Un livre poignant sur la mort d’un père adoré…

Avec «Poupe», roman délicat et très émouvant, François Cérésa rend hommage à son père, décédé récemment.

Sensations fortes au Futuroscope

futuroscope-1A la fin des années quatre-vingt, à la faveur d’un retour de vacances, certainement dans le Sud-Ouest (Biarritz ?), il me souvient de m’être arrêté, en famille, au Futuroscope, près de Poitiers. A la fois divertissant et éducatif, philosophiquement intéressé par les grands rêves de l’homme, ouvert sur les sciences… tout cela m’avait intrigué. Nous nous y étions rendus, y avions passé quelques heures. Un bon moment, mais tout cela reste flou dans mon esprit. Fin août dernier, une fois encore à la faveur d’un retour de vacances, un proche me proposa d’aller y faire un tour. « Pourquoi pas ? » répondis-je, étonné par moi-même qui suis plus intéressé par les nouvelles de Maupassant, les mélancolies de Verlaine ou les états d’âme de Henry Miller que par l’évolution des nouvelles technologies. A dire vrai, je fus bien inspiré car, une fois encore, presque 25 ans plus tard, j’ai passé au Futuroscope un très agréable moment. Un parc pour les enfants ? Pas seulement : fort de 25 attractions, il a opté depuis longtemps pour une manière de partage intergénérationnel. En un mot, comme l’expliquait sur place un des responsables, « l’expérience de visite associe l’image et la technologie de pointe à des dispositifs d’attraction plus classique, au service d’une expérience fun et familiale ». Et ça marche : avec 1 830 000 visiteurs et 96 M€ de chiffre d’affaires l’an passé, le Futuroscope est le deuxième parc d’attraction de France, juste derrière l’indéboulonnable Disneyland Paris. C’est vrai qu’il y a de quoi en profiter : pour la deuxième fois, le Futuroscope a remporté, après l’attraction Arthur, l’aventure 4D (impressionnante : je l’ai testée ! Montée d’adrénaline garantie !), le prix de la meilleure attraction au monde pour La Machine à Voyager dans le temps des Lapins Crétins. Celle-là aussi, je l’ai testée et c’était à la fois didactique, historiquement très précis et surtout, surtout, bidonnant avec les effets spéciaux qui accompagnent les idioties des sacrées bestioles ! Mais les plus fortes sensations, je les ai obtenues grâce à l’attraction Danse avec les Robots. Ca fait gentiment peur ; on est bigrement secoué. Et c’est réussi. Dans un ambiance clubbing, dix robots de sept mètres de haut, détournés de l’industrie automobile, s’élancent dans une chorégraphie aérienne au rythme de cinq hits issus de la playlist de DJ Martin Solveig. On est embarqué par deux. Ca démarre ; on est balancés et renversés dans tous les sens. On se retrouve pris en otage par les caprices de ces robots-danseurs… J’ai adoré. En me renseignant sur le lieu, j’ai appris que le Futuroscope était né de la volonté de René Monory (1923-2009), président du Sénat, ministre de l’Education nationale, de l’Economie, président du Conseil général de la Vienne, etc. et surtout fan de pêche. Un homme qui aime la pêche à la ligne ne peut pas être totalement mauvais. Et quand, en plus, il ressemble un peu à Galabru, l’un de mes acteurs préférés, je me dis qu’il n’y a pas de hasard… Monory et le marquis : même combat !

Dimanche 18 septembre 2016

Un coup de coeur du marquis

 BEAU LIVRE

Le Périgord vu du ciel

Pierre Carbonnier enseigna longtemps – avec un talent fraternel et éclairant – le français au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin. Ses élèves gardent de lui de bons souvenirs. Aujourd’hui retraité, il est retourné dans son Sud-Ouest natal (né à Brive, en Corrèze, il vit à Limoges). Passionné de littérature, de patrimoine et d’oenologie, il nous donne à lire un livre magnifique sur le Périgord qu’il a réalisé avec le photographe Francis Gardeur; ce dernier a réalisé ses clichés à bord d’ULM optimisés pour la prise de vue aérienne. L’ouvrage est réussi. Pierre Carbonnier y dévoile, d’une plume précise et alerte, sa passion pour ce

Pierre Carbonnier et Francis Gardeur viennent de sortir un très beau livre sur le Périgord vu du ciel.

Pierre Carbonnier et Francis Gardeur viennent de sortir un très beau livre sur le Périgord vu du ciel.

pays si attachant, rappelant dans la préface, que de ce département, la Dordogne, Henry Miller disait qu’il survivrait, même su la France devait, un jour, cesser d’exister. Un bel hommage de deux passionnés. Ph.L.

Le Périgord photographié du ciel, Pierre Carbonnier et Francis Gardeur, Geste éditions; 250 p.; 29,90 €.

 

J’écoute Jethro Tull, je pense à Cendrars

 

Charlotte d'Andigné montre le livre d'or du château de Tilloloy au-groupe Ben Miller-Band. Juin-2016.

Charlotte d’Andigné montre le livre d’or du château de Tilloloy au-groupe Ben Miller-Band. Juin-2016.

Serait-ce l’âge qui agit, qui pèse et qui nuit? Il y a encore dix ans à peine, lorsque je me rendais à un festival rock, je n’avais d’yeux que pour la scène, les groupes, la musique. Au château de Tilloloy, le week-end dernier, à l’occasion du très beau et très réussi Rétro C Trop Festival, organisé par Anne et Philippe Tassart et Ginger, certes, je ne perdais pas une miette des prestations de Thiéfaine, de Jethro Tull et de ZZ Top, mais souvent, très souvent, j’avais l’âme ailleurs. Je humais l’air, regardais le ciel, les arbres séculaires du parc magnifiques, jusqu’aux brins d’herbe foulés par presque 20 000 pieds. Je me disais que Blaise Cendrars et ses compagnons légionnaires (Rossi, Lang, etc.) qui avaient combattu de février à mai 1915 dans l’enceinte du château, et, avaient certainement humé le même air, contemplé les mêmes arbres, caressé du regard les vieilles pierres des dépendances aujourd’hui meurtries par les éclats d’obus et les balles des mitrailleuses allemandes. Je mourais d’envie d’enjamber quelques barrières de sécurité pour courir, comme un réjoui, vers le potager, écarter les branches du vieux poirier qui s’agrippe au mur antédiluvien, et découvrir, ahuri, rêveur, ébloui par une montée de mélancolie, d’éblouissement littéraire, la plaque qui indique que le légionnaire Rafaël Eraso Santa Pau, né le 31 août 1886 à Almería et mort à Tilloloy le 13 mai 1915, celui que Cendrars appelle Rossi dans La Main coupée (il écrit qu’il a été éventré par une grenade teutonne alors qu’il se restaurait tel un ours – c’était un géant – dans sa cagna-tanière; dans la réalité, il serait mort d’une rupture d’anévrisme) a été enterré là, avant d’être exhumé dans un cimetière militaire (celui de Beuvraignes ou de Montdidier; j’ai su; je ne sais plus; la vieillesse, lectrice, amour déçu). Alors, quand Philippe Tassart me proposa de rencontrer Charlotte d’Andigné, fille de la marquise d’Andigné, seconde nièce de la comtesse Thérèse d’Hinnisdal (1878-1959) amie de Cendrars qu’il visita en 1949, aujourd’hui propriétaire du château, je ne me fis pas prier. En compagnie des membres du groupe Ben Miller Band (dont la délicieuse et très mignonne violoniste Rachel Ammons), elle nous fit visiter la magnifique église Notre-Dame de Lorette de Tilloloy, édifice du XVIe siècle. Et nous ouvrit, privilège exquis, le livre d’or du château. J’y vis l’écriture de Cendrars lors de sa visite (qu’il raconte dans La Main coupée), les dessins de Cocteau, de 1940, lorsqu’il venait rendre visite à son amoureux Jean Marais qui faisait le guet dans le clocher de l’église de Roye en 1940. Les premiers accords de «Bourée», morceau emblématique de Jethro Tull, venaient caresser mes oreilles. J’étais heureux. Heureux d’échapper au temps, au présent, à l’époque. Le poids du temps qui passe et de l’Histoire est un onguent qui soulage toutes les courbatures de l’âme.

                                  Dimanche 3 juillet 2016

Les coups de coeur du marquis

POP

Hardy petite

Bien sûr que c’était mieux avant! Il suffit d’écouter ce délicieux album sobrement intitulé En anglais, de Françoise Hardy, pour en être persuadé. Publié au Royaume-Uni en octobre 1968 (deux mois plus tard en France), il n’avait été jusqu’à présent réédité qu’une fois, au Japon, en 1990. Du haut de son adorable et épouvantable accent anglais, la grande didiche susurre douze perles pop puisées au cœur du savoureux Swinging London. Des œuvres des Kinks («Who’ll be the next in line»), de Buddy Holly («That’ll be the day»: fluette version de comme des gambettes d’ado à couettes!), du regretté Tim Hardin (terrassé par un mélange de cocaïne et d’éro; quelle idée!), Ricky Nelson, Joan Baez, etc. Même les chansons des plus américaines sonnent ici plus anglais que nature, grâce au travail merveilleux d’arrangeurs somptueux, dont Arthur Greenslade. Les basses claquent sous les coups nerveux des médiators; les nappes de cordes s’envolent. La grande Françoise décolle comme un zinc de la British Airway. Superbe! On a envie de pleurer quand on pense que nos copains et alliés les Anglais, vont nous laisser presque seuls en Europe avec les Outre-Rhiniens. Shit!

PHILIPPE LACOCHE

En anglais, Françoise Hardy. Asparagus-Parlophone/Warner Music France.

BLUES-ROCK

Psychédélique

Cheap Wine est un groupe picard (de l’Oise; voir commentaire ci-dessous à la suite d’une erreur de votre serviteur) qui semble préférer le Jefferson Airplane à Celentano. Il propulse une sorte de blues rock psychédélique bardé de solo d’orgue à rallonge, de voix doorsiennes, de grattes parfois sudistes. De drôles de mélanges. Pas mal du tout.  Ph.L.

 

Sad Queen, Cheap Wine. Coroo9.

CHANSON

Barry Laforêt

Quelle bonne idée! Barry, jeune chanteuse et comédienne, reprend une partie du répertoire de la plus jolie fille des chanteuses et comédiennes françaises: Marie Laforêt. Le meilleur de Marie par Barry: «Le lit de Lola», «Viens, viens», «Ivan, Boris et moi», «Tu es laide» et, surtout, «Marie douceur, Marie colère», adaptation de «Paint in Black», des Stones époque Brian Jones. Accompagnée par le producteur Marc Collin, sa voix douce et veloutée, sensuelle, s’adapte parfaitement aux perles délicates de Marie Laforêt. À noter que Barry n’est pas seulement chanteuse : comédienne, elle a notamment joué sous la direction de Klapisch. Elle a même publié un roman, L’Écharpe blanche, au Mercure de France, en 2010. Rafraîchissant. Ph.L.

Barry, Barry. Kwaidan Records.

SOUL

Black music

Marvellous propulse une musique très noire, inspirée par la soul, le funk et le jazz. Ce groupe est né de la rencontre de jeunes instrumentistes très expérimentés (parfois un peu trop) et le chanteur ex-New-Yorkais et néo-Parisien : Wolfang Valbrun. La voix chaude et percutante de Valbrun séduit, capte l’attention de l’auditeur. Cette sorte de groove à la française interpelle. On préférera cependant quand le gang évolue dans la soul (belles parties de cuivres; lignes de basses convaincantes) que dans le funk ou le jazz-rock mâtiné de fusion. Marvellous s’est notamment produit au Françoise Hardy-En_anglais,_cover_album_UK,_1968 à Paris. Ph.L.

What to believe, Marvellous. VS Com.

  Piazza : un Vialatte mondialisé et à bicyclette

  Vingt-huit textes, entre récits et fables, portraits délicats et émouvants, œuvre d’un écrivain discret au talent indéniable: Antoine Piazza.

Antoine Piazza est un écrivain discret, d’un talent indiscutable et d’une modestie qui l’honore. Très loin des salons germanopratins, des conversations floristes, deux-magotistes ou lippues, il œuvre sans bruit dans sa lointaine ville de Sète, fidèle à son aussi sudiste éditeur le Rouergu

Antoine Piazza : des portraits délicats et émouvants.

Antoine Piazza : des portraits délicats et émouvants.

e et à sa collection la Brune. Tout cela forme un tout, un personnage, un univers romanesque et littéraire. Presque une légende. Instituteur – ce n’est pas lui faire injure de dire «presque à l’ancienne» avec tout ce que cela comporte comme dose républicaine, fraternelle et humaniste–, il s’intéresse à tout, aux gens d’abord, aux paysages, à la géographie, aux climats. Aux écrivains bien sûr; comment pourrait-il en être autrement? Sa culture est importante et précise; pudique, il l’excipe peu, la considère comme un outil utile pour mieux comprendre son prochain et le monde assez effrayant dans lequel on vit. C’est un honnête homme qui ne manque pas d’humour comme en témoigne son sourire teinté de mélancolie qui transperce les verres de ses lunettes larges et rondes. Il nous a donné à lire, depuis la toute fin du siècle précédent, avec calme, huit livres adorables et puissants, écrits dans un style inimitable, dont l’assez fabuleux Les Ronces (la Brune, 2006; Babel nº 904). Sa discrétion et sa vie sétoise ne l’empêchent pas d’adorer voyager. Notamment à pied (les quelques écrivains qui ont eu la chance de le voir parcourir avec énergie les monts qui entourent la villa Marguerite-Yourcenar, dans le Nord, où il fut en résidence il y a quelques années, peuvent en témoigner) et à bicyclette. Son dernier livre, Histoires et géographies, en témoigne également avec vigueur. Vingt-huit textes – récits, nouvelles, proses – issus de sa sensibilité. «Tour à tour arpenteur minutieux de territoires lointains et chroniqueur attaché aux destinées insolites, Antoine Piazza a puisé dans ses voyages et ses souvenirs…» indique l’éditeur en quatrième de couverture. Et on se régale. Dans «Murrayfield», il dresse un portrait émouvant de Pascal Féral, rugbyman, ancien deuxième ligne («qui attrapait les Anglais par les oreilles»), devenu représentant chez Ricard; autres portraits succulents, celui du lieutenant Columbo, et celui de Samuel Beckett qui passa les trente dernières années de sa vie dans le village d’Ussy-sur-Marne, en Seine-et-Marne. Quel bonheur de se régaler de l’humilité raisonnée et mélancolique de l’écrivain Antoine Piazza. Tissée d’une écriture précise, simple, ronde et belle comme celle d’une craie blanche sur le tableau vert, Piazza nous sert tout frais et tout cru des manières de petites fables, dans lesquelles il développe une certaine idée du bonheur: «Je n’avais aucune envie de me trouver ailleurs», écrit-il au détour d’un texte. En neuf mots, il définit, ce bonheur. Cette limpidité rassérénante ne peut être que l’œuvre d’un grand écrivain. Antoine Piazza en est un.

                                                              PHILIPPE LACOCHE

Histoires et géographies, Antoine Piazza; éd. du Rouergue, coll. la Brune; 105 p.; 13,50 €.

  Blaise Cendrars, légionnaire dans la Somme

       Dans ses livres «J’ai tué», «L’homme foudroyé» et surtout «La Main coupée», il évoque Frise, puis Tilloloy où il a combattu avec bravoure.

Romans a

Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

utobiographiques? Récits? Que sont au juste J’ai tué, L’Homme foudroyé et La Main coupée, ces livres de l’écrivain et poète Blaise Cendrars? Du légionnaire Blaise Cendrars faudrait-il dire, plutôt. Car il ne fit pas semblant, Cendrars. Dans J’ai tué (1918), il raconte comment il trucide un soldat allemand: «Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour Œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. A coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre.» Une scène comme ça ne s’invente pas. Même quand on est écrivain, poète. Un grand écrivain, Cendrars en était un. Cette scène a dû se passer du côté de Frise où il était arrivé en novembre 1914 après s’être courageusement engagé, lui le Suisse né à La Chaux-de-Fonds le 1er septembre 1887, dans l’armée française. Affecté au 3e Régiment de marche de la Légion étrangère, son régiment devient quelques mois plus tard le 3e Régiment de marche du 1er Étranger. Puis, direction de Front de la Somme, Rosières-en-Santerre, d’abord, puis Frise. Blaise se retrouve bientôt à la tête d’un corps franc. Ses hommes et lui font des coups, des actions isolées. Ils parcourent les marais de la Somme à bord d’un bachot, vont même jusqu’à taquiner l’ennemi à l’intérieur des lignes allemandes. Cendrars raconte tout ça dans ce livre sublime qu’est La Main coupée. Il y évoque ses copains, ses frères de combats: «Ils étaient durs et leur discipline était de fer. C’était des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie», écrit-il. L’écriture, fut-elle fictionnée, reste le meilleur outil pour décrire l’atroce réalité. La Main coupée, à ce titre, est sublime, exemplaire; sans un gramme de lyrisme, d’apitoiement, de militantisme pacifiste, il parvient à décrire l’absurdité et l’horreur de cette saleté de guerre. Cette grande boucherie. Après les tranchées d’Herbécourt, puis le front de l’Artois, il arrive à Tilloloy en avril 1915. Il cantonne dans le parc du château. Tout cela, on le retrouve dans La Main coupée, avec les passages si émouvants de la mort de Rossi, «l’hercule de foire» qui mangeait comme quatre, éventré par une grenade; la mort de Lang, «le plus bel homme du bataillon», tué à Bus, écrabouillé par un obus. «Il y a BUS dans autobus et aussi dans obus…» Non, le poète Cendrars ne faisait pas semblant. Le 28 septembre 1915, il sera amputé du bras droit lors que l’attaque de la ferme Navarin, dans la Marne, près de Suippes. Dans le chapitre «Le lys rouge» de La Main coupée, il raconte comment, à Tilloloy il avait découvert, «planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine…» Pourtant, pas un coup de feu dans le secteur, pas un coup de canon. Prémonition? On ne le saura jamais. L’écriture, encore, vient au secours de la réalité pour décrire l’horreur. «Le lys rouge»? Cendrars, c’est beau comme du Rimbaud et son «Dormeur du val».

                                                       PHILIPPE LACOCHE

Les coups de coeur du marquis

FOLK

Doolin’ assure

Les six Français du groupe Doolin’ reviennent de Nashville où ils ont soufflé leurs dix années d’existence; ils reviennent aussi avec cet excellent album qui, sobrement, porte leur nom. Ils l’ont réalisé sur le label US Compass Records. Leur musique? Majoritairement irlandaise, mais un folk irlandais qui rend hommage à d’autres musiques populaires : le blues, le jazz, le rock et, bien sûr, la chanson. Doolin’ a emprunté son nom à un village de pêcheurs irlandais. Il est composé des membres de deux familles : les frères Besse, Nicolas et Wilfried, leur cousin Sébastien Saunié, et Jacob et Josselin Fournel; ils se sont rencontrés lors d’une édition des Rencontres musicales irlandaises de Tocane (Dordogne). Résultat: une musique terriblement entraînante, mélancolique souvent (comme l’est la terre d’Irlande), parfois endiablée. Attachante, toujours. Ph.L.

Doolin’, Doolin’; Compass Records.

 

POP

Étrange Courtin

Étrange, original, décapant, singulier. Étonnant. Une gueule d’ange, David Courtin, équipé d’une musique électro très eighties, entraînante, grasse, un brin ringarde, propulse des textes déjantés, bien écrits, drôles, politiquement incorrects qui, au final, sont bien moins niais qu’il n’y paraît. L’étrange animal y traite de l’amour sous toutes ses formes. Il se moque de la consommation amoureuse, l’ultralibéralisme plaqué à l’affect. On dit que le clan Higelin l’adore. On pense parfois aux fausses bluettes d’Elli & Jacno ou à celles de Lio époque Jacques Duvall. Décalé et dépoussiérant. Pas mal du tout. Ph.L

Volupté des accointances, David Courtin. Believe/Differ-Ant.

 

 Doolin.cover_

Une petite pluie tiède brumise les mélodies de Brahms

Tout se tient. La vie? Une manière de boucle qui tourne autour de votre tête, de vos hanches comme un hula-hoop. (Qui se souvient encore des hula-hoops? Je revois encore ma grande sœur en pleine action, un chaud mois d’août des sixties, à Tergnier. Le klaxon milanesque du marchand de glace. La couleur des cornets à la pistache, dans la ruelle à la Cité Roosevelt.) Je quitte quelques instants le journal et mon ordinateur pour faire une course en centre-ville. Petite pluie molle et tiède sur ce tout début de la Fête de la musique. Sur le parvis du magasin d’instruments Royez, un trio: une violoniste, une violoncelliste et un pianiste. Et une mélodie mélancolique et diaphane qui s’échoue comme une vague lasse sur la plage grise de ma mélancolie. Sur l’une des partitions, j’aperçois le nom de Brahms que je n’aurais pas reconnu, moi, bien plus familier aux harmonies de Chuck Berry. Je me mets à penser aux Fêtes de la musique d’antan. Celles que je suivais, en famille, dans une autre vie, à Abbeville. Ces petits temps incertains d’été mouillé, froissé comme une sonate de Brahms. Ces moules-frites que nous dégustions sous l’immense chapiteau dressé sur la place, près de la poste. Le rire de mon copain Raymond Défossé… Et déjà, mes lectures incessantes des livres de Blaise Cendrars. Quelques années plus tôt, j’avais découvert La Main coupée, roman autobiographique du Suisse le plus français du monde; je me délectais de ses récits, des portraits à cru qu’il dressait de ses copains légionnaires, des escapades qu’ils effectuaient sur un bachot dans les marais de la Somme, en plein milieu des lignes ennemies. (Un descendant du délicat Brahms portait-il le casque à pointe du côté de Curlu?) Souvent, je filais sur les lieux à la recherche d’indices, de vestiges, de traces de tranchées, d’un cri resté figé dans l’air glacé du temps immobile. Tout se tient, oui. Je rentrai au journal, retrouvai mon ordinateur et tapai l’article qu’on m’avait commandé sur le légionnaire Cendrars dans la Somme. A Frise, bien sûr, mais aussi à Tilloloy. Tout se tient, oui… Je venais d’écrire un article sur le Rétro C Trop Festival qui a lieu en ce moment même au château de Tilloloy où Cendrars cantonnait. Dans le parc du château, j’avais retrouvé, sous le poirier qui grimpe sur le mur de pierre blanche, la plaque marquant le lieu où celui qu’il nomme Rossi dans le roman (en fait ce légionnaire espagnol se nommait

Le début de la Fête de la musique, à Amiens, devant le magasin d'instruments Royez.

Le début de la Fête de la musique, à Amiens, devant le magasin d’instruments Royez.

, je crois) avait été enterré, éventré par une grenade alors qu’il se nourrissait, tel un ours, ours qu’il était physiquement, dans sa cagna-tanière. Les fêtes de la musique d’antan; Cendrars; Tilloloy, oui, tout se tient dans la vie quand une petite pluie molle et tiède brumise les mélodies de Brahms.

        Dimanche 26 juin 2016

Alice Botté et sa brûlée n’ont pas vieilli

        «Ma Stratocaster, je l’appelle ma Brûlée car elle a cramé dans un local de répétition. Je la considère comme mon membre fictif.» Samedi soir, Alice Botté, l’un des meilleurs guitaristes français actuels, était sur scène au côté de Thiéfaine au Rétro C Trop Festival, à Tilloloy, près de Roye, dans la Somme. Et sa sacrée Brûle était entre ses doigts d’or. Il la quittait pour rejoindre le manche d’une vieille Gretsch de 1961 et une Gibson SG conçue sur mesure par un luthier. Alice Botté ne manque pas de métier. Ce Nancéien – comme CharlElie Couture qu’il a longtemps accompagné – a joué avec ce dernier dès 1979. On le retrouve notamment sur le troisième album de Couture, Pochette surprise (Island, 1980). Avec CharlElie, il a fait de la scène, du studio. D

Alice Botté, l'un des meilleurs guitaristes français actuels.

Alice Botté, l’un des meilleurs guitaristes français actuels.

ès le début des années 80, il avait créé son groupe, Les Fonctionnaires, en compagnie de Tom Novembre, le frère de Couture. En 2003, il avait rencontré la femme de sa vie, Barbee, chanteuse, auteur-compositrice avec qui il crée le groupe Berline. Il produit également des groupes indépendants, compose des musiques de pub (notamment pour Chanel). Mais, surtout, il est de toutes les fêtes musicales avec Thiéfaine, sur scène et en studio. Ses influences? Hendrix, on s’en doutait. «C’est en l’écoutant que j’ai eu envie de faire de la musique», explique cet autodidacte qui avoue ne pas lire la musique. Il cite aussi Neil Young, King Crimson, Can, Brian Eno et «pleins de trucs expérimentaux comme Pierre Henry ».             «Chez Hendrix, j’aime son sens de la liberté», dit-il. «Après l’avoir écouté, je me suis mis à triturer les sons. Paradoxalement, je n’écoute pas beaucoup de guitaristes. J’ai besoin d’être libre…»

Son autre passion : la lecture. Il adore Stefan Zweig, Céline, Camus, Lautréamont. «La littérature, c’est une porte qui s’ouvre; j’ai besoin de ça.» Mais, même s’il ne le dit pas, sa vraie passion, c’est aussi et surtout La Brûlée, sa chère Fender Stratocaster avec laquelle il a enflammé, samedi, la scène du Rétro C Trop, de Tilloloy, où Blaise Cendrars, l’un des écrivains les plus rock de la littérature avait combattu en 1915. Normal qu’il ait donné le meilleur de lui-même, Alice Botté, hier soir; il y avait dans l’air des parfums de littérature.

PHILIPPE LACOCHE