Jean-Félix Lalanne rend  la guitare humaine

Créateur du spectacle «Autour de la guitare», il sera au Zénith d’Amiens le 3 novembre en compagnie de prestigieux artistes. Entretien.

Les progrès de la technologie – cette fée vacharde qui, souvent, nous crée beaucoup de soucis – ont parfois du bon. Plutôt que de parler longuement de l’immense talent du guitariste Jean-Félix Lalanne, écoutons-le sur le site du Courrier picard. Il nous donne à entendre et à voir une version jazzy et sautillante de «Jeux interdits». Tout est là : la précision de la main gauche, les doigts, jamais démonstratifs ni bêtement rapides pour rien, qui virevoltent, élégants, sur le manche de la guitare; la main droite dont le pouce est équipé d’un médiator noir, qui pince, caresse, harmonise, main de harpiste, pour nous donner l’élixir émotionnel de ce morceau interprété par Narciso Yepes.

Passionné

Grand guitariste, Jean-Félix Lalanne? C’est indéniable. Il est également passionné fou de cet instrument. Pour lui rendre hommage, il a créé le spectacle Autour de la guitare, qui réunit quelques-uns des meilleurs guitaristes du moment. On pourra les entendre sur la scène du Zénith d’Amiens le 3 novembre prochain. «L’artiste principal, c’est la guitare», annonce tout de go Jean-Félix Lalanne. L’idée de monter ce spectacle lui est venue en 1999. À la salle du Réservoir, à Paris, il invite des guitaristes de tout style – jazz, blues, rock, flamenco, etc. – à venir s’exprimer sur scène lors de bœufs mémorables. Succès immédiat. Il a déjà un pied dans le monde de la chanson, ce qui lui permet d’inviter Goldman, Le Forestier, De Palmas, Zazie, etc. «J’ai eu envie d’en faire un spectacle.» Il appelle son ami Jean-Louis Boris. Le 28 novembre 2000 a lieu le premier Autour de la guitare, à l’Olympia. Bien vite, il se rend compte que ce sont les instrumentaux qui sont le plus applaudis. Après l’Olympia, la création est accueillie au Casino de Paris, au Palais des Sports et dans d’autres lieux; elle y rencontre le mêm

Jean-Félix Lalanne, il y a peu, dans les locaux du Courrier picard, à l'occasion de l'interview.

Jean-Félix Lalanne, il y a peu, dans les locaux du Courrier picard, à l’occasion de l’interview.

e engouement. Chanteurs, guitaristes, humoristes se retrouvent sur les planches pour fêter la six cordes (ou la douze, ou la quatre car la basse n’est rien d’autre qu’une guitare à grosse voix). Chaque année: succès renouvelé.

Son rêve: tourner en province

«Mon rêve, c’était de tourner en province mais c’était difficile car il s’agit d’un spectacle éminemment collectif.» Aujourd’hui, c’est chose faite. La première date aura lieu le 9 octobre au Zénith de Caen, le 30 octobre à celui de Dunkerque, le 31 octobre à celui de Lille, et le 3 novembre, à celui d’Amiens. L’affiche? Elle est splendide: sept guitaristes attitrés et onze chanteurs-guitaristes-artistes invités. On peut citer notamment Larry Carlton, Robben Ford, Christopher Cross, Johnny Clegg, Ron Thal (ex-guitariste du groupe Guns N’Roses), John Jorgenson, Paul Personne, Axel Bauer, Dan Ar Braz, Michael Jones, etc. «Il est hors de question que les artistes viennent jouer, faire leur show et repartent dans les loges», explique Jean-Félix. «Nous sommes tous, tour à tour, leaders et accompagnateurs. Notre but: construire trois heures de spectacle. Nous jouons tous à peu près le même temps, mais pas en même temps; juste par groupe de trois ou quatre. Il y a aussi des moments solos, plus intimes. Nous proposons des couleurs différentes, des tableaux différents. Ça reste plus un spectacle qu’un simple concert de guitares… Mais j’aime bien mettre la guitare au centre de ce spectacle. Le tout est conçu comme un vrai show. La guitare est prétexte à un rassemblement humain. C’est ça qui fait que l’événement est un succès.»

Autodidacte

Son parcours est celui d’un autodidacte: Jean-Félix Lalanne commence à jouer de la guitare – à l’oreille – à l’âge de 11 ans. Il est doué: un premier concert solo à 13 ans, découvre le picking, rencontre le regretté Marcel Dadi. Il entre au Conservatoire de Marseille. «Je possédais une gourmandise d’apprendre toutes les techniques», avoue-t-il. «Dès que j’entendais quelque chose, je voulais le reproduire. J’aime la variété des sons au sens premier du terme.» Il possède aujourd’hui une vingtaine de guitares, acoustiques et électriques (Fender, Martin, Gibson, etc.) «Je ne suis pas collectionneur; je les utilise selon mes besoins.» Il est en grande connivence avec le luthier français Lâg qui lui a fabriqué une guitare. Ses guitaristes préférés? Ils sont nombreux. Il cite cependant «avec gourmandise» Mark Knopfler, «il joue comme on chante»), Jeff Beck ( «pour son jeu aux doigts; un truc très chaud»), Chet Atkins… Ses yeux s’allument quand il parle des autres guitaristes. Modeste. Et passionné jusqu’au bout des doigts.

PHILIPPE LACOCHE

 

A savoir :

«Autour de la guitare 2015» spectacle de Jean-Felix Lalanne avec Robben Ford, Larry Carlton, Christopher Cross, Johnny Clegg, Ron Thale, Paul Personne, Axel Bauer, Dan Ar Braz, Norbert Nono Krief, Michael Jones.  Mardi 3 novembre, 20 heures, au Zénith, à Amiens. Rés. 03 22 47 29 00; http://www.nuitsdartistes.com.

BEAU LIVRE

 

Brèves de Brel

L’idée est bonne: Bruno Brel évoque sous la forme de textes courts et très personnels son oncle, Jacques Brel. Chaque texte est illustré par un dessin du talentueux Jean-Marc Héran (Canard Enchaîné, L’Express, Pilote, etc.). Titulaire d’une belle plume, à la fois littéraire, souple et poétique, Bruno Brel ne s’adonne point ici à la énième biographie du Grand Jacques. Il va rechercher tout au fond de sa mémoire, les souvenirs de ses rencontres avec le chanteur, propos glanés au sein de la famille ou des cercles d’amis. L’anecdote devient précieuse, rare, émouvante. On ne s’ennuie pas dans ce livre agréable à lire, étonnant et, au final, très éclairant. Bravo, Bruno Brel et à Héran. Ph. L.

Chanson à la Plume et au Pinceau, Bruno Brel et Héran; préf. Yves Jamait; éd. Carpentier; 90 p.; 17,90 €.

ESSAI

 

Tête de Murat

MCDem et Maya à la table d'écriture (photo avec le chien récemment décédé

Murielle Compère-Demarcy et Maya à la table d’écriture (photo avec le chien récemment décédé).

On dit qu’il a la tête dure, qu’il sait ce qu’il veut, ce qu’il ne veut pas. Il provoque, s’amuse, engueule, sait ne pas être forcément gentil. Il se dit lui-même réactionnaire. (On est en droit de ne pas lui donner tort dans cette époque très étrange.) On s’en rendra compte en parcourant ses coups de tête; ces coups de gueule plutôt. Il tire sur tout ce qui bouge: le chanteur Renaud qu’il déteste, l’Éducation nationale, les chanteurs engagés, Thomas Dutronc… Jean-Bernard Hebey, son premier producteur, lâche quelques confidences douces-amères sur son ancien poulain. C’est souvent vache, souvent drôle. Un livre direct, sans concession qui laisse découvrir un autre visage de l’artiste Murat, capable de nous émouvoir aux larmes quand il évoque son Auvergne ou cette France provinciale qu’on aime. Ph. L.

 

Jean-Louis Murat, Coups de tête, Sébastien Bataille; préf. Dominique A; éd. Carpentier. 208 p.; 17,90 €.

POéSIE

 

Le beau dire de Murielle Compère-Demarcy

Elle nous avait donné à lire, il y a peu, le très beau recueil Coupure d’électricité, paru aux éditions du Port d’Attache. Murielle Compère-Demarcy est de retour avec ce petit livre joliment intitulé La falaise effritée du Dire. Livre composite, singulier, où quelques critiques éclairent l’œuvre poétique de cet excellent poète picard. Puis, on la retrouve avec ses textes, tissés d’une écriture originale, non conventionnelle, où les images fusent, subreptices, dans les cieux de l’inconscient. Où «La patte-crochet des passereaux pose une couronne de duvet sur les dents cariées/ de la muraille.» Murielle Compère-Demarcy joue avec les mots comme aux osselets; elle prend garde qu’ils soient toujours dans les airs, et jamais ne tombe sur le sol bitumé de la cour d’école des adultes résignés. Ph.L.

La Falaise effritée du Dire, Murielle Compère-Demarcy; illustrations Didier Mélique; éd. du petit Véhicule; coll. Chiendents; 39 p.; 4 €.

 

C’est Jérôme

  Un recueil de poèmes, un autre de nouvelles. Jérôme Leroy chante C. Jérôme, la France comme on l’aime et les femmes aux seins lourds dans des rues jaunes. Superbe !

Jérôme Leroy sort parallèlement un recueil de nouvelles, Les jours d’après, Contes noirs et un recueil de poèmes, Sauf dans les chansons, les deux opus chez l’un de ses éditeurs fétiches, La Table Ronde. Devant une telle situation, il serait de coutume de s’attarder sur le premier, – comme on privilégie souvent le roman par apport aux nouvelles – et d’expédier en deux phrases la poésie. Eh bien non ! Nous ferons ici l’inverse ; non pas que les nouvelles de Jérôme Leroy ne valent pas le détour. Au contraire : il excelle dans le genre, et celles-ci sont du meilleur cru. Mais ses poésie sont, comment dire ?, si attachantes, si singulières ; elles nous font le même effet que les meilleurs morceaux de Michel Houellebecq. Jérôme Leroy est un poète, un vrai, dans le sens où, jamais, grand jamais, il ne s’adonne au pédantisme, aux recherches absconses et rebutantes. Tout au contraire ; il travaille les ambiances, les atmosphères comme un luthier ou un facteur de clavecin façonne le bois précieux. Il nous procure des émotions subtiles, nuancées. Les mots résonnent, sonnent comme une basse Höfner sur les plus grands standards de la Stax ou de la Motown. Là, il décrit « une femme aux seins lourds dans une rue jaune » ; on est quelque part en province, du côté de Metz, de Thionville. On court on ne sait pas trop après quoi. Tant pis; le plus important, c’est ce spleen acidulé qui nous prend, qui nous transporte, qui nous berce dans ces sous-préfectures si françaises qui se réveillent les yeux gonflés de sommeil lourd dans des odeurs de pain frais, de café et de suie. Grâce à Leroy, on se promène du côté de Simenon, de Pirotte, de chez Mac Orlan, ou de chez Hardellet. C’est beau, c’est juste ; ça sonne ; ça bouleverse. Lorsqu’on lui parle des liseuses et autres tablettes, le poète Leroy se recroqueville : « On n’a jamais vu un livre qui tombait en panne. » Imparable. On constatera aussi les bouffées marxistes qui l’étreignent quand les angoisses capitalistiques et ultralibérales se font insupportables.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Il y a quelques mois, Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après une conférence.

Et comment ne pas s’émouvoir face à ce tombeau pour C. Jérôme, hymne à « ces petits bals sans importance » (joli clin d’oeil fraternel à quelque autre auteur méconnu et provincial) ? Du charme, son recueil de nouvelle (de contes ?), Les jours d’après, n’en manque pas. Jérôme égrène une quinzaine de nouvelles succulentes, rapides, nerveuses, félines et racées, dont celle, « Crèvecoeur » qu’il avait donnée au Courrier picard il y a quelques années. On y trouve notamment un mainate qui siffle les filles, des bobos agaçants, un cadre intermédiaire homosexuel, un beffroi (celui de Lille) qui se fait personnage, voire héros. Ces saletés de eighties qui générèrent l’ultralibéralisme et le triomphe de l’entreprise, en prennent pour leur grade ; le social-démocrate François Mitterrand aussi tandis que le général de Gaulle et les communistes fraternisent au nom de la France, de l’état, de la république une et indivisible, enfin autour de tout ce qu’on devrait aimer, désirer, étreindre alors qu’on nous bassine avec l’imbécile modernité de l’Europe des marchés. Et puis, comment ne pas succomber aux vapeurs si françaises du champagne Drappier, 100 Pinot noir ? Impossible.

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Sauf dans les chansons, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 170 p. ; 14 €. ; Les jours d’après, Contes noirs, Jérôme Leroy, La Table Ronde, coll. La petite Vermillon ; 299 p. ; 8 €.

Louiz’ qui plaque et qui chante

Sorry, lectrice adorée, brûlante de désirs, je n’ai pas disposé d’assez de place, la semaine dernière pour la belle exposition qu’il m’a été donné de découvrir, il y a peu, à la galerie Pop Up, à Amiens. Elle est l’oeuvre du plasticien David Mesguich, 35 ans, né à Lyon, et résidant aujourd’hui près de Marseille. Dix créations accrochées sur les murs, pour deux types de travaux : des dessins et des volumes. Pour les dessins, il utilise deux techniques : les feutres, l’encre, l’alcool, «comme les feutres des designers»; mais aussi l’encre de Chine et l’eau, «c’est l’économie de moyens», précise ce grand garçon brun et affable. Ses thèmes? Des déambulations dans les villes, souvent New York où il a séjourné en 2007. «J’ai fait des milliers de photos; je prends les transports en commun. Je pars au hasard; je me perds. Dès que je repère un truc qui m’interpelle, je m’arrête, je photographie. Mon travail parle de tout ce qui entrave», commente encore celui qui a suivi des cours aux Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, mais qui est issu de la sc

Louiz', en pleine action au Café, chez Pierre, à Amiens.

Louiz’, en pleine action au Café, chez Pierre, à Amiens.

ène graffiti. Comment a-t-il fait la connaissance de la délicieuse et brune Mélanie Ohayon, gardienne du temple Pop Up? «En 2005, j’ai exposé dans une grosse galerie parisienne. Elle est venue; elle a aimé. Elle m’a invité à participer à la Nuit blanche d’Amiens.» Cours voir les oeuvres de David Mesguich, lectrice, grosse paresseuse; tu as jusqu’au 9 juin pour te rendre chez Pop Up. Qu’ai-je fait encore ? Je ne sais plus. La mémoire est une clé qu’on perd, qu’on retrouve. Reste la porte à ouvrir. Celle que j’ai ouverte, il y a quelques jours est celle du Café, chez Pierre. C’était dans le cadre de la Semaine nationale contre l’homophobie ; l’association amiénoise, Flash Our True Colors, y organisait le Flash Festival Picardie. J’y ai vu le concert de la chanteuse Louiz’ (louiz.artiste@hotmail.fr; et Fabebook), 21 ans, adorable rugbywoman (elle joue au Rugby club amiénois ; « Je plaque ; j’adore plaquer. On se sent vivante avec le rugby. ») qui chante depuis 2010. « Ma première scène, je l’ai faite à l’Espace Saint-André, à Abbeville », se souvient-elle. Les paroles de ses chansons sont en français et en espagnol, « des textes engagés ». Elle s’engage aussi dans sa façon de manger : « Je suis végétarienne. » A son actif : 150 concerts. Celle qui joue sur une guitare East Man  achetée chez Brock’n’Roll, est, dans la vie de tous les jours, étudiante en éducation spécialisée. Elle sera en concert le 28 mai au Sombrero, à Amiens, le 6 juin, à Lille, place de la République, en plein air, et le 13 juin à Arras. Sinon, je poursuis mes voyages littéraires en voiture. Ecouté : Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano, lu Jean-Pierre Lorit (Ecoutez lire-Gallimard). Je me suis promené dans l’enfance de l’écrivain Jean Daragane, du côté de Saint-Leu-la-Forêt. Est-il nécessaire de préciser que je n’avais plus envie de sortir de ma 206 ?

Dimanche 24 mai 2015

 Il faut voir « Le Labyrinthe du silence »

    Lys, aux yeux azurins, si anglaise, me dira encore que je suis trop péremptoire, trop militant ; c’est aussi cela la singularité d’être français, comme le disait Roger Vailland dans délicieux essai Quelques réflexions sur la singularité d’être français (Jacques Haumont, 1946). La démocratie est une mésange, à la gorge douce et duveteuse, qui observe, analyse, propose, admet ; la république est un coq qui chante dans la cour de ferme, prosélyte, souvent prêt à en découdre (pour ma part j’ai les ergots plantés dans le fumier du capitalisme). Une fois de plus, je serai péremptoire et français : il faut aller voir le film Le Labyrinthe du silence, de Giulio Ricciarelli, qui passe actuellement au Ciné Saint-Leu, à Amiens. Oui, j’invite tous les antisémites et ceux qui ont opté récemment pour un parti sournoisement totalitaire à se déplacer. Que nous raconte Ricciarelli ? Il nous entraîne dans l’Allemagne de 1958. Un jeune procureur Fritz Bauer (campé par Alexander Fehling) entre en possession des documents essentiels qui pourraient permettre l’ouverture d’un procès contre les anciens SS ayant servi au camp d’Auschwitz. Mais l’Allemagne d’après-guerre veut oublier ; elle ne pense qu’à se reconstruire. Le magistrat se heurte à de très nombreux obstacles ; il pourra compter sur l’aide du journaliste Thomas Gnielka (superbement interprété par André Szymanski qui, physiquement et moralement, me fit penser à mon regretté confrère Christian Vincent, de La Voix du Nord). Ce film est bouleversant, superbement écrit, pensé et joué. Sans jamais hausser le ton, Ricciarelli démontre la monstruosité inégalée du nazisme, et le côté amnésique d’une Allemagne d’après-guerre qui eût voulu se contenter du procès de Nuremberg. Timothée Laine, le 1er Mai, au salon du livre d’Arras, dans le cadre de son récital de voix parlée à la carte (un choix de 205 textes de 107 auteurs français et étrangers, appris par cœur) eût pu lire notamment des œuvres des poètes Max Jacob

De gauche à droite : Timothée Laine, Patrick Plaisance, Vincent Roy et leurs épouses.

De gauche à droite : Timothée Laine, Patrick Plaisance, Vincent Roy et leurs épouses.

et Robert Desnos, eux aussi victimes de la barbarie nazie. Grâce à Patrick Plaisance, de la CCAS, j’ai pu assister à son remarquable spectacle, et faire la connaissance de très littéraire Vincent Roy, écrivain, critique, éditeur et collaborateur du Monde des Livres. Celui-ci participe au spectacle de Timothée (Epopée du poème, épopée du public), joue un peu le rôle de Monsieur Loyal, commente, pose des questions sur les poètes, le tout avec finesse et humour. Oui, lectrice, mon amour, la littérature me hante. Ma dernière découverte : l’audio livre. Sur mon autoradio, je viens d’écouter Chien de printemps, de Modiano (éd. Audiolib), lu par l’excellent Edouard Baer qui donne toute sa puissance à ce grand texte que j’avais dévoré dès sa sortie au Seuil, en 1993. France Inter, que j’écoute habituellement sans relâche en voiture, va-t-elle faire un procès à Audiolib ?

                                                           Dimanche 17 mai 2015.

Un article sur Vailland dans L’Humanité

Roger Vailland, écrivain picard, né à Acy-en-Mutien, dans l'Oise (aucune plaque sur sa maison natale). A passé son adolescence à reims (avenue de Laon) où il a créé le Grand Jeu avec Daumal, Minet, etc. (Aucune plaque sur sa maison du 283 avenue de Laon, à Reims). La France littéraire n'aurait-elle plus de mémoire?

Roger Vailland, écrivain picard, né à Acy-en-Mutien, dans l’Oise (aucune plaque sur sa maison natale). A passé son adolescence à reims (avenue de Laon) où il a créé le Grand Jeu avec Daumal, Minet, etc. (Aucune plaque sur sa maison du 283 avenue de Laon, à Reims). La France littéraire n’aurait-elle plus de mémoire?

Bonjour lectrices, achetez, sans faute, L’Humanité de ce jour (vendredi 15 mai). S’y trouve, en page 22, un superbe article sur l’un des plus grands écrivains, styliste incomparable : Roger Vailland.

  Jeanine et Chantal : bonjour tristesse

J’ai déjeuné, il y a peu, avec l’écrivain et créateur du blog très remarqué Dreamlands Virtual Tour. Qu’avons-nous mangé ? A dire vrai, lectrice gourmande et joufflue, je ne m’en souviens plus. (N.A.M.L.A. : étonnant, non ? moi qui suis aussi gourmet qu’Alexandre Dumas et Kléber Haedens réunis.) La raison ? Je buvais les paroles d’Olivier tant son projet m’intéresse. Il sortira, sous peu, un document sur la regretté et défunte claviériste, Françoise, dite Jeanine, du fabuleux groupe de rock A Trois dans les WC (originaire de Saint-Quentin), devenu, au fil des années, WC 3. Jeanine m

Olivier Hodasava, photographié au restaurant Le Buzz, un midi de fin avril, à Amiens.

Olivier Hodasava, photographié au restaurant Le Buzz, un midi de fin avril, à Amiens.

it fin à ses jours en absorbant une dose létale de médicaments le 20 avril 1984, dans une voiture, sur le parking d’un club, Le Drac Ouest, à Fontaine, près de Grenoble, où le groupe donnait le premier concert de leur tournée de promotion de l’album Machine infernale. « J’avais 17 ans ; j’étais dans la salle, à ce concert. Et j’ai eu l’impression que j’étais la dernière personne à avoir parlé à Jeanine ; ensuite, elle s’est dirigée vers le parking », confie Olivier. « Ce soir-là, j’avais beaucoup parlé avec Eric, le bassiste qui m’avait donné l’affiche de « Derniers baisers du vautour ». Je ne sais plus comment j’ai appris la mort de Jeanine ; peut-être avec le Dauphiné Libéré. Pendant des années, je me suis dit que j’allais écrire sur ce drame. En mars 2014, est sorti mon livre Eclats d’Amérique aux éditions Inculte (N.D.L.R. : un opus très original. Olivier a arpenté pendant des mois les cinquante états américains, depuis son seul écran Google Street ; il en a fait un savoureux, poétique et singulier récit.) A ce moment précis, mon père a fait une tentative de suicide. Je me retrouve dans son appartement. Pour tenter de m’égayer, je fouille dans mes vieux disques vinyles, et je retrouve l’affiche que m’avait confiée Eric. Mon père mourra d’un cancer trois semaines plus tard. Je me suis dit que deux bornes balisaient ma vie d’adulte. J’ai pensé que c’était le moment de me mettre à la rédaction de ce livre qui tourne autour de Jeanine… » Pour ce faire, il a rencontré les membres du groupe (Eric, Gégène, le batteur, Reno, le chanteur, Ludo, le manager) et d’autres personnes qui avaient côtoyé Jeanine. J’étais de ceux-là. Jeune journaliste à la locale de Saint-Quentin de La Voix du Nord, je fus le premier à écrire des articles sur A Trois dans les WC. D’où ma rencontre avec Olivier. Une histoire très triste. Très triste, je l’étais également en allant dire au revoir à Chantal Leblanc, il y a quelques jours, au cimetière de La Chapelle, à Abbeville. J’aimais beaucoup Chantal. C’était une femme de conviction, droite, sensible et très littéraire. Une authentique militante communiste avec tout ce que cela peut avoir de beau, de fort et d’émouvant. Il faisait un soleil éclatant et un vent fou. Les drapeaux rouges du PCF claquaient. Il y avait un monde fou et, dans l’air, comme un parfum de fraternité. Le combat continue, Chantal.

Dimanche 10 mai 2015.

 

Entre souffrance et espoir infini

      Avec « Sur les toits d’Innsbruck », Valère Staraselski donne à ses lecteurs son plus beau roman. Une courte fable riche et dense. Un joyau.

Valère Staraselski est un écrivain et un journaliste reconnu. Spécialiste d’Aragon, il a  son actif une bonne vingtaine de livres, en particulier des romans, des essais et des recueils de chroniques. Son dernier roman, Sur les toits d’Innsbruck, est, sans conteste le meilleur qu’il ait donné à ses lecteurs. Ce court texte, riche et dense, n’est rien d’autre qu’une manière de fable métaphorique autour de la nature, de mort (celle de la chevrette), de l’amour (celui qui unit la jeune Katerine Wolf à Louis Chastenier) et de la tentation de la foi (avec la chapelle, lieu de refuge). Que nous dit-il ? Il nous conte la rencontre entre Katerine, née en Allemagne de l’Est l’année de la chute du mur de Berlin, avec un autre randonneur, Louis, Français, expert en bois. Le cadre est magnifique : les Alpes d’Autriche, le Tyrol, parmi les monts qui se trouvent au-dessus d’Innsbruck. Ils se mettent à discuter, dissertent sur l’aveuglement de la société de consommation, sur les menaces de catastrophes écologiques, économiques, politiques. Sous les « senteurs lourdes des arbres », ils s’entendent de mieux en mieux. Et finissent par échanger leurs numéros de téléphone. Dans une petite chapelle qui sert de refuge, ils découvrent une chevrette

Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au  dernier Salon du livre  d'Arras, le 1er Mai dernier.

Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au dernier Salon du livre d’Arras, le 1er Mai 2012.


blessée. La petite bête souffre ; elle va mourir. Page 75, Valère Staraselski nous donne à lire un magnifique passage sur la fin de vie, avec une minutieuse description de l’anesthésie de la chevrette, avec « le bruit du vent » dans la chapelle qui « repousse le silence ». Un peu plus loin, c’est le paysan appelé à la rescousse qu’il décrit alors que celui-ci tue l’animal avec une dague ? Là encore, précision du vocabulaire anatomique, « le sang bu par la terre ». Une écriture remarquable, digne des meilleures pages de Roger Vailland dans Les Mauvais coups ou dans 325 000 francs. Oui, la mort, cousine rivale de la vie, rôde dans ce superbe roman. Elle est là, bien présente, quand l’auteur nous apprend que Katerine, victime d’un cancer, porte une prothèse d’un sein. Cela n’empêchera nullement le tout nouveau couple de s’aimer avec fureur et tendresse infinie. Autre passage savoureux : celui qui évoque la disparition, puis le retour du chat Alliocha, dans le froid, la neige, l’obscurité. Valère Staraseslki est décidément un excellent conteur qui, ici, nous fait un peu penser à Dickens. Le livre se termine par des conversations plus politiques, où le capitalisme en prend pour son grade (jolie citation de Charles de Gaulle : « Les possédants sont possédés par ce qu’ils possèdent. »), tout comme le communisme excessif (le génocide khmer, et l’ordre de Mao de détruire tous les oiseaux de Chine). On n’oubliera pas non plus l’élégance du style de Valère. Là, il nous parle d’une « patience pleine ». Un peu plus loin, il décrit les « ahans » pendant l’effort, et constate, grave, que « la prière est la sœur de la détresse », avant de nous faire sentir l’atmosphère : « Au-dehors, les oiseaux criards, chanteurs et siffleurs ne parvenaient pas à couvrir l’appel sonore d’un coucou têtu. » Ce roman recèle une grande force littéraire, une grande puissance d’écriture. On le dirait habité à la fois par une immense souffrance et un fantastique désir d’espérer. D’espérer encore. C’est en cela qu’il est beau.

PHILIPPE LACOCHE

Sur les toits d’Innsbruck, Valère Staraselski ; Le Cherche Midi ; 138 p. ; 12,50 €.

 

Du style, du panache et du rock

    Christian Laborde donne le meilleur de lui-même avec ce recueil de nouvelles où pop, chanson et jolies dames font bon ménage. Un régal.

Madame Richardson et autres nouvelles : quel beau titre ! Et quel beau livre ! Poète, essayiste (spécialiste de l’

Christian Laborde, excellent nouvelliste.

Christian Laborde, excellent nouvelliste.

œuvre de Claude Nougaro et du cyclisme), romancier, nouvelliste et homme de scène, l’excellent Christian Laborde (qui donna à notre journal, il y a quelques années, une magnifique nouvelle dans le cadre de nos séries d’été) a plus d’une corde à son arc. S’il est des touche-à-tout qui bâclent, il n’est pas de ceux-là. Dans chaque discipline, Christian excelle. Il n’en est que pour preuve ce succulent recueil de nouvelles qui nous entraînent sur les sentiers d’un érotisme délicat, d’un sentimentalisme jamais mièvre et surtout, surtout, sur les vagues de mélodies souvent rock et pop. Les filles ou les dames qui passent par ici sont toujours appétissantes, délurées, sensuelles. Christian Laborde n’a pas son pareil pour les décrire, les comprendre, les défendre ; il a la vie et le plaisir au bout de la plume. (Il l’avait montré à ses lecteurs en 1987 en leur donnant à lire un petit bijou : L’Os de Dionysos, ce qui fera à dire à Frédéric Beigbeder qu’il est un « dangereux obsédé textuel ».)

Ici, Christian Laborde nous invite à suivre Mme Richardson qui, délaissée, prend un amant. Et en profite magnifiquement. Dans la nouvelle « L’autoradio », texte très rock, Jacques Margeac, le fils de l’hôtelier, finit très mal à bord de son cabriolet. Et le tout avec, pour bande sonore,  Led Zeppelin, T. Rex, Kevin Ayers (et sa guitare Gibson Les Paul Deluxe, orange dégradé)… « L’Espagnol » est également une nouvelle très inspirée qui évoque le racisme ordinaire en province. (Mais l’Espagnol se vengera en honorant toutes les femmes de ses jaloux ennemis ; c’est réjouissant et jouissif.) Rock, oui, ces nouvelles sont rock. On y retrouve cette chère et regretté revue Best, mais aussi quelques musiciens français des seventies comme Paul Scemama, notamment membre du groupe Alice. Erotisme, aussi, avec, en particulier, ce dessinateur qui « croque le cul d’Elsazilay ». Suggestion, non-dits, double sens ; tout est terriblement excitant et délicat. Et il y a ces images du Laborde poète ; ces images belles à pleurer et si justes, si émouvantes comme le ventre de cette fille qui est « chaud comme une tuile ». Certaines nouvelles flirtent avec le surréalisme, le presque absurde ; on en redemande. Ce recueil séduit par sa force, sa diversité, son écriture réjouissante. Du Laborde du meilleur cru.

PHILIPPE LACOCHE

Madame Richardson et autres nouvelles, suivi de Quai des bribes, Christian Laborde, Robert Laffont. 208 p. ; 17 €.

 Florida ou l’énergie sexy

    Que veux-tu, lectrice adulée, adorée, convoitée, sensuelle et sans suite, je suis comme ça : les premier rayons printaniers revenus, j’exulte et retourne vers mes premières amours : le rock’n’roll. Je me suis rendu, comme un seul marquis, à la Lune des Pirates, pour y voir Florida. A cause d’une charge de travail incompressible, j’arrivai essoufflé, et tout désolé quand j’appris avec effroi que je venais de manquer, à quelques minutes près, le concert d’Eleanor Shine

Florida en pleine action.

Florida en pleine action.

, qui se produisait en même temps que Florida dans ce Bruit de Lune. C’est affreux ! Il y a des mois que je veux voir Eleanor Shine en concert. Sous son masque de loup, se cache une adorable petite violoniste (Jeanne) que je rencontre souvent dans l’un des bars les plus rock d’Amiens : le Bar du Midi, dit le BDM. Raté. J’ai promis à Eleanor Shine que j’irais la voir à son prochain gig. En revanche, je suis arrivé pile poil pour la prestation de Florida dont j’ai rencontré, à maintes reprises, les musiciens au BDM mais aussi chez Pierre. Là, j’ai tenu ma promesse. J’ai vu. Et me suis régalé. Ce tout jeune groupe amiénois propulse un rock terriblement électrique et nerveux qui allie avec élégance garage et psyché. Tout de suite, j’ai pensé aux Stooges mais surtout aux MC5. Florida est composé de Charles (batterie), Benoît (guitare), Benjamin (guitare, chant) et Louis (basse). Ils sont issus de combos de la capitale picarde, et pas des moindres : Molly’s, John Makay, Harris Pilton & the Ultra Milkmaids. Ils tournent depuis un an ; le concert de La Lune des Pirates n’était que leur cinquième. Pourtant, ils développent déjà un professionnalisme et une énergie à toute épreuve. Quelques poulettes amies, présentes dans la salle, ont exigé que je précise dans mon article que les petits Florida étaient sexy. C’est chose faite. A leur répertoire : quatorze morceaux très exactement. Que des compositions. Les textes en anglais sont l’œuvre de Benjamin ; les musiques sont élaborées collectivement. Poulettes énamourées, sachez qu’ils répètent à Cité Carter, qu’il n’ont pas – pour l’instant – de CD, mais qu’ils comptent bien en enregistrer un, prochainement, en live. « Car notre musique s’y prête bien », précisent-ils. Ils donneront leurs prochains concerts les 29 et 30 mai à l’espace Picasso, à Longueau, et le 21 juin, sur la place Gambetta, sur la grande scène, près du BDM. BDM : le bar le plus rock d’Amiens. (Le boucle est bouclé ; j’adore écrire en boucle, comme eût pu le faire Raymond Roussel.) Rico et Matth sont les seuls patrons de bistrots capables de me faire plaisir en diffusant, tout au fond de la nuit, un vieux Kinks ou un Procol Harum rare. C’est dire.

                                                   Dimanche 3 mai 2015.