Albin de la Simone : « Miossec essayait d’imiter l’accent picard »

Albin de la Simone, Paris, avril 2014. Près du café Le Zéphir.Albin de la Simone, Paris. Avril 2014.

« Il nous appelait les Hommes de Picardie », révèle-t-il. Albin de la Simone et l’autre Picard, l’ingénieur du son Jean-Baptiste Brunhes, ont réalisé le dernier album du sacré Breton.

 Comment votre rencontre s’est-elle effectuée?

Quand il m’a appelé j’étais dans le jardin de ma mère, à Montigny-sur-l’Hallue; on a parlé pendant une heure de comment on vivait la musique aujourd’hui. On s’est rendu compte que malgré notre distance apparente, on vibrait pour les mêmes choses. C’est presque pendant ce coup de fil que l’esthétique du disque s’est déterminée. Miossec avait déjà commencé à travailler avec Jean-Baptiste Brunhes, ingénieur du son, qui a grandi à Amiens. Jean-Baptiste nous a réunis, ce qui n’était pas évident ni pour moi ni pour Miossec car on est à priori très éloigné l’un de l’autre. En fait, dès la première rencontre, il y a eu de jolies étincelles. C’était en août dernier. Notre premier rendez-vous. On a parlé de l’orientation générale que l’on voulait donner au disque et même d’un planning; j’ai fait un planning sur la nappe en saupoudrant du paprika pour dessiner une grille, et je saupoudrais les jours qui étaient disponibles. Le 15 décembre, quand on a fini l’album, on s’est rendu compte qu’on avait tenu le planning et qu’on avait exactement le disque qu’on avait décrit en août. C’était miraculeux car ça peut être beaucoup plus compliqué que ça de faire un disque. La rencontre avait pour cadre un restaurant turc dans le Xe, d’où le paprika. La rencontre suivante c’était directement pour enregistrer dans son sous-sol en haut d’une falaise, près de Brest chez lui, dans un endroit magnifique, très sauvage.

Quel a été votre rôle sur ce disque de Miossec? Réalisateur? Producteur artistique? Arrangeur?

On était vraiment trois à travailler. C’est plus facile car les décisions se prennent plus rapidement. Deux entraînent le troisième. Ça permet d’être détaché. On se rallie à la majorité plus facilement. J’étais coréalisateur (avec Jean-Baptiste et Christophe Miossec). On avait chacun une spécificité; la mienne était les instruments et les arrangements. Je jouais des instruments, de la musique. Miossec nous montrait une chanson à la guitare; et puis, tout de suite, on enregistrait. Je jouais une basse par-dessus; on ajoutait un petit tambourin, un chœur. On révélait les chansons comme on révèle des photos. Au début, c’est très peu net, et ça se révèle, ça se clarifie. On a fait trois sessions de trois jours, à l’issue desquelles toutes les chansons étaient révélées. On a dû faire douze chansons et il doit en rester onze. Après ça, on a tout emmené à Paris (tous les trois), et on invité des musiciens à venir partager ça. C’était des maquettes dont on a gardé quasiment tout. C’est assez traditionnel, mais ça s’est passé de manière totalement fluide. On était toujours tous les trois. Un vrai trio;  Miossec nous appelait « les hommes de Picardie » de par nos origines; il essayait d’imiter l’accent picard. Il a allait rechercher sur internet des poèmes en picard; ça le faisait marrer. Il est très entreprenant. Il est du Finistère Nord, et il se revendique parfaitement breton.

Quelle couleur musicale entendiez-vous donner à ce disque?

C’est lui qui est arrivé avec des envies. Marimba, contrebasse, bandonéon… on était d’accord sur le fait qu’on voulait qu’il n’y ait pas de tensions au sens rock dans ce disque. Un disque plutôt détendu. Je participais à cet état d’esprit; c’est en ça que ma présence avait un sens. Lui-même se chargeait que ça ne se s’endorme pas; moi je veillais à ce que ça ne se tende pas. C’était deux pôles qui se retrouvaient dans un juste équilibre musical. Ça m’a vachement apporté parce que tout ce qu’il proposait était assez exotique pour moi; j’adore mettre mon langage au service d’un projet un peu éloigné.

Etait-ce vous qui proposiez ou imposiez un son, une ambiance? Ou lui qui les demandait, les réclamait?

La plupart des choses se sont faites naturellement; on avait choisi de faire le même disque. On entendait le même disque dans nos têtes. Il y avait parfois des petits moments de négociations, mais ça reste son disque.

La critique, unanime, affirme que les présentes chansons sont plus sobres, moins rock’n'roll. Qu’en pensez-vous?

La critique parle aussi de ses textes et de sa posture; il est plus apaisé, plus tranquille, moins agité. Il ne boit plus; sa vie étant comme ça, il était important de faire un disque à son image. C’est un homme très doux, très cultivé musicalement. Très sensible; il trimbale une image d’artiste écorché, qui appartient à son passé.

Il y a moins de guitares électriques? Pourquoi?

Il y en a mais elles ne sont pas du tout agressives. Ça s’est fait naturellement, ça n’avait pas de sens; on a essayé de les rendre plus dures, ça ne marchait pas. Pareil pour les batteries, tout est finalement très souple; rien n’est datable, ce n’est pas une musique d’aujourd’hui ni d’hier; c’est un mélange de tout ça.

Et l’idée des marimbas et du bandonéon, ça vient d’où?

Ça vient de lui, l’idée; il avait un petit marimba d’un octave et demi, de 60 centimètres; on y avait facilement recours quand on était en Bretagne. C’est une couleur qui a traversé toutes les chansons. A Paris, dans le grand studio (le studio Pigalle, rue Jean-Baptiste-Pigalle), on a fait venir un grand marimba (c’est une sorte grand xylophone en bois; on le retrouve dans la musique classique). C’est moi qui en ai joué car c’est comme un piano avec de très grandes touches. L’idée du bandonéon, lui est venue à la fin; Jean-Baptiste connaissait une bandonéoniste qui est venue le dernier jour de studio et qui a ajouté des touches de son instrument sur l’ensemble.

 

Jouez-vous d’autres instruments sur ce disque?

Tous les claviers (piano, orgue, de très vieux synthés), de la basse (mon Höfner et mon incroyable basse Baldwin; elle a un son moelleux). Je suis de plus en plus bassiste; j’adore ça. J’ai aussi joué de la guitare; j’ai même fait un solo sur « On vient à peine de commencer »; ça me fait rire car je joue comme un escroc avec du feeling mais sans aucune technique. En tant que pianiste, jouer de la guitare me surprend tout le temps; c’est très exotique. C’est comme se masturber avec la main gauche quand on est droitier.

 Comment furent vos relations avec Miossec lors de la réalisation?

C’était très camaraderie; un échange permanent de textos, de mails, de blagues en picard. On essayait de se faire rire tout le temps. C’était génial.

C’était où, dans quel lieu, quel studio?

Septembre 2013, en Bretagne, et octobre-novembre, Paris, mais par petites touches car j’étais en tournée; j’ai fait 25 concerts en même temps, dont un mémorable à Amiens. Je m’en souviendrai longtemps de ce concert et de cette période; c’était intense, la tournée et l’album de Miossec et même temps je faisais les arrangements de cordes de Dick Annegarn, et même Chaka Ponk (un groupe de métal délirant qui cartonne); j’ai fait un arrangement de cordes pour eux; tout ça en même temps.

Quel regard portez-vous sur l’œuvre de Miossec?

Je connaissais pas très bien ce qu’il faisait; quand on décidé de travailler ensemble, j’ai choisi de ne pas mieux connaître pour être vierge de toutes influences; et lui, pareil (il ne connaissait que mon dernier disque et ce que j’avais fait pour Vanessa Paradis). Donc on y allait avec la volonté de tout découvrir ensemble, sans a priori. Mais ce qu’il faisait m’attirait et j’ai fait savoir à JB que j’étais attiré par ce qu’il créait; j’ai demandé à JB de le dire à Miossec.

Quelle est la chanson que vous préférez sur ce disque?

La chanson 5 « Ce qui nous atteint ». J’aime aussi celle qui se nomme « Qui nous aime ». Et aussi « Le plaisir, les poisons ». Mais elles me touchent toutes; les textes révèlent des subtilités encore aujourd’hui alors que je les ai entendues des centaines de fois.

Rappelez-nous quelles sont vos autres réalisations.

Vanessa Paradis (Une nuit à Versailles) 2012; Jeanne Cherhal (L’eau, avec JB, en 2006). Récemment, Mélanie Pain (By By Manchester, 2013, j’ai joué basse, synthés, etc.). Bastien Lallemand (deux albums : Les Erotiques, 2006, et Le Verger, 2011). Ce sont là les principales; ensuite il y a eu de nombreuses autres collaborations.

Avez-vous d’autres projets de réalisations avec d’autres artistes?

On m’en propose du coup maintenant, j’ai encore des concerts jusqu’à décembre 2014. Après, je rêve d’une seule chose : écrire la suite de ma vie, un nouvel album. Je commence déjà gamberger.

Viendra-t-il donner des concerts en Picardie, et y serez-vous?

Pour Miossec, je ne sais pas. Pour moi, je ne sais pas non plus; je joue où on m’invite. J’adorerai rejouer en Picardie.

 Quels sont vos projets personnels?

L’an prochain, je fais trois soirées à la Cité de la Musique, Porte de Pantin, de présentation de mes films fantômes. Un spectacle et une grande exposition autour de films qui n’existent pas. Concert, on sera huit sur scène; on joue les musiques des films et des comédiens racontent ces films. Une exposition propose bonus, affiches, interviewes… tout ça pour stimuler l’imaginaire des spectateurs. Ce sera en mai. Ce sera des projections dans les têtes des gens. Je fais mon dernier concert parisien le 3 juin dans le plus beau théâtre de Paris, Les Bouffes du Nord. Un concert exceptionnel avec des invités exceptionnels.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Share

Michel Butor fait monter une fille sur scène

De gauche à droite : Sylviane Léonetti, présidente du CR2L, Michel Butor, écrivain-poète, et Mirteille Béra, éditrice de Cadastre8Zéro.

    L’écrivain et poète Michel Butor était invité, le vendredi 11 avril dernier, par l’un de ses éditeurs, Cadastre8Zéro, à la Comédie de Picardie. Grâce, notamment à la DRAC Picardie, il a publié, en 2011, un livre intitulé Autour de Michel Butor, Opération Marrakech 2, El Maqam, Tahnaout, dont il a lu des extraits. L’ouvrage contient de courts poèmes, des proses, de haïkus, dont celui-ci qui m’a bien plu : « Dans le lac asséché/les hameçons des cactus/ rêvent l’envol des poissons ». C’est joli. Michel Butor a parlé avec le public. Une fille s’est levée ; elle a posé une question du milieu de l’auditoire. Comme elle était un peu loin, il lui a dit : « Je suis sourd. Désolé. Venez sur scène ! » La fille est montée sur scène ; elle a posé sa question. Butor l’a comprise. Il a longuement répondu. C’est bien un poète qui fait venir les filles sur scène. Je me suis dit que j’aurais dû faire poète ; c’est bien mieux qu’écrivain ou que journaliste. En revenant au journal, je suis monté sur mon bureau, et j’ai demandé à une consoeur, jeune, une stagiaire, de me rejoindre sur mes hauteurs. Elle m’a regardé avec un drôle d’air, a refusé, puis elle est partie en courant. Peut-être est-elle partie prévenir la direction. Ce n’est pas certain car je suis toujours en poste ; la directrice des ressources humaines ne m’a pas encore convoqué, ce qui est plutôt bon signe. Tout ça à cause de Michel Butor. Je fais un métier dangereux, lectrice. Je monte sur les bureaux pour prendre de la hauteur. Un jour, je me fracasserai le crâne. Cette chronique s’interrompra ; on passera à autre chose. C’est la vie. J’ai bien aimé quand Butor a parlé de Blaise Cendrars et  de La Prose du Transsibérien. Je me suis mis à rêver, confortablement assis sur le velours des fauteuils de la Comédie de Picardie. Je pensais à Cendrars, dans les tranchées creusées dans le parc du château de Tilloloy, puis dans celles Frise. A Tilloloy, son copain Rossi, se fit écrabouiller par un obus alors qu’il dévorait sa gamelle, dans son trou. Puis, ce fut son copain Lang, « le plus bel homme du régiment », qui se fit écrabouiller. On retrouva ses moustaches accrochées à l’enseigne du coiffeur de village de Bus si mes souvenirs sont bons. Il venait de monter dans un petit autobus pour partir en permission. « Dans autobus, il y a bus »,  commente Cendrars. Il raconte tout ça dans son plus roman, L’Homme foudroyé. Je rêvais, confortablement assis sur le velours des fauteuils de la Comédie de Picardie. Je ne fais pas un métier si dangereux que ça, tu sais lectrice.

                                      Dimanche 20 avril 2014.

Share

François Long, bassiste des Rabeats, sortira un album solo cet été

Francois Long, guitariste-bassiste des Rabeats.

    J’étais en train de travailler sur l’interview de John Steel, batteur historique, fondateur, avec Alain Price, Chas Chandler, Hilton Valentine et Eric Burdon, du groupe mythique les Animals. Ce sont eux qui ont donné au British Blues Boom ses lettres de noblesse. Quand François Long, alias Dip, bassiste et choriste des Rabeats, a appelé pour me dire qu’il avait son premier album à me faire écouter, je savais que je ne serais pas dépaysé. On s’en doute, François est fan des Beatles. Mais il adore également Paul Weller et les Jam, David Bowie, les Who et quelques autres pointures, bien inspirées par les divines sixties façon anglaise. Je ne fus pas déçu. Intitulé The Seven Others, l’album de François, qui comprend une dizaine de chansons, a été travaillé avec soin. Et patience. Il a mis trois ans à le réaliser, «car notre planning avec les Rabeats est chargé», confie-t-il, modeste. Il a fait toutes les parties de guitare, de basse, les programmations, les synthés. Il s’est fait aider par ses copains des Rabeats (l’incontournable Flamm, à la batterie, Marcel, à la guitare, et Sly, aux chœurs), mais aussi par Simon Postel (batterie), Sylvain Paré (batterie), Florent Elter (guitare), et Christophe Deschamps (célèbre batteur qui a notamment joué avec Voulzy et Goldman; «je l’ai contacté car c’est un fan de Keith Moon et de Ringo Starr»). Il est également question d’une invitée de marque sur le disque, mais cela reste à confirmer. Le résultat est d’excellente facture. Des chansons amples, fortes, à la fois puissantes et subtiles, taillées dans une pop-rock des plus convaincantes. Les mélodies sont là, présentes, entraînantes; les arrangements sonnent sans être entêtants. Tout est finement dosé. De l’excellent travail. Tous en anglais, les textes «s’inspirent de la vie quotidienne et des discussions que j’ai pu avoir sur les réseaux sociaux», explique-t-il. Ils évoquent aussi des rencontres: celle de Gail Ann Dorsey, la bassiste de Bowie, rencontrée en octobre 2011, à Amiens quand Lenny Kravitz préparait ses concerts, et celle de Paul Weller, la même année, tout à fait par hasard, dans les rues de Londres. «Ça a duré trois minutes, mais j’ai eu l’impression que ça durait des heures: je suis un fan de ce mec!». Un single, «Afraid», titre de la première chanson de l’album sortira sur le net en juin; le disque complet suivra, prévu en juillet. Des concerts? François y songe sérieusement, «mais rien n’est encore réellement décidé pour l’instant». Il prend son temps; ça lui va bien. Son excellent album prouve qu’il a raison.

                                       Dimanche 9 mars 2014

Share

Deux livres et une pièce pour Lacoche

 
Philippe Lacoche dédicacera ses deux derniers livres (Les Boîtes, nouvelle, éditions Cadastre8Zéro, et L’Echarpe rouge, théâtre, Le Castor astral), le mercredi 16 avril, à 18 heures, à la librairie Martelle (avec une lecture de la pièce L’Echarpe rouge par des comédiens du Théâtre de l’Alambic).
Par ailleurs, la première de la pièce L’Echarpe rouge, sera donnée les samedi 19 avril, à 20h30, et les dimanche 20 et lundi 21 avril, à 17 heures, au Centre culturel Jacques-Tati (rue du 8-Mai 1945, à Amiens), par la compagnie du Théâtre de l’Alambic.
L’auteur, Philippe Lacoche, signera ses deux livres le lundi 21 avril, à l’issue de la représentation.
Vous êtes cordialement invités à découvrir cette pièce complètement cinglée.
Rens. et réservations : 03 22 46 01 14 (Centre culturel Jacques-Tati).
Share

Le bistrot de la dame blonde des temps anciens

Ghislain Quétel et Rémi Mauger, journaliste à France 3 Basse-Normandie.

               Il y a peu, Rémi Mauger, journaliste à France 3 Basse-Normandie, m’appelait au journal. Il souhaitait que nous voyions car il devait suivre Ghislain Quélel, un retraité de Cherbourg, passionné d’histoire locale et de généalogie, qui, depuis, des années, enquête sur l’histoire de sa propre famille, et en particulier celle de son père André, résistant de Touques, près de Deauville. Ses recherches l’ont mené jusqu’à Odette Dagniaux, 88 ans, pensionnaire de l’EHPAD de Longueau, qui fut l’amour de jeunesse d’Emile Louvel, courageux résistant massacré par les Allemands sur la plage de Deauville. En 1943, il était passé par Amiens où il avait fait la connaissance d’Odette. Coup de foudre. Une belle histoire. Après divers appels lancés dans les journaux, Ghislain est parvenu à retrouver l’octogénaire, résistante elle aussi. Il a fait sa connaissance il y a quelques jours, à Longueau. Emotion intense. Une équipe de France 3 Basse Normandie filmait la rencontre, sous la conduite de Rémi Mauger. J’ai connu Rémi en école de journalisme, à Tours. Il était dans la promotion 1976-1977 ; j’étais dans celle de 1975-1976. Nous avions sympathisé. Et, quand le midi, nous avons déjeuné ensemble, les souvenirs fusaient. Des noms de copains surgissaient entre deux bouchées. C’est étrange la vie qui file. Des visages de filles. Le goût de la bernache (le jus vert du vin jeune et laiteux) à l’automne, dans les bistrots du vieux Tours avec mes copains Jean-Luc Péchinot, Alain Bertrand, Loïc Gicquel, Rémi Mauger et tant d’autres. Certains sont devenus journalistes ; d’autres pas. Disparus, éparpillés dans cette France giscardienne qui commençait à subir les premiers effets de la crise pétrolière. Sur l’écran de la télé, à la cafétéria, il y a avait Roger Gicquel ou Yves Mourousi. La Loire coulait, tranquille, sous le pont Wilson qui ne s’était pas encore écroulé. Je logeais dans une chambre minuscule, rue Losserand, près du Pont de Fil. L’hiver, il faisait un froid sibérien. Je me réchauffais les neurones en lisant J’suis pas plus con qu’un autre, d’Henry Miller. Dès le printemps, j’allais contempler les chevesnes qui luttaient contre le courant des eaux céladon de cette Loire si française. Et je m’en retournais boire des bières pression à la terrasse d’un café tenu par une dame blonde quinquagénaire qui plaisait bien à mes vingt ans gourds et hésitants. J’apprenais la vie bien plus qu’un métier, en espérant qu’au final ce dernier ne dévorât pas la première. Je regardais Rémi travailler dans les locaux de cette maison de retraite de Longueau. Il faisait doux dehors ; je me demandais quel temps il faisait à Tours et si le bistrot de la dame blonde des temps anciens existait encore.

                                               Dimanche 6 avril 2014

 

Share

Scieur Z sur France 3 Picardie

Scieur Z, Renaud Lacoche, chanteur-auteur-compositeur. 2013

« SCIEUR Z » jouait en VRAI direct sur France 3 Picardie, ce Vendredi 28 mars. Pour revoir l’émission aller sur le lien ci-dessous, puis choisir le replay du 28 mars (« Au lycée horticole de Ribécourt » entre 15’10 et 25’10).
http://picardie.france3.fr/emissions/picardie-matin

Share

L’enfance au fond d’une tasse

De g. à dr. : Jean-Pierre Marcos, Gilles Defacque et Nicolas Auvray.

                            Je descendais l’escalier des gradins du cirque d’Amiens et me demandais, sérieux et silencieux comme un animal: «Qu’est-ce qui fait qu’un spectacle nous plaise ou pas?» Je ne connaissais pas personnellement Gilles Defacque. Juste des échos comme quoi le Théâtre du Prato, de Lille, fait un travail de grande qualité. En revanche, je connais bien Jean-Pierre Marcos, directeur du Cirque, et Nicolas Auvray, directeur de la Comédie de Picardie. Ce sont des hommes de goût. Alors? Alors, j’ai été ébloui, charmé, chamboulé, l’autre soir, par le spectacle Soirée de Gala (Forever and ever) mis en scène et écrit par Gilles Defacque, sur des musiques d’Arnaud Van Lancker. Est-ce ce parfum d’enfance qui m’a plu? Sont-ce les bruines du Vimeu, petit pays ouvrier, singulier, fait de pâtures, de serrures et de métal écorché, dont l’auteur est originaire et où est ancrée l’action de son histoire, qui m’ont interpellé? Serait-ce l’écriture, un peu foutraque, mais qui tient la route et regarde, tout au fond des yeux, la déroute du temps qui passe, qui m’a emporté? Son Mignon Palace a existé. En face d’une usine d’un bourg vimeusien au début des Trente glorieuses. Gilles Defacque y est retourné. Il a vu ce qu’il en reste; si j’ai bien compris, pas grand-chose. Mais que reste-t-il de nos enfances? Pas grand-chose, c’est-à-dire le meilleur. Le sucre un peu collé tout au fond de la tasse d’expresso. Le sucre qui ne veut pas partir. Une tripotée de personnages, un videur, une ouvreuse foldingue, un commissaire. Un meurtre. Une enquête prétexte. On prépare une soirée de gala en l’honneur des prisonniers de guerre. On est chez Fellini, chez Marcel Aymé. Il y a de la France, de la folie, de la fraternité chez Defacque. Et ce beau regard sur le peuple d’en bas, celui des petites gens. La gauche qui nous gouverne actuellement, enivrée par ses grandes idées sociétales de bobos-libéraux bien nourris et bien cultivés, devrait en prendre de la graine. À l’accueil du Cirque, j’ai retrouvé Gilles Defacque. Il était entouré des amis Marcos et Auvray. Il y avait du cidre dans les verres, et des étoiles dans les yeux. Comme au temps de la Piste de Roger Lanzac. C’était au cœur des sixties. Beautor, pour Jean-Pierre; Tergnier pour moi. À Tergnier, au Café de la Poste, tenu à bout de cœur par notre ancien confrère Marc Delfolie (L’Aisne Nouvelle), j’ai retrouvé les copains après les obsèques de Dadack. Le frère de Jean-Pierre, Patrick Marcos, était là. On a parlé. L’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT); de l’Union sportive beautoroise (USB). Du stade près de canal. De l’état du rock’n’roll aussi. Je me disais qu’il aurait bien aimé, Patrick, ce Soirée de gala.

                                                   Dimanche 30 mars 2014

Share

C’était mon ami

Gérard Lopez, dit Dadack : calme, sensible et intelligent.

                                    

    On pourra toujours me dire: c’est la vie. Non, je ne l’admettrai jamais; pour moi, c’est la mort. Ce n’est pas tout à fait la même chose. La mort. Cette totale absurdité, au moins aussi absurde que la vie. La mort. Celle de mon ami de toujours, Gérard Lopez, dit Dadack, Ternois dans l’âme. Crise cardiaque. Il avait 58 ans. Nous nous étions connus à l’école de la cité Roosevelt, dans notre chère ville de Tergnier, la plus belle ville de France, avec sa gare, son chemin de fer, sa raffinerie, sa fonderie. Ces gens qui se tutoyaient, qui se saluaient en se faisant de grands signes de la main quand ils fonçaient sur leurs vélos pour se rendre au PMU. C’était la France des années soixante. Gérard, qu’on ne surnommait pas encore Dadack, arrivait de la cité des Cheminots pour habiter avec ses parents dans la HLM, pavillon Champagne, porte A, numéro 8 (si mes souvenirs sont bons), en face de la gare. Avant la cité des Cheminots, avant 1962, ils habitaient en Algérie. Notre solide amitié se scella autour d’une fraternelle concurrence scolaire: il était toujours premier; j’étais toujours deuxième. «Gérard, une encyclopédie vivante!», souriait notre instituteur M. Jehan, un ancien de la ligne Maginot. Gérard était Anquetil; j’étais Poulidor, comme les petits coureurs en métal que nous faisions avancer avec des billes, sur le tas de sable du transformateur électrique de la cité Roosevelt. Gérard aimait lire; moi aussi. En bon hussard noir de la République, M. Jehan nous faisait découvrir de beaux textes, grâce aux récitations: Émile Verhaeren, Paul Verlaine, Artur Rimbaud, Gérard de Nerval. Nous les aimions autant que les albums de Tintin. Et puis il y eut le foot, sur le stade de hand-ball, derrière l’école, que nous avions annexé. Puis l’ESCT. Il jouait à l’arrière; je jouais inter droit, un poste qui ne doit plus exister. C’était les années collège. Puis, rapidement, le goût pour le rock. Comme je lui avais appris à faire du vélo, il me fit part de ses découvertes: Procol Harum, Family, J. Geils Band… Nous fondâmes un groupe de blues-rock. Deux tournées en Bretagne au cœur des seventies. La bière, les filles, Canned Heat et Pacific Gas, ça conforte une amitié. Il resta à Tergnier, agrippé aux cordes de sa basse, transmettant son savoir aux jeunes des Caves à Musique; je m’envolais avec ma plume vers d’autres horizons. On se retrouvait, parfois, dans notre sacrée ville. Il n’y avait pas besoin de grands mots pour nous comprendre. Quand on se regardait, on pensait à nos chaussures de foot et à nos vieux amplis. Il était calme, intelligent, taiseux et sensible. Il composait d’adorables chansons. C’était mon ami. Et j’en ai gros sur le cœur.

                                                      Dimanche 23 mars 2014

 

Share

Un humour ravageur contre la bêtise de la société contemporaine

    Avec le talent d’un Alejandro Jodorowsky ou d’un Félicien Marceau, Stéphane Hoffman nous offre trois contes hilarants, cyniques et discrètement moralistes. Un régal.

    C’est certainement l’un des livres les plus drôles de ces dix dernières années. C’est aussi, – et surtout – un livre bien plus profond qu’il n’en a l’air. Son charme vient de là, comme celui qui émane le plus souvent des grands livres. Sous la drôlerie : l’analyse, la tristesse, la mélancolie, l’absurdité, voire la noirceur et le désespoir. Woody Allen, Charlie Chaplin, Patrick Besson, Bobby Lapointe, Alejandro Jodorowsky, Serge Gainsbourg, Eugène Ionesco, Georges Feydeau et quelques autres, quelques grands autres, font ou faisaient ça très bien.

    Stéphane Hoffmann, qui a l’élégance de ne pas se prendre au sérieux, sera certainement agacé par ces comparaisons qu’il estimera excessives. Elles sont de mon fait; il n’a rien demandé à personne. Il n’a fait qu’un bon livre. Un excellent livre. C’est déjà beaucoup. Son dernier opus, Le méchant prince et autres histoires sans morales, est un régal. Il m’a fait penser –autre comparaison qui, celle-là, devrait ravir Hoffman qui lui a consacré un ouvrage, au Rocher – à l’inoubliable Félicien Marceau au faîte de sa forme et de son talent.

    Un roman? Non, pas vraiment. Trois contes, plutôt, mis bout à bout, qui, presque, s’emboîteraient, sans vraiment se toucher, mais laisseraient couler en leurs artères le même sang littéraire ardent et jaillissant.

                                                  Niaiseux de Norvège, Equina de Suède

    Dans le premier, il nous conte (sorry!) l’histoire d’un roi qui abdique afin de reprendre une auberge. Le prince Rourik, fruit d’une très longue lignée, est totalement azimuté. Il semble hors de tout, de lui, du monde, de la vie, entretient des idées fixes comme un doux retraité eût pu couver ses géraniums. Stéphane Hoffmann s’en donne à cœur –joie, brocarde et dépeint, à peine cruel, les grandes familles aristocratiques de ce monde, une sorte de jet-set perdue dans de lointaines montagnes alpestres, gentils dégénérés, consanguins et étonnants. On se croirait à la fois chez La Fontaine et chez Courteline. Il les affuble de noms délicieux : Echalas du Luxembourg, Porcelet d’Orange, Niaiseux de Norvège, Equina de Suède, Drelin Drelin de Monaco, Joufflu de Danemark, Ereinté de Wessex, Nuage des Asturies, Hébété de Calabre, Moumou de Grèce, Braise de Gerolstein. Les chevaux – aux noms de purs sangs – d’un manège de fin règne qui tourne, tourne dans un monde qui n’est plus le leur depuis longtemps. Toutes ressemblances avec…

    Au passage, Hoffmann rend un hommage à la gastronomie, lâche des recettes de cuisines qu’eussent pu concocter le regretté Kléber Haedens et sa Caroline chérie, fin cordon bleu, loue – et il a bien raison – ce délicieux et trop sous-estimé légume qu’est le radis noir.

    Un peu plus loin, l’un des purs sangs meurt étranglé par la vitre électrique de sa voiture, « déclenchée par erreur alors qu’il avait glissé la tête par la portière pour demander son chemin à une jeune laitière qu’il trouvait à son goût« . Et balance quelques belles vacheries, bien politiquement incorrectes qui font chaud au cœur. Parlant des mêmes : « Nous sommes des gens sans intérêt ni charme ni talent particuliers, donnés en spectacle à nos peuples pour leur fournir la dose de rêve nécessaire à continuer leur vie douloureuse. Nous sommes comme des suppositoires qu’on flanque au cul des morts pour les empêcher de trop puer avant l’ensevelissement. Nous sommes des suppositoires dans le cul de nos pays; des pays fondus depuis longtemps dans le potage européen, sans qu’on ait osé le leur dire. »

                                 « Pas des catholiques, des hippies! »

    Le deuxième conte a pour cadre l’Italie où un célèbre play-boy devient pape. Là encore, c’est drôle, très drôle. Même les prélats se prélassent dans la mélasse, ne croient plus à rien, y vont de réflexion du genre : « Ce ne sont pas des catholiques, ce sont des hippies. Et on leur demande d’abord d’être de bons Italiens. Citoyens d’abord. Catholiques, s’ils l’osent! »

    Quant au troisième, c’est certainement le plus caustique, le plus fou, le plus juste du point de vue de la portée de son analyse politique et philosophique. Il nous présente une société française où plus personne ne veut travailler et où tout le monde veut faire l’amour. Les gens cavalent après le bonheur comme un soudard après la croupe d’une servante. Et Dieu dans tout ça? Dieu regarde ça de haut, tente d’améliorer les choses, essaie de redresser la barre. En France, les citoyens ne font plus l’amour qu’entre 12 heures et 13 heures. Pas avant ni après. Dieu fait en sorte que la population française se trouve dans l’impossibilité de mourir avant 101 ans et une heure après sa naissance. « On avait beau sauter de la tour Eiffel ou des falaises d’Etretat, se ruer sous le métro ou des voitures, avaler du cyanure ou se tirer une balle dans le cerveau, on ne pourrait jamais. Souvent, on était amoché; mort, jamais. »

    L’humour ravageur de Stéphane Hoffmann fait mouche car ce rire là est l’œuvre d’un moraliste discret pour qui l’outrance du conte n’est qu’une machine à tuer la bêtise humaine. Une machine douce car on sait bien qu’il est déjà trop tard.

                                            Philippe Lacoche

Le méchant prince et autres histoires sans morales, Stéphane Hoffmann. Albin Michel. 265 p.; 18,50 euros.

Share

Claude du Granrut : féministe et européenne

Claude du Granrut, femme politique, écrivain. Paris. Février 2014.

                  

     Cette ancienne élue de Picardie vient d’écrire un livre, « Le piano et le violoncelle » dans lequel elle évoque son parcours et celui de ces parents, courageux patriotes victimes de la barbarie nazie. Rencontre.

Vous êtes la fille de Robert de Renty, mort en déportation au camp d’Ellrich, et de Germaine de Renry, rescapée du camp de Ravensbrück. Est-ce que ces drames seraient à l’origine de votre caractère et de votre volonté qui vous ont permis de mener une carrière politique et professionnelle remarquables ?

Effectivement, j’ai été très marquée par la déportation de mes parents, et par la mort de mon père. Mon père était un homme tout à fait remarquable ; il s’était fait tout seul. Il avait fait la guerre de 14. Il avait créé son entreprise d’insecticides pour l’agriculture qui marchait très bien ; c’était à Paris. Il travaillait en liaison avec Saint-Gobain. La deuxième guerre est arrivée ; il la pressentait de façon abominable parce qu’il avait participé à l’occupation de la Sarre, après la Première Guerre. (Il était parti comme ingénieur dans les mines de la Sarre, avec sa jeune femme.) Il parlait très bien l’allemand. Il comprenait ce qu’était l’Allemagne ; leur façon de travailler dur. Il savait que l’Allemagne se remonterait très vite et très bien. Il avait écrit des articles sur ce sujet dans des journaux parisiens (L’Echo de Paris, etc.) Il connaissait la puissance potentielle de l’Allemagne. Il écoutait les discours d’Hitler ; il a compris que, menée par Hitler, cette Allemagne pouvait déborder. Il s’est rendu compte que ce n’était peut-être pas la vraie Allemagne mais, tout de même, une Allemagne extrêmement puissante, dure, dominatrice. Il était très inquiet. Pendant la guerre, nous étions à Paris ; il a continué à mener ses affaires comme il a pu. Il m’a toujours donné l’envie de réussir, de bien travailler, de faire de bonnes études. Je comptais sur lui pour m’aider, pour me pousser ; j’étais la dernière de la fratrie. Mes frères et sœurs étaient légèrement plus âgés que moi ; ils n’avaient pas eu l’occasion de faire les études comme moi j’avais eu l’envie et l’occasion de faire. Je me suis dit qu’en mémoire de mon père, je dois réussir à faire ce qu’il voulait que je fasse. En l’occurrence, ma mère m’y a beaucoup aidée. Elle a compris ça. Elle m’a dit : « Tu feras une carrière ; tu feras des études. » J’avais le droit d’avoir des bourses. J’ai donc fait des études, à Sciences Po et en Amérique. C’était formidable ; j’ai débarqué dans un pays qui avait fait la guerre mais qui n’avait pas été démoli, qui était puissant, qui avait une volonté ; les gens n’avaient peur de rien. Il fallait donc que je n’aie peur de rien. J’avais donc un bagage extraordinaire, et une mère qui me poussait, qui me soutenait. Bien sûr, j’ai eu une déconvenue tout de suite après mon diplôme de Science Po parce que je n’ai pas eu d’emploi comme en avaient eus mes camarades de promotion, dans des banques, des entreprises, des administrations, etc. Là, je n’ai pas compris ; ma mère non plus. On s’est dit : il y a quelque chose qui ne va pas dans cette France qui, pourtant, qui se remettait à flots grâce au Plan Marshall. Je suis arrivée aux Etats-Unis quand le général Marshall a lancé son plan. J’avais des amis américains, notamment un armateur qui envoyait le plan Marshall en Europe… Ma mère ne s’est pas affolée ; j’ai eu des occasions diverses et obtenu des petits boulots formateurs. J’ai été pigiste dans différents journaux ; j’ai aussi fait des remplacements intéressants de secrétariat et j’ai eu la chance de pouvoir participer au Comité du travail féminin qui venait d’être créé, au sein de ministère du Travail. Ce fut le déclenchement car ça correspondait  à ce que j’avais envie de faire et ce que je pouvais faire : j’avais une formation administrative ; je savais écrire, rédiger des notes… J’avais aussi la possibilité, travaillant dans une administration, à demander à l’Institut national des statistiques de faire telle ou telle recherche  sur l’emploi, la formation, le niveau d’éducation… J’ai eu une masse d’informations qui me permettaient de faire des notes au ministre et des propositions. Je suis donc rentrée dans un  processus administratif qui était très positif. Et à l’époque, j’étais avec Fontanet, puis Edgar Faure. Tous les trois des hommes très ouverts, très avisés, très sympathiques, très chaleureux, très exigeants aussi (Joseph Fontanet était très exigeant sur la rectitude des dossiers). C’était véritablement pouvoir faire fructifier tout ce que j’avais pu faire avant. Ce fut aussi pour moi une révélation : je me suis dit que ça, toutes les femmes pouvaient le faire, mais qu’on ne leur en donnait pas toujours l’occasion. Je ne pouvais pas aller dans la rue pour manifester, brandir des banderoles, mais toutes les associations féministes venaient me voir pour me demander des conseils car j’étais parvenue à obtenir des choses. Et ces informations partaient dans des articles de journaux que je ne pouvais écrire. Ce fut merveilleux quand j’ai pu travailler avec Françoise Giroud. Car ce n’était pas un seul ministère mais l’ensemble des ministères qui étaient censés travailler avec Françoise Giroud.

Pour quels motifs vos parents  ont-ils été déportés ?

Mes parents étaient résistants ; ils appartenaient au Réseau Alliance, un réseau de renseignements qui travaillait directement avec les services de renseignements anglais. Madeleine Fourcade en était présidente. Ma sœur appartenait à ce réseau ; elle s’était mise dans la clandestinité. Tout cela, je ne pouvais pas le savoir car personne ne parlait. Je ne subodorais pas que mes parents puissent être arrêtés. Ils l’ont été.

Vos parents étaient donc très patriotes.

Mon père était très patriote. Il avait fait la guerre de 14 qui l’avait fortement marqué. Mon grand-père était saint-cyrien, officier. Mon père avait senti que l’Allemagne nous ferait payer la défaite, qu’elle avait une revanche à prendre et qu’elle la prenait dans les pires conditions. Il savait ce que faisait la Gestapo à Fresnes ; il était très au courant de ce qui se passait.

Vous ne semblez pas en vouloir à l’Allemagne. En revanche, je suppose que la barbarie nazie vous hérisse.

Ma mère, elle aussi, disait qu’elle n’en voulait pas aux Allemands.  Elle a été parmi les premières, au sortir de la guerre, à penser qu’il fallait faire une alliance avec l’Allemagne.  Personnellement, j’étais tout à fait de son avis. Quand j’étais au lycée Molière, j’ai fait allemand première langue. J’ai lu énormément de poètes, écrivains et philosophes allemands. Je lisais des traductions ; j’étais imprégnée de culture allemande. Plus tard, lorsque je me suis retrouvée au comité des régions, j’avais des collègues allemands de mon âge ; beaucoup d’entre eux avaient souffert pendant la guerre. L’un était orphelin de guerre, comme moi. On ne pouvait que se dire : travaillons ensemble pour la paix. J’aimais beaucoup la façon de travailler très directe des Allemands. En plus de ça, ils ne disaient pas n’importe quoi. Il y avait parfois des collègues qui étaient très politiques, qui s’enflammaient… Les Allemands (ils sont politiques comme tout le monde) mais ils sont très pragmatiques. Ils réfléchissent sur ce qu’ils connaissent. J’ai toujours aimé travailler avec les Allemands. J’aimais également beaucoup travailler avec les Italiens, les Espagnols, les Autrichiens. Non, je n’ai jamais eu de difficulté à travailler avec les Allemands, et pourtant parfois je me disais… bon…

Derrière votre mot « bon », se cache la barbarie nazie, n’est-ce pas ?

J’en ai souffert assez directement. Ce que j’en tire, c’est qu’il ne faut pas perdre la mémoire par rapport à ce qui s’est passé. C’est pour cette raison ma mère témoignait beaucoup sur la déportation, beaucoup de ses camarades continuent de témoigner dans les écoles. Ma mère a participé à l’édification du mémorial qui est au bout de l’Île de la Cité et qui représente tous les lieux de déportation, les horreurs de la Gestapo. Aujourd’hui presque toutes ces femmes sont mortes ; c’est pour cela que j’ai créé, en 2006, la Société des familles et amis des anciennes déportées et internées de la Résistance (SFAADIR). Nous sommes des enfants, quelque fois des petits-enfants qui souhaitons conserver cette mémoire parce qu’elle est exemplaire. Ces femmes ont été exemplaires. Souvent, elles ont été dépassées par ce qu’il leur arrivait. Elles faisaient de la résistance ; elles savaient qu’elles prenaient des risques. Elles étaient très courageuses, très engagées. En arrivant, au camp, c’était l’horreur, mais elles s’en sortaient par la solidarité. Elles ont été mises à nu. Elles ont fait des travaux abominables. Ma mère travaillait à l’aplanissement d’un terrain pour un aérodrome, ce par moins vingt degrés… Des travaux inhumains mais elles voulaient s’en sortir et elles s’en sortaient par l’amitié. Seules, elles ne tenaient pas. Ma mère aimait beaucoup Mme Maspéro qui avait été déportée avec son mari. La mère de l’éditeur ; le grand-père était un grand égyptologue. Le couple Maspéro avait été déporté dans le même train que maman. Lui est allé à Buchenwald où il est mort ; mon père est mort à Ellrich. Ces deux femmes se sont retrouvées veuves. François, le fils de Mme Maspéro, avait mon âge à peu près. Cela a créé des liens. Toutes ces femmes survivantes étaient contentes de se retrouver ; elles se disaient qu’elles avaient vaincu ensemble.

Tous ces événements dramatiques vous ont-ils conduit à façonner votre goût pour la construction de l’Europe ?

Une chose que j’ai apprise dans l’administration (avec Françoise Giroud), c’est qu’on peut changer le monde avec la politique. L’administration gère, elle peut avoir des idées, faire évoluer les choses mais c’est la politique qui décide. C’est pour cela que j’ai voulu faire de la politique en France et que j’ai souhaité participer à la politique européenne car une innovation aussi importante que la création de la Communauté économique européenne, puis de l’Union européenne, demandait véritablement une volonté politique et pas seulement une volonté administrative. Ce que je regrette actuellement, c’est le l’Europe est devenue une administration intergouvernementale, ce qui ne rime à rien. Même les hommes politiques qui le souhaitaient sont complètement congelés par cette lourdeur administrative. C’est là que ça bute. C’est la même chose pour les femmes : quand on veut faire une politique féministe, il faut que la politique s’en mêle. Ca ne veut pas dire que l’Etat s’en mêle en pensant qu’il peut tout faire. Pas du tout. Mais il faut qu’il y ait un mouvement politique.

Votre mère était catholique pratiquante et elle était favorable à l’avortement. Etes-vous, comme elle, une femme éprise de liberté, d’indépendance, finalement assez éloignée des chapelles, politiques, s’entend ?

Ma mère considérait que les femmes doivent être responsables et responsabilisées. A partir du moment où une femme réfléchit, prend une décision dont elle assume la responsabilité, c’est très bien. Pour elle, l’avortement n’était pas une fuite en avant. Pas du tout. C’est comme ça que Simone Veil a présenté l’avortement. Refuser l’avortement, c’était refuser de donner une responsabilité aux femmes. Elle n’avait pas de problème religieux. Du moment où vous donnez une responsabilité, le catholicisme n’est pas contre la responsabilité des individus ; au contraire.

C’est un comportement très humaniste.

Oui parce que nous sommes sur la terre pour quoi faire ? Pour maintenir un certain nombre de principes de la personne, sa liberté, sa responsabilité, son sens du collectif, du progrès de l’humanité… et donc, on n’est pas là pour suivre seulement le passé, pour ne pas évoluer. Il y a une évolution à faire, mais avec des règles. Ces dernières doivent de fonder sur la capacité des personnes à être responsables, à faire avancer les sciences, les techniques, la démocratie, les droits fondamentaux. J’ai été passionnée, en tant que membre des comités des Régions, qui m’a envoyée à la Convention aux droits fondamentaux. Ces derniers ne correspondaient plus à l’évolution de la société. Il fallait qu’ils s’ouvrent. L’avortement était l’un de ces droits fondamentaux. Il ne faut pas y aller trop fort ; la famille est tout de même un creuset extraordinaire de richesse et d’éducation de la personnalité. Mais, ça m’est venu de source, car j’ai été obligée d’être responsable de moi-même très tôt. Car quand mes parents ont été déportés, j’ai vécu très seule. J’habitais avec l’une de mes sœurs qui était mariée. Mais quand même, j’étais face à moi-même. Je me demandais où étaient mon père et ma mère ? Est-ce qu’ils reviendront un jour ? On ne savait rien. Quand je suis allée aux Etats-Unis, j’ai été obligée d’être responsable de moi-même.

Politiquement, quel a été votre parcours ? Où vous situez-vous aujourd’hui ?

J’ai été centriste avec Fontanet, un homme tout à fait remarquable qui avait aussi un souci de la politique et de conserver un certain nombre de principes chrétiens. C’était un progressiste qui ne voulait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai donc adhéré au CDS. J’ai été militante. Le CDS c’était Jean Lecanuet, Jacques Duhamel, Fontanet… Simone Veil et moi, avons eu des discussions avec nos bons collègues masculins centristes qui disaient que l’avortement était épouvantable… On leur disait que c’était un droit. C’était un peu épique. J’ai donc continué à être centriste quand je suis devenue élue à la municipalité de Senlis. Avec Arthur Dehaine, nous faisions abstractions du fait que nous appartenions à tel ou tel parti. Nous étions élus pour travailler pour Senlis ; une majorité plurielle. C’était la même quand j’ai été élue au Conseil régional de Picardie. C’était un peu plus marqué car le RPR était très fort. Dans l’Oise, il y avait de bons RPR : Mancel, Dehaine, Dassault, un paquet… Marini en plus… Mais il y avait le sénateur Souplet qui m’a beaucoup soutenue et qui a souhaité que je figure dans la liste pour le conseil régional. J’ai eu de la chance ; j’étais huitième et j’ai été élue. A partir de là, j’ai pris mes aises ; j’ai voulu montrer que j’étais une femme, au conseil régional, que j’avais mes propres idées, mon propre mot à dire. C’est une chose qui m’a toujours menée. Je suis une femme politique ; je fais de la politique comme femme. Je ne me soumets pas aux habitudes masculines des partis ; pas du tout ! Charles Baur me laissait dire ce que je voulais dire, ce que je pensais, ce que j’avais envie de faire. Il m’a toujours soutenue, ce qui était assez sympathique. Au début, on n’était que trois ou quatre femmes. Quand on est une femme politique, on n’a pas besoin de se couler dans le moule. Ca m’a coûté des déboires au début mais au bout du compte, non. Car j’ai eu des responsabilités que j’ai prises au tant que femme. Un tout petit exemple stupide : lorsqu’on a eu à la Région, la responsabilité des trains (TER). Nous avons rénové le parc des TER. J’ai proposé qu’on puisse trouver un endroit de mettre les bicyclettes dans les trains. Les voitures d’enfants aussi. J’ai aussi aménagé les horaires des trains en fonction des collégiens, des lycéens. Maintenant, dans tous les TER de France, il y a des endroits pour mettre les bicyclettes. A ça, un homme n’aurait pas pensé. Et maintenant, tout ça paraît normal.

La Manif pour tous, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Personnellement, je pense que je n’ai jamais manifesté dans la rue. Cette manifestation vient d’une frustration épouvantable face à ce que propose le gouvernement actuel par rapport aux problèmes que pose la France. Les gens étaient descendus dans la rue pour dire que ça n’allait pas. Il y a là une exaspération doublée d’une crainte qu’exprime Christine Boutin. Il y a un fond catholique en France, même si les gens ne vont pas à la messe, ils suivent les préceptes de l’Eglise. Pour eux, la famille et  le mariage sont importants. Tout cela appartient à la France. Il y a donc un mélange d’exaspération, de crainte de l’avenir, de baisse du pouvoir d’achat. Il y a un mauvais engrenage en France. On a l’impression que la France fout le camp ; en Europe elle compte moins. Le chômage ne baisse pas. Il y a donc une inquiétude diffuse. Je pense qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le royaume de France.

La vie de Claude du Granrut aujourd’hui consiste en quoi ?

Je suis aujourd’hui complètement retraitée. Je n’ai plus aucun poste officiel. Je ne suis plus élue. En revanche, je reste en contact avec le comité des Régions. Je maintiens un certain lien avec des institutions européennes. Ca m’oblige à me tenir très au courant par rapport à ce qui se passe en Europe. Je suis en train d’écrire un article de huit pages qui devrait alimenter un débat sur ce qui se passe au niveau européen. Mon deuxième point d’ancrage, c’est la mémoire des femmes déportées. On organise des voyages à Ravensbrück. Je suis en train de préparer un colloque européen sur l’engagement des femmes, sur leur courage. Je suis allée à Bruxelles où j’ai rencontré des personnes du service de la citoyenneté ; on m’a encouragé de monter quelque chose avec des associations d’autres pays. L’Europe devrait m’aider financièrement pour monter ce projet. Ce sera en 2015 si tout va bien. Je suis également en rapport avec le Ministère de l’Education nationale pour que les enseignants évoquent les femmes déportées. On est en train de monter un programme à base de petites interviews. Je participe aussi à de nombreux colloques. Je me rends en milieu scolaire avec des femmes déportées. Et j’ai cinq enfants, onze petits-enfants, et bientôt cinq arrière-petits-enfants ; j’ai aussi une vie familiale soutenue. L’aîné de mes arrière-petits enfants à 30 ans ; le plus petit a neuf ans. J’ai donc un balayage de tous les âges. Ce sont des enfants très motivés, voulant réellement faire quelque chose. Je me dis que je leur ai donné l’envie de faire quelque chose de leur vie. J’ai aussi un lien fort avec l’Amérique grâce à ma nomination au conseil d’administration de l’université dans laquelle j’ai étudié.

                                Propos recueillis par

                                PHILIPPE LACOCHE

Share