Patricia Kaas : « Aujourd’hui, tout va bien »

Elle est venue présenter les chansons de son dernier album éponyme, le mercredi 15 février, au Zénith d’Amiens. Interview.

Une voix. Une personnalité. Une aura. Patricia est l’une des chanteuses françaises les plus attachantes. Après son disque hommage à Edith Piaf, sorti en 2012 à l’occasion du 50e anniversaire de la mort de l’artiste, elle vient d’éditer, en fin d’année dernière, un album éponyme d’une grande qualité tant par la puissance évocatrice de son interprétation que par les chansons écrites par divers créateurs. La presse a unanimement loué la force de ce CD. Patricia Kaas a donné

Patricia Kass, dernièrement, à Paris.

un concert le mercredi 15 février, au Zénith d’Amiens. Nous l’avons rencontrée à Paris.

Vos derniers albums remontent à combien de temps ?

J’ai fait deux albums après Sexe fort, sorti en 2003 : Kabaret et Kaas chante Piaf. Deux disques studio. Kabaret était un album consacré aux chanteuses des années Trente, sur lequel il y avait peu de chansons inédites. Et le Kaas chante Piaf sur lequel, bien sûr, il n’y avait que des chansons de Piaf. Ca fait donc treize ans que je n’avais enregistré un album avec mes propres chansons. Quand je sors un album, je pars en tournée presque deux ans ; donc, en fait, il n’y a pas treize ans ; j’étais tout le temps sur la route, et j’ai fait plein de choses.

Ce fut le cas de la tournée autour du disque consacré à Piaf.

Oui, nous avons terminé la tournée en juin 2014. Ensuite, il me fallait un peu de temps pour faire ce nouvel album, trouver les chansons, me préparer ; il n’y avait donc pas eu grand vide. Du tout.

Après la tournée Piaf, vous auriez été victime d’un burn out, selon certains articles. Est-ce exact ?

Ce n’est pas la tournée Piaf ; cela faisait 15 ans, je ne cessais de bosser. Et à certaines périodes de ma vie, j’ai reporté certaines émotions comme le deuil de maman et de papa. On se dit qu’on est fort ; on le compense par autre chose. Le public est là pour vous donner une certaine chaleur. On se dit : « Ca va aller, ça va aller ! » Et puis, ces dix dernières années, j’avais fait une autobiographie (L’Ombre de ma voix, chez Flammarion) ; j’avais fait un télé film (Assassinée) dans lequel je jouais le rôle d’une maman qui perdait sa fille. Emotionnellement, c’était très difficile ; et puis, il y a eu Piaf… Un moment, ça a pété. J’étais épuisée physiquement et psychiquement. Tout cela était beau mais je ne savais pas trop où j’en étais. Il y avait une belle enveloppe, mais à l’intérieur, qu’y avait-il ? Très vite, je me suis fait aider ; je suis quelqu’un qui est dans la construction. Ca a été mieux. Et aujourd’hui, j’ai un nouvel état d’esprit… Les années passent ; je ne me pose plus les mêmes questions. Je me dis : « Qu’as-tu à prouver ? Tu es là depuis 30 ans. » Les gens me suivent. Je sais qu’une chanson ou un album marquent ; mais je me dis aussi que le personnage que je suis doit marquer également. Ca me met donc en confiance. J’ai beaucoup fui dans la vie. Là, en tout cas, aujourd’hui je me suis rattrapée ; et aujourd’hui, tout va bien.

Pourquoi un album éponyme ? Pourquoi ne pas l’avoir nommé ?

Au début, je voulais l’appeler Polyloves car ce disque parle d’amours différentes. Mais quand on reçoit des chansons qui parlent d’inceste ou de femmes battues, on ne parle plus de la même chose. Ensuite, je voulais l’appeler La langue que je parle, mais comme mes albums sortent aussi dans des pays étrangers, ce n’était pas évident. L’album ressemble à la femme que je suis aujourd’hui ; tout cela se reflète dans le choix des chansons, dans ma façon de chanter, de parler, etc. Je me suis dit : « Voilà, ce disque, c’est Patricia Kaas. » De plus, je n’avais jamais eu d’album à mon nom. Voilà la raison.

Vous disiez que vous étiez une nouvelle femme. En quoi ?

En général, je me sens beaucoup mieux avec moi-même.

Amoureuse, peut-être ?

Non, pas forcément, mais amoureuse de la vie, de ma passion. Au début quand je faisais des spectacles, et que je me disais : « Tiens, je voudrais chanter là ou là… » Il y avait toujours un truc qui me faisait comprendre que c’était compliqué. Ou qu’on ne gagnait pas d’argent en allant là. Donc, je me suis mise à produire mes tournées. Ensuite, j’ai produit mes albums. Tu deviens donc « une femme d’affaires ». Je me suis débarrassée de tout ça. Je voulais juste monter sur scène et me dire : « C’est ça ma passion, le partage que j’aime. » Alléger toutes ces responsabilités. J’ai toujours eu une distribution dans une maison de disques, mais là, j’ai signé chez Warner, et Live Nation World pour la tournée, toujours en co-production avec Richard Walter Productions. Je me suis dit que j’avais confiance en moi, que j’avais un meilleur regard sur moi-même. Je parviens à me féliciter, à me dire : « C’est quand même génial ; regarde tout ce que tu as fait… » Je suis devenue plus positive en ce qui me concerne, ce qui, jusqu’à présent, n’était jamais le cas. Peut-être que depuis des années, je vivais à travers l’ombre de maman. Je voulais qu’elle soit fière de moi. Au bout d’un moment, je me suis dit : « J’ai tout donné. Maintenant, il est temps… » Tout à l’heure, vous me parliez du burn out, finalement, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Comme je suis quelqu’un qui se bat dans la vie, ça m’a beaucoup aidé.

La presse est unanime pour dire que votre dernier album est de grande qualité. Comment a-t-il été conçu ? Quand ? Avec qui ? Où ?

Le fait d’être dans une maison de disque, il y a un directeur artistique, avec qui j’ai passé beaucoup de temps à discuter. On a écouté, ensemble, beaucoup de musiques. Ce n’est pas évident : il y a ce qui vous va, ce qu’on attend de vous. Et ce que vous écoutez, vous. Et faire un mélange de tout ça, ce n’est pas évident. Ce que je voulais surtout, c’était de choisir les chansons sans savoir qui étaient les auteurs-compositeurs. Je ne voulais pas être influencée. Je ne voulais pas avoir peur de me dire : « Comment on va dire pouvoir dire non à cet artiste ? ». Il y a eu, bien sûr, des auteurs que j’ai rencontrés, avec qui on a papoté, qui m’ont écrit la langue que je parle. J’avais envie de travailler avec Arno qui m’a écrit « Marre de mon amant ». Cela faisait dix ans que je lui demandais, il me disait toujours : « Je ne sais pas, je ne sais pas… ». Et puis, là, enfin, il nous a fait cette chanson.

Aurélie Saada, de Brigitte, a également écrit pour vous.

Oui, elle a fait un texte co-écrit avec  Pierre Jouishomme.

Vous vous êtes rencontrées, Aurélie Saada et vous ?

Non, nous n’avons pas eu l’occasion. C’est la chanson « Madame tout le monde », qui est un peu un pont entre la Patricia que les gens connaissent, et qui vous amène à la femme que je suis aujourd’hui, avec un autre état d’esprit. Au départ, je n’étais pas à 100% avec le texte… C’est ça aussi construire un album ; j’ai des textes que j’aimais mais les musiques je ne les aimais pas alors on a fait une, deux ou trois nouvelles compositions. Ou le contraire. On avait de superbes musiques mais les textes, j’accrochais moins. « Madame tout le monde », contenait une légèreté qu’au début je ne sentais pas. J’avais pensé à Ben Mazué au début. Ensuite, le directeur artistique, m’a demandé ce que je pensais d’Aurélie. J’aime bien Brigitte ; c’est premier degré et sensuel en même temps. C’est aussi aguichant. Elle a donc commencé à écrire ce texte. Je l’ai juste croisé une fois car, avant Brigitte, elle travaillait un peu avec mon manager.

D’autres chansons sont plus graves, comme « Le jour et l’heure » qui évoque les attentats. De qui est-elle et quelle est sa genèse ?

C’est Rémi Lacroix qui a écrit la musique. Et le texte est de David Verlant. Je l’ai reçue ; j’ai tout de suite aimé, mais bizarrement, j’ai compris que ce sentiment de bascule je l’avais aussi ressenti dans des choses plus personnelles. La chanson était vraiment écrite par rapport aux attentats. Je l’ai faite un peu changer pour qu’elle ne soit pas uniquement sur les attentats. Je lui ai dit : « Moi tu sais, quand j’ai appris que j’avais perdu mon frère, je me souviens exactement où j’étais. Ce que je faisais. Mon papa, oui… j’étais tout de même assez présente. » On est marqué par les moments difficiles. Je suis incapable de vous dire où j’étais et ce que je faisais quand j’ai appris une bonne nouvelle. J’ai donc voulu que cette chanson parle des attentats mais aussi quelque chose de plus proche. Je voulais que cet album me ressemble.

Votre chanson « La maison en bord de mer » traite d’un thème grave : l’inceste. Pourquoi ce thème ? Est-ce vous qui l’avez sollicitée ?

Je suis arrivée dans le bureau de Bertrand Lamblot, mon directeur artistique. Il m’a dit : « Je sais que tu as un esprit ouvert, tu ne veux pas de barrières. J’ai eu cette chanson pour toi ; je ne sais pas si je dois te la faire écouter ou pas. » J’ai voulu l’écouter. Il m’a dit : « Ca parle de l’inceste. » J’ai écoutée, et je l’ai tout de suite voulue pour l’album. Je lui ai dit : « C’est fini les barrières. Quand tu vas voir un film, tu es touché, ou tu n’es pas touché. » Quand j’ai entendu cette chanson, je me suis dit : « C’est incroyable ! ». Ensuite, j’ai rencontré quelqu’un d’une association. C’est quand même fou qu’il y ait silence autour de sujets aussi importants… Est-ce une timidité ou une arrogance de se dire : « Ca, ça reste en famille. On n’en parle pas. » C’est incroyable en 2017 !… Je trouve que ces deux dernières années, sur ces questions, on fait chemin arrière. On recule. Je ne suis pas une artiste engagée  (en tout cas pas encore ; il ne faut jamais dire jamais…); je ne tape pas sur la table en disant : « Il faut faire quelque chose ! » Mais je suis engagée émotionnellement ; il faut dire que ça existe, qu’on en a tous conscience, que c’est là beaucoup plus que ce qu’on pense.

La chanson « Le Refuge » est dédiée aux jeunes homosexuels. Pourquoi cette chanson ?

Ca, c’était une envie. « Le Refuge », c’est le nom d’une association. Il y a beaucoup de choses avec lequel on embête les homosexuels, le mariage, etc. En fait, qui ça gêne ? J’ai connu cette association par l’intermédiaire de la chanteuse Jenifer. Je ne parvenais pas à croire qu’il existait une association, « Le Refuge » qui accueille les homosexuels rejetés par leurs familles. Je me disais : « On rejette encore ses enfants parce qu’un homme aime un homme ou une femme aime une femme. » Je n’en revenais pas. J’ai demandé à Pierre-Dominique Burgaud – qui m’avait déjà donné « La langue que je parle » -, de m’écrire une chanson là-dessus. On a discuté ; il a carrément pris le nom de l’association. L’association est très contente. Ils l’ont mise sur leur site accompagnée d’une petite vidéo. De plus, je suis concernée indirectement dans le sens où dans ma famille, il y a des homos ; et dans mon public, il y a plein d’homos.

Et Arno, vous vous étiez rencontrés ?

On s’était rencontrés plusieurs fois. J’étais allée le voir en concert. C’est un personnage ; il est rock. Et en même temps, il est hyper timide. Il est drôle. Quand on s’était rencontré, il avait peur. La première fois que nous nous sommes vus pour parler chansons, c’était, je crois, il y a plus de dix ans. On s’était donc rencontré et il prenait un verre, un deuxième verre, un troisième verre… Il me disait qu’il ne savait pas écrire pour les autres. Je lui disais : « Ne pense pas à écrire pour quelqu’un ; écris pour toi. » Et ça ne c’était pas fait. Je crois que c’est la première fois qu’il écrit pour quelqu’un. Là, je l’ai bousculé un petit peu, et est arrivée la chanson « Marre de mon amant », qui est géniale. Je ne l’ai pas dirigée, car je ne voulais pas ; c’est un peu « Mon mec à moi » d’aujourd’hui. « Mon mec à moi » c’était plus l’adolescente. Là, je dis, après ces années : « Tu peux toujours parler… marre de mon avant. » Voilà. Il y a aussi un côté provocant dans « Marre de mon amant ». Il y a des allusions sexuelles. Et j’aime ça, chez Arno. Il m’a appelé, très timidement pour me dire : « C’est bien ce que tu as fait avec la chanson. »  Autre belle rencontre, c’est Ben Mazué. « Adèle », quelle belle chanson ! J’avais rencontré Ben car il avait fait le texte de « Sans nous ». J’aimais bien ; on a déjeuné ensemble et même pas 48 heures plus tard, est arrivée « Adèle ». L’atmosphère de cette chanson est due aux arrangements. Il y a ce chanteur guitariste anglais qui s’appelle Fink, que j’adore ; je l’avais moi-même contacté par Facebook. Je me disais qu’il n’allait jamais répondre ; et il a répondu. Je lui ai dit que mon rêve serait de faire un album ; il m’a dit : « Faisons-le ! » On était déjà en train d’enregistrer ; il a fait quatre chansons.

Vous êtes issue d’un milieu modeste. Vous venez de Moselle qui a trinqué en matière sociale. Les politiques ne lui ont pas fait de cadeaux. Quel regard portez-vous sur tout ça ?

Politiquement, je n’ai pas trop de point de vue. Economiquement, un peu plus parce que dans ma famille, il y a des mineurs ; je ne suis pas sur place, c’est difficile. Avant, déjà, les mines fermaient ; et là-bas, c’est ça, les mines ; il n’y a pas d’autre travail. C’est effectivement une région qui a un problème par rapport à l’emploi.

Avec quelle formation serez-vous à Amiens, sur scène ?

Aujourd’hui, j’en sais un peu plus car on a fait cinq concerts. On a commencé la tournée. Il y a cinq musiciens (batterie, basse-contrebasse, clavier, guitare-violon, clavier-guitare). Les arrangements ont été faits par Frédéric Elbert. Supers arrangements, sans bousculer les anciens arrangements, mais en leur donnant un petit coup de dynamique. Beaucoup de chansons lentes. Et des pics qui donnent une certaine énergie. Kabaret et Piaf, c’était plus un spectacle ; là, c’est plus un concert. J’enchaîne des chansons anciennes et des nouvelles auxquelles j’ai envie de donner vie car c’est ça aussi : les faire découvrir, les emmener avec moi pour la première fois. J’ai dessiné les décors car j’aime bien faire ça. C’est un peu élégant, un peu chic. Je recherche le, positionnement des musiciens ; il y a aussi une grosse ampoule très spéciale sur scène. Et un lustre très moderne. En même temps, je veux que ce décor soit un peu roots. Mais avec une certaine élégance ; j’ai toujours aimé ce côté fille, femme. Voilà. Après il faut que ça se simplifie. Sinon, ça fait trop construit. C’est pour ça aussi qu’on fait des dates de rodage. Car quand on fait des répétitions dans une salle vide, la réaction du public, on ne la connaît pas. Quand on se retrouve devant le public, on comprend si l’enchaînement des chansons est bon. Depuis, on a changé deux ou trois chansons de place. Je crois que c’est un spectacle qui est dynamique et dans l’émotion aussi. Je crois que les gens me redécouvrent à nouveau car en faisant des spectacles comme Kabaret et Piaf, ce n’est pas que les gens m’avaient perdue, mais j’étais allée ailleurs. Ils sont contents car ils me retrouvent avec, en plus, des années d’expérience. Les gens me disent : « Tu chantes mieux que jamais ! » Il vaut mieux que ça aille dans ce sens-là.

                                               Propos recueillis par

                                              PHILIPPE LACOCHE

La Résistance à hauteur d’homme

 Pierre-Yves Canu, Picard d’adoption, fut un grand résistant d’une modestie exemplaire.

Je resterai abeille. Déjà, le titre du petit livre de Pierre-Yves Canu, en dit long. Pierre-Yves Canu fut un très grand résistant. Il n’en fit pas une histoire; il en fit ce court récit, poignant de modestie qui sortit deux semaines après sa mort survenue le 17 décembre 2016. «Plus de soixante-dix ans après les faits, certains échos de Résistance résonnent encore. Ils semblent d’une autre époque», note fort justement l’éditeur, Emmanuel Bluteau fondateur de la Thébaïde qui ne cesse d’exhumer les textes importants des Hussards et

Pierre-Yves Canu : un résistant exemplaire.

de se faire l’écho de la voix de la Résistance (son travail autour de Jean Prévost est exemplaire). «L’abeille qu’est Pierre-Yves Canu se résout finalement à faire entendre sa voix de citoyen ordinaire. Sa place dans la ruche des combattants de l’ombre, il l’a trouvée tout naturellement, sacrifiant jeunesse et études. En temps de guerre, les tribulations forment l’esprit et le caractère – si besoin en était – et valent bien des diplômes.» On l’aura compris nous sommes loin du lyrisme de Malraux ou de Gary mais, comme le souligne dans la préface Gilles Vergnon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’Institut d’études politique de Lyon, on y retrouve «la fraîcheur d’un témoignage à hauteur d’homme, vif, précis, personnel, des choses vues où l’auteur choisit comme prisme unique son champ de vision et d’expérience».

Au lycée d’Amiens

Pierre-Yves Canu, né en 1922 à Fécamp, habitait à Moreuil, dans le Santerre, quand il étudia au lycée d’Amiens où il bénéficia des cours d’un professeur de français remarquable, Jean Cavaillès (en 1937-1938), qui deviendra un héros de la Résistance, fusillé en février 1944 à Arras. (Jean Cavaillès fut le co-fondateur du réseau Libération-Sud.) La guerre éclate. C’est l’exode. Il ne peut pas passer son bac. Retour dans la Somme en août 1940. Décembre 1942: il entre dans la Résistance active après un engagement dans l’infanterie coloniale à Toulon. Il rejoint le réseau Cohors, dirigé par son ancien professeur, Jean Cavaillès. Il évite une souricière de la Gestapo, à Paris, est exfiltré vers Lyon et intègre le maquis-école de cadres de Theys, en Isère. Il participe à la libération de Toulouse avec le corps-franc de Libération; il assure les liaisons avec le Résistant, futur historien et anthropologue Jean-Pierre Vernant. Il rencontre les Résistants Jean Cassous (directeur-fondateur du Musée national d’art moderne de Paris, et poète), Serge Ravanel et Malraux. La guerre terminée, il devient contrôleur social, puis psychologue du travail à l’AFPA. Une vie simple, discrète, à l’image de cet homme courageux. Page 79, il explique, avec une simplicité et une modestie rares, le désarroi des résistants à la fin des hostilités: «Après de longs moments d’activités non conventionnelles, voire illégales, comment retrouver un emploi ou plus simplement en trouver un? Il fallait également abandonner une vie aventureuse pour redevenir un simple civil «normalisé». Tous n’ont pas réussi cette reconversion.» Oui, ce récit d’une vie exemplaire est vraiment à «hauteur d’homme».PHILIPPE LACOCHE

Je resterai abeille, Échos de Résistance, Pierre-Yves Canu; préf. de Gilles Vergnon; éd. La Thébaïde, coll. Histoire; 108 p. 10 €.

 

 

Claudio Capéo et ses chansons de marins de l’Est

    Je regarde peu la télévision. C’est peut-être pour ça que je connaissais à peine le chanteur Claudio Capéo. Je me suis donc rendu au cirque d’Amiens, l’autre soir. Il faisait froid, humide et sombre. C’est habituel; c’est agaçant à force. Moi, président, j’interdirais l’hiver, tout au moins en Picardie. À Menton ou à Nice, c’est un peu différent. L’hiver à Menton. J’avais eu la chance d’y passer quelques jours, il y a des années. Odeur des agrumes. Tous ces retraités lents, riches, non stressés, aux terrasses des cafés. Le musée Jean-Cocteau. Et cette mer bleue en janvier. Moi, président, j’interdirais l’hiver en Picardie. J’interdirais beaucoup de choses, je crois. Il préférable que je ne sois jamais président. Donc, il faisait froid et humide quand je me suis rendu au cirque d’Amiens. À l’intérieur

Claudio Capéo (à gauche).

: une chaleur étonnante. Le chauffage? Certainement, mais pas que. La chaleur humaine. Une salle pleine à craquer- au sens littéral du terme; on se demandait si les gradins n’allaient pas céder. Et tous ces bras qui se lèvent, unanimes, et toutes ces voix juvéniles qui hurlent, lorsque les musiciens de Claudio Capéo arrivent un par une sur scène. Et quand arrive, enfin, le chanteur-accordéoniste, c’est l’ovation. Que dis-je? Le délire. Il y avait longtemps que je n’avais pas vu une foule en délire. J’ai manqué de peu les premiers concerts des Stones et des Beatles. (Je suis pourtant si vieux.) J’ai vu les Clash, les Heartbreakers et bien d’autres punks première version en 1977, à Paris. Mais ce n’était plus du délire, mais de la furie avec les pogos et tous les crêtés qui le jetaient dans le public. Là, oui, pour Claudio Capéo, la foule était en délire. Et c’était bien. Les portables (ces briquets des temps modernes) s’allumaient. Les gens se levaient. Moi, par paresse et, surtout, les genoux entravés par mon lourd duffle-coat de bobo, mon écharpe rouge de Mélenchon – ou de Barbier, selon–, mon parapluie bulgare (bien sûr, je suis nostalgique du Rideau de fer que je n’ai pas eu la chance de franchir) et mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien poilu, blessé deux fois dans la Somme, un éclat d’obus fiché, jusqu’à sa mort, sur le haut de son gros crâne dégarni) en poils de lapin, je restais assis. Non pas que je ne fusse pas conquis par Claudio, non; au contraire. Comment ne pas l’aimer? Il est vif, a l’âge de ma fille (née en 1985) à Cernay, non pas Cernay, dans la Marne, près de Sept-Saulx où je passais toutes mes vacances d’enfant, mais le Haut-Rhin. Sa voix, très italienne (il en est d’origine, son vrai nom est Claudio Ruccolo). C’est The Voice qui l’a propulsé dans l’orbite du succès. Avant, il jouait dans les bars, ces nouveaux bals des temps nouveaux. Comme lui, son public est d’origine populaire. Ça me rappelait les bals à la salle des Loisirs de Tergnier, au tout début des années 1970, avec l’orchestre Émile Guel, ou l’accordéoniste Toto Camus. En matière d’ambiance seulement. Claudio ne donne pas dans le musette; il balance des chansons mâtinées de rock, de folk qui ont le goût salé des chansons de marins. Des marins de l’Est.

Dimanche 12 février 2017.

 

Vertige de l’amour et du temps qui passe

«Une jeunesse perdue», de Jean-Marie Rouart, un roman magistral. Il le présentera, demain mardi, à Amiens.

Contrairement à ce qu’en pensent certains, le roman est un art majeur. Lorsque Jean-Marie Rouart nous donne à lire Une jeunesse perdue, c’est irréfutable. Tout l’art du roman est là, ramassé et exprimé à la faveur de ces 166 pages d’une densité rare. Exceptionnelle. Les thèmes forts et fédérateurs du genre, l’amour et le temps qui passe, sont ici soutenus par un style impeccable, nerveux, élégant et sans graisse, qui nous ravit. La lecture de ce roman procure un pur instant de bonheur; on ne le lâche pas, comme on ne lâche pas la lecture de romans aussi denses qu’Amours, de Paul Léautaud, ou Nadja, d’André Breton. La même magie s’opère dans cette Jeunesse perdue.

La morsure de la jalousie

Que nous conte-t-il? Le narrateur, un homme vieillissant, marié las et trompé, bientôt divorcé, directeur d’une revue d’art, tombe éperdument amoureux de Valentina Orlov, une jeune Russe dont le mystère n’a d’égal que sa beauté. «Une idée un peu folle s’esquissait insensiblement: cette jeune femme n’était peut-être pas là par hasard mais – bizarreries que réserve parfois le destin – avait été désignée par la Providence pour me guérir de la maladie de l’âme qui me rongeait», médite le fol amoureux devant la jeune beauté; mais il ne tarde pas à ressentir la «morsure de la jalousie» (quelle belle expression!).

«Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace »

Jean-Marie-Rouart, «Une jeunesse perdue»

Valentina est convoitée par de beaux jeunes hommes. Ce ne sera là qu’un début des souffrances du narrateur. Dès les premiers instants, il est ébloui, victime de ce qu’il est convenu d’appeler «un coup de foudre». Pire: un vertige. Suivi immédiatement d’hésitations. «Je me souviens de la sensation que j’éprouvai à cet instant: celle d’une brûlure. Cette jeune femme, autrefois, je n’aurais pas hésité à l’aborder, à lui faire porter un mot par un serveur pour l’inviter à ma table. Le même geste aujourd’hui m’aurait paru du plus haut ridicule. Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace.»

Il se reprendra. Ils se rencontreront; il l’aimera jusqu’à la limite du délire. Car s’il a besoin de sa jeunesse, elle a besoin de son soutien. Il deviendra son amant, mais aussi son mentor. Il la poursuivra partout, du Paris germanopratin jusqu’à Florence. Son amour pour Valentina atteint des altitudes indicibles; sa souffrance aussi. Le temps qui passe est impitoyable. Et, parfois, la jeunesse est sans pitié. «(…) J’avais besoin de lire les écrivains qui avaient ressenti le mal dont je souffrais: comment aimer une femme jeune quand on a atteint ces rivages dont on a le sentiment qu’ils rendent l’amour impossible?» Lorsqu’il recouvre sa lucidité, il se pose des questions: qui est-elle au fond?

Une enquête qui le mènera à sa perte

Où se situe sa vraie vie? Recherche-t-elle une carrière, une protection? Son quotidien flirte-t-il, parfois, avec des pratiques douteuses qui lui permettre de vivre? Il mènera l’enquête et cela le conduira à sa perte. «Vertige de l’amour», chantait Alain Bashung.

À noter que la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sort un livre réunissant cinq romans de l’œuvre de Jean-Marie Rouart, sur le thème de l’amour et du pouvoir. Comme le rappelle Philippe Tesson dans son excellente préface, «rares sont les personnages de Jean-Marie Rouart qui trouvent sinon le bonheur, au moins l’apaisement». Le narrateur d’Une jeunesse perdue, texte sublime, en est un parfait exemple. PHILIPPE LACOCHE

Une jeunesse perdue, Jean-Marie Rouart; Gallimard; 1

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

66 p.; 19 €. Les romans de l’amour et du pouvoir, Jean-Marie Rouart; préf. Philippe Tesson; Robert Laffont, coll. Bouquin; 935 p.; 30 €.

 

Jean-Marie Rouart rencontrera les lecteurs ce mardi 21 février, à 18 heures, à la librairie Martelle, à Amiens.

 

 

L’herbe si peu rouge de Boris-Vian-Macron

Je cherchais depuis plusieurs mois à qui me faisait penser le physique – agréable, il faut le reconnaître – d’Emmanuel Macron. Je me triturais l’esprit, cherchais, cherchais. Je ne dirais pas que ça m’en empêchait de dormir, mais pas loin. À la faveur d’une visite chez une amie chère, alors que je parcourais les rayons fournis de sa bibliothèque, je tombais sur une vieille version poche de L’herbe rouge, le roman de Boris Vian. En couverture: la photo du célèbre écrivain trompinettiste. Là, le choc: «Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» Emmanuel Macron est le sosie de Boris Vian. Regarde sur la photo, lectrice adulée, c’est flagrant, n’est-ce pas? J’étais heureux, mais heureux, d’avoir enfin trouvé. Mais tout de suite, mon mauvais esprit reprit le dessus. L’herbe rouge, pour Emmanuel. Là, je ne vois vraiment pas le rapport. La sienne, d’herbe, serait de quelle couleur? Certainement pas rouge, oh, que non! Rose éléphant, rose comme pourrait l’être le regard socialiste, sombre, beau et halluciné de Benoît Hamon (halluciné comme celui de Keith Richards sous LSD à la période du 45 tours «Jumpin’Jack Flash»)? Non. L’herbe d’Emmanuel Macron sera de couleur libérale. Mais la couleur libérale n’existe pas, me dis-tu, lectrice, vive comme les eaux de la Volga. Tu as raison. Peu

Regardez comme il ressemble à Boris Vian, Emmanuel.

importe, on dit bien que l’argent n’a pas d’odeur. Pourquoi l’herbe d’Emmanuel Macron aurait-elle une couleur? Elle n’en a pas. Pas plus, en tout cas, que l’argent des banques de la haute finance n’a d’odeur. Cette stupéfiante découverte ne m’a pas pour autant conduit à relire L’herbe rouge, et encore moins Révolution, d’Emmanuel Macron. Que l’éventuel futur président veuille bien me pardonner. Je suis grillé, moi qui, avant de mourir, aurais tant voulu devenir le conseiller littéraire d’un président de la République. Mais je ne suis pas assez moderne, pas assez «dans le coup». J’eusse pu peut-être convenir à ce poste au côté du regretté Georges Marchais (marxiste), de René Coty (l’arrière-grand-père de Benoît Duteurtre, l’un de mes romanciers préférés), ou de Georges Pompidou (j’ai toujours admiré le charme blond et un tantinet sévère de sa femme Claude qui, sous son allure stricte, avait l’air si délurée). Non, Emmanuel, je ne vous conseillerais pas de lire – ou de relire – Roger Vailland, sensuellement communiste, Kléber Haedens, délicieusement monarchiste, Georges Bernanos, follement catholique, Antoine Blondin, sacrément buveur et Jacques Perret, définitivement français. Ils ne sont pas modernes. Aucun ne serait, aujourd’hui, libéral ou bêtement moderne, ces termes que j’exècre. Ils aimaient la France, haïssaient le pognon, la finance et eussent tiré à boulets rouges sur l’économie de marché qui se fiche du peuple.

Dimanche 19 février 2017.

 

Du rock sous le baroque, des souvenirs en lambeaux

         Je suis peu allé écouter de concerts à l’auditorium Dutilleux, à Amiens. Pourtant, j’en garde de bons souvenirs, même si les dates, les époques, se mélangent dans ma tête comme dans un rêve. Des im

Arnaud di Pasquale présente son piano-forte.

ages se chevauchent, subreptices, s’enchevêtrent. Puis un flash-back. J’aurais dû faire des études de neurosciences pour tenter de comprendre tout ça. Oui, disais-je, lectrice surprise, première image de l’auditorium Dutilleux. Image à la fois douce, tendre et empreinte de nostalgie. De tristesse. C’était à l’occasion d’un concert de Daniel Darc. La regrettée Catherine Leroy, une bonne copine, m’avait prévenu que je pouvais le retrouver au cours de l’après-midi, avant les balances. Ça devait être l’hiver; je me souviens d’un temps gris, une lumière douce couleur de ventre de loir. Nous étions contents de nous retrouver, Daniel et moi. Nous nous souvînmes de nos années Best, au 23 de la rue d’Antin, à Paris. De Christian Lebrun, de Patrick Eudeline. Et de ce reportage – il était provisoirement critique de rock – que nous avions effectué lors d’un festival en Bretagne, en été 1985. Midnight Oil était sur scène; j’avais interviewé Leonard Cohen dans sa caravane, en compagnie de la charmante Emmanuelle Debaussard qui deviendra ensuite journaliste à Best, elle aussi. Je me souviens de Daniel, la tête dans les étoiles. Ailleurs, bien sûr. Et tellement là en même temps. Attentif, gentil, doux et fou. En Bretagne, nous avions parlé de Drieu la Rochelle et des Hussards. De Céline, bien sûr. À l’auditorium Dutilleux, je l’avais interviewé, assis dans les marches d’un grand escalier. Le soir, il avait donné un splendide et émouvant concert. Un pianiste, et lui, au chant et à l’harmonica si mes souvenirs sont bons. Ils ne sont pas bons; ils ne sont qu’émotions, lambeaux de mélancolie comme les rideaux passés des maisons de Villa triste, ce si beau roman de Patrick Modiano. Après le concert, je me souviens que Daniel avait pris Catherine dans ses bras; ils avaient ri et esquissé quelques pas de danse. Comme deux fantomes. Dansent-ils encore, là-haut, tout là-haut, dans les nuages où le présent est liquide et l’avenir de glace? Figé. Autre bon souvenir: un concert de Clarika. Quand? Je ne sais plus. J’étais en compagnie de Lou-Mary. Nous étions allés la saluer dans sa loge. Elle était douce et sympa comme le sont les anciens punks. Il y a quelques jours, je suis allé écouter Arnaud di Pasquale. Après avoir animé une master class avec les élèves des conservatoires d’Amiens, de Douai, de Lille, d’Arras et d’Abbeville, il a donné un concert gratuit, seul sur scène devant ce si bel instrument qu’est le piano-forte. Il joua des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, de deuxième fils survivant de Johann Sebastian Bach, et d’autres de Mozart. C’était sublime, magique, superbe. Je fermais les yeux; je rêvais. Je revoyais la danse de mes deux fantômes biens aimés: Catherine et Daniel. Eux, si rock, ces mélodies baroques leur allaient si bien au teint.

Dimanche 5 février 2017.

 

« Service littéraire » : le journal sur les écrivains fait par des écrivains

   Fondateur de ce mensuel original et sans concession, François Cérésa explique l’esprit singulier de cet excellente revue.

Créé par l’écrivain et journaliste Fr

François Cérésa présente le numéro consacré à Sagan.

ançois Cérésa en 2007, la revue mensuelle Service littéraire propose une critique exigeante de l’actualité du livre. Singulier par sa liberté de ton, il est exclusivement rédigé par des écrivains. Résultat : une grande qualité et un regard sans concession sur romans, nouvelles, récits et essais. Explications.

François Cérésa, vous êtes le fondateur de revue « Service littéraire ». Quand, comment et pourquoi cette création ?

La revue a été créée il y a presque neuf ans ; l’important, c’est de tenir. Donc, nous tenons ; nous ne faisons pas des chiffres de vente mirobolants, mais nous sommes tout de même lus par environ 2500 personnes, dont mille abonnés. Pour un petit journal artisanal qui se fait dans un appartement, ce n’est pas si mal. La rédaction est constituée de bénévoles pour la plupart et qui ne pas sont des inconnus. J’ai lancé ce journal parce que tous les journaux qui existaient ne me convenaient pas ; je me suis dit : « Tiens ! C’est amusant ; je vais essayer de faire un journal avec les gens qui sont mes amis. Et qui sont eux-mêmes des écrivains. » L’idée m’est donc venue de faire un journal d’écrivains fait par des écrivains. La phrase d’Albert Camus (« J’ai une patrie : la langue française. »), en exergue, c’est un hommage à Jean Daniel qui fut mon patron au Nouvel Observateur (Jean Daniel a déjà fait deux articles dans le journal, au même titre que Maurice Druon – qui en fut le parrain de la revue -, Michel Déon qui vient de nous quitter… Des gens venus d’horizons divers.) Je voulais faire un journal dans l’esprit de ce que furent Le Quotidien de Paris ou Les Nouvelles littéraires, c’est-à-dire pas d’oukase, pas d’interdit ; Claude Cabanes, par exemple, écrivait dans Service littéraire. Jérôme Leroy aussi… Il y a des marxistes ; des gens qui viennent du Monde (comme François Bott, Roland Jaccard, etc.) ; Annick Geille, Gilles Martin-Chauffier, Eric Neuhoff, etc. Des gens de milieux prolétariens, de milieux bourgeois, des hussards, des non-hussards… La seule chose qui réunit ces gens-là : c’est qu’il n’y ait pas de langue de bois. C’est moi qui aie mis cette empreinte.

Vous étiez journaliste au « Nouvel Observateur ». C’est votre passion pour la littérature et votre goût pour la liberté qui vous a conduit à cette création ?

J’ai été très peiné que des gens qui étaient très proches de moi (Louis Nucéra, Alphonse Boudard, Jacques Laurent) aient disparu avant que je lance le journal. Ils auraient été très contents d’y participer et ça nous aurait fait d’autres belles plumes. C’est vrai qu’aujourd’hui il y en a déjà comme Me Philippe Bilger, un avocat loyal, sympathique et formidable. Oui, il y a des gens de tous horizons. Beaucoup d’avocats, et même le juge Lambert, qu’on appelait le Petit Juge à l’époque de l’affaire Grégory. Il y a aussi des femmes comme  Stéphanie des Horts, Ariane Bois, Patricia Reznikov, Sylvie Pérez (qui est mariée avec un type très sympa qui se nomme Gérald Sibleyras qui est un dramaturge de très grande qualité ; il est plus reconnu en Angleterre qu’en France). Il y a aussi des jeunes comme Maxence Caron.

Ce sont les écrivains qui proposent leurs articles ?

En général, ce sont eux car ils savent quel est l’axe et l’esprit du journal. De temps en temps, ça fait du bien de déboulonner de fausses valeurs. Nous ne sommes jamais d’accord avec l’unanimité de la presse. On écrit ce que l’on pense ; et on pense que qu’on écrit. Je n’impose rien ; j’organise des réunions deux fois par an, dont la fête de Service littéraire. Il n’y a pas de conférences de rédaction ; ce sont elles qui ont tué les journaux. Des conférences de rédaction dont rien ne ressort. J’ai les collaborateurs au téléphone ; je déjeune avec eux.

L’esprit de « Service littéraire » est un peu celui du « Canard enchaîné ».

Je dirais que c’est un mélange. Il y a effectivement huit pages comme Le Canard enchaîné. Quand j’étais au Nouvel Observateur, j’étais très ami avec Cavanna et le professeur Choron. J’avais interviewé Cavanna ; c’est aussi le fait qu’il était, comme moi, d’origine italienne. Il était aussi de l’Est de Paris (Nogent-sur-Marne), comme mon père qui était de Charenton. Il y a donc aussi un peu de l’esprit de Charlie Hebdo dans Service littéraire. Mais aussi, des Nouvelles littéraires et du Canard enchaîné. Il y a tellement de dérision à notre époque, que je ne veux pas qu’il y ait autant de dérision. Je n’aime pas tout tourner en dérision ; je trouve ça débile, mais dans Service littéraire, il y a de l’ironie, de l’humour.

Comment « Service littéraire » est-il diffusé ?

C’est nous qui faisons la distribution. Ce n’est pas comme l’ex-NMPP ; tous les kiosques ne peuvent pas être servis. Certains libraires l’ont ; d’autres ne l’ont pas. Les kiosques qui le diffusent sont essentiellement parisiens. Dans les grandes villes de France, il est distribué mais dans des points de ventes peu nombreux.

L’abonnement fonctionne très bien.

Oui, mais je ne dis pas que ce journal ne devrait se vendre que par abonnement. L’abonnement, c’est un peu la mort des journaux ; la vie des journaux, c’est de pouvoir les acheter dans un kiosque ou dans une librairie. Mais quand on n’a pas beaucoup d’argent, on est obligé de se débrouiller comme on peut ; c’est de l’artisanat.

Quel sera la une du prochain numéro ?

Ce sera sur Jean-Edern Hallier à propos de la biographie que lui a consacrée Jean-Claude Lamy. Jean-Edern Hallier qui fut aussi le créateur de L’Idiot international qui nous a également un peu influencés.

                                 Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Service littéraire, 24, rue de Martignac, 75007 Paris. 01 47 05 25 64 ; redaction@servicelitteraire.fr

 

Hélène Delavault : « L’acte vocal est une prise de parole »

La chanteuse donnera son spectacle « Apocalypse-Café, Paris-Berlin années

Hélène Delavault. Photo : P. Dietzi.

20 », à la Maison de la culture d’Amiens les 3, 4 6 et 7 février prochains. A ne pas manquer.

Chère Hélène Delavault, qu’est-ce qui vous plaît dans le genre cabaret ?

Quelque part, le mot cabaret est un peu trompeur. En fait, je chante des chansons de cabarets, chantées pendant la République de Weimar à Berlin, et des chansons françaises de la même époque. Il ne faudrait pas que les spectateurs viennent avec l’impression qu’ils vont assister à un spectacle de cabaret dans le style des Folies Bergère. Ca n’a rien à voir. J’utilise aussi des textes du Canard enchaîné de l’époque, et aussi des articles de journalistes, dont l’un, allemand (Kurt Tucholsky) qui écrivait beaucoup de textes de chansons et qui s’est engagé dans une démarche pacifiste après la guerre de 14. Il était très pré-européen avant l’heure ; il était contre les nationalismes. J’ai été frappée de voir en lisant ces textes-là de constater les ressemblances avec les problématiques qui nous agitent en ce moment.

Un peu dans l’esprit de Kurt Weill et des poètes Dada ?

Oui, c’est ça. En même temps, c’est drôle, comique. Mais en même temps, ça fait référence à une certaine démoralisation. Ca commence comme une rigolade, puis ça va vers des évocations de la guerre.

La montée du nazisme est certainement évoquée ?

Oui, c’est comme si ce journaliste allemand l’avait humé dans l’air. Dans les années 20, l’Allemagne n’était pas dans l’euphorie. Ils étaient vaincus, misérables ; ils n’avaient rien à manger. Ils imaginaient qu’il y aurait un petit espoir d’autre chose. Kurt Tucholsky l’a très bien senti dans un texte crépusculaire dans lequel il dit : « On ne sait pas du tout où on va. Toutes nos valeurs sur la famille, la patrie, etc. tout ça s’écroule ; on ne sait pas du tout où l’on va. »

C’est un peu ce qu’on vit actuellement…

Tout à fait. C’est frappant.

En quoi l’esprit de ces artistes de cabaret était-il contestataire ?

J’ai puisé dans certains recueils de textes, dont l’un, en Allemagne, intitulé Moment d’angoisse chez les riches. Ce journaliste, Kurt Tucholsky, a été tenté par le communisme, mais il était irrécupérable et tout de suite il s’est rendu compte que la solution soviétique n’était pas celle qu’il fallait. Le cabaret de Berlin était assez littéraire et politisé, plus que le cabaret français.

Parmi les artistes français de cabaret de cette époque (Fréhel, Damia, Mistinguett, Georgius, Dranem…) laquelle ou lequel préférez-vous ?

J’adore Dranem.

« Le trou de mon quai » est une chanson épatante !

Oui, j’avais même pensé la mettre dans le programme de mon spectacle mais je pense que ça ne serait pas forcément bien passé dans le cadre de la dramaturgie…

Comment avez-vous travaillé pour concevoir votre spectacle ?

Surtout avec les recueils de chansons. Et il y a une vingtaine d’années, j’avais fait un enregistrement de chanson de cette époque-là, que j’avais appelé Les rues de la nuit, et dans lequel j’avais interprété certaines chansons en allemand. Il y avait donc des chansons que je connaissais déjà. Et j’ai des recueils chez moi…

Que tentez-vous-vous de faire passer à travers votre spectacle ? Quelles sont les idées forces que vous véhiculez ?

Quand on élabore un programme, un cherche d’abord les chansons. Ca correspond bien sûr aux pensées qu’on a ; personnellement, je suis de gauche et profondément européenne et pacifiste ; donc, ce ne sont pas des idées très à la mode. J’ai été frappée de voir, que, dans les années 20, – surtout en Allemagne mais aussi en France, notamment dans Le Canard enchaîné – c’était déjà une préoccupation. Ces années-là, correspondent à l’effondrement des idéologies qui ont conduit à la boucherie de 14-18. Cela s’est appliqué non seulement aux croyances politiques, mais aussi à l’évolution des mœurs, notamment en ce qui concerne la condition de la femme qui avait dû assurer la responsabilité de travail, de gestion de famille, etc., pendant la guerre. Parfois, elles ont vécu douloureusement. Certaines ont vu revenir leurs maris ; elles avaient pris des habitudes. Même au niveau du vêtement, pendant la guerre on a abandonné le corset. Même si c’est le couturier Paul Poiret qui, le premier, a dessiné des robes sans corsets pour les femmes riches, n’empêche que c’était déjà dans l’air. Je cite deux très courts textes de Colette, sur le désir amoureux, dont elle parle comme d’une addiction. Je couple ça avec deux chansons très sentimentales sur l’amour ; l’une parle de l’amour heureux, l’autre qui parle de l’amour qui n’est jamais heureux (« Toutes les histoires d’amour qui finissent mal… »,  comme dit une autre chanson). Il y a d’autres chansons qui sont sur le retour du militarisme. La première chanson que chante Romain Dayez évoque le fait que la guerre est finie et on cherche des souvenirs ; on cherche des casques et tout ça. C’est sur l’air de « La Madelon ». Et ça dit : « Tant qu’on pourra boire un coup et pincer le menton des filles, tout ira bien ; ça n’a pas d’importance que les Boches ne paient pas leurs dettes et que les Soviétiques nous menacent. Les ouvriers peuvent bien se mettre en grève mais tout ira bien. » Et ça se termine par un texte de 1920 de Kurt Tucholsky. Les années 20, c’est aussi le mouvement Dada. Il y a aura dans le spectacle des petits objets un peu dérisoires. Mon spectacle est très gai, très marrant avec un côté un peu dingue, et en même temps ça dit des choses extrêmement grave.

On dit que vous n’hésitez pas à faire sauter les différents verrous des genres musicaux. Est-ce vrai ? Et comment procédez-vous ?

Je suis d’éducation très classique. J’ai appris à chanter le lyrique mais ça fait trente ans que je chante des chansons. Je n’ai pas encore chanté vraiment de musiques rock car ça ne m’intéresse pas. Et je trouve qu’il n’y a pas toujours trop de musique là-dedans et parfois les textes… enfin, bref !  C’est pour cela que je me suis tournée vers les chansons de ces années-là. Il y avait des textes marrants et des mélodies. Mais on les chante de façon différente. J’ai un jeune partenaire, Romain Dayez…

Sur scène, vous serez donc en compagnie de Romain Dayez (chant) et Cyrille Lehn (piano). Qui sont-ils ?

Ce sont deux hommes jeunes. Je suis entouré de deux beaux jeunes gens. Cyrille est professeur de piano, mais il est aussi arrangeur. Il vient d’arranger un disque de Nathalie Dessay ; il est aussi professeur d’harmonie au Conservatoire national supérieur de Paris. Romain, c’est un chanteur lyrique très atypique. Je l’ai découvert Quand il venait de sortir du conservatoire, l’an passé. Il avait un parcours libre à faire en tant qu’étudiant ; il avait monté tout un parcours avec de la musique classique et des chansons. Je l’ai trouvé tellement merveilleux (il a une présence sur scène, un talent de comédien, et il est drôle), que j’ai voulu travailler avec lui. Notre but n’est pas du tout de faire de la démonstration vocale.

Vous avez fait des études de lettres et des études musicales. Vous sentez-vous plus littéraire qu’artiste musicale ou chanteuse ? Ou l’inverse ?

C’est complètement lié ; j’ai du mal à répondre à cette question. Je suis fan de musique depuis que je suis toute petite. Je jouais du piano et voulais jouer du Chopin et du Bach. J’ai découvert l’art du chant, non pas par l’opéra qui ne m’intéressait pas, et la voix en soi ne m’intéresse pas. Mais c’est effectivement transmettre aussi. J’ai découvert le lied  allemand qui est une musique romantique merveilleuse. C’est ça qui m’a décidé à chanter. Pour moi, c’est toujours lié. L’acte vocal est un acte théâtral ; c’est une prise de parole.

Le 6 janvier 1989, votre spectacle « La Républicaine », aux Bouffes du Nord, était attaqué, dit-on, par les Camelots du roi. Vous souvenez-vous de cet incident ?

Je faisais un spectacle autour de Révolution française ; ça s’appelait La Républicaine. Il y avait beaucoup d’humour et ça évoquait la Révolution française et il y avait même une chanson sur Cuba, sur les luttes des peuples. J’avais fait beaucoup de recherches à la Bibliothèque nationale. La Révolution française de 1789 a aboli la censure. Il y avait donc énormément de chansons politiques  – des pamphlets – que les Français écrivaient et se transmettaient sous le manteau. Il y a un ouvrage magnifique d’un historien américain qui se nomme Robert Darnton. Il a étudié toutes ces chansons comme émergeant de l’opinion publique. J’ai donc fait ce spectacle qui était à la gloire de la République. Un soir, j’étais sur la scène des Bouffes du Nord (où il n’y a pas de scène en hauteur). J’ai vu débarquer sur moi des types en blousons de cuir, cagoulés (même pas le courage du visage découvert) ; ils se sont jetés sur moi et m’ont arrosée de gaz lacrymogène. Ils sont sortis de la salle en criant « Vive le roi ! ». Des enquêtes ont été menées par la police ; quelques semaines avant, il y avait eu l’incendie du cinéma Saint-Michel. C’est comme ça qu’ils ont retrouvé mes agresseurs. Trois jeunes types dont l’un était à la limite de la débilité mentale ; il faisait partie d’un groupe qui se nommait la Restauration nationale. Donc, ce n’était pas directement les Camelots du roi. C’était en janvier 1989 ; les socialistes étaient au pouvoir. Toute la presse de droite accusait beaucoup la gauche de faire l’apologie de la guillotine. Cette agression a donc été fortement médiatisée. C’était considéré comme une atteinte à la liberté d’expression ; j’ai reçu plein de soutiens, des tonnes de lettres.

Quels sont vos projets ?

Nous sommes en train, Romain et moi, de concevoir un petit clip pour présenter notre spectacle. Il sera dadaïste ; on essaiera de le mettre en ligne en janvier 2017. Actuellement, ce que je veux, c’est faire tourner ce spectacle. On en a donné une première mouture, dans la maison de l’Allemagne, à la Cité université Henrich Heine. C’était en mars dernier ; ce qui a donné lieu à une très jolie critique dans Le Canard enchaîné.

                                          Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Avec « La femme rompue », Josiane Balasko joue son premier rôle tragique au théâtre

 

Elle interprétera cette pièce, issue d’un texte de Simone de Beauvoir, mis en scène par Hélène Fillières, le mardi 7  février, à 20h30, à l’espace Jean-Legendre, à Compiègne (Rens. 03 44 92 76 76) et  les 1er, 2, 3 et 4 mars, à la Comédie de Picardie, à Amiens (Rens. 03 22 22 20 20)

Josiane Balasko : « Elle ne me ressemble pas du tout. »

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Comment est né ce spectacle ? Qui en a eu l’idée ? Hélène Fillières ou vous ?

C’est Hélène Fillières, que je ne connaissais pas auparavant (je connaissais l’actrice mais je ne l’avais jamais rencontrée) ; elle m’a contactée pour me proposer ce projet. Elle avait lu ce texte ; elle avait pensé immédiatement à moi. Ca m’a tout de suite intéressée car c’est un beau personnage, et il y a plein de choses à jouer.

Est-ce qu’on peut dire, sans se tromper, qu’il s’agit de votre premier rôle tragique au théâtre ?

Oui, c’est ça qui m’intéressait aussi : travailler dans un registre que je n’avais jamais pratiqué.

Pourquoi avoir souhaité travailler dans un nouveau registre ?

Pour m’amuser, mais surtout pour mon travail. Il est toujours intéressant de naviguer et d’explorer d’autres terrains. Au cinéma, j’avais déjà joué des rôles plus graves, mais jamais au théâtre. Je trouve que ce rôle-là est fort ; les dialogues sont crus, le texte est violent. Les gens sont surpris, et pensent même qu’on l’a adapté. Non. On n’a pas changé un mot de ce qu’elle dit ; on a raccourci le monologue pour ça tienne en une heure et quart. Mais c’est tout. Les gens rient par moments, car il y a des choses drôles dans la manière dont elle s’exprime. Elle s’exprime très crûment ; elle est parfois d’une très grande mauvaise foi. Il y a beaucoup de choses violentes et cruelles, mais il y a aussi, de temps en temps, des choses violentes de la part de Beauvoir.

Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce texte ?

C’est le texte lui-même car il est très moderne ; ce n’est pas un texte intellectuel, intellectuel chiant ; on peut le recevoir sans avoir lu Simone de Beauvoir. Moi, je n’avais pas lu Beauvoir. Je suis en train de la lire, et je suis très fière de faire revivre ce texte d’un écrivain qui a été si important pour la cause des femmes. Voilà.

Dans une interview, vous avez confié que la première fois que vous avez lu le texte, vous auriez dit : « Cette femme est un monstre ! » En quoi est-elle un monstre ?

Oui, j’ai pensé que c’était un monstre ordinaire. Et j’ai travaillé le personnage, et au final, je ne la joue pas comme un monstre. Je la défends.

Vous avez donc de l’empathie pour votre personnage.

Oui, c’est ça. C’est quelqu’un qui souffre, qui est seul. Qui effectivement, n’est pas une sainte, qui est bourrée de contradictions, de défauts, et qui est dans le déni. Mais c’est quelqu’un qui a été façonné par son entourage, par son éducation. Elle est la somme de l’éducation qu’elle a reçue.

Son parcours est très singulier et dramatique. Elle vit seule ; elle a perdu sa fille qui s’est suicidée.

Oui… et elle va passer cette soirée de réveillon au cours de laquelle elle est seule comme un chien, à se justifier, à crier sa rébellion. Elle peut dire tout ce qu’elle veut parce qu’elle est seule.

Cette femme vous ressemble-t-elle ou pas du tout ?

Non, elle ne me ressemble pas du tout ; je ne suis pas dans le déni en permanence comme cette femme. En revanche, j’ai voulu faire passer l’énergie, et ce franc-parler – même si parfois elle est dans la contradiction – avec lequel elle va balancer ce qu’elle ressent sur le moment. Ca peut être choquant, violent. C’est une femme qui a de l’énergie ; les spectateurs me disent à la fin du spectacle : « Vous devez être crevée et effrayée par le personnage ! ». Pas du tout… C’est une battante même si elle perd, même si elle se remémore. Elle continue à lutter. C’est une vraie battante.

C’est aussi et surtout une femme qui souffre.

Oui, bien sûr. Mais elle tient ; elle se tient ; elle résiste à ses souffrances.

Vous avez continué à lire Beauvoir, depuis ?

Oui ; j’ai lu les trois nouvelles ; j’ai lu sa correspondance avec Nelson Algren, son amant transatlantique. C’est magnifique ; c’est très très documenté. C’est très intéressant de connaître son parcours, de savoir comment elle réagissait. C’était la première fois qu’elle rencontrait quelqu’un qui l’épanouissait autant physiquement ; ce n’était pas le cas avec Sartre.

Vous considérez-vous comme féministe ? Dans certains de vos rôles, au cinéma notamment, vous défendez la condition féminine.

Oui, c’est vrai. Dans les années soixante-dix, les féministes c’était : « On coupe les couilles aux mecs. » Je pense que dans ce que j’écris, que ce soit Gazon maudit, ou Cliente. Dans Gazon maudit, c’était la première qu’on mettait en scène, dans une comédie populaire, un personnage de lesbienne qui était sympathique. Dans ce sens-là, je faisais une démarche pour les femmes.

Dans Cliente, en 2008, vous dressiez le portrait d’une femme qui payait les hommes pour assouvir ses besoins.

A l’époque, ça faisait scandale. Ca s’est monté finalement. Et maintenant, des cougars, c’est devenu courant…

Vous avez éprouvé beaucoup de difficultés pour trouver un producteur pour votre film Cliente. Pourquoi ?

C’était un scénario qui s’est ensuite transformé en livre. J’avais une histoire ; j’étais certaine qu’elle était bonne car les raisons qu’on me donnait pour la rejeter n’étaient pas des raisons artistiques, mais des raisons morales et des raisons de censure. Donc, j’ai fait ce livre qui a très bien marché ; on en a vendu 100 000 exemplaires, ce qui m’a permis de monter le film.

C’était le producteur qui était à ce point frileux ?

Oui, le producteur, le distributeur… J’étais étonnée. Et je me suis dit qu’il fallait continuer le combat : « L’histoire existe ; je vais en faire quelque chose. »

Sur scène, La femme rompue, se présente comment ?

C’est une femme qui est assise sur un divan. Elle s’installe sur ce divan ; elle ne va plus en sortir. Ca devient le divan de douleur.

C’est aussi un peu un divan de psychanalyste.

Oui, aussi. Elle fait sa propre psychanalyse. Le spectateur a envie qu’elle quitte ce divan ; mais, non, elle y retourne tout le temps. Ca, c’est une très bonne idée d’Hélène qui a fait une mise en scène très intelligente. C’est, au fond, une femme prisonnière de son divan et de ses pensées. De ses cauchemars.

Quels sont vos projets tant au cinéma qu’au théâtre ?

Au cinéma, je vais tourner dans un film totalement différent (c’est ce que j’aime dans ce métier : on passe d’un film à un autre !) ; un film de Fabien Onteniente qui se nomme 100% bio. C’est un film très drôle où j’aurai Christian Clavier comme partenaire. C’est une comédie. Ensuite, je vais enchaîner avec un film d’Eric Besnard avec qui j’avais tourné Mes héros. Ces deux films devraient sortir en 2018. Et je reprends la pièce dans un théâtre que je ne nommerai pas car ce n’est pas encore signé. Car nous avons peu joué cette pièce à Paris et j’ai envie de jouer cette pièce dans la capitale.

Est-il exact que vous avez vécu dans l’Oise, donc en Picardie ?

Oui, c’est exact ; j’ai vécu à Neuilly-en-Thelle. Quand j’étais adolescente, ma mère et ma grand-mère avaient une petite auberge à Neuilly-en-Thelle. J’ai passé sept ou huit ans là-bas. Sinon, je suis déjà allé à Amiens mais je n’y ai jamais joué. Je connais la cathédrale d’Amiens.

Propos recueillis par

                                            Philippe LACOCHE