Un dimanche à Franleu, dans le Vimeu

De gauche à droite : Lysiane, Eliane, la Marquise, Lysian, Hervé.

Nous étions invités, la Marquise et moi, chez Lysian, à Franleu, un dimanche midi. Lysian est le père de Lysiane, une amie de la Marquise. Hervé, le compagnon de Lysiane, était là aussi. Ainsi qu’Éliane. Le temps était incertain. Nuageux. Gris. La maison est magnifique. Une grande pelouse, qui donne sur l’arrière, devant la véranda, me fit penser à l’Irlande. L’Irlande. Je la contemplais, depuis la véranda, un verre de Pouilly-fuissé à la main. Soudain, une terrible averse. Une pluie douce, presque tiède, mais drue. Comme celles qui s’abattent sur le Connemara et sur le Kerry. Me revenaient des souvenirs. Ma mémoire s’embrumait; mes yeux aussi. La pluie certainement; pourtant j’étais au sec. Mais il y a des pluies de nostalgie qui traversent tout: les imperméables et les murs de verre d’une véranda. Ce sont des pluies intérieures. Ce sont à la fois les plus douces et les terribles. Je me souvenais de mon premier voyage dans le Connemara, au printemps 1976, en compagnie de mon copain d’école de journalisme, Jean-Luc Péchinot. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train, puis le ferry. (Nos billets quasi gratuits nous y autorisaient; la SNCF, avec ses accords internationaux, était encore une société fraternelle; elle n’était pas encore enkystée, comme un mauvais cancer, dans les chairs putrides de l’Europe des marchés qui pourrit tout.) Arrivés en terre irlandaise, nous avions demandé à une jeune fille comment nous pouvions nous rendre en train dans le Connemara. Elle avait ri aux éclats: «Connemara by train? Ah! Ah! Ah!» Alors, nous avions fait du stop jusqu’à Galway. Autre souvenir d’Irlande: avec mon ex-femme, au milieu des années 1990. Un printemps encore. Encore amoureux aussi. L’amour donne des ailes. Nous avions fait le tour de l’île en une semaine en voiture. Un délice. Je regardais encore la drache tomber sur la pelouse de la maison de Lysian, à Franleu. Lysian, homme délicieux, cultivé et éclairé, me fit découvrir, un livre rare, L’esprit français, de Arts et lumière, illustré par Jacky Redon. Un tirage limité: 2039 exemplaires. Celui acquis par Lysian porte le numéro 395. Il s’agit d’un recueil de textes, de proses, de citations et de poèmes. Parmi ceux-ci, cette phrase émouvante du général de Gaulle: «Soissonnaises, Soissonnais, j’en donne l’ordre au ministre de la Culture: votre vase sera réparé.» Il y a tout l’esprit français dans cette phrase. Et cette citation de Georges Courteline: «Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un délice de fin gourmet. » Et puis, Vimeu oblige, je repensais à Léo – ma petite amoureuse d’antan – dont les grands-parents résidaient à Franleu. Sa mère habitait Mons-Boubert, un ancien presbytère que j’ai appelé La Maison des girafes dans l’un de mes romans. C’était au temps de nos amours encore. C’est si loin, tout ça. Le père de Léo habitait Arrest. Nous appelions ces trois communes «le Triangle des Bermudes». Nous eussions pu nous y perdre dans un bonheur absolu. Mais, non. Le temps qui passe, capitalisme de l’âme des grands amoureux, brise tout. Je continuais de regarder la drache sur la pelouse irlandaise de Lysian. Je regardais aussi la Marquise qui riait aux éclats. Je me disais que c’était bon signe. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», écrivait Henri Calet. Je me disais que j’étais plein de pluie. La pluie des amours délicates. De celles, acides, qui vous rongent le cœur et vous l’embrument de retours impossibles. Un jour, je prendrai un train qui part. Enfin, peut-être.

Dimanche 9 juillet 2017.

Animaux, roucoulades et musiques anciennes

      Les animaux d’abord. Depuis que je me suis rendu dans le Vaugandy (pays que j’ai imaginé dans mon prochain roman et qui ressemble un peu à la Thiérache), les animaux m’interpellent. Me hantent. Là-bas, j’avais pu observer un rapace attraper un mulot et l’emporter dans son vol. Les pattes minuscules du rongeur patinaient dans le vide. C’était à la fois horrible et fascinant. Chez moi, il y a peu, alors que je venais de me lever, je jetai un coup d’œil sur la terrasse qui donne sur le jardin. Sur la rambarde, un pigeon, énorme, gorge gonflée couleur d’ardoise, était en train de faire une sérénade, une roucoulade plutôt. C’était un garçon, à n’en point douter, vue la corpulence, l’allure. Je me dis que la pigeonne convoitée devait se trouver dans les parages. Je m’avançai, risquant que l’oiseau ne prît la fuite. Point. Il me regarda droit dans les yeux, lui avec ses petits yeux entourés d’une peau blanchâtre, moi avec mes yeux globuleux de mec pas réveillé. Non seulement, il ne se cassait pas, mais il reprit de plus belle sa roucoulade. Animaux encore. Alors que j’étais en résidence d’écriture au centre culturel de l’abbaye royale de Saint-Riquier, mon appartement donnait sur une pâture magnifique. Des dizaines de lapins y faisaient des galipettes; des pigeons venaient y picorer avec force et vigueur. J’imaginais que

Une très jolie voix.

le pigeon de ma rambarde eût pu se trouver parmi eux. Musique (autre que celle du pigeon) ensuite. Suis allé écouter le concert de la classe du département de musique ancienne du Conservatoire à rayonnement régional d’Amiens (CRR). Des élèves – épaulés par leurs enseignants – interprétèrent une sélection de pièces musicales dans le cadre de l’exposition «Heures italiennes». Clavecin, violon, alto, flûte, chant, etc., et œuvres de Joseph Bodin de Boismortier, Scarlatti, Telemann, Bach, etc., étaient au programme. Une cantatrice et sa très belle voix firent notamment merveille. Très agréable moment. Des merveilles, c’est le CD de compilation de Kevin Ayers qui en fait dans ma voiture. Je ne cesse d’écouter ce disque. J’adore. Les mélodies sont fraîches, fruitées, belles, émouvantes, empreintes de nostalgie, de mélancolie. C’est carrément délicieux. Alors que je suis en train de taper cette chronique et qu’une averse orageuse s’abat sur Amiens, je n’ai qu’une hâte: reprendre ma vieille 206 (qui n’ira plus très loin) pour réécouter la voix de Kevin. Et entendre les solos lumineux de son guitariste Ollie Halsall, l’un des meilleurs solistes que cette fichue terre ait portés. Le 29 mai 1992, il succombait à une overdose de dope. Il s’envolait définitivement dans les nuages, comme s’envolaient les notes qui s’échappaient de son amplificateur pour s’évaporer dans l’Éternité, dans les cieux où volent les pigeons amoureux. Il nous manque.

                                     Dimanche 2 juillet 2017.

 

Trois minutes de bonheur dérobées à la mélancolie

C’était la fête de la musique. Tout ce brouhaha insensé. Ces mélodies qui se chevauchent, qui s’annulent, qui s’entremêlent, qui se crêpent le chignon. Depuis quelques années, ça me rend triste, la fête de la musique. C’est certainement pour ça, qu’ici, je n’ai pas envie de mettre de majuscules. Je suis triste chaque année, le 21 juin, car me reviennent les fêtes de la musique d’antan; celle de mon autre vie. À Beauvais, à Abbeville. Les rires de mes enfants. Les moules frites que nous mangions, place de la Poste, à Abbeville, en compagnie d’amis chers, la plupart disparus, dont mon bon camarade Raymond Défossé. Je me saoulais donc de mélancolie, d’une insondable tristesse (qu’aucun Valium, Tranxène, bière artisanale Cadette n’eût pu combattre) à la terrasse du BDM, abruti de souvenirs mous, amer comme un vieux con, quand, soudain, Emmanuel Domont s’empara de sa guitare. Lui et son groupe, Lady Godiva (Jérémy Domont, guitare; Quentin Vias, basse, chœurs; Patrice Delrue, batterie), débutaient leur concert. C’était violent, dru, teigneux. Du vrai rock. Le Domont a fait des progrès énormes. L’air de Paris – où il s’est exilé – lui réussit plutôt bien. Leurs reprises ( » I can’t explain, des Who, «Blietzkrieg pop», Ramones, etc.) me sortirent de ma torpeur. Quand ils assenèrent une chanson des Kinks, je me levai,

Emmanuel Domont, chanteur-guitariste de Lady Godiva

Alain Bron, fondateur de l’Art en chemin.

me postai devant eux. Le batteur, mon pote Patrice Delrue, me fit signe. Je me dirigeais vers le micro du bassiste et me mis à faire les chœurs avec lui. Je me sentais bien; j’oubliais, le temps de trois minutes, ce téléphone qui ne cessait de ne pas sonner. Aphone; amorphe. Silencieux comme un mort. L’amour me tuera. Il y avait des années que je n’avais pas boeufé avec un groupe. Et là c’était avec Lady Godiva et sur une chanson des Kinks. Trois minutes dérobées à la mélancolie; on fait ce qu’on peut. Quatre jours plutôt, j’avais le moral au beau fixe. J’accompagnais la marquise à L’Art en chemin, belle manifestation culturelle; une exposition à ciel ouvert dans divers lieux du sud de l’Oise: Rully-Bray, Raray, Trumilly, Balagny-sur-Aunette et Senlis. Des artistes avaient disposé leurs œuvres dans la nature; une vingtaine d’écrivains avaient rédigé une nouvelle sur le thème de l’animal, nouvelles qui étaient placées sur des bancs, tout au long d’un parcours à travers la forêt. La marquise s’était fendue d’un texte à la fois hilarant et tragique intitulé «Pas de peau»; il y est question d’un accident de voiture provoqué par un sanglier. Alain Bron, l’instigateur de la manifestation, présenta les œuvres en compagnie d’artistes et d’écrivains. Laurent Sirot nous invita à visiter le magnifique prieuré de Rully-Bray, qu’il a restauré en compagnie d’autres occupants des lieux. Il faisait un temps magnifique. La marquise riait aux éclats; pensait-elle à son sanglier? Dans la voiture, sur le retour, nous écoutâmes Kevin Ayers et les Kinks. Je ne savais pas que quatre jours plus tard, je ferai des chœurs en compagnie de Lady Godiva sur une chanson signée Ray Davies. La vie est étrange, parfois. Faute d’être douce.

                                                               Dimanche 25 juin 2017.

Paris, le Golf Drouot, Régine, Florence…

        J’adore Paris. C’est banal, je sais, mais c’est comme ça. Je m’y sens chez moi. Est-ce le fait que du côté de ma mère, mes ancêtres étaient des Parisiens purs jus? Mon arrière-arrière grand-père possédait une petite imprimerie, rue de Vaugirard. On murmure qu’Émile Zola venait y faire fabriquer certains de ses livres. Ma mère, aujourd’hui encore, éprouve un plaisir intense à sortir des petites cuillères en argent. «Émile Zola s’en est servi pour boire le café», dit-elle. Légende? Pas si sûr. Un frère de mon arrière-grand-mère était peintre; il était aussi, dit-on, bien copain avec le créateur de Germinal. Quant au frère de mon arrière-grand-mère, Parisien lui aussi, il fit la guerre du Tonkin. On dit encore qu’il abattit un tigre – d’un coup de fusil – qui devait avoir la dalle et qui avait jeté son dévolu sur les quatre ou cinq soldats qui étaient en train de disputer une partie de cartes. Légende? Pas si sûr car mon arrière-grand-père décéda d’une crise de paludisme (quand j’emploie le mot paludisme, je pense au formidable acteur Robert Le Vigan, collaborateur notoire, crapule indéfendable, sale type qui pratiqua la délation, ami de Céline, adhérent du Parti populaire français de Doriot, picard puisque né à Bresles, dans l’Oise; Le Vigan qui, justement incarne Goupi Tonkin

A la place du Golf Drouot : une plaque, juste une plaque; c’est déjà ça…

dans Goupi Mains-Rouges, l’un des meilleurs films français, œuvre de Jacques Becker; Le Vigan: une gueule génial, un comédien hors pair; le talent brut, souvent, n’a pas de moral; voyez Céline; voyez ce vieux colin froid au cœur sec de Paul Morand). Paris, donc. La marquise et moi, nous sommes allés voir la première de la création du spectacle Sgt. Peppers, des Rabeats, au Théâtre du Gymnase. Il faisait doux comme dans le cœur d’une figue fraîche abandonnée sur un mur de pierres chaudes sur l’île de Syros. (J’ai de ces images parfois! Je suis à moitié fou!) La marquise portait une adorable petite robe légère qui mettait ses formes généreuses en valeur. Nous étions bien, à boire des verres en terrasse. Philippe Tassart, le Brian Epstein des Rabeats, nous rejoignit; je l’interviewais. Puis j’interviewais le bassiste François Long, l’un des mecs les plus adorables que je connaisse. Puis ce fut le concert. Grandiose. Génial. Je ne pouvais m’empêcher de songer à mon premier amour, Régine, qui me fit découvrir ce disque chez elle. Elle était si blonde, si mignonne avec ses yeux bridés, ses pommettes hautes, ses couettes de lolita. J’en étais fou. Fou, je le devins, six mois plus tard lorsqu’elle me quitta, moi le gringalet, pour un type d’un mètre quatre-vingts. Je pense que je ne m’en suis jamais vraiment remis. Ensuite, nous sommes allés baguenauder sur les grands boulevards, du boulevard Bonne-Nouvelle jusqu’à la station Richelieu-Drouot. Je n’ai pu résister: je suis allé me recueillir devant la plaque en hommage à mon cher Golf-Drouot, aujourd’hui dispuru, où, tout jeune journaliste à la pige chez Best, je couvrais, tous les vendredis soirs, le tremplin des groupes français. Mon copain Yannick Langlard (que je surnomme Ulrich dans mon roman Tendre Rock) m’accompagnait; nous buvions plus que de raison. C’est là aussi que je vis la dernière fois Florence, une ex-petite amie, que je surnomme Clara dans mon autre roman Des rires qui s’éteignent. Un an plus tard, elle mourrait du sida. J’avais envie de pleurer. Me retins très fort.. Je n’allais tout de même m’effondrer devant la marquise. Un Ternois, ça ne pleure pas. Ou si peu.

                                                 Dimanche 18 juin 2017.

 

Je suis un Français définitif et j’aime les douaniers

Jacques Darras (à gauche), une bouteille de vin rouge, et Jean-Louis Crimon.

La journée commençait mal. J’ouvre mon ordinateur personnel. Impossible d’accéder à mes fichiers. C’est affreux, la technologie quand ça déconne. On se sent impuissant, tout petit, démuni. Lesté d’une humeur de dogue, je trouvais quand même assez de ressources pour monter dans mon carrosse Peugeot 206 (5 CV) et fonçai vers Lire en Baie, la fête du livre du Crotoy où j’étais attendu pour signer mes livres. J’avais prévu, entre deux lecteurs, de m’adonner à des tâches d’écriture à ma table. À cause de ce fichu virus, ce fut impossible. Tant pis. Mon humeur de dogue s’évapora quand je retrouvai, sur place, de bons copains de plume. Jean-Louis Crimon, qui abandonna momentanément son interlocuteur, le député Jean-Claude Buisine, du Parti socialiste (un parti qui connut ses heures de gloire, il y a peu, et qui, aujourd’hui, est en souffrance). Jean-Louis tenta de me tirer le portrait, comme il a l’habitude de le faire avec tout ce qui bouge (ou pas, puisqu’il excelle aussi dans la photographie de scènes peu animées: paysages, objets divers, etc.). Je rentrai dans la salle, me rendis compte que j’avais manqué l’inauguration. Mon foie me dit merci, mais le dogue de mon humeur aboya de nouveau. Pas longtemps car je retrouvai d’autres bons copains: Guillaume Lefebvre (écrivain chez Ravet-Anceau), pilote de bateau, homme de la mer que certains surnomment affectueusement le Pacha; Léo Lapointe; Jacques Thelen; Jacques Darras, etc. Jean-Louis me présenta son nouveau livre, Je me souviens d’Amiens, dans lequel il égrène, à la manière de Georges Pérec, ses souvenirs de la capitale de Picardie, opus de qualité (je vous en reparlerai très prochainement) qu’il vient de sortir au Castor astral. J’ai déjeuné en compagnie de Jean-Louis et de Jacques Darras. Ce dernier m’a remis son essai, Réconcilier la ville qu’il a publié en février dernier aux éditions Arfuyen. La quatrième de couverture rappelle qu’il est un Européen convaincu et qu’il «travaille obstinément aux frontières de notre sensibilité. Grand connaisseur de la civilisation anglo-américaine, il se considère comme un démocrate «whitmanien» d’Europe…» A table, je m’étais promis de ne pas parler politique. Mais, c’est certainement un vice français, je n’ai rien pu faire: j’ai été absorbé par le siphon politique. Je me suis retenu de dire que j’aimais bien l’Europe, moi aussi, mais pas celle-là. Pas celle des marchés, pas celle noyautée par l’Allemagne, empuantie par le capitalisme. Je me suis retenu de confier que je me considérai comme un Français définitif. J’aurais pu aussi dire que j’aimais bien les douaniers, surtout depuis 1974 quand, un beau jour de printemps et fauché comme les blés de la regrettée Union soviétique, je m’étais mis en tête de passer en fraude la frontière franco-belge, équipé de la Gibson Lespaul, que je venais d’acheter à moindre coût dans un magasin d’instruments de musique de la rue du Midi, près de la gare. J’avais bu comme un trou dans un café, près de la gare du Midi, m’étais assoupi dans le train. Les douaniers m’avaient serré. L’un, aussi bourré que moi, avait eu pitié de ma jeunesse et de ma naïveté. Il avait fait téléphoner à mon père, et mon cousin Gérard, entrepreneur en plomberie, héraut de la libre entreprise, était venu me secourir et apporter la caution, à moi, minuscule gaucho-marxiste de Tergnier. Depuis, j’aime les douaniers car je sais qu’ils ont bien plus de cœur que les colins froids du CAC 40.

Dimanche 11 juin 2017.

La vie en rose à la Fête des plantes de Doullens

Les élus et les organisateurs devant le rosier Albertine-Sarrazin.

Quel plaisir d’avoir été invité à parrainer la rose Albertine Sarrazin, lors de la Fête des plantes de Doullens. Une rose qui porte le nom de ce grand écrivain. Tout un symbole. Jean-Claude Marzec, l’organisateur de la grande et belle manifestation, a eu une excellente idée. Albertine fut, pendant trop longtemps, ostracisée du fait qu’elle eût effectué plusieurs séjours en prison (notamment à la suite d’un braquage qui avait mal tourné, à Paris). Comme on le sait, elle s’évada de la citadelle de Doullens, se brisa la cheville, se traîna jusqu’à la nationale, où elle fut prise en stop, secourue, puis soignée par Julien Sarrazin, un jeune malfrat au grand cœur qui devint le grand amour de sa vie. (À la suite de cela, elle écrira ses deux chefs-d’œuvre: L’Astragale, et La Cavale.) Une belle histoire. Jean-Claude m’a confié un enregistrement d’une émission au cours de laquelle elle est interviewée par Jean-Pierre Elkabbach, alors jeune journaliste. La voix d’Albertine, c’est quelque chose. Un grain très particulier, fait de douceur, d’apaisement, d’intelligence. Ses mots aussi. «La société, c’est une chose que j’ai acceptée, mais je sais bien que je n’y serai jamais intégrée. (…) La haine? Je connais, mais je ne l’éprouve plus. J’aspire à écrire, à voir les gens que j’aime. (…) Mon mari et moi, on ne se quitte plus jamais. (…) Il ne faut jamais oublier la prison; c’est la meilleure façon de ne plus y revenir.» Il faisait beau, ce samedi-là, à Doullens. La Fête des plantes battait son plein. L’air embaumait des parfums des fleurs et des plantes. L’ambiance était paisible. J’y retrouvais Jean-Claude, un homme épatant, doux, positif et fraternel; Christian Vlaeminck, le maire de la commune, que je n’avais pas revu depuis des années. Je le croisais souvent quand j’étais en poste à l’agence du Courrier picard, à Abbeville, dans une autre vie. Nous étions contents de nous revoir. J’étais aussi content de revoir les sénateurs Christian Manable et Jérôme Bignon. Ce dernier m’a raconté l’ascension à la marche du Kilimandjaro qu’il vient d’effectuer en compagnie de ses fils. Un exploit qui lui a laissé des souvenirs inoubliables. Comme dans ma courte allocution, j’avais fait référence à mon écrivain préféré, Roger Vailland, il m’a confié que son père, Charles Bignon, avait résisté au sein du même réseau que lui. Nous nous sommes promis de faire des recherches sur la question. Puis vinrent les allocutions. On eût pu s’attendre au pire à si près des législatives. Il n’en fut rien. Courtoisie, ambiance détendue. Était-ce l’effet de la rose Albertine Sarrazin? Peut-être. On vit Christian Manable, ancien président du Conseil départemental, féliciter son successeur Laurent Somon, pour la qualité et l’humour de son excellent discours. Le député Alain Gest, président d’Amiens métropole, nous invita, une amie chère et moi, à déjeuner en compagnie de son équipe et de ses amis. On ne parla pas de politique, mais de la belle fête, de la rose, et de son père, ancien chef des sports à notre cher Courrier picard. Oui, cette journée fut délicieuse, comme le parfum de la rose Albertine.

                                             Dimanche 4 juin 2017.

 

Ma vie rock et mes coïncidences de caniveaux

      Ma vie de marquis déchu et désargenté n’est faite que de troublantes et charmantes coïncidences; elles me conduisent à ne pas trop abhorrer l’existence, cette absurdité totale, aussi absurde, délétère et fatale qu’une femme qu’on aime en asymétrie, qu’une chaussette d’Albert Camus ou qu’un caleçon (acheté rue du Dragon, le samedi 13 juillet 1968) par Fernando Arrabal. Ces coïncidences repoussent, délicates substances d’évasion, les rives incertaines de ma mélancolie doucereuse. Ainsi, un matin, il y a peu, après avoir quitté les appartements veloutés d’une amie chère, j’allais d’un pas vif – ce pas inimitable de chat de gouttière, fait de claudication, de boitillement (la goutte?), de détachement et d’allure de chevau-légers – vers le Courrier picard, ce journal qui a la bonté de me nourrir depuis des années et fait en sorte que je sois en mesure d’assurer mon train de vie tissé de luxe, de stupre, de bombance et de débauche. Rue de la République, devant l’entrée de la galerie des Jacobins, mon attention est attirée par une feuille, dans le caniveau. Je la ramasse. Là, stupeur: il s’agit de la partition manuscrite (une écriture de lycéen ou de vieil enfant chevelu) de «Le it be», l’œuvre des Beatles, composée et chantée en 1969 par Paul McCartney et parodiée

La partition de « Let it be », trouvée dans un caniveau, rue de la République, à Amiens.

sous le titre «Les p’tites bites» en 1990, par l’inoubliable groupe parodique Rolling Bidochons. Incroyable mais vrai! Chez l’amie chère, nous venions justement d’écouter avec passion l’album Sgt. Pepper’sLonely Hearts Club Band, autre album phare des Fab Bour, que Parlophone a eu la bonne idée de ressortir. Qui donc avait perdu, dans ce caniveau, la partition de «Let it be»? Je ne le saurais jamais. Je ramassai la feuille la plaçai, bien au sec, sous la plaque de plexiglas qui annonce les noms des magasins de la galerie, et m’enfuis vers mon destin professionnel, la tête pleine de souvenirs, le regard brouillé par la buée de la nostalgie. Je me revoyais, à l’âge de 18 ans, à Tergnier. C’était l’hiver; les façades des immeubles de la cité Roosevelt imbibaient la lumière hiémale et fade (limonade éventée) de leur mauvaise mine grisâtre. Régine, ma petite amie, mon premier amour, adorable avec son K-Way vert et ses couettes blondes, venait de me convaincre de délaisser l’écoute des Stones, ces voyous anarchistes qui pissaient contre les pompes des stations-service, pour me consacrer à celle de Sgt. Pepper’s, des Beatles. Je me moquais, ricanais, con et teigneux comme un sale gosse de Tergnier. Je finis par céder et tombai sous le charme. Depuis, ce disque figure dans mon Panthéon rock. Rock, je le redeviens avec le printemps renaissant. Suis allé voir The Deans, un groupe irlandais qui se produisait au Capuccino. C’était vif et bon comme un crémant d’Alsace bio. Je me mis à penser à l’Irlande, puis à la Thiérache qui lui ressemble tant et que je surnomme Le Vaugandy dans mon prochain roman qui paraîtra le 17 août aux éditions du Rocher. (Question pub, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même; merci à Picardie Matin Publicité – PMP- notre régie publicitaire, de ne pas me facturer cet écart de conduite déontologique.)

                                           Dimanche 28 mai 2017.

 

Devant la Lune, coule la Somme, et nos souvenirs…

 

Jean-François Paux et Marguerite Ducroquet, devant La Lune des Pirates, à Amiens.

Moment d’intense bonheur, mardi soir, lors de nos retrouvailles, Jean-François Paux et moi, à la terrasse devant la Lune des Pirates qui, faut-il le rappeler, fête actuellement ses trente ans d’existence. (La célèbre salle fut fondée, en 1987, par les Indiens Picards.) Jean-François, Indien picard devant l’Éternel, fut l’un d’eux; donc l’un des piliers du club rock dont le nom n’est autre que le titre d’une chanson du regretté Paul Boissard, chanteur et poète talentueux, décédé prématurément dans un accident de la circulation. Cela faisait des années que Jean-François et moi ne nous étions pas croisés. Nous commandâmes quelques bières en compagnie de l’amie Marguerite Ducroquet (qui se souvenait de tout ou presque) et d’une autre amie chère. Nous nous souvînmes des Arts au soleil, festival de concerts de rock et de chanson sur toute la côte picarde, au cœur des années quatre-vingt, opération organisée par Jean-François. Et d’autres concerts flamboyants (Willy DeWille, au théâtre d’Abbeville). Surgissaient des lambeaux de souvenirs de mon autre vie. Nos déplacements à ces concerts en compagnie de la brune Féline, mon ex-épouse, et de nos enfants, tout petits. La chaleur au cœur de l’été. Les ballots de paille dans l’eau céladon de la baie, sculptures non pérennes, abîmées par la houle, les vagues, comme nos vies qui, elles sont abîmées par le temps qui passe, celle saloperie impitoyable qui nous conduit droit dans le mur. Les visages de nos regrettés camarades Raymond Défossé et Jean-François Danquin, fous de rock, de cinéma et de littérature (comme le sont aussi Marguerite et Jean-François P.) nous revenaient à l’esprit, alors que, devant nous, le cours du fleuve Somme, filait, inexorable, vers la mer. Vers cette baie, justement. Nous aurions voulu prendre une barque, remonter le fleuve, à la manière d’un Stevenson illuminé descendant cette «jeune Oise» si rimbaldienne. Peut-être aurions-nous croisé, sur le chemin de halage, Jean-François D., Raymond D. et Paul Boissard, devisant, le nez au vent. Raymond et Jean-François D., évoquant ce concert mémorable de Van Morrison et de Bob Dylan, à Bercy (je crois), dans les années quatre-vingt-dix. Margueritte, Féline et moi étions de la partie, bien sûr. Je revois Raymond et Jean-François D. reprendre en chœur les paroles de la chanson «Madame George». Tout devrait rester en état. Rien ne devrait bouger dans nos vies minuscules. Nous filâmes ensuite au concert à la Lune. Quelques Zic Zazou(s) rendirent hommage à Paul Boissard; ce fut tout simplement délicieux. Délicieux fut tout autant le concert d’Albin de la Simone. Son impeccable, d’une douceur de velours, d’un volume proche d’un chuchotement duveteux. La violoncelliste et la violoniste étaient exquises. Et Albin, artiste magnifique, poète élégant, homme fraternel et discret, nous ravit. Il y avait longtemps que je n’avais pas aimé autant un concert. Raymond et Jean-François D. auraient aimé.

                                                          Dimanche 21 mai 2017.

 

                   La fée verte, les écrivains et les équidés

Il y avait plusieurs années que je n’avais pas participé, en tant qu’écrivain, à la très belle opération Leitura Furiosa, organisée par le Cardan, association qui lutte en faveur des personnes fâchées avec la lecture et l’écriture. Il y a deux semaines, au comptoir du Bar du Midi (BDM), l’un mes bistrots préférés, un bon copain, Jean-Michel, membre actif du Cardan, me fit savoir qu’un auteur ne pouvait venir; il me demandait donc, de la part de Jean-Christophe Iriarte-Arriola, l’âme du Cardan, si je pouvais me libérer. Je répondis par l’affirmative, ravi. Le vendredi, je me rendis au CAPS (Culture, animation, prévention, sports), rue Edmond-Rostand, où m

Les membres du groupe CAPS et des encadrants de l’opération Leitura Furiosa, devant la Maison de la culture d’Amiens.

’attendaient les responsables du lieu et un groupe de six personnes (Sullivan, 13 ans, et sa mère, Marina, 41 ans; Antoine, 16 ans, et sa mère Marie-Annick, 48 ans; Maïva, 14 ans, et sa mère Sophie, 49 ans). But de jeu: se rencontrer et échanger pendant une journée. Et le soir, écriture d’un texte pour l’écrivain, texte illustré et imprimé en grand format, puis lu le dimanche sur la scène de la Maison de la culture. Tout se déroula fort bien. Le matin, nous restâmes au CAPS afin de faire connaissance; l’après-midi, ils me firent visiter le quartier Philéas-Lebesgue où je ne tardais pas à me rendre compte que presque toutes les rues portaient des noms d’écrivains (Blaise Pascal, Pierre Mac Orlan, Condorcet, Paul Verlaine, Edmond Rostand, Jacques Prévert, etc.) Il y a même un petit parc baptisé «Square des écrivains». Cela m’inspira un texte dans lequel j’imaginais une rencontre entre eux autour d’un apéro à l’absinthe, la fée verte. (Je devais avoir soif pour songer à ce pastis d’intellectuels qui en rendit fou plus d’un; je n’ai pas besoin de ça, c’est quasiment déjà fait). Un sansonnet en train – justement – de déguster des gâteaux à apéritif abandonnés dans un parterre à l’herbe maigrelette, m’inspira aussi. Le ciel était gris; il donnait mauvaise mine aux immeubles. On se serait cru dans un roman d’Emmanuel Bove. Le dimanche, il pleuvait. Je suis allé boire un café dans un PMU situé presque en face de la Maison de la culture. Je matais l’immense écran sur lequel déboulaient les chevaux d’une course de trot attelé. Je repensais à ma mère, parieuse invétérée qui jouait au tiercé tous les dimanches. Je revoyais la pince métallique en forme de tête de dauphin. Oscar RL, Ozo, Roquepine, Une de Mai… Freddy Head, Henri Levesque, Jean-René Gougeon, Robert Jallu… Le Tremblay, Enghien, Maison-Laffitte (que ma mère surnommait Maison-Lafuite car elle perdait toujours quand le tiercé se déroulait sur cet hippodrome). Tous ces noms de jockeys, de drivers, de chevaux, me remontaient à la tête, bulles de souvenirs. Soudain, je me rendis compte que la course que je contemplais se passait à La Capelle, en Thiérache où je m’étais rendu à deux reprises en peu de temps en compagnie d’une amie chère. Mon esprit, encore, vagabonda. Je revoyais les églises fortifiées, les bocages quasi irlandais. Le présent m’ennuie; il n’y a que le passé qui me distraie un peu de la mélancolie.

                                                         Dimanche 14 mai 2017.

Ska pour chat de gouttière à pattes de lapin

      Beaucoup de bonheur, ces derniers temps. Suis content. J’ai d’abord vu à la Maison de la culture d’Amiens le spectacle de François Morel, un récital de chanson intitulé La Vie, mis en scène par Juliette. Qu’est-ce que c’était bien ! De belles chansons françaises, bien écrites (Morel est un vrai littéraire, un écrivain, un poète). En bon comédien, il occupe la scène avec élégance, efficacité et sensibilité. Il détient une aura et une présence indéniables. Ses musiciens (Muriel Gastebois, batterie, vibraphone, percussions ; Amos Mah, contrebasse, violoncelle, guitares ; Antoine Sahler, piano, claviers, trompette ; Tullia Morand, saxophone, trombone, flûte, clavier) sont des parangons de précision, de talent et d’élégance. Et cette douce manière de ne pas jouer fort. Les types à la console du son étaient également épatants. Jouer à faible volume octroie un confort d’écoute duveteux, savoureux. Entendre les descentes de basse de l’excellent Amos Mah : un régal ! Ça m’a donné envie de regarder les Deschiens sur Youtube et Dailymotion. J’étais en compagnie d’une amie chère ; nous étions pliés en deux. C’est très fort, les Deschiens, tu sais lectrice fessue, amour discret, soumise et consentante. Bonheur encore et toujours, avec deux concerts de rock qui avaient lieu au même moment (le vendredi 28 avril) et en deux bars différents d’Amiens, heureusement distants de quelques centaines de mètres (Le Charleston et Le Capuccino). Dans le premier, j’ai découvert le groupe anglais Heavyball. Ce quatuor (Big Face : voix, batterie ; Johnny Iball, basse ; Habs, batterie ; Stone Gold Tom Frost, guitare) s’est formé à Nottingham, en 2011. Il égrène un ska poppy, mélodieux, entraînant et fruité qui n’est pas sans rappeler celui de The Selecter, de Madness, de Specials ou du Joe Jackson de Look Sharp ! Nous avons dansé co

L’excellent groupe anglais Heavyball photographié après le concert devant Le Charleston, à Amiens.

mme des fous. J’ai encore dû perdre quelques kilos, ce dont je n’ai vraiment pas besoin puisque à la machine à café du journal du journal les copines et les copains ne cessent de me dire que j’ai décollé, ce qui n’est pas faux. Maintenant, lectrice adulée et admirative, je pourrais accuser le rock et tout particulièrement l’excellent ska de Heavyball plutôt que de cafter le vin bio, les Marlboros light, les filles, le Brintellix 10 mg et le Seresta 10 mg du laboratoire Biodim. (Remarque, ça me donne un genre ; une douce amie m’a dit que je ressemblais à un chat de gouttière équipé de pattes de lapin ; c’est adorable !). Au Capuccino, j’ai beaucoup aimé le concert du groupe MPM, plus Dr. Feelgood que jamais, avec les prouesses du copain Laurent Goulet à l’harmonica. Là encore, j’ai dansé comme un fou. Je ne m’arrêterai de danser que quand je ne pèserai plus que 40 kilogrammes. J’arrêterai en même temps que le tabac. Mes bonnes résolutions, je ne les prends pas le 1er janvier, mais le 1er-Mai, comme tous les vrais marxistes. Le combat continue. Le rock et la littérature aussi. Je suis fier et droit sur mes pattes de lapin.

                                                         Dimanche 7 mai 2017.