«Marie et les Naufragés» : déjanté et sublime

    

Clément Phoque et Laurent-Février 2016. Café le BDM, à Amiens.

Clément Phoque et Laurent-Février 2016. Café le BDM, à Amiens.

Nous étions une dizaine dans la salle du ciné Saint-Leu, à Amiens, pour la projection de Marie et les Naufragés, de Sébastien Betbeder. Quel dommage! Ce film ne m’a pas seulement ravi; il m’a émerveillé. Tu me diras, lectrice jalouse, que l’indicible charme de la si brune et si mignonne Vimala Pons (qui interprète Marie) eût pu y être pour beaucoup. Pas faux. Mais pas que. Tous les comédiens excellent : Pierre Rochefort (qui joue Siméon, le journaliste culturel au chômage), Éric Cantona (brillantissime dans celui d’Antoine, écrivain dépressif et inquiétant), Damien Chapelle (Oscar, musicien allumé, somnambule notoire), André Wilms (Cosmo, musicien gourou, fondateur d’une manière de secte). Oui, Cantona se révèle comme un grand acteur. Ancien compagnon de Marie, il prévient Siméon et Oscar :  « Marie est dangereuse. » Mais Simon, à la faveur du fait qu’il ait retrouvé la carte d’identité de la jeune fille, la rencontre, tombe follement amoureux. Ne la lâche plus. Antoine, par rebond, ne lâche plus Siméon, et devient ami avec Siméon. Ils se suivent, disparates, complémentaires, fous, géniaux, et se rendent sur l’île de Groix, au large de Lorient où Marie s’adonne à un tournage sous la conduite d’un Cosmo plus cinglé que jamais. L’île de Groix. Je m’y étais rendu au milieu des seventies, alors que je me trouvais en tournée, comme guitariste, au sein d’un groupe de blues-rock. Nous avions joué dans un club sur cette île perdue, sauvage, superbe, sur les recommandations du barman du Tip-Toé, un bar de matelots sur le port de Lorient dans lequel nous avions échoué. Je me souviens que notre bassiste, le regretté Dadack (paix à son âme de Ternois) s’était baigné tout habillé sur une plage de Groix. Avec Dadack, nous jouions au 421 chez Desmarquet, un bistrot de Tergnier. Au 421, mes amis des 80 Poneys, l’association d’ultracourts-métrages d’Amiens, y jouent souvent, au BDM, où je me rends le soir. Justement, j’imaginais les comédiens des 80 Poneys tourner ce type de film. Le président, Simon Poulidor, égaré dans ses rêves, y serait épatant. Ma vie est émaillée de coïncidences ; j’aime ça. L’excellent Sébastien Betbeder a notamment réalisé deux autres films que j’ai eu le plaisir de voir : 2 automnes 3 hivers, avec Vincent Macaigne, et Les nuits de Théodore, dans lequel joue le formidable Pio Marmaï, qu’on retrouvera, sous peu, dans Vendeurs, de Sylvain Desclous. Je venais justement d’interviewer Pio et Sylvain, quelques jours plus tôt. Marie et les Naufragés, est certainement le film le plus barré que j’ai vu cette année. Le plus original aussi. Barrée, la pièce Carthage, encore, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène par Émilie Gevart et Sam Savreux, et donnée, il y a peu dans la salle des fêtes de Poulainville, l’était aussi. Quatre personnages en huis clos coincés dans des décombres après une catastrophe. Singulier. Très.

                                              Dimanche 24 avril 2016

Franz-Olivier Giesbert : «Je suis l’enfant des écrivains que j’ai aimés »

Franz-Olivier Giesbert était récemment à la librairie Martelle, à Amiens, où il a signé son excellent roman « L’arracheuse de dents ». Interview.

Il a le style sec et juste des Hussards, l’esprit documenté d’un Zola ou d’un Balzac, la verve retenue et fraîche d’un Giono. Franz-Olivier Giesbert n’est pas seulement un grand journaliste ; c’est un romancier remarquable. Son dernier roman, L’arracheuse de dents en est la preuve. Il nous promène dans les pas de Lucile Bradsock, qui se réfugie chez un dentiste au cœur de la Révolution françFranz-Olivier Giesbert.aise. Il lui apprend le métier. Elle croise Robespierre, part en Amérique, rencontre les grands de ce monde (Napoléon, La Fayette, Washington). Une aventureuse et une grande amoureuse. Bref : un portrait de femme comme on les aime.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire au prime abord, ce roman est une pure fiction.

Franz-Olivier Giesbert : Le principe même du roman – ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Aragon – , c’est le mentir vrai. Donc, dans ce roman, tout est vrai et tout est faux. Le personnage central, Lucile Bradsock, truculente, drôle, assez scandaleuse, n’a jamais existé. Mais les lieux, l’époque, les personnages qu’elle va rencontrer ont existé. Et derrière tout ça, il y a un gros travail d’enquête que je ne laisse pas transparaître car j’essaie d’écrire léger. Mais si on me dit qu’elle aurait pu très bien exister, je réponds oui : elle aurait très bien pu exister car tout ce cadre-là était bien présent ; j’ai beaucoup travaillé et je me suis inspiré de femmes qui, à l’époque, étaient déjà comme ça. Toute une vague de femmes qui arrivèrent à la fin du XIXe siècle et qui voulurent prendre le pouvoir ; mais les hommes les remirent à leur place en les envoyant à l’échafaud (comme ce fut le cas, avant, au cours de la Révolution française, et même ailleurs). C’est une période étrange dans l’histoire des femmes, période qui culmine avec George Sand, personnage absolument fascinant. L’une des femmes les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, bien plus que Cléopâtre. Elle connaissait tout le monde ; elle tirait toutes les ficelles…

Quelle est la part du travail de recherche pour un roman comme celui-ci ?

Pour moi, le personnage est vivant. Je le suis ; de temps en temps, il se rend dans des endroits qui n’étaient pas prévus. Donc, à ce moment-là, je m’arrête et j’enquête. C’est ce qui est en train d’arriver pour un autre roman. La Normandie, ce n’est pas prévu. Mais je n’ai pas eu besoin d’enquêter car c’est mon pays. Ce qui était prévu au départ, c’était les Indiens, et ça a dérivé sur la Révolution française. Ca tombe bien car je connais très bien cette période de l’Histoire ; comme par hasard, quand ça dérive, ça arrive toujours sur des sujets que je connais très bien. Donc, j’ai suivi mon personnage, Lucile, et elle va très vite par moments. Ce qui est amusant quand on écrit, car elle galope tellement vite qu’on a du mal à la suivre. On a l’impression d’être à la traîne.

Pourquoi lui avoir attribué cette profession de dentiste ? C’est singulier.

C’est venu comme ça…

Vous avez dû vous documenter, une fois de plus ?

Oui. Je me suis demandé ce qu’était la profession de dentiste à cette époque. Donc je me renseigne, je m’informe, j’achète des bouquins ; je tombe sur l’ouvrage de Pierre Fauchard, un personnage très important de la dentisterie à l’époque, et le truc part comme ça… Au fur et à mesure de l’écriture du livre, des périodes me paraissent plus faciles, et d’autres, moins ; elles me contraignent à m’arrêter, à me documenter. Je ne connaissais rien à la dentisterie ; je ne connaissais rien du personnage de Fauchard. Je n’ai pas de problème d’inspiration, mais de temps en temps je m’arrête. J’essaie de comprendre, d’apprendre.

Ne serait-ce pas le travail de journaliste qui reprendrait le dessus ?

Non, je crois que c’est celui de l’écrivain. C’est comme ça que j’aime travailler. Michel Tournier, par exemple, se documentait de manière dingue. On est là avec des livres qu’on a commandés, à prendre des notes, à vérifier, à faire des synthèses… On est toujours obligés de travailler sur tout ce qui se passe autour. Comment les gens vivaient ? S’ils regardaient l’heure tout le temps ? Ce sont les questions de base qu’on se pose en permanence pour être au plus près de l’histoire qu’on raconte.

Là, ne serait-ce pas votre côté balzacien qui ressort dans cette façon de procéder ?

Moi, j’adore ça ! Et quand on me dit ça, je considère ça comme un compliment. Balzac est un écrivain immense. Mais simplement, il écrivait à une époque où on pouvait traîner en longueur ; on avait le droit aux longueurs. Et même au début du XXe siècle, quand on regarde certains romans d’Aragon, c’est interminable. Maintenant, nous n’avons plus le droit à la longueur. Je fais partie de ceux qui pensent quand on écrit un roman, il faut aller vite. Les temps ont changé ; le roman est en concurrence avec plein d’autres choses. Il faut être réaliste ; on a un devoir de rapidité, d’accrocher. Hugo avait compris ça. Hugo écrit des bouquins trop longs mais il n’y a pas de longueurs. Ca va vite. Certains autres, comme Balzac, écrivaient très long, mais c’était génial.

Vous disiez, au cours de la conférence donnée à la librairie Martelle, que vous aimiez bien Stendhal mais que vous pouviez vous en passer. Cela m’a un peu étonné.

Il a écrit de très beaux textes sur l’amour évidemment. J’aime bien si… Mais pour moi, ce n’est pas Dostoïevski… Il y a une espèce de culture de Stendhal que je n’ai pas toujours bien comprise. Mais c’est un grand écrivain. On n’a pas l’impression qu’il approfondisse les sujets, ça passe comme ça… Je ne suis pas  bien emballé.

Vous devez lui préférer Zola ?

J’aime bien Zola ; c’est un très bon écrivain. Il enquête beaucoup. Parfois trop. Quand il écrit La Terre, on voit bien que c’est un homme de la ville et qu’il n’a pas travaillé assez le sujet ; c’en devient comique tellement c’est à côté de la plaque ! En même temps, il a réussi des livres qui sont extraordinaires.

Vous aimez beaucoup Steinbeck. Tortilla Flat notamment.

Tortilla Flat, c’est une fable. Steinbeck fait partie des gens qui ont été écartés pour des raisons politiques : il était communiste quand il ne le fallait pas et anti-communiste quand il ne le fallait pas. C’est-à-dire qu’il a toujours été à contre-courant ; c’est pour cela qu’il a disparu. Il a été très proche du Parti communiste pendant des années ; à un moment, il se retourne et il ne fallait pas car toute la culture dominante de l’époque était plus ou moins communiste. On a besoin de ces grands écrivains quand on écrit. Je revoyais Tom Wolfe il y a un an ou deux ; il me disait qu’il fallait relire un Zola par an. C’est ce que j’ai commencé à faire.

Vous êtes aussi passionné par les grands écrivains russes.

Il n’y a pas tant de pays qui soient parvenus à devenir de vrais creusets littéraires. Il y l’Angleterre, la France, la Russie et les Etats-Unis. Après, il y a quelques exceptions ici ou là… Je l’enlève pas à l’Allemagne la philosophie et la musique.

Il y a Zweig aussi, en Autriche.

Oui, mais, l’Autrice n’est pas l’Allemagne.

Exact.

La littérature russe est tellement profonde ; elle va au cœur des choses. C’est justement ce qu’on peut reprocher à Stendhal où on est toujours dans l’amour. Dostoïevski, c’est la folie humaine. Il écrit trop long, bien entendu. Ces personnages sont juste incroyables ! Il y a aussi Tolstoï ; j’adore Tolstoï ! Et ses nouvelles qui sont toujours aussi actuelles ; c’est un personnage extraordinaire.

Vous parliez tout à l’heure de Crime et châtiment ; vous aviez cette formule épatante et audacieuse : « C’est mal écrit mais c’est le plus grand livre de la littérature car les personnages sont vivants. » Tout est dit.

Dostoïevski : j’ai un souvenir très précis. Fin des années 80 ; j’étais à Saint-Pétersbourg, lors d’un dîner où les gens parlaient très bien le français ; il y avait là des Russes spécialistes de la littérature française. A un moment donné, la discussion part sur Dostoïevski. Je leur dis : « C’est dommage, en France, qu’il soit si mal traduit. » Je me rends compte que j’ai dit une connerie car les gens reprennent : « Ah, bon ? C’est mal traduit ? ». Jusqu’à ce que l’un des convives se marre et dise : « Mais non, c’est très mal écrit ! ». Les Russes le savent et le disent ; ça n’empêche pas qu’ils considèrent que c’est un très grand écrivain. En France, on devrait faire attention car on fait des romans emmerdants mais bien écrits. Dostoïevski, il y a plein de points d’exclamation, des points de suspension, des répétions, etc. mais ses livres vous prennent aux tripes et on voit les personnages. Ce sont des personnages vivants. Porphyre est vivant… ce sont comme des visions qu’on a… Dostoïevski est un écrivain majeur ; je ne sais pas si c’est le plus grand, on ne sait pas… Quand il y a Molière, Shakespeare, Hugo et Homère à côté, c’est difficile à dire… Il y a aussi Aragon ; en cela je suis comme Jean d’Ormesson. Aragon est mon poète préféré. Même ses trucs sur les communistes, on est un peu triste pour lui mais à la fin il n’y croit plus lui-même. Mais quelle beauté ! Il m’a dédicacé Les Poètes car je le connaissais ; je l’avais interviewé pour Paris Normandie. J’étais tout jeune ; j’avais 18 ans. Il y a un poème qui s’appelle « Second intermède » ; c’est sur l’amour. Ca m’arrive de temps en temps de le lire à haute voix ; ça me donne envie de pleurer pourtant ce n’est pas triste mais c’est tellement beau ; les mots sont tellement bien choisis. Je ne suis pas capable de le réciter ; j’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas capable de réciter des poèmes.

Pour écrire un roman, il faut toujours un déclencheur.

Oui. Il faut par exemple un personnage. Je ne me dis pas : « Je vais écrire un livre pour raconter la Révolution française, ou sur la guerre de Sécession, ou sur la révolte indienne. » Non, dans mon dernier roman, j’avais une femme : justicière et violente ; c’était ça le concept ; la cuisinière d’Himmler (N.D.L.R. : il fait référence à son roman La cuisinière d’Himmler, Gallimard, 2013 ; Prix Epicure) où là j’ai une victime joyeuse. Là, ce n’est pas là même chose : c’est une justicière qui ne laisse rien passer. La cuisinière d’Himmler, elle, se vengeait un peu, mais elle laissait passer plein de trucs. De toute façon, elle en prend plein à la gueule. Elle voit toute sa famille mourir devant elle ; elle voit ses enfants mourir pendant la guerre. Elle essaie de faire ce qu’elle peut pour récupérer ses gosses, mais ça ne marche pas… Elle va d’échecs en échecs. Lucile, elle, n’échoue pas. Parfois, elle en prend plein à la gueule, elle aussi, mais elle rebondit et repart à l’attaque. C’est sa marque de fabrique. Et elle a ce côté vengeance, que moi je n’ai pas ; je considère que c’est une perte de temps la vengeance, la rancune. Il y a un grand chanteur qui m’a fait un procès horrible ; il avait tous les torts, du reste il a perdu… Je me souviens qu’il y a dix ans, je le vois ; je me précipite vers lui et il a fait comme si je voulais lui casser la gueule. Or, je l’ai salué car je n’en avais rien à foutre. C’est passé… Et j’avais gagné le procès.

Vous disiez que vous écriviez dans la joie et dans la jubilation.

Si c’était le contraire, je ne préférerais ne pas écrire. Je n’écrirais pas si je souffrais, si j’avais l’angoisse de la page blanche. Le problème, c’est que la page blanche se remplit trop vite. Après, il y a le travail derrière. Et moi, la page se remplit toujours dans la joie. Ce genre d’attitude (écrire dans la souffrance) pénalise beaucoup la littérature française. Dostoïevski, vous pensez qu’il n’écrivait pas dans la joie ? (Le souci c’est qu’un éditeur eût dû passer derrière avec une paire de ciseaux.) Il ne souffrait pas, même s’il racontait des histoires de souffrance, ça partait comme ça… Même si les histoires de Stefan Sweig sont tristes, je suis persuadé qu’il n’écrivait pas dans la souffrance lui non plus. Victor Hugo, il se marrait tout seul en relisant ses phrases ; et ça allait trop vite… La main n’arrivait pas à suivre. Il y a une sorte de jubilation ; après, il y a certes un travail à faire. Sinon, on est un génie ; je ne suis pas un génie, donc je suis obligé de retravailler derrière. Je préférerais ne pas trop travailler mais… Victor Hugo ne retravaillait pas tant que ça. Si, sur Les Misérables, il a passé beaucoup de temps.

Vous citiez tout à l’heure l’un de vos éditeurs chez Gallimard qui vous faisait beaucoup retravailler. Qui vous édite chez Gallimard ?

C’est toujours Richard Millet. Oui, j’ai besoin d’un regard dur pour me faire progresser.

C’est lui que vous évoquiez, qui vous faisait beaucoup retravailler ?

Oui, Richard Millet mais aussi Thomas Simonnet, que j’aime beaucoup également. J’ai besoin d’un regard différent. De toute façon quand j’ai terminé un livre, je sais qu’il n’est pas fini. Un livre n’est jamais fini ; le gros problème qu’on a c’est quand il est parti, on ne peut plus retoucher ; c’est pour ça qu’on ne l’aime plus. C’est comme ça pour tous les livres. Je ne veux pas relire mes livres après parution. J’admire énormément Michel Déon qui, dès années plus tard, a repris Les Poneys sauvages… car, comme il disait : « Il y a plein d’adverbes, d’adjectifs… On n’en peut plus… »

Le Poneys sauvages est un magnifique roman.

Oui, c’est une livre superbe. La première version était déjà superbe, la nouvelle version est encore mieux. Moi, je lutte toujours contre les adverbes et les adjectifs. Je n’ai pas trop de problèmes avec ça, sauf peut-être dans mes premiers livres. J’enlève, j’enlève… Je suis très dur là-dessus… Les livres qui restent, les livres qui restent ?… Regardez Maupassant, comme son écriture est moderne. C’est dingue ! Où est l’adjectif ? Il n’y en a pas. Ou un de temps en temps.

Oui, c’est juste et net.

Oui, c’est ça. Il faut écrire propre ; c’est ce qu’on doit au lecteur. J’essaie d’écrire les livres que j’aurais envie de lire. Des livres dans lesquels on s’amuse, on est libre. Ca y va. On donne des coups ; les pieds par ci-par-là ; à droite à gauche… J’adore ça.

Vous parliez de votre bonheur d’être sur terre, de votre joie de vivre. Vous me rappelez l’un de mes écrivains préférés, Kléber Haedens que vous avez peut-être lu… Vous partagez cela avec d’autres écrivains, notamment ceux des Hussards… Vous vous sentez proche des Hussards ?

Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une école… mais les Hussards, c’est vrai que Michel Déon est un maître pour moi. Parfois, il se trouve que mes maîtres sont des amis. Ce n’est pas la même école mais je me sentais proche de Tournier, même si je ne travaillais pas comme lui, mais, comme moi, il enquêtait beaucoup. Pour moi, Le Roi des aulnes, c’est énorme ! C’est un chef-d’œuvre. Je suis, c’est vrai, passionné par les Hussards, mais en même temps, j’ai l’impression d’être l’enfant de Michel Tournier et de Jean Giono. Là, on est très loin des Hussards. C’est amusant car j’ai habité à Manosque ; je connais très bien Sylvie Giono, sa fille…

Vous connaissez également René Frégni, très certainement ?

Oui, bien sûr… Je me sens également très proche de l’école américaine ; j’ai très bien connu Norman Mailer qui était un ami… Julien Green m’a aussi énormément apporté. Et un écrivain que j’ai adoré sans l’avoir jamais rencontré, William Styron, a eu la gentillesse de faire la préface de l’un de mes livres dans sa version américaine… J’étais très fier… Etrangement, parmi les écrivains que je viens de vous citer, il n’y a pas de femmes mais je parle souvent de George Sand car c’est un personnage qui me fascine complètement. Je n’écrirais pas sa biographie car il y en a eu tellement qui sont excellentes (je les ai toutes lues)… Il y a aussi son autobiographie, Histoire de ma vie, qui est très bonne aussi… Elle, c’est un écrivain modeste, qui ne se la pète pas. J’adore ! Je suis l’enfant de tous les écrivains que j’ai aimés. Mais il y en avait des vivants. Julien Green, j’ai adoré certains de ses livres ; d’autres moins. Green m’a appris des choses incroyables. Même chose pour Tournier, pour Norman Mailer…

Pourriez-vous nous parlez de votre prochain roman dont vous avez déjà écrit la moitié ?

Je n’aime pas parler de mon livre à venir. Je peux dire que c’est encore un roman historique, en tout cas qui se passe dans l’Histoire. Mais j’ai du mal à parler de mes projets, même à mes proches. Il se passe quelque chose de bizarre quand on est en train d’écrire ; on est dans un processus qui est tellement jouissif ; il n’y a pas d’obstacles. On a toujours peur que ça s’arrête et ça peut s’arrêter. Je me souviens d’une panne monstrueuse pour un livre. Exemple : j’ai un livre de 600 pages que je n’ai jamais publié. C’est un livre que j’ai écrit il y a quinze ans. J’ai arrêté de l’écrire ; je me souviens d’une panne de ce genre-là. Je me souviens d’une autre panne à laquelle je m’étais confronté parce que j’avais lu justement Crime et Châtiment. C’était une erreur à ne pas faire parce que ça bloque tout ; on se dit : « Jamais, je n’arriverai à faire ça… Ce n’est pas la peine.» Les chefs-d’œuvre me cassent, me bloquent ; on a envie de les imiter, de retrouver cette énergie… On se trouve minable. On est très fragile quand on écrit. Là, je fais le malin ; là, en ce moment, tout me paraît facile mais on sait que demain, ça peut être tout autrement.

Mais là, ce n’est visiblement pas le cas. Votre écriture est portée par une manière de jubilation.

Oui, c’est vrai, mais il n’empêche qu’un de mes livres de 600 pages est resté comme ça, en plan… Et c’était un livre très ambitieux. Non, en fait, ce n’était pas Crime et Châtiment que j’avais lu… Je ne me souviens plus ce que j’avais lu et qui m’avait bloqué… Il faudrait que je retrouve.

Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE

L’arracheuse de dents, Franz-Olivier Giesbert, Gallimard ; 435 p. ; 21 €.

François Marchand : le sniper des lettres

Équipé d’un style de haut vol, il tire sur tout ce qui bouge et qui pense mou, ce avec méchanceté et cynisme. C’est épatant.

Euphémisme de dire que François Marchand ne do

François Marchand, écrivain. 2013.

François Marchand, écrivain. 2013.

nne pas dans le bon sentiment. Il tire à vue, dégaine vite, dégomme les idées reçues, les modes, autant de pipes en terre de la pensée unique. Mauvais comme une teigne, c’est une sorte de Léon Bloy du XXIe siècle, un emporté, un Céline qui écrirait comme Antoine Blondin, un Bernanos, en moins mystique, qui sprinterait, dans la glaise du réel. Après son roman Cycle mortel (Écriture, 2013) qui nous avait ravis, François Marchand lâche la bride de son fougueux talent dans un recueil, Enfilades (quel joli titre!) de six succulentes nouvelles aux noms qui, sournoisement, ne paient pas de mine: «Tourisme équitable», «Les abeilles, «Le concours», «Singerie», «Un mariage» et «Journal de jungle d’Ingrid B.». Il y épingle, pêle-mêle, une manière de tourisme affreux en train de prendre l’eau, une terrible invasion d’abeilles qui ennuie tout le monde mais que des illuminés de l’écologie hystérique et totalitaire entendent protéger jusqu’au bout des dards; il fait aussi un détour dans les peu ragoûtantes coulisses d’un concours de recrutement de l’administration publique, puis analyse le comportement singulier – mais aussi celui de son maître – d’une femelle gorille, championne d’échecs. Il dissèque également une demande en mariage très particulière, et nous donne des extraits du livre de la jungle de la très enlevée Ingrid B. Pour rire, on rit, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais pas que. Car François Marchand ne s’adonne pas seulement à l’humour froid et noir comme un merle laissé six mois au congélateur. Il sonde les reins de notre magnifique société libérale, consumériste, capitaliste et sociale-traitisée. Marchand n’aime pas la société marchande; on est en droit de ne pas lui donner tort. «François Marchand s’amuse et nous amuse», note son éditeur. «Le réel est pour lui un terrain de jeu (de massacre). Épinglant les travers de l’époque, les tics et les modes, la «bonne pensée» sirupeuse, il tire à vue, dans un grand éclat de rire, et ne manque aucune de ses cibles.» C’est un Marcel Aymé (pour le style superbe et l’imagination débridée) en plus vachard; c’est un Jacques Perret (pour l’impertinence et l’insolence) en moins gaulois. Carrément génial!

PHILIPPE LACOCHE

Enfilades, François Marchand; éditions du Rocher; 158 p.; 15,90 €.

Les repentirs du marquis

   

Paul Morand, sur l'écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J'étais bien. Et j'écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l'amour, que la vie, que le travail, que l'argent. On fait ce qu'on veut; on raconte ce qu'on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l'oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

Paul Morand, sur l’écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J’étais bien. Et j’écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l’amour, que la vie, que le travail, que l’argent. On fait ce qu’on veut; on raconte ce qu’on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l’oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

On connaît les repentirs du peintre. Pourquoi n’existerait-il pas les repentirs du chroniqueur? Voilà donc, lectrice bourrée de désirs (comme on l’eût dit d’une poupée de son), les repentirs du marquis, entends, ma fée fessue, les DVD que je n’avais pas eu le temps de regarder. À la faveur de vacances récentes et bien méritées, retiré que j’étais sur les terres de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens, un proche a eu la bonne idée de remettre en marche un lecteur de DVD, que j’avais acheté chez Emmaüs en des temps immémoriaux et que je ne parvenais pas à faire fonctionner. Depuis, je me régale. Ainsi, je me suis tapé les 3h34 d’entretiens de Paul Morand, réalisés par l’excellent Pierre-André Boutang en juillet et août 1970 et en janvier 1971 (La collection des Archives du XXe siècle par Jean José Marchand, éditions Montparnasse, deux 2 DVD). Antipathique à souhait, méprisant pour les gens de peu, distant, regard fuyant, colin froid plein de morgue, Paul Morand est un parangon de la haute bourgeoisie dans tout ce qu’elle a de détestable. Mais quel merveilleux écrivain! Quel styliste hors pair! Quel sprinter de l’écriture! Pas étonnant que les Hussards, au sortir de la deuxième guerre mondiale, lui fissent une cour insistante, dégoûtés qu’ils étaient par le Nouveau roman, l’incarnation de l’horreur littéraire, et des romans à thèse des universitaires abscons. La correspondance que Morand entretint avec Chardonne montre à quel point ces deux-là furent de mauvais camarades, titulaires de qualités humaines étiques. Mais, comme tu le sais lectrice, on ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments. Revu, avec un plaisir immense, trois films restaurés (par Pathé) issus des romans de l’inoubliable Pierre Véry : Les disparus de Saint-Agil (1938; de Christian-Jaque, avec Eric von Stroheim, Michel Simon et l’immense Robert Le Vigan, collaborateur notoire, ami de Céline, comédien hors pair, habité par le Diable, au regard fascinant), L’Assassinat du Père Noël (1941; de Christian-Jaque, avec Harry Baur, Fernand Ledoux et Le Vigan), et Goupi mains rouges (1943; de Jacques Becker avec Fernand Ledoux – mort à Villerville, en Normandie où fut tourné Un singe en hiver, d’après le roman éponyme d’Antoine Blondin, Ledoux qui, dans ce film ressemble terriblement à mon copain Flamm’, batteur des Rabeats – Le Vigan, toujours lui, dans le rôle de Tonkin qui nous donne, quand il grimpe dans l’arbre et tombe, l’une des plus grandes scènes du cinéma français). La pluie cinglait le toit de ma véranda. Mon chat Wi-Fi était à mes côtés. Il regardait ces films avec moi et semblait les apprécier. Je ne répondais plus au téléphone. Je me baignais dans cette France cinématographique oubliée que j’aime tant. Oui, lectrice, je suis un Français définitif.

Dimanche 17 avril 2016

Jean-Claude Michaux, mi-bête, jamais tiède

Jean-Claude Michaux propose «Alphabêtes», des poèmes consacrés aux animaux. C’est succulent!

On connaissait Henri; il est nécessaire de connaître Jean-Claude. Cela relèverait presque de l’utilité publique. Ancien enseignant, comédien, et surtout heureux retraité lettré sensible et fraternel, J

Jean-Claude Michaux.

Jean-Claude Michaux.

ean-Claude Michaux avait publié, il y a peu, un premier court recueil de brefs poèmes, Courir le coquillage, prometteur, frais et audacieux. Le voilà qui récidive avec autant de bonheur en nous donnant à lire Alphabêtes, une vingtaine de poèmes où il décrit et «portraitise» avec une pétillante subjectivité nos amis les animaux. Dans le bestiaire de Jean-Claude Michaux – l’arche de Liomer, comme d’autres bretteurs, moins pacifistes, créèrent la botte de Nevers –: l’araignée, le boa, le caïman, le chat, le chien, l’escargot, la fourmi, le gnou, la grenouille, le hibou, le coucou, le kangourou, le koala, le loup, le moustique, l’ours, les oies, le poisson rouge, la poule, les poux, les puces, la souris, la vache, le taureau le yack-zébu. Ne cherchez pas là d’absconses et rêches recherches qui vont à la pêche à la nouveauté comme d’autres vous cherchent des poux dans la tête. Michaux a l’élégance de faire simple, juste et bon; jamais il n’assomme, jamais il ne prend de haut, jamais il ne professe ou intellectualise. Ce garçon-là a le verbe gai; l’intelligence à portée de verres. On est chez Prévert, chez Cendrars, chez Desnos. Pas chez les professeurs du «isme» qui se poussent du col dans les chapelles austères des savantes universités. Jean-Claude Michaux appelle un chat un chat, un gnou un gnou, fut-il bi comme soixante-neuf cornemuses bretonnes. On s’amuse souvent; on rit beaucoup. On savoure ces mots légers comme des bulles, comme les gaz tourbeux de tanches romantiques. Il n’oublie pas l’émotion. Exemple quand il confie à propos du chat: «Il cultiva la paresse rêveuse et le ronron quelque peu distant. L’an dernier, un peu avant Pâques, il s’allongea pour la sieste sur un massif de fleurs et ne réveilla pas.» Rires encore, du boa: «Il m’invite parfois à partager cette rencontre, à entrer en contact comme il dit. Jamais, j’ai bien trop peur! Avec les serpents je manque de sang-froid.» Ou à propos du caïman: «Comme s’ils pressentaient aussi leur destin: finir sac au bras d’une vieille élégante!». Et au sujet du taureau: «Dans une arène/ Madrilène/ Les cris font relâche/ Qui oserait sombre bravache/ Souhaiter encore/ La mort aux vaches.» Réveillez la bête qui est en vous; lisez Jean-Claude Michaux!

PHILIPPE LACOCHE

Alphabêtes, Jean-Claude Michaux; La Vague verte; 47 p.

Les coups de coeur du marquis

REVUE

Heidegger

Martin Heidegger, l’un des plus grands philosophes du XXe siècle, était-il antisémite? La question est soulevée une nouvelle fois par la publication des notes personnelles du philosophe réunies dans les fameux Cahiers noirs et parues à titre posthume en Allemagne l’année dernière. Comment lire et que faire de l’héritage de Heidegger après les révélations de ces Cahiers noirs? La question fait l’objet d’un débat passionné dans le monde philosophique. Mais ce numéro spécial n’entend pas traiter uniquement des rapports de Heidegger avec le fait juif, ni, davantage, de son antisémitisme. Il s’agit de considérer ou de reconsidérer la figure de l’un des philosophes les plus considérables du XXe siècle et de poser la question: en quoi et pourquoi le judaïsme demeure-t-il pour Heidegger de l’ordre d’une dette impensée?

La Règle du Jeu Nº 58/59; dossier: Heidegger et «les juifs»; 787 p.; 40 €.

POESIE

Maye I?

«Puis-je emprunter les rives de ce petit fleuve côtier qu’est la Maye», demande le lecteur? La Maye chemine jusqu’à la Baie de Somme où elle disparaît dans la mer qui la recouvre à marée montante. Le poème de La Maye, de Jacques Darras, est «une œuvre musicale et philosophique, alternant textes en prose et textes en vers, unissant l’espace terrestre mesuré aux constellations de la voûte céleste», estime son éditeur. «La Maye célèbre l’eau et la fluidité, l’orientation liquide d’une vie ouverte à l’aléatoire et aux rencontres humaines, le périple qui mène chacun de nous d’une source à la polyphonie des vagues de l’embouchure.» Le Castor Astral publie tous les chants pour la première fois dans l’ordre chronologique. Quant à Le Petit Affluent de la Maye est le second chant d’une œuvre rééditée dans son ordre chronologique pour la première fois. Le livre est accompagné d’un CD, lu par l’auteur.

La Maye, Jacques Darras, Le Castor Astral & In’hui; 484 p.; 20 €; Le petit affluent de la Maye, Autobiographie de l’espèce humaine, Jacques Darras, Le Astor Astral & In’hui; 213 p.; 18 €.

 

DOCUMENT

Sexpionnage

En 1955, Ruth Ellis abat son amant. Malgré les circonstances atténuantes, la femme est envoyée à la potence à la suite d’une enquête bâclée et d’un procès expéditif. Elle avait été tenancière de clubs privés très spéciaux où se croisaient aristocrates, espions et agents secrets. Huit ans plus tard, en 1963, Stephen Ward, un ostéopathe éminent, est arrêté pour proxénétisme. Il meurt avant que son procès arrive à terme. Dans les années 50 et 60, la City était la plaque tournante de la drogue, de la prostitution et de l’espionnage… Un livre étonnant.

Sexpionnage à Londres, La City du crime désorganisé, Daniel Lesueur, éd. Camion noir; 346 p.; 28 €.

Jacques Darras.

Jacques Darras.

Un polar qui sent la terrine de lapin et la France qu’on aime

Entre Simenon et Audiard, Thomas Morales nous livre un succulent deuxième volet des enquêtes de son détective Joss B. Gouleyant.

Joss Beaumont, dit Joss B., le singulier détective de Thomas Morales, est de retour. (L’écrivain avait publié, l’an passé, le premier opus intitulé Les Mémoires de Joss B., aux éditions du Rocher.) Pour notre plus grand plaisir. Morales nous donne ici toute l’ampleur de son talent, porté par un style direct, efficace, imagé et un ton digne de Michel Audiard. Cette fois, notre Joss B. enquête dans les milieux de la télévision. Ce n’est pas triste. Ou plutôt si, parfois. Une presque star du petit écran est assassinée dans des conditions atroces. Joss. B. se met à rechercher le coupable de ce crime odieux. Il fouille un peu partout, surtout dans cette France provinciale qu’adore l’auteur. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Il hume l’air vicié, flaire, la truffe alerte dans les brumes improbables de campagnes reculées. Il fait souvent fausse route, se trompe, le reconnaît avec flegme et humour. Mais jamais n’abandonne. Thomas Morales s’adonne à de succulents portraits toujours justes, précis, pimentés de formules qui font mouche. Ainsi, lorsqu’il croque la starlette de la télévision: «Sa volonté de se faire un nom dans le milieu était inaltérable, presque enfantine, un caprice qui lui servait de ligne de vie. Rien ni personne ne pourrait l’arrêter! Elle était consciente que, pour accéder à ses rêves de petite fille, elle devrait se laisser tripoter, présenter la météo, puis un jeu débile, courir les castings et enfin décrocher ce rôle qui lui apporterait la gloire. Son plan de bataille avait fonctionné jusqu’à ce qu’un meurtrier mette fin à cette rapide ascension sociale.»

Thomas Morales.

Thomas Morales.

Et quel plaisir quand Thomas Morales se laisse aller à sa passion pour les automobiles anciennes qu’il connaît si bien: «En février dernier, j’avais revendu mon antique 404 qui commençait sérieusement à fatiguer. Cette Peugeot m’émouvait à en perdre la raison. Ses ailes pointues me rappelaient mon enfance, mon grand-père, le coq au vin, le pouilly-sur-Loire, le champagne De Venoge, les plaques émaillées, les siphons brillants et la terrine de lapin.» Souvent, le regard aigu et perçant du narrateur, conduit l’auteur à côtoyer les atmosphères littéraires du Simenon des grands jours, notamment quand, page 70, il décrit, à la fois impitoyable et tendre, un ancien commercial qui, argent aidant, s’est transformé en «lord anglais de la Samaritaine». Ce polar est savoureux d’un bout à l’autre.

PHILIPPE LACOCHE

Madame est servie! Thomas Morales; éd. du Rocher; 156 p.; 15,90 €.

Les corps de mes petites amoureuses des seventies

Commençons par les choses sérieuses. Je me suis rendu, en compagnie de Lys, à la projection de la vidéo Il n’y a pas de rapport, hommage à Jacques Lacan, de François Rouan, dans la salle du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. L’événement était suivi d’une discussion proposée par des psychanalystes membres de l’Ecole de la Cause Freudienne, Patricia Wartelle, Jean-Philippe Parchliniak et Philippe Béra. Le public était invité à rencontrer François Rouan après son exposition Les Trotteuses. Il s’agissait de saisir « une part de ce qui amena le psychanalyste Jacques François Rouan. On voit deux jolies filles nues dans la vidéo.Lacan vers l’œuvre de François Rouan », expliquent les organisateurs qui précisent que « cette rencontre fut importante, voire déterminante pour l’artiste. » J’aime mes amis éditeurs Mireille et Philippe Béra et leur amie Patricia Wartelle. Mais j’avoue humblement que je ne sais quoi penser de Jacques Lacan. L’inconscient est fascinant, comme l’art, comme la littérature, comme l’amour, comme le rêve. Je ne comprends pas tout de la psychanalyse. Les écrits de Freud m’ont fasciné quand j’étais lycéen au lycée Henri-Martin, au cœur des seventies. Je me laissais guider par Jean Poupart, professeur de philosophie. Ses mots résonnaient dans ma grosse tête de Ternois, surtout quand nous nous étions enfilé quatre ou cinq bières chez Odette, café des Halles, avant le cours. C’était doux, chaud, comme les mots de Desnos et de Tzara, que l’enseignant, élève de Gaston Bachelard, vénérait également. J’ai regardé la vidéo de François avec ce même étonnement, cette naïveté infantile qui génère une exquise douceur. J’avoue que les corps des deux jeunes filles du film me fascinaient. Ils me rappelaient les rondeurs duveteuses de mes petites amoureuses saint-quentinoises des années 1970, lascives, libres, délurées, entreprenantes. Je connaissais déjà Freud, Marx, mais pas Lacan. Ni Rouan, ni mes amis les Béra. C’était il y a longtemps, si longtemps que ça me fatigue rien qu’à y penser. C’est peut-être ça, la psychanalyse : se laisser aller, se laisser submerger par ses rêves, ses fantasmes (ses phantasmes, comme on l’écrivait au temps des seventies), ne plus sentir le poids du temps qui passe. Oublier la loi El Khomri. Et ne penser qu’aux petites amoureuses de ses 17 ans. Serais-je un freudo-marxiste ? Vu : deux pièces de théâtre fascinantes. Petits crimes conjugaux, d’Eric-Emmanuel Schmitt, dans une mise en scène de Marianne Epin, à la Comédie de Picardie. Schmitt a du talent. Il écrit bien, concis, rapide comme la montée d’une ivresse au Picon-bière. Sens aigu du dialogue, des personnages bien campés. On dirait du Félicien Marceau. Le thème est grave : la vie à deux, le couple qui dure. Lacan a déjà dû parler de tout ça ; je ne sais pas. L’autre pièce : Monsieur de Pourceaugnac, de Molière, musique de Lully, dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Maison de la culture. Un vrai régal. Le mariage (encore !), l’argent (cette plaie, quand on en manque !), la maladie… autant de thèmes chers à Molière. La mise en scène dispense un rythme insensé, une vitesse vertigineuse. Et les Musiciens des Arts Florissants servent Lully à la perfection. Un vrai bonheur !

                                                                Dimanche 10 avril 2016

 La pluie d’un Lundi de Pâques et l’agneau pascal

 

Le groupe The Poors, au Charleston (où j'avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m'a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Le groupe The Poors, au Charleston (où j’avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m’a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Commençons, lectrice, ma fée fessue, adorlotée (je laisse ce néologisme tel quel, tel qu’il est apparu sur l’écran de mon ordinateur, fruit d’une faute de frappe ; adorlotée : à la fois adorée et dorlotée ; dès que je prends un verre avec Jean-Marie Rouart ou Michel Déon, il faudra que je leur propose de l’inscrire  au dictionnaire de l’Académie française), adulée, suçotée,  par les choses essentielles : l’averse de mars du Lundi de Pâques qui cingle de toit de la véranda de ma maison du faubourg de Hem, à Amiens. J’adore. J’adore Pâques et son  Lundi. Je les aime pour leur beau symbole religieux, bien sûr, comme bon nombre de petit Français nés à la fin des années 1950. Ces petits Français baptisés par des prêtres ouvriers, parfois communistes, membres de la CGT (c’était le cas d’un prêtre du presbytère de Tergnier). Ces petits Français qui, au lycée de la grande ville, au sortir de 1968, rencontrèrent des filles et des fils de bourgeois avec leurs vices délicieux, leurs fêtes faites des caves pleines de bourgognes interdits, inaccessibles, de leurs pères notaires, avocats, médecins. Ces petits Français qui, grâce à un vieux professeur anarchiste, ancien élève de Bachelard, fou de dadaïsme, de surréalisme et de philosophie matérialiste, tombent sous le charme de Marx. Ils en oublient le catholicisme de leur enfance. Les aubes immaculées comme les culottes de coton des filles si désirées quand on a 12 ans. Filles aussi inaccessibles que le bourgogne des pères notaires des presque femmes que, quelques années plus tard, nous retrouverons dans les draps mauves de l’adolescence, égarés que nous fûmes dans des maisons de maîtres des bourgeois de Bohain (Aisne). Oui, disais-je, l’averse d’un matin de Lundi que Pâques, sur le toit de ma véranda. La pluie de mars qui cingle mon jardin. Cette pluie à la fois violente et douce qui vous réconcilie avec l’agneau pascal. Cette pluie qui nous ferait presque retrouver la foi, la foi enfouie sous les bruits du matérialisme. Le bruit de la pluie est concurrencé par la voix d’André Téchiné qui, sur France Inter, parle de son dernier film, Quand on a 17 ans. Il faudra que j’aille voir ce film ; il me plaira certainement. J’ai adoré Suite armoricaine (vu au Ciné Saint-Leu), de Pascale Breton, avec l’émouvante Valérie Dréville, l’excellent Kaou Langoët et la fascinante Elina Löwensohn, actrice roumaine. C’est un film lent, intimiste, très rock’n’roll pourtant. Une année universitaire à Rennes, vue à travers deux personnages : Françoise, enseignante en histoire de l’art, et Ion, étudiant en géographie. Des ombres et des fantômes des années 1980 planent sur l’œuvre. La salle de la Cité, peut être le groupe Marquis de Sade. Ceux qui partent ; ceux qui restent ; ceux qui s’en sortent, qui meurent ou se perdent. (Quel sublime portrait de la mère de Ion, jouée par Elina Lövensohn, rongée par la dope et l’alcool.) Les Ogres (vu au Ciné Saint-Leu), film ultra-médiatisé, m’a agacé. Je ne me permettrai pas de dire qu’il s’agit d’un mauvais film. Les spécialistes s’accordent à l’aimer. Je ne la ramènerai pas en ce sens. Mais ces personnages autocentrés, ces artistes égotistes, cette scène ridicule de femme qu’on vend aux enchères ; cette écriture insignifiante, puérile, tout cela m’a agacé au plus haut point. Et c’est bruyant, bavard, gueulard. Non, je n’ai pas aimé du tout. Vu, enfin, au Charleston, The Poors, de Limoges, tribute des Doors. Interprétation impeccable. Bon moment.

Dimanche 3 avril 2016

 

Toujours Vailland!

Très bel article de Daniel Muraz, dans le Courrier picard du dimanche 27 mars 2016, sur l’essai de Lacoche sur Roger Vailland : 

Un petit ouvrage en forme de grand hommage. Né sous forme numérique l’an passé, le texte de Philippe Lacoche devient livre grâce à l’initiative des éditions de La Thébaïde (de l’Axonais Emmanuel Bluteau). L’auteur d’Un jeune homme seul ou 325 000 Francs, écrivain et journaliste, a toujours accompagné Philippe Lacoche, journaliste (au Courrier picard) et écrivain. Comme un modèle d’écriture, d’engagement, de vie. Un compagnon de Vailland-Lacoche-Couv-3route qui se révèle ici à travers un récit nourri d’anecdotes signifiantes de la vie de Lacoche. Le texte est complété par deux articles, sur Jacques-Francis Rolland et la reprise du livret d’oratorio réalisé en 2007 pour une intercommunalité de l’Oise, toujours en lien avec l’évocation de cette Drôle de vie Vailland. Un petit livre qui ne déparera pas dans la bibliothèque, à côté des romans de Vailland. D.Mz.

Roger Vailland, drôle de vie et drôle de jeu, Philippe Lacoche, ed. La Thébaïde, 80 p., 9 €.