Un délice de sensualité

Éric Poindron est un poète ; il n’y a pas de sot métier. On est en droit de l’encourager dans cette voie. Son dernier recueil, Comme un bal de fantômes est un délice de sensualité, de subtilité, de minuties rassérénantes. Page 11, il évoque « les campagnols roussâtres qui farandolent ». Page 12, il imagine des « chats qui miaulent et s’évanouissent » ; page 14, « des satellites qui rouillent sur place ». Et page 19, « Quand je serai petit/ Je serai/ Raconteur de marelles/ Essayeur de labyrinthes. Éleveur de toupies/ Dresseur de petits pois/ Et – de- chat volant/ Aussi » Ce petit florilège fait regretter de ne point avoir connu l’enfant Éric Poindron. Il devait être rémois, adepte du Grand Jeu, se doper narines et poumons avec Daumal, Roger Gilbert-Lecomte et Vailland. Les mots de Poindron sont doux comme ceux d’Hardellet et fous comme ceux de Picabia. Aimons-les ; ça fait du bien. PHILIPPE LACOCHE
Comme un bal de fantômes, Éric Poindron ; Le Castor astral ; coll. « Curiosa & cætera » ; préf. de Jean-Marie Gourio ; 256 p. ; 17 €.

Un roman sur la transmission

    Voilà ce que nous propose Valère Staraselski avec « Le Parlement des cigognes », son dernier roman. Indispensable pour se souvenir de l’horreur du nazisme.

Valère Staraseleski n’est pas seulement l’un des meilleurs écrivains de sa génération ; il sonde aussi les tréfonds de l’Histoire pour en ramener des romans souvent émouvants, voire capitaux. C’est le cas de son dernier, Le Parlement des cigognes, édité au Cherche Midi. Il a répondu à nos questions.

 

Quel a été le déclencheur de votre roman Le Parlement des cigognes ?

Le déclencheur a été les visites de Varsovie et Cracovie. L’actuelle et l’ancienne capitale de Pologne. D’abord, la quasi absence du ghetto à Varsovie – reste un petit pan de mur -, alors que l’insurrection du ghetto de Varsovie occupe une place symbolique très forte dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Et puis, à Cracovie, ce terrain vague où a été érigé le camp de Plaszow que l’on voit dans le film de Spielberg La liste de Schindler. Le film,  – chef d’œuvre -, Ida comme celui Cours sans te retourner ont pesé également dans ma décision de me lancer dans ce roman. Ce qui se passe en Pologne aujourd’hui à l’égard du passé, également…

S’agit-il d’une pure fiction ou ce texte est-il teinté de réalité, d’autobiographie ?

La première partie est pure fiction à l’exception des faits rapportés par David. Quant à la seconde partie, aussi incroyable que cela puisse paraître au lecteur, tout est rigoureusement véridique !

Ce roman est traversé par l’horreur du nazisme. Qu’est-ce que ce dernier représente pour vous ?

Le nazisme né dans des conditions historiques d’une extrême violence : la barbarie de la Première Guerre mondiale et ses conséquences, représente la négation absolue de l’humanisme. Souvenons-nous des paroles de Goebbels, l’idéologue – propagandiste en chef du mouvement nazi, désignant les chrétiens comme les bolchéviques de l’Antiquité ! Anéantir les Juifs, c’était éliminer la religion du Livre historiquement apparue à la faveur – on le sait aujourd’hui -, d’une insurrection égalitaire. Le nazisme porte à son comble ce que d’autres ont trop tendance malheureusement à faire, à savoir externaliser le mal pour mieux l’éradiquer. Mais la nature humaine n’est pas un champ de pommes de terre atteint par je ne sais quel mildiou ! Combattre le mal ne demande pas d’éliminer mais de dépasser en posant comme postulat le respect du prochain. Autrement dit, agir contre le mal c’est faire vivre l’humanisme, qui sera toujours l’ennemi des nihilistes qui crient  comme les fascistes espagnols tueurs de taureaux« Viva la muerte », vive la mort !

 

Page 61, des enfants sont transpercés à la baïonnette par les Allemands. Page 62, 3600 Juifs sont tués au cours d’une rafle. Les exemples sont terribles et nombreux. Votre livre a dû être étayé par d’importantes recherches historiques.

Tous les faits rapportés sont vrais. Rigoureusement vrais. Nombre de documents existent qui relatent ces horreurs. Du reste, je cite trois ouvrages à la fin du roman où j’ai puisé quelques exemples qui figurent dans Le Parlement des cigognes.

 

Vos romans sont souvent nourris par l’Histoire. Selon vous, cette discipline serait-elle une sœur de la Littérature ?

Je n’ai jamais adhéré à la littérature de science-fiction. Je suis résolument un terrien. C’est-à-dire que je pars de ce qui existe et essaie d’en percer le mystère, de comprendre pourquoi, comment cela se déroule de cette façon plutôt que d’une autre, d’autant que comme le dit Aragon concernant l’avenir « Rien n’est jamais comme on l’imagine ! ». L’histoire : Les misérables, La Semaine sainte, Les trois mousquetaires, Un pont sur la Drina d’Ivo Andric ou encore Quoi de neuf petit homme d’Hans Fallada… Alors oui, l’Histoire est sœur de la littérature dans la mesure où l’une et l’autre sont du récit.

Devant l’horreur du nazisme, où vous placez-vous entre pardon et devoir de mémoire?

Il est impossible de pardonner que des enfants, des bébés soient jetés vivants dans les flammes toute une nuit ainsi que le rapportait Marie-

Valère Staraselski, écrivain, journaliste.

Claude Vaillant-Couturier au procès de Nuremberg. En revanche, la transmission est ou plus exactement devrait être un devoir. D’ailleurs, Le Parlement des cigognes est un roman sur la transmission. Sur la nécessité absolue de transmettre la connaissance du passé. Quand cela ne se fait plus, les ennuis vont commencer.

Cracovie, la Pologne, le cœur de l’Europe… la situation géographique de votre roman n’est pas innocente.

Oui, au moment où la construction d’une Europe à la fois diverse et unie bute sur les plans étriqués et friqués des technocrates et des politiciens qui méprisent souverainement leurs peuples et leur histoire et ouvrent la boîte de Pandore, le choix du pays de Copernic, Chopin et Jean-Paul II n’est pas anodin…

Quels sont vos projets ?

Un roman autour de ce qu’avance Oppenheimer, à savoir que les démocraties se sont établies et développées dans des pays judéo-chrétiens. Pour ce faire, je pars de la Cathédrale de Meaux, de son histoire, de ce lieu entre hier et aujourd’hui… on y croise Bossuet mais aussi les trente bénévoles qui la font « tourner » présentement.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Le Chemin des fugues sur Radio Suisse romande

Philippe Lacoche est aujourdʹhui lʹinvité de Mélanie Croubalian, pour la sortie de son livre  » Le Chemin des fugues » (Ed du Rocher).

https://www.rts.ch/play/radio/entre-nous-soit-dit/audio/philippe-lacoche-journaliste-ecrivain-et-parolier?id=8866069&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da

C’est si loin, Taussat…

                                   C’est si loin, Taussat…

Je regardais la mer, à Taussat, l’un des bourgs de Lanton, commune située sur la rive Nord du bassin d’Arcachon. L’onde s’étirait, flemmarde, pâle et farineuse comme une pâte à crêpe. Il faisait doux; c’était en août dernier. Nous étions à la terrasse d’un restaurant. Dans nos assiettes: des huîtres, comme il se doit. Dans nos verres: un bordeaux blanc sec dont j’ai oublié le goût. Il est des vins comme des femmes: il arrive qu’on les oublie vite. En cas contraire, il arrive qu’ils nous saoulent. Je regardais l’onde, flemmarde. Et je pensais. Je me revoyais en août 1975 débarquer à Taussat, en compagnie de mon copain Dadack, bassiste-chanteur du groupe de blues-rock que nous avions fondé en ces années-là. Nous reprenions du Canned Head, du Pacific Gas, du Doors. Cela ne nous suffisait plus. On a de l’ambition quand on a vingt ans; nous voulions composer. Non pas Tergnier fut une métropole bruyante, mais nous avions besoin de calme pour écrire textes et musiques. Mon cousin Gérard avait hérité d’un oncle une maison dans ce bourg du bassin d’Arcachon; il nous avait remis les clés. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train. À quelle gare étions-nous descendus? Je ne m’en souviens plus. Tout est flou dans ma mémoire. Je me souviens de la maison des murs blancs, chaulés; une dépendance dans laquelle résidait une énorme araignée qui terrorisait Dadack. Je me souviens aussi de l’odeur des pins. Nous avions sorti nos guitares de leurs étuis, astiqué nos médiators, fait tourner le magnétophone à cassettes. Nous fumions des Gauloises bleues, buvions de la bière qui devait être de la Mutzig, nom qui nous incitait à pratiquer ce mauvais jeu de mots plus que de raison: «La Mutzig adoucit les mœurs.» Dadack riait de bon cœur, installé sur le lit, la clope au bec, une gueule située entre celle de Bill Wyman et de Peter Wolf. Il fallait que nous eussions de l’ambition pour nous isoler, ainsi, dans la maison de mon cousin Gérard, à Taussat. Le temps était incertain; nos compositions aussi. Je me souviens du titre de l’une d’elles: «I’m feelin’ so tired». Ça ne voulait certainement pas dire grand-chose. Simplement le fait d’évoquer, déjà, déjà, cette manière de mal de vivre qui m’étreignait. Ma petite amie du moment venait de mettre les bouts. Je l’oubliais – déjà – à coups de Mutzig et de Gauloises bleues. Et il y avait eu cette chanson, un blues lent tissé d’accords mineurs, que nous avions fini par inscrire à notre répertoire. Aujourd’hui, Dadack repose dans la terre du cimetière de Tergnier. Je vais le voir souvent. Il a suffi de cette halte à Taussat, devant cette mer flemmarde pour que me reviennent ces bribes de souvenirs, et le rire grave de mon copain Dadack, mon frère de galères et de rock’n’roll. J’eusse pu expliquer tout ça à la Marquise. Mais à quoi bon? On ne refait pas l’histoire; on ne remonte pas le temps. J’eusse juste voulu siffloter la mélodie de «I’m feelin’ so tired» dans l’air tiède de cette terrasse. Je m’abstins.

Dimanche 10 septembre 2017.

Taussat-les-Bains, en août dernier.

Mes nuits s’effilochent comme de la charpie

Était-ce bien en juillet dernier? Je ne suis plus tout à fait certain. Mes nuits se suivent, s’effilochent comme de la charpie. Charpie de vie. La Marquise et moi revenions de quelque pérégrination en baie de Somme. Nous avions décidé de nous arrêter à Abbeville. Abbeville, la ville de ma vie d’avant; de la sienne aussi. «Allons au Saint-Pierre, dire bonjour à Éric et à Nicolas!» lui dis-je péremptoire alors que je pilotais d’une main de Jim Clark (mes références fleurent bon la modernité, l’époque; je suis désespérant) mon carrosse Peugeot 206, 5 CV. Elle eut l’élégance de ne pas y voir d’inconvénient. La dernière fois que j’avais franchi la porte de ce bar – le plus rock’n’roll de la capitale de la Picardie maritime – ça devait être en septembre 2003, date de mon installation à Amiens. Rapatriement sanitaire salvateur au siège du journal après mon divorce. Pendant de longs mois d’errance, je fréquentais ce lieu que j’adorais, m’y rendais la nuit, quittais ma jolie maison de la rue Pierre-Sauvage, empruntais la chaussée Marcadé comme avait dû le faire, en des temps lointains, le chevalier François Jean Lefebvre de La Barre, avant qu’il ne refusât de se découvrir devant le passage d’une procession et qu’il maltraitât, dit-on (mais on disait tant de choses à l’époque dans la bonne et très catholique ville d’Abbeville) un crucifix. Je m’accoudais au comptoir, commandais un verre de Bavic, puis deux, puis… Oui, mes nuits de mélancolie s’effilochaient comme de la charpie ou comme celles de Pierre Mac Orlan dans les rues interlopes et délétères du Rouen du début du siècle précédent. J’avais l’âme en peine; ça me donnait soif. Éric et son fils Nicolas me remontaient le moral grâce à leur humour et leur bonne humeur. Des concerts étaient organisés au Saint-Pierre. Ce fut là que je vis pour la première fois une prestation de mes amis les Rabeats. Lorsque nous étions trop embrumés, vers une heure du matin, Éric décrochait de son clou son clairon d’ancien militaire et nous rappelait gentiment à l’ordre. Il était temps de lever le camp. Et je repartais vers la rue Pierre-Sauvage, la tête dans les étoiles. Ce fut à ce même comptoir qu’un soir de 2002, juste avant de voter Jacques Chirac afin de faire barrage à Jean-Marie Le Pen, que je séduisis de quelques phrases à la hussarde et de promesses inconséquentes, ma fort jeune Léo, 23 ans; j’en avais 46. Je ne savais pas encore que je commençais là une folle passion de deux ans. Nous nous souvenions de tout cela, en cette nuit de charpie de juillet 2017, Éric, Nicolas et moi. La Marquise nous écoutait. Je ne bus qu’une Guinness. J’avais de la route. En reprenant mon carrosse sur la place de la Poste, mon attention fut attirée par des clameurs et des notes de piano acidulées. Matthieu Duclercq donnait une fête musicale dans son magasin. Il nous y convia. Nous chantâmes jusque tard dans la nuit des chansons des Beatles, des Stones et des Kinks, puisque telle est ma destinée: littérature, rock’n’roll et amours en charpie.

Dimanche 3 septembre 2017.

Ce Bonjour qui ne devait pas être

Philippe Lacoche, journaliste, écrivain. Merlieux. Septembre 2011.

Matthieu, l’un des deux maîtres d’œuvre de C’est l’été, m’avait demandé de rédiger la chronique Bonjour de ce dimanche. Je n’avais pas envie. Mes vacances étaient prévues pour lundi soir; je m’y croyais déjà. Je baguenaudais sur le clavier de mon ordinateur portable personnel. Je ne parvenais pas à établir la connexion Wi-Fi. Je suis une brêle en matière d’informatique. Un niais face aux nouvelles technologies. Je lui demandais de m’aider. Je le remerciai, réjoui, rasséréné. «Ça vaudra bien le Bonjour de dimanche», me dit-il. C’est ainsi que ce Bonjour dominical a fleuri dans ces pages. Les écrits, comme la vie, ne tiennent pas à grand-chose. Un peu d’entraide, et tout s’éclaire. Tout refleurit.

Philippe Lacoche

 

Mon humeur du jour…

Une Jupiler (pour moi), Adios, merveilleux roman de Kléber Haedens (acheté à la librairie Martelle par la Marquise), pour nous, une grenadine (pour elle). Le tout capté à la terrasse, du Café (Chez Pierre, à Amiens). Si ce n’est pas le bonheur, ça y ressemble.

Le Bonjour de… Philippe Lacoche

L’étoile de la République

La Marquise et moi, marquis des Dessous chics, à bord de mon carrosse Peugeot 206, tiré par cinq magnifiques chevaux fiscaux, avons décidé de fêter la République, le soir du 13 juillet, dans la Picardie profonde. Direction Long: dans la douceur du soir, un air digne de L’Été finit sous les tilleuls, de notre écrivain préféré, le monarchiste Kléber

, nous avons croisé des enfants équipés de lampions. Nous avons regardé le feu d’artifice depuis le pont sur la Somme, devant un homme qui avait la nuque de Bertrand du Guesclin. Et nous avons terminé la soirée à L’Étoile en dansant un rock endiablé sur une chanson de Johnny. Vive la République! Et surtout, vive la France!

Paul-Jean Toulet nous aide à comprendre les femmes

Le dessinateur, peintre et écrivain Soluto (qui sera mon condisciple de rentrée au cours de l’imminente rentrée littéraire aux éditions du Rocher) m’a fait parvenir quelques délicieuses citations, fruits des cogitations du poète Paul-Jean Toulet.

Je l’en remercie.

Les voici :

Aimer son mari, c’est payer un fournisseur. – Aimer un amant, c’est donner aux pauvres.

 

Quand on a raison, il faut raisonner comme un homme; et comme une femme, quand on a tort.

 

Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ?

Je trouve ça imparable.

Ph.L.