« La Comédie Humaine noire » de Jérôme Leroy

                    Il est certainement le meilleur écrivain français de romans noirs. Il revient en force avec L’Ange gardien », qui n’est pas sans rappeler son précédent roman. Explications.

 

Votre dernier roman L’ange gardien n’est pas très éloigné de l’esprit et de tension du précédent, Le Bloc. On y retrouve certains personnages. Expliquez-moi votre démarche.

J’ai envie de créer une manière de Comédie Humaine noire. Je voudrais qu’un certain univers et donc certains personnages soient communs à mes romans noirs. Il ne s’agit pas de penser en terme de suite ou d’épisodes, les intrigues entre Le Bloc et L’Ange Gardien n’ont rien à voir mais elles se passent dans la même société, et on retrouve en arrière-plan des personnages du Bloc, par exemple mais qui n’ont plus le premier rôle.

 Avec L’Ange gardien vous poursuivez avec talent et obstination une société ultralibérale en pleine déroute. Peut-on parler de romans engagés à votre propos?

Je n’ai pas de message à délivrer. Je suis avant tout un raconteur d’histoires. Mais le fait de choisir certains sujets comme l’extrême-droite, le fonctionnent de plus en plus opaque de nos démocraties, le règne d’une certaine violence  envers les plus faibles n’est pas innocent. C’est ce qui m’intéresse de raconter. Le lecteur en pensera néanmoins ce qu’il voudra. Je me contente de lui montrer les choses tels que je les vois, pas de lui faire le catéchisme.

Vos personnages sont forts, passionnants, mystérieux : Berthet, Kardiatou, Martin Joubert… Lequel préférez-vous et pourquoi?

Merci pour eux. Je n’en préfère aucun. Ils représentent chacun à leur manière une façon d’être seul aujourd’hui et dans le romans si leurs destins sont liés, ils vont pourtant assez peu se croisé. Berthet est  une barbouze en fin de course, Joubert un écrivain fatigué et Kardiatou une jeune femme politique noire instrumentalisée par son propre gouvernement.

 Pensez-vous qu’on pourrait en arrivez là un jour : une espèce de police au sein de la police, un état dans l’état, une mort de la vraie démocratie?

L’histoire des démocraties est pleine d’affaires politico-policières non résolues, de Ben Barka à Pierre Goldman. Je ne sais pas si l’Unité existe en France, mais je sais par exemple que l’existence de la fameuse Loge P2 en Italie qui réunissait haut fonctionnaires, politiques, flics de certains services, journalistes, patrons pour empêcher le Par

Jérôme Leroy à la Fête de l'Humanité.

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité.

ti communiste d’arriver au pouvoir est une réalité historique…

 Comment composez-vous vos histoires? Vos personnages sont-ils inspirés de personnages réels? 

Je regarde l’actualité, je m’intéresse à l’histoire récente et j’échafaude des hypothèses ou j’essaie d’imaginer la suite. Par exemple, pour le Bloc, c’était : bon, poussons la logique du FN jusqu’au bout, imaginons les aux portes du pouvoir, comment y sont-ils arrivés.

 Personnellement, vous êtes un écrivain et un citoyen engagé. Parlez-nous de votre engagement?

Je ne sais pas si cela influe autant que ça sur mes livres. Mais je pense que vos lecteurs auront compris que je suis à gauche, mais de la vieille gauche (en fait la plus jeune!), celle qui a toujours mêlé l’espérance communiste et l’amour de la République.

 Quels sont les écrivains qui vous ont marqué?

Les Hussards, pour le style notamment, Nimier, Déon, Blondin. Dans le Noir, outre les grands maîtres fondateurs comme Hammett, j’ai une vraie fascination pour Don deLillo et Ellroy ou encore Peace en Angleterre  qui savent faire de l’histoire contemporaine le plus passionnant des romans noirs. Mais, j’admire aussi beaucoup quelques grands noms du néopolar français comme Manchette, ADG ou mon copain trop tôt disparu Fajardie?

 Travaillez-vous sur un autre livre? 

No comment…Vous savez comme les écrivains sont superstitieux!

                          Propos recueillis par

                          PHILIPPE LACOCHE

L’Ange gardien, Jérôme Leroy, Gallimard, Série noire. 332 p. ; 18,90 €

Paris sous le soleil de presque automne

                    

Une brochette de Hussards : de gauche à droite : Arnaud Le Guern, Franck Maubert et Cyril Montana (à la terrasse de L'Ami Chemin, dans le XVe arrondissement, un excellent restaurant tenu par une charmante dame). Le quatrième hussard (rouge) se trouve derrière l'appareil photo. Le marquis himself!

Une brochette de Hussards : de gauche à droite : Arnaud Le Guern, Franck Maubert et Cyril Montana (à la terrasse de L’Ami Chemin, dans le XVe arrondissement, un excellent restaurant tenu par une charmante dame). Le quatrième hussard (rouge) se trouve derrière l’appareil photo. Le marquis himself!

    Soleil. Je fonce à Paris rejoindre des amis. J’adore le soleil de presque automne. Il est doux comme une nouvelle de Jane Austen. Mystérieux et plein de promesse aussi. Comme l’étaient justement Paris et ce jour-là. Première halte au café Delmas, place de la Contrescarpe, dans le Ve. Il y a longtemps que je n’étais pas venu dans ce quartier qui fleure bon les jours anciens, la capitale d’antan, les films des sixties. J’interviewe Emmanuel Ethis, un brillant enseignant, président de l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse qu’il dirige avec brio et conviction depuis 2007. Il est élégant comme Paul Morand, passionné comme le vrai Picard qu’il est (né à Compiègne en 1967), et ses mots sont ceux de l’espoir. Une manière d’espoir rimbaldien. Il rappelle que le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, s’élève à 5 et euros par jours. Il pense que tout cela peut être amélioré. Contrairement à Paul Morand, grand écrivain mais indécrottable conservateur, Emmanuel Ethis, croit au progrès, à l’humanisme, et pense qu’il est nécessaire que les étudiants des classes les plus défavorisées aient accès à la culture. Je regarde le soleil de presque automne à travers les vitres du Delmas. Les petits jets d’eau ; les pigeons qui roucoulent sur les rebords. On dirait le Paris de Doisneau, de Calet, de Léon-Paul Fargue. Les mots d’Emmanuel Ethis me mettent de bonne humeur. Métro. Je file au restaurant L’Ami Chemin, 31, rue Boulard, dans le XIVe, la cantine de mon éditeur Arnaud Le Guern. Il n’y attend en compagnie du copain Cyril Montana, écrivain à scooter, séducteur impénitent, frère de sortie et de cœur, et de Franck Maubert que je ne connais pas encore mais dont j’ai lu l’avant dernier roman Ville Close (Ecriture, 2013) que j’ai adoré. Je suis ravi de faire sa connaissance. D’emblée, le contact s’établit entre Maubert et moi. Il est fou de la pêche à la ligne ; il pêche dans le Loir. Nous parlons des sandres et des brochets qu’on capture, l’hiver ; des barbeaux poissons qu’il est si difficile de décoller du fond ; des perches épineuses comme des roses d’eau douce. Et de littérature, of course. La patronne, une élégante quinquagénaire, nous confie qu’elle chante dans une chorale du quartier. On se met tous à entonner des chants de l’Armée rouge. Rien de tel que les mélodies soviétiques pour sceller l’amitié. Un orage éclate. On se quitte à regret. Le soir, Cyril et moi, nous nous rendons au Salon d’Anaïs, boulevard Pereire, où est remis le Prix Paris à l’écrivain Catherine Enjolet pour son roman  Face aux ambres, aux édition Phébus … Anaïs et son mari sont des gens charmants, cultivés, éclairés et littéraires. Leur fille Léa, une très jolie brune, est adorable et talentueuse. Je croise les frères Bogdanoff, discute avec Gonzague Saint Bris et, très longuement, avec Jean-Noël Pancrazi, romancier élégant et sensible, ancien critique littéraire au Monde, et avec Thierry Clermont, critique au Figaro. Il est tard. Ma thébaïde du boulevard Voltaire m’attend. Je m’écroule sur le canapé. Le soleil d’automne me réussit, lectrice, ma muse exclusive.

                                       Dimanche 28 septembre 2014.

Passion en eaux profondes entre une sirène et un marin

  

Olivier Frébourg est aussi éditeur. Longtemps à La Table Ronde, et aujourd'hui aux éditions des Equateurs qui a eu la bonne idée de publier, il y a quelques années, mon excellent pamphlet sentimental "Pour la Picardie" qui a toute sa place dans le débat d'aujourd'hui puisque notre pauvre région va être démantelée. Lectrice, lis ce livre, tu seera ravi; lis aussi et surtout celui d'Olivier qui est bien plus beau garçon que moi.

Olivier Frébourg est aussi éditeur. Longtemps à La Table Ronde, et aujourd’hui aux éditions des Equateurs qui ont eu la bonne idée de publier, il y a quelques années, mon excellent pamphlet sentimental « Pour la Picardie » qui a toute sa place dans le débat d’aujourd’hui puisque notre pauvre région va être démantelée. Lectrice, lis ce livre, tu seras ravei; lis aussi et surtout celui d’Olivier qui est bien plus beau garçon que moi.

Très écrit et littéraire, à la fois apaisant et inquiétant, « La grande nageuse», dernier roman d’Olivier Frébourg, séduit.

Le calme apparent du style. Une quasi-douceur mais qui, comme une mer sereine, cache en ses fonds secrets les tempêtes de la passion. L’écriture d’Olivier Frébourg fait penser à celle des meilleures pages de Kléber Haedens. Ceci est un compliment. Comme Haedens, il aime la mer. (Kléber adorait son île d’Oléron, Nieulle-sur-Seudre, et les étés qui finissent sous les tilleuls.) Les personnages d’Olivier Frébourg l’aiment aussi, la mer. Surtout ceux de son dernier roman, La grande nageuse. Un roman délicat, subtil, étrangement angoissant parfois, frissonnant comme seule la vraie littérature sait en produire. Marion et le narrateur vivent en Bretagne. Ils se connaissent depuis l’enfance. Lui, adolescent, a commencé par être amoureux de la mère de Marion (Gaëlle), une femme magnifique que tous les hommes du bourg convoitaient. Les années passent ; Marion a grandi. Ses origines vietnamiennes lui confèrent une grâce inouïe, un charme indicible. Ils aiment tous deux l’océan. Il est marin ; elle nage dans l’eau salée comme un truisme nagerait dans le bonheur. « Quand Marion partait nager, je l’observais le plus longtemps possible, ses mouvements de dos, d’épaules. Elle n’avait pas besoin de bateau, de coque. Elle était un animal marin. Elle entrait dans l’eau comme une danseuse en tournant sur ses pointes, se laissait immerger à la verticale jusqu’au cou. » Marion est aussi silencieuse ? Mystérieuse. Ils s’aiment, fondent une vraie famille. Apparemment en tout cas. Mais leurs passions les éloignent. Il rêve d’horizons lointains, et de pouvoir s’adonner à ce qu’il adore : la peinture. Manière de sirène, elle ne pense qu’à l’eau. En surface. Et au fond. En plongée. Et il y a la présence de la mère de Marion, surnommée Outre-Mère, à la fois fascinante et inquiétante : « La belle Gaëlle était venue avec quelques-unes de ses amies, certaines inscrites comme elle à l’École du Louvre. Elle me commenta plusieurs tableaux : « Vous avez fait d’énormes progrès, me dit-elle, entre cette vue du Port-Haliguen et cette marine. J’ai l’impression que votre rencontre avec Marion vous a fait beaucoup de bien. » Alors la belle Gaëlle se transforma et devint « Outre-Mère ». »

Nous ne dévoilerons pas la fin ; elle est terrible. Terrifiante. Ce très beau roman, transpercées d’atmosphères et d’ambiances maritimes, est une totale réussite.

PHILIPPE LACOCHE

 

La grande nageuse, Olivier Frébourg, Mercure de France, 154 p. ; 15,50 €

Vais-je prendre ma carte ?

                            

Le stand de la section du Parti communiste de ma chère ville de Tergnier. J'hésite encore. Où vais-je prendre ma carte? A la section de Tergnier, à celle d'Amiens, à Paris XIe car je possède ma garçonnière boulevard Voltaire? Je lance donc un appel à ses trois sections : j'adhérerai à celle qui me fera la plus grosse ristourne. Avec celle-ci, lectrice, mon amour, je te paierai un nuit d'hôtel dans mes bras torride et nous nous saoulerons dans le meilleur restaurant. Communiste jusqu'au bout des boucles de sa perruque poudrée, le marquis des Dessous chics n'en reste pas moins homme.

Le stand de la section du Parti communiste de ma chère ville de Tergnier. J’hésite encore. Où vais-je prendre ma carte? A la section de Tergnier, à celle d’Amiens, à Paris XIe car je possède ma garçonnière boulevard Voltaire? Je lance donc un appel à ces trois sections : j’adhérerai à celle qui me fera la plus grosse ristourne. Avec celle-ci, lectrice, mon amour, je te paierai un nuit d’hôtel dans mes bras torrides et nous nous saoulerons dans le meilleur restaurant. Communiste jusqu’au bout des boucles de sa perruque poudrée, le marquis des Dessous chics n’en reste pas moins homme.

    Quel plaisir ce fut pour moi de passer deux jours à la Fête de l’Humanité ! J’étais invité à y signer mes livres. J’y retrouvais mes camarades écrivains Jérôme Leroy et Valère Staraselski. On file, Jérôme et moi, au stand de Loire-Atlantique, déguster de délicieuses huîtres. De retour, je salue d’autres écrivains : François Salvaing, Didier Daeninckx. L’ambiance est bonne. Fraternelle. Comme j’ai oublié mon Zippo chez moi, je demande du feu à un adorable petit couple d’adolescents. Le garçon me donne son briquet. « J’en ai un autre ! », me dit-il. C’est un beau geste, je trouve. Tu sais lectrice, avec l’âge, je deviens sensible, surtout dans ce monde capitaliste de brutes. J’ai pris soin de venir en train à Le Courneuve. En train, comme en septembre 1972, quand  nous avions pris le train en gare de Tergnier, Fabert, Déchappe, le Colonel, Pigaux, et quelques autres copains. On avait vu les Who en concert. C’était fantastique. Je suis allé voir sur Youtube. J’ai tapé « Who Fête de l’Humanité 1972 ». Suis tombé sur une interview de Daltrey. Derrière lui, Keith Moon fait le singe en tétant une cannette. Puis, ils bondissent sur scène et assènent « Summertime blues ». Divin. Je m’en suis souvenu comme si c’était hier. Il y a des images de la foule. Je regarde si, par hasard, je ne reconnais pas mes copains ternois et moi. 1972-2014. Même ambiance fraternelle. Sauf qu’en ces débuts de seventies, ça sentait un peu plus la colombienne et le shit. Mais nous, les Ternois, fils de cheminots, on préférait déjà la bière, le vin. On ne s’en  privait pas. La semaine dernière, je n’ai pas pu résister d’aller saluer les camarades du stand de la section de Tergnier. Tonio servait la bière. J’ai discuté avec Henri, ancien patron du café La Bouteille d’Or, à Fargniers, et avec Francis Heredia, candidat aux dernières municipales à Chauny, que je croisais sur les fêtes du Parti quand je faisais du blues dans des petits groupes de l’Aisne. On parle de la politique actuelle. On est d’accord comme deux frères qui convoiteraient la même fille : la vraie gauche. La Fête de l’Huma 2014. Les deux plus beaux jours de mon année, après ceux passés au creux de tes reins, lectrice, mon amour.

      Il y a quelques jours, j’étais en train de me raser en écoutant France Inter. J’entendais distraitement l’homme de droite qui était interviewé. Un libéral, un ami du monde l’entreprise, très estimé par le Medef. J’aime bien la voix du mec. Le journaliste finit par l’appeler par son nom : Manuel Vals. Je me suis alors demandé si je n’allais pas prendre ma carte du Parti. Compagnon de route, à 58 ans, ça fait un peu ado. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Le combat continue.

                                            Dimanche 21 septembre 2014

Rendez-nous les portemanteaux d’antan

Sylviane Fessier et Samule Theis, fils d'Angélique, l'un des trois réalisateurs du film Party Girl.

Sylviane Fessier et Samuel Theis, fils d’Angélique, l’un des trois réalisateurs du film Party Girl.

   Il est plus facile d’accrocher une lectrice à ma chronique, j’ai nommé les délicieux Dessous chics, qu’une veste ou un imperméable dans un restaurant à Paris ou en province. C’est une horreur. Plus de portemanteaux, ou très peu ; c’est devenu une denrée rare. J’en discutais, il y a peu, avec mon confrère Tony Poulain, que vous retrouverez à ma droite, dans cette même page, un esprit simenonien, comme moi, tout aussi français. J’eusse pu lui dire : « C’était mieux avant, ne penses-tu pas, Tony ? ». Je suis certain qu’il me répondra oui. Or, grande fut ma joie, alors que je me rendais en galante compagnie au Bistrot des Bouchers, à Amiens, de trouver de magnifiques crochets dorés pour y accrocher mes vêtements. Crois-moi, lectrice adorée, mon miel, ma possession, ma soumise, cela m’a procuré un tel plaisir que j’en ai apprécié un peu plus encore la délicieuse fricassée d’andouillette que m’apportait une serveuse bien sympathique. Lectrice, ton mari, jaloux comme un tigre en cage, te dira que ma prose lui rappelle celle d’Anne Golon, romancière méritante, auteur d’Angélique, Marquise des Anges. Pour une fois, il ne profère pas des imbécillités. L’antan, l’avant, l’auparavant – bref tout ce qui m’éloigne du présent sournois et de futur incertain –, me manquent comme l’héroïne à Roger Gilbert-Lecomte, comparse de Roger Vailland, créateur du Grand Jeu. Angélique (Litzenburger), c’est justement le prénom du personnage central du film Party Girl que je suis allé découvrir au Ciné-Saint-Leu, à Amiens. La projection avait lieu en présence du fils d’héroïne, Samuel Theis, qui a réalisé l’œuvre en compagnie de Marie Amachoukeli et Claire Burger. Angélique – qui n’est pas actrice professionnelle, à l’instar des autres comédiens – joue son propre rôle. Elle a soixante ans, aime toujours la fête, la nuit, les hommes. Pour gagner sa vie, elle fait boire les messieurs dans un cabaret à la frontière allemande. Mais avec le temps, les clients se font rares. Un habitué, Michel, amoureux d’elle, lui propose de l’épouser. Ce film sensible, émouvant, est époustouflant d’un réalisme poignant. Samuel Theis met en scène sa véritable famille. En fond, la Lorraine dans ce qu’elle a de plus sinistré, de plus populaire. Tout sonne juste dans ce film qui tient autant de la prose d’Eugène Dabit que d’une chanson de Patricia Kaas. Lumineux, Samuel Theis, interviewé avec finesse pas Sylviane Fessier, nous a éclairés sur sa démarche : « Nous avons tenté de ne jamais verser dans le sentimentalisme », a-t-il notamment expliqué. Entre drame social, comédie romantique et fiction documentaire, Party Girl, se révèle l’une des plus rafraîchissantes surprises de cette rentrée.

                                                 Dimanche 14 septembre 2014

 

Le panache si français de Christian Authier

              Christian Authier dresse un portrait de cette France qui se souvient de l’Histoire, de la littérature et conspue l’ordre techno-marchand.

Christian Auth

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

ier est l’un de nos meilleurs écrivains. Romancier délicat, essayiste pertinent, toujours à contre-courant de la pensée unique, il nous livre, avec De chez nous , une ode à la France en ce qu’elle a de plus élégant, de plus noble, de plus fraternel. En ces époques de mondialisation forcenée, d’hystérie européenne, de modernité à tout prix, Christian Authier écrit, la paix au cœur, à la fois serein, calment révolté, le bonheur de vivre ici. Chez lui, aucune miette de chauvinisme obtus, de gauloiserie vulgaire. Tout n’est que finesse, aristocrate manière, même lorsqu’il défend des valeurs que la vraie gauche, si elle existait encore, eût pu prôner. Christian Authier se souvient de l’Histoire.

Bouleversant de sincérité

Il a raison ; il n’y a que ça de vrai, avec la littérature. Il rappelle les horreurs de la milice, se souvient du courage des Bataillons de la Jeunesse, constitués de communistes pour la plupart qui participèrent aux premières attaques contre les soldats allemands. Il salue fraternellement l’étonnant et magnifique Bernanos, catholique, monarchiste, qui s’en prend avec panache au gouvernement de Vichy et à ses nervis antisémites. Il en fait de même avec un autre monarchiste, grand résistant, écrivain exceptionnel, Jacques Perret, «un anar goguenard brandissant le drapeau noir des copains d’abord». Maquisard, il montait au combat avec ses copains FTP, communistes, patriotes comme lui. Il salue au passage le grand résistant Hélie de Saint-Marc qui prit parti pour l’Algérie française par honneur et fidélité qui «lui intimait l’ordre de ne pas abandonner des populations qui avaient fait confiance à l’armée et aux serments des politiques». Plus près de nous, il loue les talents littéraires de Bernard Chapuis et de Stéphane Hoffmann qui, tous deux «cultivent un anarchisme rigolard tempéré par quelques principes et réflexes non négligeables: se méfier des cuistres et des marchands, rester à l’écart des donneurs de leçons et des engouements grégaires». Et, comme il parle bien de l’alcool et de l’ivresse, Christian Authier! On croirait entendre chanter en choeur Antoine Blondin, Kléber Haedens et Robert Giraud: «Je bois pour me souvenir de ceux avec qui j’ai trinqué et qui ne sont plus là. Des murs de silence nous séparent désormais quand ce ne sont pas d’autres frontières encore plus infranchissables. Ce sont amis et amours que vent emporte. Rien de plus émouvant que les premières et les dernières fois. Une première fois ne s’oublie pas. La dernière fois, on ne s’en rend compte en général, que bien après. Lorsqu’il est trop tard, quand les gestes et les mots retenus font retentir la musique déchirante de ce qui reviendra plus.» Ce livre est bouleversant de sincérité et de délicatesse.

PHILIPPE LACOCHE

 

De chez nous, Christian Authier, Stock, 171 p.; 17,50€.

 

Sublime, tout simplement !

                                     «Near Death Experience», dernier film de Benoît Delépine et Gustave Kervern, avec Michel Houellebecq, est un film hors-norme, poétiquement désespéré. Et très politique.

À l’image de certains films de Jodorowsky, d’Arrabal ou de Buñuel, Near Death Experience, dernier film de Benoît Delépine et de Gustave Kervern, ne laissera personne insensible. On aimera ou on détestera. Dans la réaction, il est certain que le tiède d’y aura pas de place. Car c’est un film hors norme, à la fois poétique et philosophique, très politique mais sans matraquage de messages, un saccage en règle de la société ultralibérale et de ses conséquences indéfendables sur l’humain. Ce film est magnique, sublime, prenant, génial car il est d’une sincérité désarmante. L’écriture du monologue – écrit à quatre mains par Delépine et Kervern – lu en off par Michel Houellebecq est d’une force incroyable (il méritait publication sous la forme d’un livre). Il en va du même des dialogues. La lenteur de l’œuvre est digne des meilleurs pages de Patrick Modiano. Et Houellebecq – qui a refusé d’écrire une seule ligne du monologue et des dialogues, préférant faire l’acteur – se révèle un très grand comédien. Que nous racontent-ils, Gus et Benoît? Les prérégrinations de Paul (Michel Houellebecq), employé dans une plate-forme téléphonique de France Télécom, en plein burn -out. Un vendredi 13, après le journal télévisé de Jean-Pierre Pernau

Benoît Delépine au cours de la conférence de presse, à l'Hôtel Bellevue, à Lille.

Benoît Delépine au cours de la conférence de presse, à l’Hôtel Bellevue, à Lille.

t sur TF1, vers 13 heures, après avoir terminé le cubitainer de rosé, décide de tout plaquer: famille, maison, boulot. Il endosse son maillot Bic, grimpe sur son vélo et roule, parfois en danseuse, dans la montagne où il compte bien en finir avec sa vie pourrie par un capitalisme odieux, et un ultralibéralisme aux ordres d’un rendement économique quasi fasciste. La tête de Houellebecq – «un vrai sans dents» dont une certaine sociale démocratie molle et bobo pourrait bien se moquer, qui n’a plus de dents sur la mâchoire supérieure et refuse de porter un dentier — oscille entre celle de Céline et d’Artaud. L’un des premières scènes où on le voit attablé devant sur Ricard est digne d’Emmanuel Bove. La désespoir dans ce qu’il a plus cru; du jus de dépression noir comme un conte d’Edgar Poe. Sa façon de tenir sa clope entre le majeur et l’annulaire. «Je suis mort. Je n’avais jamais fait de sport car je n’aime pas perdre. J’ai fait du vélo car j’ai du cholestérol.». Il voudrait passer à l’acte, sauter dans le vide. Il rencontre un braconnier-vagabond, dispute avec lui une partie de billes avec des petits coureurs. «Mais toujours ils meurent, les petits coureurs», eût-il pu dire, phrase que tous les nostalgiques de Trente glorieuses, comprendront. Il reconstruit sa famille avec des pierres. S’adresse à eux. À ses enfants, il dit: «Mieux vaut un père mort qu’un père sans vie.» Il s’adresse à son grand-père: «Avant, on était vieux. On ne nous demandait pas d’atteindre des objectifs, d’être un homme viril, de manger équilibrer» Il y a des gens sur terre qui se disent de gauche, et qui hurlent qu’ils aiment les entreprises, qu’ils sont des libéraux. Il y en a d’autres comme Delépine, Kervern et Houellebecq qui hurlent, eux, qu’on fait fausse route. Qu’il faut aller voir ailleurs, dans une manière de folie rimbaldienne. Triste? Certainement pas. Ce film désespéré est plein d’espoir pour un monde meilleur. Les artistes, les vrais, ont bien plus à dire que les politiques carriéristes de tout bord. Near Death Experience: sublime, tout simplement.

 

PHILIPPE LACOCHE

 

« Houellebecq ne ment jamais. Jamais »

                                  Voilà ce qu’estime Benoît Delépine, rencontré devant une bière fruité consommée à la terrasse d’un café de Lille, juste après la projection en avant-première de «Near Death Experience». Rencontre. Et des propos excusifs par certains aspects, rien que pour toi, lectrice de mon blog. Et surtout, cours voir (au ciné Saint-Leu, à Am

Benoît Delépine, lors du débat  après la projection du film.

Benoît Delépine, lors du débat après la projection du film.

iens, à partir du mercredi 17 septembre) ce film génial, sincère et politiquement décapant.

Qui est à l’origine de l’idée maîtresse de ce film ? Gus ou vous-même ?

A l’origine, c’est un article paru dans Aujourd’hui. Nous étions éloignés, pendant les vacances. Mais nous l’avons lu en même temps. Ca racontait l’histoire d’un mec qui était parti pour tenter de se suicider dans la montagne Sainte-Victoire et qui, finalement, avait vécu quatre mois dans la nature ; il n’était pas parvenu à se suicider, ce grâce à une messe qui se déroulait dans un village. Il n’était pas passé à l’acte. Il avait repris goût à la vie, mais il avait zoné dans la montagne. Et il était revenu chez lui. On ne sait pas ce que le type est devenu. Mais Gus et moi, on s’est dit que c’était une belle idée de départ pour un film. La seule chose qu’on savait c’est qu’on voulait faire un drame. Pas une comédie. Nous voulions faire un film plus fluide qui ne soit pas – même si on aime la comédie – une succession de gags, de situations cocasses. Même si c’est marrant, on perd inévitablement en fluidité. On est moins dans la fluidité ; nous avons fait de bons films mais qui sont souvent chaotiques. Là, on voulait faire quelque chose de fulgurant, qui touche, ce sans être pollué par des gags, même si on ne peut pas s’empêcher de distiller un peu d’humour noir. Nous avions travaillé sur un autre film qui ne s’est pas fait. Comme on a Groland, on ne peut tourner que l’été. On était malheureux de ne pas avoir fait l’autre film ; on est donc revenus à ce fait divers. On a commencé à écrire ; on en en parlé à l’acteur qui devait faire le film précédent. Il ne le sentait pas ; il n’avait pas envie de faire ça pour x raisons personnelles.

Qui était cet acteur ?

Il s’appelle Jean-Roger Milo. C’est un super acteur, mais il n’avait pas envie. Et on tombé au moment où Michel Houellebecq était de retour d’Irlande pour sortir son recueil de poèmes. On avait gardé le contact qu’on avait eu avec lui lors du film Le Grand Soir (où on lui avait proposé un rôle qu’il était sur le point d’accepter), on s’est dit : « C’est lui qu’il nous faut car il a tout ce qu’il faut pour donner un mystère supplémentaire à l’ensemble. » Ca s’est fait de façon aussi simple que ça.

C’est un film très poétique, mais aussi très philosophique et très politique. Ce sont des conditions de travail générées par la société capitaliste qui conduisent Paul (Houellebecq) au désespoir. Que pensez-vous de cette analyse ?

Oui, c’est un personnage déplacé. Il travaille pour France Télécom. Ces salariés étaient des gens qui travaillaient avant aux PTT, qui faisaient certains types de travaux, et qui ont été trimballés de département en département. Ils étaient postiers ; ils revenaient dans des bureaux, au service commercial. Et notre Paul, lui, il se retrouve sur une plateforme téléphonique. C’est ça qu’on voulait montrer : les gens qui aimaient leur boulot, pouvaient être trimballés par une DRH et se retrouver dans des boulots qui ne leur correspondaient pas et ça devenait pour eux invivable.

Vous avez écrit, Gus et vous, tous les dialogues et tout le monologue formulé par Houellebecq. Comment avez-vous fait pour parvenir à une telle fluidité, une telle cohérence ?

C’est selon nos problèmes personnels. Pour le couple, c’était plutôt Gustave. Moi, c’était plutôt sur le grand-père, la dégénérescence. C’était des choses qui nous touchaient. En abordant chacun de notre côté les sujets qui nous tenaient à cœur, finalement, nous étions dans la même problématique. C’est vrai que c’est un film existentiel, sur l’existence : « Qu’est-ce qu’on fout là ? » Sur l’écriture, quand nous avons eu la certitude que Michel acceptait de faire le film, nous nous sommes attachés à l’écriture, en bénéficiant de ses conseils. Nous avions même pensé inclure des morceaux de ses textes. Il ne voulait pas ; il souhaitait ne faire que l’acteur. Nous lui disions que nous voulions faire un film poétique et que ses textes seraient les bienvenus. Il nous a répondu : « Pour être un poète, il suffit de dire sa vérité. » De ce fait, nous sommes allés à fond dans ce qu’on pensait, sans affèterie. On ne s’est pas caché ; on a pris nos cas et on a tout balancé sur la table. En le côtoyant, je sais maintenant que ce qui fait la force de Houellebecq, c’est qu’il ne ment jamais. Jamais. C’est pour ça que parfois, il y a des silences étonnants dans ses interviews ; il cherche le bon mot. Il cherche à décrire vraiment ce qu’il ressent le plus sincèrement et le plus honnêtement. Nous avons donc essayé, pour l’écriture du texte, de suivre son conseil.

Ce texte il eût pu l’écrire. Vous êtes parvenus dans votre texte à distiller tout le désespoir qui affleure dans toute son œuvre.

C’est aussi parce qu’on a le même âge que lui. On a vécu des expériences similaires…

La scène avec les petits coureurs, c’est génial !

Oui, les petits coureurs… Je pense que ça a dû plaire à mon frère car avec lui on jouait aux petits coureurs avec des billes des après-midis entières. Je pense que Houellebecq ne connaissait pas le jeu. C’était la première fois qu’il y jouait. Mais pour le reste, on avait tout en commun, Michel et nous.

Gus et vous, connaissiez-vous bien l’œuvre de Houellebecq avant d’écrire ce film ?

Gustave, je ne suis pas certains qu’il ait lu un de ses livres. Moi, je les ai tous lus. Mais je n’ai aucune mémoire des titres. Mais je me suis interdit de les relire pour faire le film. Un moment, je lui ai envoyé un mail en demandant s’il ne trouvait pas que les monologues n’avaient pas l’air d’être du sous-Houellebecq. « Non, non, continuez ! Ca n’a rien à voir », nous a-t-il répondu.

Pourtant, l’osmose entre la tonalité du film et celle de l’oeuvre de Houellebecq est parfaite.

Nous l’avons rendue en langage cinématographique et peut-être que pour un écrivain, ce n’est pas si simple que ça. Nous avons voulu donner un côté littéraire ; on est dans le cerveau de quelqu’un (et de plusieurs personnages). Ce qui se passe dans son cerveau est produit par la voix off. On approche la littérature mais on apporte le visuel qui génère d’autres idées.

Reconstituer sa famille à l’aide de pierres empilées, c’est un symbole très fort. Qui est à l’origine de cette idée ?

C’est Gus qui a eu cette idée. Moi, j’ai eu l’idée de l’ombre. Ca, ce sont des idées de cinoche.

Et l’avion qui traverse le ciel juste au bon moment, était-ce réellement un hasard comme vous le disiez lors de la conférence de presse ?

En fait, j’ai un peu menti. En fait, il n’est pas passé à ce moment précis. On a triché avec des effets spéciaux ; on l’a mieux placé dans le tempo du film. Il y a eu le truc à la con… Quand il y a le morceau de Black Sabbath et que Paul joue avec sa cigarette dans la nuit, il avait un poil de nez monstrueux qui prenait toute la lumière. Et comme le plan dure hyper longtemps, on s’est dit que le poil de nez allait perturber toute l’ambiance cinématographique ; donc on a éliminé le sacré poil de nez par un effet technique.

Le physique de Houellebecq fait vraiment penser à celui de Céline et à celui d’Artaud.

Parfois, il y a une tête d’une force. Whoua !… C’est carrément un grand acteur. C’est un grand acteur pour une raison simple. Il m’a dit : «  Quand on démarre une séquence, il y a un grand calme qui s’installe qui s’installe en moi. » Alors que chez la plupart des comédiens, c’est un grand stress qui s’installe quand on dit « Action ! ».  Tu te dis que si tu merdes, c’est foutu ; il y a donc une grande nervosité qui s’installe. Forcément, même si tu as bien appris ton texte… Lui, Michel, il a ça naturellement… un calme total l’envahit et il parvient à faire ce qu’il a fait dans le film. C’est fou !

On a vraiment l’impression que cette histoire aurait pu lui arriver. Le personnage c’est presque lui.

Dans les interviews, il dit que le personnage, Paul, ce n’est pas lui. Dans L’enlèvement de Michel Houellebecq (N.D.L.R. : un téléfilm de Guillaume Nicloux programmé il y a peu sur Arte), c’est son propre rôle. Mais il joue quand même un rôle. Mais dans notre film, il nous a dit que s’il n’avait pas réussi dans l’écriture, « ça aurait pu être moi »… On avait même écrit dans le CV du personnage qu’il avait une licence de lettres modernes ; et après il arrive aux PTT… Ca pourrait être lui ; il aurait pu se retrouver dans un cas comme celui-là. C’est ça aussi qu’il a aimé.

Avez-vous eu des difficultés pour le convaincre de faire le film ?

Ca aurait pu mal se passer. Il se trouve que ça s’est joué dans un bar. On est resté quatre heures. Peut-être que s’il ne nous avait pas bien sentis, il aurait coupé court. On est sorti quatre heures après… Il avait oublié sa serviette dans le bar. C’était un beau rendez-vous de travail…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

On travaille sur un projet de comédie, mais on ne parviendra jamais à faire un truc qui amène des millions de spectateurs… On adore les films italiens, les comédies noires des années soixante. On aimerait bien faire un truc comme ça mais ancré dans notre époque. Après, c’est la difficulté d’écrire ; ça a l’air simple mais ça ne l’est pas du tout.  C’est une prouesse… C’est compliqué d’écrire une comédie quand tu as une dizaine de personnages, tout en restant dans une forme de fluidité. On sait que quand tu proposes un rôle à des acteurs, il faut que tous aient leur petit moment de gloire dans le film. Il y a quelque chose qui nous gêne… Réussir à faire une comédie fluide.

Votre film contient une lenteur très poétique.

Les gens doivent se demander quand ça commence… Mais c’était une volonté :  que tout à coup ça monte, ça monte…

                                   Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

 

 

Me voilà de retour, lectrice, ma fée dévergondée!

Un repas d'amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz... Et sur la table, une bouteille d'eau minérale.

Un repas d’amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz… Et sur la table, une bouteille d’eau minérale.

Me voici de retour, lectrice, mon amour, ma fée sensuelle et dévergondée, mon insaisissable créature tant désirée. Des questions te taraudent déjà l’esprit. «Qu’est-ce que le marquis des Dessous chics a-t-il pu bien faire pendant ses vacances, alors que moi, je bronzais comme une dinde rôtie au côté de mon mari sur une plage improbable? Quelles aventures, une fois de plus, a dû-t-il vivre?» Te raconter par le menu serait impossible. Il me faudrait un roman pour tout te dire au creux de l’oreille, ou te susurrer mes aventures en faisant frissonner le duvet de ta nuque. Alors que te dire? Attends, ne bouge pas une seconde. Retourne à ton tricot, à ta blanquette de veau, à ton nourrisson, à l’écoute de RTL (Radio Télé Luxembourg; j’ai appris avec beaucoup de tristesse, la mort de la délicieuse Ménie Grégoire, que ma mère écoutait, à la fin des sixties; ses conseils pop, sexy, pour les femmes qui, doucettement, se libéraient; quelle belle époque, tout de même!). Je cours vers mon appareil photographique histoire de me rafraîchir la mémoire. Voilà, les souvenirs me reviennent. Dans le désordre. Suis allé, en galante compagnie, au Festival des Forêts, dans de charmants petits villages – Morienval, Saint-Crépin-aux-Bois, etc. – nichés dans la forêt de Compiègne. Musique classique et ancienne d’un niveau exceptionnel dans des églises exquises, petits bijoux de pierre. «La France comme on l’aime!» eût dit Kléber Haedens. Suis allé en l’abbaye de Saint-Riquier pour également écouter de la musique. Très beaux moments. Me suis retrouvé chez des amis à Wimereux, station balnéaire pleine de charme, que je ne connaissais pas. Malgré le temps incertain et les algues vertes, je me suis baigné, exhibant mon corps d’athlète devant de jeunes indigènes du beau sexe qui m’avaient reconnu et me demandaient de leur signer des autographe à même la peau. (Je prie les confrères journalistes de La Voix du Nord de bien vouloir me pardonner cette concurrence déloyale.) J’ai mangé des moules-frites à Stella-Plage. J’ai déjeuné chez mon bon copain ternois Raymond Défossé en compagnie de sa femme Hélène, de Jacques Frantz, de sa femme Suzanne et de quelques amis. J’ai interviewé Vincent Josse. Suis arrivé en retard et en taxi (j’espère que mon chef de service me paiera la note) à cause de la coupure de la ligne de métro entre Montparnasse et Trocadéro. Et j’ai bu une bière sans alcool avec Patrick Besson au Wepler, place Clichy. On croyait voir les fantômes de Henry Miller, d’Alfred Perlès, de Truffaut, de Breton. Elle n’est pas belle, la vie?

Clara Bruti, 93 ans, perd la mémoire

Patrick Besson, à la terrasse du Wepler, place Clichy, à Paris.

Patrick Besson, à la terrasse du Wepler, place Clichy, à Paris.

  Avec « La mémoire de Clara », Patrick Besson nous donne à lire un roman hilarant, très provocateur et aussi très à clef. Il en parle.                 

On savait que Patrick Besson ne manquait pas d’humour. Là, il se surpasse avec La Mémoire de Clara, fable qui oscille entre le conte et la pièce vaudeville dans tout ce qu’elle a de plus noble. Il nous raconte les pérégrinations, les égarements, de Clara Bruti, veuve de Brancusi, un ancien président de la Ve République. L’action se situe aux alentours de 2060. Clara a 93 ans. Elle a gaspillé sa fortune après la guerre mondiale (2039 et 2045). Retirée à Nice, elle tente d’écrire ses mémoires. Mais elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. L’idée lui a été soufflée par la directrice des éditions Plomb. En appât : une importante avance sur droits et l’arrière-petit-fils de l’éditrice imposé comme « nègre». Le trous de mémoire de Clara ne facilitent pas la tâche… Roman à clef ? Besson ne s’en cache pas. Avec la sincérité, la lucidité et la drôlerie qui lui sont coutumières, il mène d’une main de maître ce théâtre de marionnettes où apparaissent des personnalités du tout Paris et de la vie littéraire. Quelques intellectuels en prennent pour leur grade ; des seigneurs du journalisme et de l’édition aussi. Il n’est guère difficile de les reconnaître.

 

« J’avais signé chez Plon pour une bio de Carla Bruni… »

Quand on lui demande pourquoi il a écrit ce roman, Patrick répond sans ambages : « J’avais signé chez Plon pour une bio de Carla Bruni, et je me suis rendu compte qu’il ne lui était rien arrivé. Elle a défilé, puis elle a chanté, puis elle a épousé un président. C’est complètement banal ; je me suis dit : « Qu’est-ce que je vais raconter ? » On m’a dit que c’était une super idée. Et comme je pense que je suis con, et que les autres doivent avoir raison, tout le temps. Et je me suis rendu que les autres avaient tort. Ou alors, ils sont encore plus cons que moi. Alors, j’ai cherché. Je me suis dit, comment je vais faire ? Il fallait que je rende l’argent ? Là, ça je n’ai jamais pu le faire. Comme Serge Benamou dit dans La Vérité si je mens II. « Moi rendre de l’argent ? Tu peux me couper les doigts, les couilles… »Alors, je me suis dit que j’allais écrire un roman. C’est parti en vrille, un peu. Je me suis dit : un roman ils ne vont pas le publier, ils vont le refuser. Et puis moi, j’ai gardé l’argent. J’ai donc fait un roman, un roman le plus libre possible; je me suis dit : « Je m’en fous, il ne paraîtra pas. » Je trouvais que le livre était super mais hyper scandaleux, j’ai cherché longtemps un éditeur ou une structure qui pourrait le sortir. Je voulais le faire chez un petit éditeur de Montreuil. Au départ, il m’a dit : je n’ai rien à perdre. Mais quand il a lu le manuscrit. Il m’a dit : « Ah, ça va être difficile ! ».Je me suis rendu compte que les gens qui n’avaient rien à perdre, avaient plus à perdre que les gens qui ont quelque chose à perdre. Un mec du Rocher m’a dit que ça le faisait marrer. Et les gens qui l’ont lu depuis que le livre existe sont morts de rire. En même temps, j’étais content car c’est la première fois qu’on me refuse un livre depuis des siècles. Je me suis : « Il est peut-être bon celui-là ! ». (Rires…)

 

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

La mémoire de Clara, Patrick Besson, éditions du Rocher ; 213 p . ; 16,90 €.