Une taupe au Fakir ?

François Ruffin, fondateur du Fakir, célèbre journal satirique et engagé, et réalisateur de superbe film « Merci Patron »,

François Ruffin, au ciné Saint-Leu, lors de la présentation du film, lors de sa sortie.

s’explique.

François Ruffin, vous saviez que vous étiez infiltré par une taupe. Etait-ce quelqu’un que vous connaissiez très bien, un proche de longue date ?

Je voudrais souligner, d’abord, le côté à la fois grotesque, fantastique, incongru du bazar: on a là l’association des deux Bernard, Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, le PDG du premier groupe de luxe au monde, et Bernard Squarcini, l’ex-premier flic de France, l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy. Et ces deux puissants personnages s’allient pour quoi? Pour espionner, en Picardie, le petit journal Fakir! Pour faire nos poubelles, semble-t-il, à Amiens! On pourrait regarder ça comme un signe inquiétant: ils se croient vraiment tout permis. Car si on faisait la même chose, vue l’obsession des multinationales pour le secret des affaires, on risquerait gros. Mais je préfère y voir, au contraire, un signe positif: on peut leur faire peur, un peu, même quand on ne dispose pas de milliards. S’ils recourent à ces méthodes de truands, c’est qu’ils se sentent un peu fragiles. Sinon, pour répondre à votre question, non, la taupe n’était pas un proche du tout. On l’a vite repérée, ce mec – qu’on surnommait « le Libanais » avait vraiment un comportement bizarre, avec des trucs sortis de James Bond, des stylos-caméras, des machins comme ça. Mais plutôt que de le démasquer, on a choisi de s’en servir pour intoxiquer LVMH, pour leur fournir des fausses informations, et ils déplaçaient les forces de police devant Dior, par exemple. Ca montrait le lien, tout ça, entre l’Etat et le patronat. La question un peu plus grave à se poser : est-ce que les RG, les CRS, les gendarmes n’avaient pas plus urgent que de surveiller les rigolos de Fakir? Est-ce qu’il n’y a pas des groupes terroristes plus dangereux à pister?

 Quelles sont aujourd’hui vos relations avec cette taupe ?

C’est compliqué à suivre, mais cette taupe nous a, à son tour, démasqués. Alors qu’on tournait en caméra cachée, elle a aperçu le camescope, et du coup ça a rompu toute relation.

Allez-vous porter plainte ?

Franchement, je vais vous dire, tout ce qui se passe devant les tribunaux me fatigue. C’est de l’énergie perdue, et d’autres causes réclament davantage notre attention.

Surtout, on s’est bien marrés avec tout ça, on a fait rigoler les gens dans les salles de cinéma à travers toute la France, on a rendu ces puissants ridicules, est-ce que ça ne vaut pas mille fois un jugement rendu par des magistrats? Maintenant, c’est sûr que si une rédaction parisienne avait été visée de la même manière, peut-être que ça crierait davantage au scandale.

Où en est le film aujourd’hui ?

Le film a connu un succès formidable, on a dépassé les 500 000 spectateurs, et tout ça avec un budget dérisoire. Mais surtout, je l’ai mesuré, ça a redonné la pêche à plein de personnes, ça ré-encouragé, redonné de l’énergie, et c’est le but avant tout: quand le réel écrase, que l’art, la littérature, le cinéma, un documentaire, ouvre comme une fenêtre, un grand bol d’air, autre chose est possible.  Désormais, Merci patron! est projeté au Canada, en Espagne, en Italie, en Ukraine, en Amérique du Sud, etc. Et sinon, le DVD est sorti pour Noël, et on fait partie de la sélection pour les César. C’est inattendu pour un doc social qui se passe entre Flixecourt, Amiens et Valenciennes.

Et où en est votre candidature aux législatives ?

Ouh la, changement de sujet. Mais je vais le lien, quand même : moi, mon adversaire, c’est toujours la Finance, et aussi l’indifférence. Pour me bagarrer contre ça, contre cette résignation ambiante, contre la main-mise des puissances d’argent sur nos vies, je suis prêt à user de toutes les armes : un journal, un film, les manifs, les occupations de places, et les urnes. Tout est bon à essayer. Donc, oui, je souhaite me porter candidat aux législatives dans la Somme. C’est une initiative citoyenne, je vois bien qu’elle réveille de l’envie chez des gens, qu’on essaie de faire de la politique autrement, mais je ne partirais que si j’ai l’appui des partis de gauche : la France insoumise, les Verts, le Parti communiste. Et en toute sincérité, avec les appareils, c’est pas simple…

 

Vous avez proposez un débat quotidien avec le très libéral Dominique Seux sur France Inter. Qu’en est-il ?

C’est toujours la même lutte : l’éditorialiste du quotidien patronal Les Echos a la parole, tous les jours, sur France Inter, pour nous expliquer que les salaires sont trop élevés, qu’il y a de la concurrence, etc. Je l’ai interpelé, à l’antenne, pour que, au moins, il puisse y avoir un débat sur sa vision de l’économie. C’est ça la démocratie, c’est ça le pluralisme : du débat. Et je peux vous assurer que, si je suis candidat, je solliciterai des débats avec tout le monde.

Quels sont vos projets

C’est déjà pas mal, non?

 

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Gilles Perret et son film « La Sociale » au ciné Saint-Leu

Le cinéaste et documentariste a présenté ce film essentiel sur l’histoire de notre belle institution, tant malmenée, ces derniers temps, par les options libérales de la droite et des gauche.

Il y a 70 ans, les ordonnances promulguant les champs d’application de la Sécurité sociale étaient votées par le Gouvernement provisoire de la République. Un vieux rêve séculaire émanant des peuples à vouloir vivre sans l’angoisse du lendemain voyait enfin le jour. Le principal bâtisseur de cet édifice des plus humanistes qui soit se nommait Ambroise Croizat. Qui le connait aujourd’hui? Selon Gilles Perret, « soixante-dix ans plus tard, il est temps de raconter cette belle histoire de «  la sécu ». D’où elle vient, comment elle a pu devenir possible, quels sont ses principes de base, qui en sont ses bâtisseurs et qu’est-elle devenue au fil des décennies ? » Au final, se dresseront en parallèle le portrait d’un homme, l’histoire d’une longue lutte vers la dignité et le portrait d’une institution incarnée par ses acteurs du quotidien. Le réalisateur Gilles Perret répond à nos questions.

Votre film, La Sociale, est sorti le 9 novembre dernier. Il recueille un excellent accueil tant auprès de la critique que du public. Comment expliquez-vous cela ?

C’est un film qui est assez humain, touchant, émouvant. De plus, l’histoire de la Sécurité sociale est fort méconnue ; la Sécu n’est pas arrivée là par hasard. Il a fallu se battre pour l’installer car tout le monde était contre. Donc, les gens ont envie de se replonger dans cette histoire-là mais avec une forme cinématographique. Résultat : le bouche à oreille marche bien ; il y a ainsi du monde dans les salles. La Sécurité sociale nous concerne tous, de la naissance à la mort. La santé pour tous, la famille, la retraite jusqu’à la fin de notre vie… Il est donc normal que les gens s’intéressent à cette histoire. C’est dommage qu’elle ne soit pas enseignée dans les écoles.

Votre film est un vrai documentaire. Comment l’avez-vous conçu ? De quoi est-il composé ?

C’est un mélange de témoignages humains et de documents d’archives. Interviennent également des sociologues, des historiens, des spécialistes de la question. Ce n’est pas seulement un film d’histoire ; il met également en perspective cette histoire-là par rapport à ce qu’on vit aujourd’hui ; à ce que représente aujourd’hui la Sécurité sociale dans notre société.

Vous rendez hommage à cette magnifique personnalité qu’était Ambroise Croizat, l’un des fondateurs de la Sécurité sociale et du système des retraites en France, secrétaire général de la Fédération des travailleurs de la métallurgie CGT, ministre du Travail et de la Sécurité sociale de 1945 à 1947, militant communiste.

C’était l’occasion dans ce film de réhabilité ce personnage qu’était Ambroise Croizat, sachant qu’il a été injustement rayé de l’histoire. Car c’est bien sous la pression des mouvements de gauche, communiste socialiste et de la CGT que le général de Gaulle a dû céder et accepter la création de la Sécurité sociale. C’est une belle histoire de lutte, de combats, une belle histoire humaine. Mon but était donc d’en faire un film de façon à ce que le public soit touché par les acteurs de cette histoire, par les gens de cette époque.

L’avènement de François Fillon et la politique menée par la fausse gauche (Hollande-Valls), sociale-démocrate qui promeut une politique libérale, ne favorisent-ils pas le succès de votre film ?

Si, je pense que la plupart des gens ont compris que la Sécurité sociale rendait service tout au long de notre vie et qu’elle été sacrément efficace. La déclaration de François Fillon a effectivement bousculé les esprits ; ça a questionné et ça a incité les gens venir voir ce film. Si l’on parle de la médecine de ville, cinquante pour cent du budget de la santé serait confié aux complémentaires santé. Sachant que la complémentaire santé – les mutuelles – ça coûte beaucoup plus cher en frais de fonctionnement. Et c’est beaucoup plus inégalitaire. Car on en matière de mutuelles, on se paie ce qu’on est capable de se payer. Alors que pour la Sécu, on cotise en proportion de notre salaire. Ca veut qu’avec la décision de François Fillon, on va engendrer plus de pauvreté. Les gens auront encore plus de mal à avoir accès aux soins. Il y aura donc diminution de l’espérance de vie chez les plus pauvres.

Comment analysez-vous l’action du gouvernement Hollande-Valls sur la Sécurité sociale ? Quelle est votre analyse ?

Une vraie politique ambitieuse en matière de santé, eût été de confier plus de prérogatives à la Sécurité sociale car ça coûte moins cher, c’est plus efficace et c’est plus égalitaire. Alors que les gouvernements de gauche comme de droite n’ont fait que diminuer les remboursements; ils ont fait en sorte de faire de cette Sécu, une grosse machine administrative qu’il fallait rentabiliser. On a complètement oublié la dimension politique et ça on peut leur reprocher.  Pourtant les questions de santé et de retraites devaient être des questions prioritaires.

Ne pensez-vous pas que la gauche avait tout de même les leviers et les outils pour agir en ce sens ?

Si, lorsque la gauche est arrivée au pouvoir, elle avait tout en main pour redonner de la force à la Sécurité sociale.

Et ils ne l’ont pas fait.

Non. Et ce n’est pas le seul domaine dans lequel ils n’ont rien fait. Le problème des socialistes, c’est qu’ils veulent montrer qu’eux aussi, sont de bons gestionnaires. Ils veulent être plus royalistes que le roi ; ils appliquent docilement les directives européennes là et des critères de gestion là où on pourrait appliquer d’autres critères qui, même sur le plan gestionnaire, seraient beaucoup plus efficaces.

D’où les sentiments de presque amour de Pierre Gattaz à l’endroit de cette gauche-là.

Bien sûr. Cette gauche n’a fait que des cadeaux au patronat (CICE); elle a allégé les charges. Ce sera autant qui ne sera pas reversé aux salariés.

Irez-vous voter aux primaires de la Gauche et qui soutiendrez-vous ?

Non, je en crois pas que j’irai voter aux primaires de la Gauche.  D’autant qu’ils vont se battre jusque début février. Pour l’instant, je n’ai pas pris de décision. Que de temps perdu et de perte d’énergie pendant que les autres sont déjà en action !… Ca va se terminer en pugilat du Parti

Gilles Perret est realisateur et documentariste engagé.

socialiste ; il ne faudra pas compter sur moi pour ça…

Et aux présidentielles, savez-vous pour qui vous aller voter ?

Non, pas encore. C’est assez compliqué. On verra.

N’avez-vous pas l’impression que les politiques – quels qu’ils soient – de l’Etablisment, ne veulent plus d’état ? Ou en tout cas, beaucoup moins d’état ?

Oui, exactement ; ils sont les fruits de trente année de politique néo-libérale. Ils ont oublié l’action publique, le bien commun ; du coup, les pontes du Parti socialiste sont complètement dans cette logique-là. Ce qui m’affole toujours de voir que les faibles sont de plus affaiblis ; or, normalement, l’état est là pour les protéger.

Propos recueillis par

                                              PHILIPPE LACOCHE

« On paie toujours quelque chose quand on privilégie le travail à sa vie »

 

C’est ce que pense Sylvain Desclous, réalisateur de l’excellent « Vendeur », avec Pio Marmaï. Ils sont venus présenter leur film, il y a peu, au Gaumont d’Amiens.

La société capitaliste vue par le petit bout de la lorgnette : la vente. La difficulté d’être père. Ce sont les thèmes essentiels du très beau premier long-métrage de Sylvain Desclous. Serge (Gilbert Melki) est un vendeur exceptionnel. Il exerce son talent dans les grands magasins. Ses employeurs l’adulent; c’est un gagnant. Et il leur fait gagner beaucoup d’argent. Mais il a tout sacrifié à son fichu métier. Dont son fils, Gérald (Pio Marmaï) qu’il ne voit jamais… Ce dernier, en grande difficulté financière, vient demander un travail de vendeur à son père afin de financer les travaux de son restaurant… Gérald, qui ne se croyait pas fait pour ça, se découvre, lui aussi, un excellent vendeur…

Sylvain Desclous, quelles étaient vos intentions en écrivant ce film ?

Il s’agit de mon premier long-métrage ; j’ai un parcours un peu atypique. Je n’ai pas fait d’école de cinéma ; j’ai gagné ma vie en bossant dans des entreprises. Parallèlement, j’ai fait des courts et moyens-métrages qui ont tous en commun qu’ils présentent des personnages ancrés dans une certaine réalité du travail. Je voulais voir ce qu’une place dans le monde du travail, place subie plutôt que choisie, pouvait avoir comme conséquences sur le comportement (tout banalement, que la personne soit heureuse ou malheureuse). Quand j’ai eu l’idée du long-métrage, j’ai voulu garder ça, et prendre un personnage que l’époque désigne comme très reconnu, admiré dans son univers professionnel. Et de gratter jusqu’au bout pour voir à quel prix cette réussite professionnelle s’était faite. Qu’est-ce que ce personnage, Serge (campé par Gilbert Melki) avait sacrifié pour cette réussite. Je vis en 2016 ; mes amis ne sont pas dans le cinéma et je vois qu’on paie toujours quelque chose quand on privilégie le travail à sa vie. On est tous là-dedans, dans cet engrenage, et ce n’est pas sans prix. Pourquoi ai-je pris un vendeur ? Je me suis renseigné sur les cuisinistes ; c’est une profession assez flamboyante, drôle, et cinématographique parce que les mecs sont des vendeurs, mais aussi des acteurs. Il y a des passerelles assez cocasses entre les deux métiers. Tout en restant dans le cinéma, tout en se faisant plaisir, en faisant de belles images, il y avait moyen de dresser un tableau discret – mais je l’espère, fidèle – du monde et de la société dans lesquels on vit.

C’est d’abord le portrait d’un homme, un père, mais c’est aussi une charge contre la société capitaliste dans laquelle on vit. C’est le capitalisme et ses terribles rouages vus par le petit bout de la lorgnette… Etait-ce aussi l’une de vos intentions ?

Je ne voulais pas être dans le jugement, ni dans le manichéisme, ni dans le pamphlet parce que j’aime beaucoup une phrase de Jean Renoir qui dit : « Le problème dans ce monde c’est que tout le monde a ses raisons. » Et je pense que tout le monde a ses raisons. Daniel (Pascal Elso), le directeur des cinq magasins, peut se révéler d’une très grande froideur quand il s’agit de virer Serge, mais s’il ne vire pas Serge, c’est lui qui se fera virer. En tant que citoyen et être humain, bien sûr, je condamne ça, et, en même temps, je me dis que parfois on n’a pas le choix. Il faut tuer pour survivre, je le constate et le déplore, évidemment. Ne pas être manichéen et, en même temps, cheminer dans le questionnement que tout le monde a le matin quand il se lève : est-ce que j’enfile le bon costume ? Est-ce que je suis à ma place ? Est-ce que j’exerce le métier dont je rêvais quand j’étais enfant ? Est-ce que j’ai fait les bons choix ? Est-ce que je ne me suis pas trompé ? Et si je me suis trompé, est-ce qu’il est encore temps de revenir en arrière ? Avant de faire des films, je devais préparer des concours administratifs ; j’ai fait les études qui m’y menaient.

Vous avez fait Science Po.

Oui, j’ai fait Science Po ; j’ai fait du droit. Je n’aurais jamais dû être là dans cette activité de cinéaste. Mais à un certain moment, je me suis dit que j’étais en train de m’engager dans quelque chose où je pressentais que je n’allais pas être très heureux. Alors, quoi faire ? Comment faire ? Est-ce que le demi-tour est possible ? Ce sont des questions qui me touchent.

Généralement, on ne fait pas Science Po sans être politiquement positionné. Etait-ce votre cas ?

Non, pas du tout. Je venais de province ; j’ai fait Science Po à Aix.  Le monde du cinéma m’était complètement étranger ; je voyais ça comme un simple spectateur. Je ne savais pas que les films se fabriquaient avec des techniciens. Je ne savais trop quoi faire après le bac, en tentant de rester le plus généraliste possible. Et Science Po est très généraliste. Et puis, il fallait bien gagner sa vie, et j’ai senti que ces premiers boulots payaient plutôt bien, et que je me retrouvais comme tout le monde dans un engrenage. Travailler pour pouvoir payer… Et un moment donné, mes rêves et ma passion, je commençais tout doucement à les oublier. Et je me suis réveillé juste à temps.

Pio Marmaï, connaissiez-vous Sylvain Desclous avant ce film ?

Pio Marmaï : Nous nous étions croisés amicalement. On s’est croisés par l’intermédiaire de Pierre Salvadori. Je ne savais pas encore si j’allais faire son film Dans la cour ; je venais de me faire lâcher par ma meuf à ce moment-là. J’étais un peu anéanti, comme peut l’être n’importe quel jeune amoureux. Et puis, la vraie rencontre s’est fait quand j’ai découvert le scénario de Sylvain. Quand de tels scénarios surgissent (pour moi, c’est de l’ordre du surgissement), une écriture singulière et profonde, et en même temps très accessible. On n’est pas dans quelque chose d’élitiste et de prétentieux. En tant que jeune, ce scénario m’a parlé. Ensuite, tout simplement, on s’est rencontré. On a discuté ; on n’a pas tellement préparé. On n’a pas fait beaucoup de répétition ; on a fait une lecture. Nous sommes partis du principe qu’il fallait garder cette fragilité-là.

Comment avez-vous endossé et travaillé le personnage de Gérald ?

Gérald a un travail (chef cuisinier) qui le passionne mais qui ne parvient plus à le faire vivre. Il est dans l’obligation de demander de l’aide à son père.

Sylvain Desclous : Dès le début, nous nous sommes dits : Serge est un commerçant, et Gérald est un artiste. Gérald est parvenu jusqu’ici à suivre sa voie, la gastronomie, la cuisine… Et il s’est planté car il est trop entier. Comme il le dit : ses gars, il ne les paie pas au black. Il n’a pas su composer avec le système. Il va demander à son père, Serge (qui, lui, a su parfaitement composer avec le système), un travail.

Il y a aussi l’analyse autour du rôle de père. Cela devait être d’autant plus émouvant pour vous, Pio, que vous ressemblez, dit-on, au vrai fils de Gilbert Melki.

A dire vrai, je me fiche un peu du réalisme. Par convention, ce qui est montré, la fiction, on le croit. Ce qui était délicat à générer, c’est la relation père-fils qui ne cesse d’évoluer. A dire vrai, à aucun moment, il y a une sorte de rencontre…  Ce qui m’a marqué, c’est que les individus sont des taiseux qui peuvent être nourris d’un certain amour l’un pour l’autre mais qui ne se le diront jamais. C’est pour ça qu’ils sont assez beaux. C’est pour ça aussi qu’ils parlent à n’importe quelle personne. Il y a plus qu’un non-dit ; c’est une impossibilité de se dire : « Ca fait trente ans qu’on est là ensemble ; je ne t’ai jamais dit que je t’aimais, mais je ne le ferai pas. » Il existe entre eux une sorte d’évitement plein de pudeur.

Sylvain Desclous : L’amour qui existe entre eux ne parvient pas à se dire. Je pense que le personnage de Serge (joué par Gilbert Melki) est assez révélateur de cette génération – et sans faire de généralité. J’en ai rencontré plein, notamment dans ma famille. Des hommes qui n’ont pas les mots.

Pio Marmaï : Il y a, certes, dans le film une dimension sociétale, mais dans le film il y a surtout quelque chose qui relève de l’intime, du familial. Dans ma famille, c’est différent. Ca traite aussi de la pudeur ; à quel moment on s’autorise à dire à la personne qu’on aime. Entendre qu’on est aimé par quelqu’un est assez bouleversant.

Le rapport père-fils est aussi très présent dans Saint-Amour le film de Delépine-Kervern.

Oui, dans les films de Delépine et de Kervern, ce sont des personnages cabossés qui font preuve d’une énorme tendresse. C’est ce qui me plaît dans leurs films.

La scène de pêche avec le grand-père, interprété par Serge Livrozet, est magnifique.

Sylvain Desclous : J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire la scène du personnage du grand-père parce qu’on se rend compte que cette incapacité de prendre la parole elle court depuis des générations. Il faut que quelqu’un brise enfin le cercle du silence pour que des paroles d’amour puissent enfin s’échanger et qu’on puisse repartir sur autre chose.

Pio Marmaï : Mon père était d’une famille de taiseux, de travailleurs. On est une famille, donc on s’aime, c’est entendu. Oui, c’est le non-dit. Ca m’émeut en tant qu’individu quand je le vois à l’écran. Ca me renvoie à ce que j’ai vécu.

Sylvain Desclous : J’ai lu l’été dernier une biographie de Samuel Fuller, Le Cinquième visage, un gros pavé dans lequel il raconte sa vie démentielle… A la fin du bouquin, il sait qu’il va mourir ; il se demande ce qu’il va retenir de sa vie, et il dit : « Pensez à ceux que vous aimez et dites-leur. »

Sylvain, vous avez travaillé dans le monde l’entreprise. Quel regard portez-vous sur celle-ci ?

Mon regard est biaisé car je ne m’y suis jamais senti à l’aise ; ce n’était pas ma place. J’y ai vécu de façon assez douloureuse, en me disant : «J’espère que ma vie ne va pas se cantonner à ça. » Je me disais que les gens que je côtoyais n’avaient pas l’air heureux. J’ai également organisé des séminaires de travail pour de grandes entreprises. Ainsi, j’ai pu comprendre comment le monde de l’entreprise fonctionnait. Avec des hommes qui aiment le travail, certains sont heureux, d’autres malheureux. Ca m’a permis de ne pas être dans le fantasme. J’aurais eu très peur de décrire une réalité que je ne connaissais pas. Je sais comment parle un directeur de marketing ; je sais comment il s’habille ; je sais où est-ce qu’il va bouffer ; je connais sa bagnole… Ca me permet d’ancrer des personnages, de mettre des mots dans leur bouche.

La scène du coaching avec Christian Hecq est impressionnante…

Sylvain Desclous : Il est souvent au cinéma dans des rôles plutôt comiques, mais aussi à la Comédie française. Il est flippant ; je me suis fait plaisir en écrivant cette séquence. Ce genre de scène existe dans la réalité. Après certaines projections en avant-premières, des gens sont venus me dire qu’ils avaient vécu ça et que c’était plus méchant que ça… Des livres sortent chaque année sur les dérives du management. On assimile la performance individuelle à la performance sportive. Il faut surperformer ; le bon vendeur ce n’est pas celui qui vend bien, c’est celui qui vend bien tous les jours. Sauf que ce n’est pas pour rien que les sportifs s’arrêtent à 35 ans car le corps finit par lâcher. Or, dans l’entreprise, jusqu’à 50 balais, on file des challenges aux mecs, et ils finissent par craquer.

Comment avez-vous rencontré Serge Livrozet ?

Sylvain Desclous : Avant de faire des films, j’étais d’abord un spectateur. J’avais L’Emploi du temps, de Laurent Cantet, dans lequel il jouait un rôle. Je me suis dit : « Le jour où je ferai un long-métrage, je veux ce que mec soit dans mon film. Il a une gueule… » On est allé en casting de long-métrage. J’ai vu quelques comédiens, pour jouer le rôle du grand-père, dont Romain Bouteille. C’est alors que j’ai pensé à Serge Livrozet ; je suis allé le voir à Nice. On s’est tout de suite très bien entendu. Et il m’a raconté sa vie : Michel Foucault, les QHS, etc. Je me suis dit que c’était trop énorme. Je me suis dit que, même si ce n’était pas un comédien, je prenais le risque. Serge a accepté. Il a eu le courage absolu de faire le tournage, alors qu’il avait des soucis de santé. C’est une de mes grandes fiertés ; c’est une gueule. C’est un parcours ; c’est un intellectuel. Et puis, il y a ce petit clin d’œil car c’est quand même lui qui a écrit Lettre d’amour à l’enfant que je n’aurai pas  (N.D.L.R. : éditions Lettres libres), et dans mon film il joue le rôle d’un père et d’un grand-père. J’ai un immense respect pour Serge Livrozet. On va aller le voir à Nice où nous présentons le film en avant-première. Pour l’anecdote, dans le film de Laurent Cantet, Serge Livrozet conduit une BM, et c’est la même que conduit Melki dans mon film.

Pio, qu’est-ce ça fait de jouer au côté de Gilbert Melki ?

J’ai un rapport assez concret au travail. Je pars du principe que les comédiens sont bons car leurs partenaires le sont aussi. Le cinéma est un travail d’équipe ; tu es bon car tu es bien éclairé, bien filmé.  Une confiance entre Gilbert Melki et moi s’est instaurée ; on s’est vu très peu avant, non pas par fainéantise, mais on voulait que leur relation singulière elle soit réelle sur un plateau. Je ne cherche jamais à être pote avec les gens avec qui je travaille ; je fais simplement mon boulot. On s’est donc dit que notre relation allait se construire au fur et à mesure du tournage du film. Il ne faut pas forcer les choses ; on pouvait fabriquer une filiation fictionnelle. Ca fonctionne quand on laisse les choses exister.

La scène de pleurs dans la voiture est très forte.

Pio Marmaï : Les scènes d’effondrement sont compliquées quand on est seul. Je n’ai jamais de difficulté à générer une scène d’émotion quand je suis avec un partenaire.

Sylvain Desclous : Je crois que cette scène était la plus difficile à réaliser. Pio venait de Paris ; c’était le matin. Au top, il fallait qu’en 25 secondes viennent les larmes ; c’était compliqué.

Quels sont vos projets ?

Sylvain Desclous : Je suis en cours d’écriture d’un deuxième long-métrage avec coscénariste très talentueux qui s’appelle Pierre Erwan Guillaume. Ce film n’a pas grand-chose à voir avec Vendeur ; c’est l’histoire d’une jeune femme dans le milieu de la politique.

Droite ? Gauche ?

Sylvain Desclous : Bonne question. Je suis très observateur de ce qui se passe aujourd’hui ; ma hantise, c’est que le film se trompe ou soit daté. J’aimerais que quand le film sort, il ne soit pas contre validé par un passé immédiat. Je me dois d’anticiper ce qui va se passer après les prochaines élections.

Pio : Je finis le film, Le vin et le vent, que j’ai tourné, pendant un an, avec Cédric Klapisch. Après je fais un film de Jérôme Bonnell avec Catherine Deneuve, et ensuite, je ferai le prochain de Pierre Salvadori. Ensuite, je serai au théâtre à propos des Indiens en Arizona. Des workshops, écriture au plateau avec les junkies… comme je suis, quoi ! Et aussi le film d’Olivier Babinet, en second rôle. Car c’est important de suivre des projets, sans pour autant d’être dans un premier rôle.

Sylvain Desclous : Parmi les vendeurs, il y a un acteur qui s’appelle

Pio Marmaï (à gauche) et Sylvain Desclous.

Pio Marmaï (à gauche) et Sylvain Desclous.

, un ami. Il joue le rôle d’un vendeur qui arrive avec sa clope pour parler à Gilbert Melki. Et lui, aura le rôle principal dans le prochain film d’Alain Guiraudie qui est en sélection officielle. Donc, on n’a pas fini d’en entendre parler.

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

Vendeur

Sortie : mercredi 4 mai.

Durée : 1h 29 mn.

Réalisateur : Sylvain Desclous

Avec : Gilbert Melki, Pio Marmaï, Pascal Elso.

Genre : comédie dramatique.

Nationalité : film français.

CINEMA Des nouvelles de la planète Mars

Un François Damiens (Philippe Mars) et un Vincent Macaigne (Jérôme) éblouissants. Deux acteurs adolescents tr

Vincent Macaigne (à gauche) et François Damiens.

Vincent Macaigne (à gauche) et François Damiens.

ès talentueux: Jeanne Guittet (Sarah Mars) et Tom Rivoire (Grégoire Mars). Un Philippe Aumont (le père de Philippe Mars) surprenant et hilarant. Des nouvelles de la planète Mars (sort le mercredi 9 mars), de Dominik Moll, est une belle réussite. Il y a du rythme, du suspens, du fond. Car cette comédie est bien plus profonde qu’il n’y paraît. Elle sonde les reins du monde du monde du travail de notre indéfendable société ultralibérale avec ses chefaillons, ses open spaces, ses rythmes de cinglés camouflés par des gestions des ressources humaines onctueuses. Elle aborde aussi la maladie mentale, celle de Jérôme, bien réelle, et celles, plus insidieuses, des autres personnages. Un clin d’œil à Giscard d’Estaing, sous le règne duquel ce satané capitalisme dérape après le choc pétrolier. Dominik Moll nous raconte la vie de Philippe Mars, ingénieur informaticien divorcé, qui essaie de mener une vie tranquille et faite de raison dans un monde qui perd complètement la boule, gangrené par un individualisme puant et insupportable… Un film bien plus politique qu’il n’en a l’air.

PHILIPPE LACOCHE