommage à Vailland. J’adore Gérard, et je ne manquerai pas, lectrice dodue, si Dieu et Marx me prêtent vie, de dresser de lui un portrait dans l’une de nos prochaines pages livres dominicales. J’étais tout simplement fasciné par le nom: Jacques Duclos. Des images me revenaient. Retour à mon pays favori: celui de l’enfance. Les Trente glorieuses. Tergnier. Sur l’écran de la télévision Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, le visage rond, jovial, d’ourson pyrénéen, du député communiste. Sa voix rocailleuse. Jacques Duclos. Voilà un nom qui sonne bien! Parlementaire, entre 1945 et 1947, il proposa à l’Assemblée la nationalisation d’une bonne partie de l’économie française. Sidérurgie, chimie, électricité, marine marchande, etc. L’économie de marché n’était pas aussi cinglée que celle d’aujourd’hui. Le Front national n’existait pas. Je jouais aux billes sur un tas de sable près du vieux transformateur en briques de la cité Roosevelt, et faisait avancer, sur des routes que j’avais tracées, des petits coureurs en plastique et en métal que j’avais baptisés Gimondi, Jourden, Lebaube, Van Loy. J’entendais des bribes de dialogues sur la télévision familiale; on y parlait de Georges Pompidou, d’Alain Poher et de Jacques Duclos. Naître et mourir sont totalement absurdes. Mais vieillir… vieillir est indéfendable: on devient mélancolique ou fou. Ou les deux. La vie nous écorche le cortex avec ses tracas, ses deuils, ses filles ou femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent; tout cela vous plante dans le cœur des échardes qui finissent par s’infecter et vous pourrir l’âme. Alors, un après-midi de presque printemps, à Montreuil lorsqu’on lit sur une plaque de métro le nom de Jacques Duclos, on file au pays de l’enfance. Il y fait toujours beau; les oiseaux chantent des mélodies d’amour et de tendresse. Finalement, j’ai remonté l’escalier du métro et me suis posé devant la caméra de Gérard Courant. Mon visage de vieux – avec ces yeux sartriens, ces rides, ces cernes – pâlissait sous la lumière crue du projecteur. « Moteur ! » a dit Gérard. Aurais-je encore assez d’essence?

Dimanche 19 mars 2017.