Le coup de coeur du marquis

La Cagoule en hiver

Michel Rateau aujourd’hui libraire indépendant à Amiens, longtemps militant du MRAP, puis membre d’un comité d’entreprise, a fait un travail fouillé et de qualité. Une somme. Le sujet est épineux; il est dévoilé dans le titre Les faces cachées de la Cagoule; le sujet est aussi tabou d’autant que, sans jamais être prosélyte ni hagiographique, Michel Rateau rétablit ici quelques vérités. (La Cagoule était un mouvement d’extrême droite qui notamment de renverser le Front populaire.) «Le complot dit de «La Cagoule» est entré dans l’histoire de France de la première moitié du XXe siècle par la petite porte, celle réservée aux actes terroristes et criminels de bas étage.» Rateau rappelle «le zèle déployé par le second gouvernement de Front populaire pour taire l’extension réelle des réseaux cagoulards et n’arrêter que les seuls membres de leur composante armée, présentée comme d’affreux putschistes sanguinaires.» Il replonge le lecteur dans la complexité de l’époque et démonte le manichéisme. Il bouscule les dogmes sans jamais tomber dans le révisionnisme. Et, rappelle à juste titre, que c’est une imbécillité notoire d‘associer la Cagoule à la collaboration systématique. Nombreux de Cagoulards firent le bon choix et combattirent courageusement dans la Résistance. Ph.L.

Les Faces cachées de la Cagoule, Michel Rateau; 283 p.; 17 €. (Librairie Les racines du monde, 13, rue Flatters, 80000 Amiens; 03 22 72 64 07; rm-rateau@orange.fr)

L’Alambic m’enivre de plaisir

     

De gauche à droite : Bernadette, Giandominico, Claire, Philippe, Véronique et Thierry.

Je te vois venir, lectrice. «Alors, je prends les devants. Le marquis des Dessous chics qui évoque, dans sa chronique, la dernière création du Théâtre de l’Alambic: rien que du copinage. La célèbre troupe amiénoise n’a-t-elle pas porté (N.D.A.: tu pourrais même rajouter «avec quel talent!», mais je ne t’en demande pas tant) sur scène la pièce L’Écharpe rouge (N.D.A.: tu pourrais aussi rajouter «l’hilarante pièce», mais là encore, je ne t’en demande pas tant)?» Pense ce que tu veux, lectrice adulée, précieuse et indispensable. Mais, je suis au regret de te dire que tu te trompes. Mon ami Thierry Griois, l’un des piliers du Théâtre de l’Alambic, m’avait, c’est vrai, invité à assister, à la Maison du théâtre, pour assister à sa dernière création, Le Béret de la Tortue, une œuvre de Jean Dell et Gérald Sibleyras, écrite en 2001. Comme je suis un garçon poli, j’ai répondu à l’invitation. Et là: le choc. C’était excellent. La mise en scène de Jean-Christophe Binet est d’une grande qualité, pleine de trouvailles, de folies, de subtilités. Le jeu des comédiens (Claire Pastot dans le rôle de Véronique; Bernadette Briaux, Martine; Véronique Vander Sype, Mireille; Philippe Bennezon, Xavier; Giandominico Turchi, Alain; et Thierry Griois, Luc) est un régal. Ils jubilent, dégustent le texte savoureux des deux auteurs, s’amusent, vibrent, tourbillonnent, vocifèrent, chuchotent. Ils ne sont pas seulement crédibles; ils sont vrais. Ça sonne. Un vrai bonheur théâtral. Et le travail du scénographe Régis Leclercq est, lui aussi, d’une grande qualité, d’une belle inventivité. L’histoire? C’est celle de trois couples qui se connaissent peu ou pas du tout. Ils se retrouvent pour une semaine de vacances au bord de la mer, au fond d’une crique dont les rochers ont tous un nom: l’un, éponyme, s’appelle «Le Béret de la tortue». Faut-il préciser que la cohabitation se passe mal? Chaque couple médit sur les deux autres dès qu’il le peut. On trouve là une peinture exemplaire de la société actuelle: un couple de bourgeois (Martine et Xavier), un couple de bobos (Véronique et Luc) et un couple mal assorti sexuellement (Mireille – qui a besoin de neuf heures pour jouir – et Alain). On rit souvent, parfois aux larmes; on est ému. En première partie, L’Alambic avait invité le MIAM (Mouvement d’improvisation amiénois). Là encore, ce fut du grand art. Un mot tiré au sort, et les comédiens improvisent. Quel bon moment j’ai passé! Autre bon moment: le spectacle Fills Monkey, Incredible drum show avec les auteurs, interprètes et (remarquables!) batteurs Yann Coste et Sébastien Rambaud, dans une mise en scène de Gil Galliot, à la Comédie de Picardie. Ces deux batteurs professionnels se sont rencontrés en 2005. Ils ont décidé de monter ce spectacle théâtral étonnant, tonitruant, amusant, véritable performance physique et technique, au cours de laquelle les deux instrumentistes se révèlent des comédiens magnifiques (sans dire un mot intelligible) et des mines-clowns virtuoses. Du grand art. Un vrai bonheur!

Dimanche 22 janvier 2017.

 

Drôles de jeux grecs à Mykonos

 

Patrick Besson au sommet de son art.

C’est un court roman (125 pages), vif, surprenant et étrange. C’est du Patrick Besson. On se plonge dans l’ouvrage; on ne le lâche plus. C’est aussi à ça, à cette tension narrative, qu’on reconnaît un grand écrivain. L’histoire? Début des années 1990, un étudiant de Sciences Po, Nicolas, une vingtaine d’années, arrive sur son cyclomoteur, jusqu’à une plage perdue de l’île grecque des Cyclades: Mykonos. Cette étendue de sable du Cap Kalafatis semble déserte. Pas tout à fait: Nicolas y découvre une manière de sirène. Elle se nomme Barbara, a son âge, bronze presque nue. Seule. Nicolas tente une approche. Seule? Pas vraiment non. Soudain arrive (déboule?) José, un quinquagénaire de presque cent kilogrammes, porteur d’une planche à voile. («(…) un type lourd, carré et rond à la fois, un carré mou ou un rond cassé (…)»)

                                                      Un couple bizarre

Nicolas ne tarde pas à se rendre compte que Barbara et José sont en couple. Un couple bizarre. Ils se livrent devant le jeune homme à des joutes oratoires qui dévoilent leur intimité. Parfois, on les sent amoureux, fous l’un de l’autre; parfois, ils se détestent. Leurs propos relèvent souvent de l’exhibition. José, Juif, enfant battu, torse velu à la Jean Yanne, les «testicules (…) recouverts d’un massif de poils gris». Barbara: belle jeune, bronzée, désirable. Ils parlent, parlent devant un jeune type; bientôt, le duo se transforme un trio. Barbara et José sentent bien que leur petit jeu produit son effet; ils semblent, eux aussi, pris à leur propre piège: ils ne peuvent plus passer de l’étudiant. Et l’invitent à manger. Au fil du temps qui passe, l’étudiant se rend compte de la complicité – bien réelle – du couple, et finit par se demander ce qu’ils lui veulent, au fond. «Depuis son arrivée à Cap Kalafatis, Nicolas se sent incapable d’imaginer quoi que ce soit. La réalité, dans sa profusion, ne laisse aucune place, dans l’esprit du jeune homme, à une activité autre que l’accueil des informations contradictoires, bizarres, choquantes, envoyées par José et Barbara.»

Le couple complote; il est question d’une assurance-vie de plusieurs millions dont pourrait bénéficier la jeune femme. José se dit malade, gravement malade, condamné. Puis se rétracte. José pense-t-il réellement au suicide? Veut-il aussi «offrir» sa jeune compagne à Nicolas? Tout cela est flou, affirmé, puis démonté en une phrase d’un dialogue sculpté d’un coup de surin. Les touristes allemands en prennent pour leur grade. José ne leur fait pas de cadeaux; il doit avoir de bonnes raisons. (Ceux qui ne se sont pas rendus dans les Cyclades au milieu des seventies ne peuvent pas tout à faire comprendre.)

Besson s’amuse, rapide, plus félin que jamais, jongle entre mini-scènes, petits tableaux, et dialogues uppercuts. Il est au sommet de son art. La vivacité rosse de Jacques Laurent ou de Félicien Marceau; la mélancolie pudique du regretté Michel Déon. On est conquis. PHILIPPE LACOCHE

Cap Kalafatis, Patrick Besson; Grasset; 125 p.; 15 €.

 

L’hiver humide est indéfendable

De gauche à droite : Thaïs, Jean-Pierre Ternisien et Fred Thorel.

       Noël et ses vacances étranges sont déjà si loin. Étranges, oui, avec son froid humide, glaçant qui transperçait mes deux pulls et mon duffle-coat de vieux soixante-huitard attardé. Que faisais-je? Je lisais, écrivais, sortais peu. Quand je sortais, je me rendais dans l’un de mes bars préférés, le BDM, en plein centre-ville. Je savais que Rico, Mamat, Louis ou Andy, derrière le comptoir, aurait toujours assez de cœur pour éteindre ma mélancolie chronique en diffusant les bonnes odeurs d’une mélodie des Kinks, de Procol Harum ou un vieux Stones époque Brian Jones. Alors, je levais le nez de mon demi de Cadette et regardais, las, les guirlandes sans joie qui pendaient au-dessus de la place Gambetta. Un soir, je m’égayais en compagnie de mes amis Thaïs, adorable chanteuse-pianiste qui libère souvent ses mélodies-Satie sur Youtube; Fred Thorel, homme de culture, et Jean-Pierre Ternisien, toujours fraternel comme un légionnaire aux avant-postes, mon ami de comptoir. Mon ami tout court. Nous parlions de la vie qui va, du temps qui passe, de cette saleté d’hiver qui nous met le vague à l’âme et la soif au cœur. Et de littérature, bien sûr. La littérature, il n’y a que ça de vrai. Une vraie consolation quand les amours versatiles se consument comme les mégots de gauloises dans les cendriers en aluminium du regretté Henri Calet. L’hiver humide est indéfendable; il mouille nos âmes de langueurs monotones, bien pires que celles des automnes de Verlaine. Je venais de terminer la rédaction de mon prochain roman; je ressortais un peu de ma tanière de maison de résistant du faubourg de Hem. Un soir, je suis allé au ciné Saint-Leu pour y voir Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch. Je m’y suis ennuyé. Non pas que l’œuvre fût ratée ou mauvaise, non. Au contraire. Mais ces longueurs, ces longueurs mornes au cours desquelles on a la désagréable impression que Jarmusch se regarde filmer. Il y a une tristesse dans ce film; une grande poésie aussi. Cela est indéniable et c’est bien. Paterson, le personnage central, vit à Paterson, dans le New Jersey, ville des poètes William Carlos Williams et Allan Ginsberg. Chauffeur de bus à la vie bien réglée au côté de la délicieuse Laura, Paterson écrit des poèmes sur un petit carnet. Pauvre petit carnet qui finira très mal. Comme tous les poèmes, comme tous les romans, comme tous les mots que personne ne lit et dont tout le monde se fiche. Nous vivons dans un monde de brutes où rien ne dure. «Pas même la mort» disait, si mes vieux souvenirs sont bons, Jean-Paul Sartre. Je suis allé tenter de m’égayer en me rendant au Gaumont pour y voir, en direct, l’opéra Nabucco, en direct du Metropolitan Opera de New York. Giuseppe Verdi est l’un de mes compositeurs préférés. Le plus latin, le plus chantant. C’était délicieux. Quand je suis sorti de la salle, il faisait encore froid et humide. L’hiver est impitoyable. Je me suis mis à penser à Calet et à Bove qui se perdaient dans les eaux glacées et tristes de l’hiver.

Dimanche 15 janvier 2017.

 

    Entre Bernanos et Gibeau

    François Thibaux exce

François Thibaux.

lle dans un recueil de nouvelles hallucinées et sublimes.

Avec Les rois barbares, il a fait fort, François Thibaux. Très fort. Pas étonnant pour cet écrivain, qui réside aujourd’hui près de Soissons, loué par la critique, et s’est vu attribuer le prix Paul-Léautaud pour Notre-Dame des Ombres 1997 (le Cherche Midi), et le prix Joseph-Delteil 2000 pour Le Guerrier Nu (Denoël). On sera fasciné, puis on adorera la première nouvelle, «Gel», un texte magistralement poétique et brutal, baroque, qui balance entre les horreurs de la société capitaliste d’aujourd’hui et les hautes froidures du Moyen Âge. Comment résister à celui qui écrit cette phrase: «De chaque côté de la croix, dos à dos et les traits dévorés par la mousse, le Christ amputé d’un bras et le saint évêque faiseur de miracles témoignent d’une civilisation engloutie.» C’est la phrase d’un grand prosateur; elle convoque les hallucinations de Bernanos et les mélancolies de Gibeau.

Cimetières militaires

Il y en a d’autres, comme cette déclaration d’amour fou à la belle Florence Valsery, la jeune couturière dont rien, «pas même mes cigarettes et ma bière à dix degrés», ne délivre le narrateur: «Quand je pense à elle, de l’aurore au crépuscule et de la nuit à l’aube, je tremble. Mes jambes flageolent chaque fois que je la croise ou que je l’aperçois de dos le long des chemins, très loin, avec sa peau très blanche qui donne envie de mordre, ses cheveux noirs au chignon relâché sur la nuque, en pantalon trop large et souliers plats.» C’est superbe. Un peu plus loin, il nous dit aussi les étangs souillés par les détritus des pêcheurs du dimanche et des jeunes couples gavés de pizzas «buvant au goulot leur bière chaude ou tirant sur leurs joints jusqu’à tomber à la renverse au milieu des roseaux tandis que leurs marmots jouent et rient sur les berges, non loin du cimetière militaire parsemé de stèle musulmanes ou juives et que longent, sur la route nationale, les camions de betteraves lancées à tombeau ouvert sans se soucier des bêtes qu’ils écrasent». Les cimetières militaires parsèment – constellent? – ces textes puissants. Pas de doute possible, nous sommes dans l’Aisne, le plus beau département de France, certainement près de Soissons. Il faut un regard neuf – celui de Pascal Lainé de La Dentellière -pour ressentir la beauté tragique de ces terres ingrates où il faut beaucoup de courage pour ne pas se jeter dans les étangs ou se perdre à jamais dans les brumes axonaises, les veines gonflées par les cachets blancs et rouges du joyeux Tranxène. Un peu plus loin encore, il y a la rivière qui charrie des bouteilles en plastique et des capotes anglaises, déchets de notre beau capitalisme triomphant et répugnant, puis des cadavres de moineaux desséchés dans l’église. Qui n’a pas vu, un jour, un de ces cadavres de moineaux desséchés dans une des églises, près de la Vesle, ne connaît rien de la vie. Bon Dieu que c’est fort, cher Thibaux. Et ces hérons qui meurent les pattes prises dans l’eau d’un étang gelé. Ça, c’est digne de Maupassant sous LSD. Toutes les autres nouvelles sont du même cru. Oui, il a fait très fort, François Thibaux.

PHILIPPE LACOCHE

Les rois barbares, François Thibaux; postface Vincent Guillier; éd. du Labyrinthe; 186 p.; 15 €.

 

 

Les coups de coeur du marquis

 

e.book

 Sylvia Plath aimée et comprise

Virginie Troussier (notre photo) est née dans les Alpes. Elle a longtemps escaladé ses montagnes natales et pratiqué le ski en compétition, avant de vivre à Paris. Elle a publié deux romans Folle d’Absinthe, en 2012, et Envole-toi Octobre, en 2014, aux éditions Myriapode. Son troisième roman paraîtra en février 2017 aux éditions La Découvrance. Elle collabore régulièrement à Montagnes Magazine et Voile Magazine. Elle tient également une chronique littéraire à France Bleu. Aujourd’hui, dans le cadre de la collection Duetto

Virginie Troussier.

: un écrivain en raconte un autre, elle propose un excellent texte passionné sur Sylvia Plath.«Elle a longtemps irrigué mes pensées», écrit-elle. «Elle aimait la vie, et certainement trop. Elle savait lui rendre hommage, apprécier les bonheurs. Elle rêvait de gonfler chaque seconde, de l’emplir à craquer. Elle cherchait à conquérir la plus grande densité. Elle voulait une existence gorgée.» Ph.L.

Sylvia Plath, Virginie Troussier; Nouvelles lectures; coll. Duuetto; info@nouvelleslectures.fr

 

 

Une ampoule à l’âme et un Noël gris

    Que la vie est étrange! Tout part d’une ampoule grillée, sur le phare avant droit de ma Peugeot 206 toute cabossée (275 000 kilomètres au compteur; je ne m’en séparerai pour rien au monde; c’est ma façon à moi d’emmerder la société de consommation; ne pas racheter de voiture; on développe la Résistance que l’on peut; celle-ci, je le reconnais, lectrice adulée, est minuscule). Noël approche. Des guirlandes fades pendouillent dans la rue Jules-Barni que je remonte pour me rendre à Longueau afin de faire changer, dans un garage, cette fichue ampoule. Avant, j’étais passé à Saint-Leu, devant l’immeuble où j’avais emménagé, en septembre 2003, après avoir quitté Abbeville, et ma vie d’antan par la même occasion. Je longeai la Somme, me souvenais qu’à Abbeville, justement, je résidais dans un appartement duquel j’apercevais le fleuve. Je m’étais retrouvé à Saint-Leu, en 2003, devant le même cours d’eau. Étrange impression de suivre le fil de l’eau. J’arrive à Longueau; je passe devant la maison de l’avenue Henri-Barbusse que je louais avec Lou. Une autre vie encore. J’avais avancé vers l’Est, vers mon cher département de l’Aisne, celui de mon enfance, de mon adolescence. Tergnier. Ce matin-là, la lumière était grise, humide; je me demandais quel temps il faisait à Tergnier. Les mêmes guirlandes certainement. Je roulais vers le garage; ma vie défilait dans ma tête. Tous ces lieux quittés, abandonnés; toutes ces femmes, ces filles. Les Kinks, sur l’auto

Claire Barré, auteur du livre « Phrères » sur le Grand Jeu.

radio, accompagnaient ma mélancolie qui avait la couleur du temps, de l’air, du ciel. Grisâtre, humide, un peu gras. Je me disais qu’après Longueau, je m’étais retrouvé faubourg de Hem, à l’Ouest où je vis toujours. Un nouvel éloignement de l’enfance, de l’adolescence. La vie file comme l’eau de la Somme. Que faire? Changer l’ampoule pour tenter de retrouver la lumière? Peut-être. Les Kinks sont là; ils me tiennent chaud. «Plastic Man», «King Kong». Mélodies immuables; pansements colorés comme des tubes de Smarties. Il en est quelques-uns, comme ça, dont j’ai besoin. La littérature en fait partie. Je me souvenais aussi que j’avais résidé trois ans à Beauvais. J’avais fait la connaissance de Jacques-Francis Rolland, ami de Roger Vailland. Vailland: mon Kinks de la littérature. Pansement essentiel; quand le blues me noue les tripes, je replonge dans ses Écrits intimes. Ça m’aide à tenir debout. Le garage était en vue. Je me souvins que deux semaines plus tôt, je m’étais rendu à la bibliothèque d’Amiens pour y rencontrer Claire Barré qui donnait une conférence pour y présenter son livre Phrères (éd. Robert Laffont) dans lequel elle évoque le Grand Jeu, mouvement littéraire, fondé par Lecomte, Daumal, Meyrat. Et Vailland. Les Phrères simplistes. Un drôle de jeu, à Reims. Le garagiste changea l’ampoule de ma 206. La ville était toujours aussi grise. Noël ne me réussit plus, moi qui les aimais tant, le Noëls d’antan, blancs, familiaux, douillets. Je repassais devant la Somme. Même eau grisâtre qui filait vers la mer, immense, profonde et absurde. Infinie. «On ne devrait jamais quitter Montauban», disait Lino Ventura. Fallait-il quitter Tergnier?

                                                          Dimanche 8 janvier 2017

BB: l’art de nous plaire

   L’essai de Marie Céhère révèle une femme complexe. Belle à défroquer un pape et révoltée.

Brigitte Bardot, L’art de déplaire. Le litre est bon; ça commence bien. Bon, l’essai de Marie Céhère, l’est aussi d’un bout à l’autre. Consacrer celui-ci à Brigitte Bardot: il fallait oser. Les bien pensants de la gauche molle, puritaine et donneuse de leçons la détestent; la droite puritaine s’en méfie comme de la peste.

«Brigitte Bardot n’a jamais aspiré à réduire les hommes en bouillie sous ses talons aiguilles.»

Brigitte est de droite; elle a le droit. Ça se soigne, c’est vrai, mais elle n’a pas souhaité se soigner. C’est aussi son droit; elle a préféré s’occuper des animaux, tenir quelques propos clivants et épouser un monsieur qui serait proche du Front national. Bon d’accord. Pour Brigitte, rien de tout cela ne nous fera reculer. Brigitte, c’est la France, l’image de la France. Et la France, on l’aime; c’est comme ça. Regardez-la sur la couverture. Quelle beauté inégalée! Le souci, c’est que de sa propre beauté, elle s’en est toujours fichue comme de sa première culotte. (Ah, une culotte de Brigitte à l’époque de Vadim!…) Brigitte: l’art de déplaire. C’est exactement ça. Issue de la bourgeoisie du XVIe arrondissement, elle se moque des convenances, se brouille avec sa mère. Elle aime la danse, l’apprend; elle fera du cinéma un peu par hasard, cinéma qu’elle n’aimera jamais vraiment. Comme l’écrit l’éditeur en quatrième de couverture, «ni icône de la libération sexuelle, ni actrice accro aux écrans et aux paillettes, celle qui fit sensation, en 1956, à demi nue, dans Et Dieu… créa la femme, le film de Roger Vadim, ignora superbement les propositions mirobolantes venues de Hollywood et mit fin à sa carrière, en 1973, sans le moindre état d’âme.» Brigitte: un cas. La jeune et adorable Marie Céhère nous l’explique de manière imparable dans cet essai éclairant. BB féministe? À sa manière, Marie Céhère l’explique très bien: «En toutes circonstances, seule lui importe son autonomie. Elle qui, de l’avis de son entourage, a toujours agi spontanément, sans idéologie du discours accompagnant le geste, pourrait être rangée, si nous le voulions vraiment, du côté du féminisme différentialiste. Son attitude et ses réactions fa

Marie Céhère : une BB brune pleine de talent. Et des yeux magnifiques… photo : Lea Lund.

ce au scandale, ainsi que sa manière s’assumer son rôle de femme au foyer – sur laquelle nous reviendrons – attestent de l’importance à ses yeux d’être une femme et de se maintenir dans cet être. Brigitte Bardot ne s’est jamais lancée dans une compétition contre les hommes. Ses relations amoureuses, multiples, tumultueuses et publiques, ne revêtaient pas les caractères de la lutte des sexes. À l’instar du Mouvement de libération des femmes qui manifestait dans les années 1970 pour l’abolition des lois pénalisant l’avortement, elle revendiquait la possibilité d’«exister en tant que femme» et non d’être à «égalité de pouvoir avec l’homme». Nonobstant le fait qu’elle leur était, de toute façon, supérieure par la notoriété, le pouvoir, la beauté et l’argent (Gunter Sachs fait exception à ce dernier critère), Brigitte Bardot n’a jamais aspiré à réduire les hommes en bouillie sous ses talons aiguilles.» Voilà qui est dit. Et finement analysé. Cet excellent essai fait bien plus, mine de rien, pour la cause féminine que les déclarations péremptoires lâchées par Najat Vallaud-Belkacem habillée en costume de Prince.

PHILIPPE LACOCHE

Brigitte Bardot, L’art de déplaire, Marie Céhère; éd. Pierre Guillaume de Roux; 168 p.; 18 €.

Michel Déon : l’élégance incarnée

Miche Déon n’est plus. C’est un très grand écrivain qui s’en va. Un immense romancier (Les Poneys sauvages, Je ne veux jamais l’oublier, Les Gens de la nuit, etc), mais aussi un nouvelliste délicat (Le Prix de l’amour), un chroniqueur inspiré et élégant (Mes arches de Noé). Elégance : c’est le terme qui pourrait le mieux le qualifier. Michel Déon, homme de droite, ancien secrétaire de rédaction à L’Action française, de Charles Maurras, était un homme de liberté et d’une grand attention à l’Autre. A la jeunesse.

Nous étions quelques jeunes écrivains balbutiants, fous de littérature, de rock parfois (c’était mon cas). Nos nouvelles et nos romans n’étaient rien d’autres que des cris pour faire savoir que nous étouffions dans cette société de consommation répugnante. Nous avions besoin d’air. Les écrivains bien pensants de la pensée unique, de la sociale démocratie molle, du conformisme bourgeois (qu’il fût issu de la droite libérale ou de la fausse gauche sournoise, « communicante », qui se prétendait avec une morgue imbécile, « moderne ») nous ennuyaient. Nous lisions les Hussards et Roger Vailland. Nous admirions Lacl

Michel Déon, lors d’une de nos rencontres, à Paris, en octobre 2009.

os, Stendhal; ils ne manquaient pas de panache.

On peut être carté à la CGT, issu de la classe ouvrière, admirer le communiste Ambroise Croizat, et tomber sous le charme de la prose de Kléber Haedens et de celle de Michel Déon. Du premier, je fus subjugué par la brièveté romanesque et éclairante, si française, de L’Eté finit sous les tilleuls, puis par l’audace désenchantée d’Adios. J’étais justement en vacance sur l’Ile d’Oléron, au milieu des années 1980, quand je dévorais ces deux ouvrages d’Haedens. Je les avais lus, en partie, sur la plage, en septembre, hors saison, bercé par le parfum des oeillets de sable.

Tout naturellement, je glissais vers les romans de Michel Déon, dévorais le sublime et inoubliable Les Poneys sauvages, puis Les Gens de la nuit, puis Je ne veux jamais l’oublier. J’étais ébloui par tant de grâce, de poésie sans afféterie. Je venais de rencontrer l’écrivain Michel Déon; je ne le quitterais plus. Quand j’écrivis mon premier roman, Rock d’Issy, je me payais le culot de le lui envoyer. A ma grande surprise, il me répondit par une longue lettre, pleine d’encouragements, confiant qu’il n’y connaissait strictement rien au rock mais « qu’il y avait là quelque chose« . Et qu’il fallait continuer. Ce que je fis.

Michel Déon était à l’écoute des plus jeunes. Il n’avait rien de ces universitaires méprisants, parfois pétris « de belles idées sociétales qui donnent des leçons« ; il savait être là quand il le fallait.  Nous restâmes en contact. J’eus le plaisir de le rencontrer quelques fois quand il quittait son cher Connemara et revenait à Paris. Instants inoubliables où passaient, frêles papillons, les fantômes de Blondin, d’Haedens et de quelques autres que nous vénérions.

Autour d’une bière, au Rouquet, nous parlions souvent de Déon en compagnie de mon regretté copain Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire qui, lui aussi, l’admirait. Il en était de même avec mes amis Christian Authier, Sébastien Lapaque et Jérôme Leroy lorsque nous collaborions à l’insolente revue Immédiatement, réchauffant nos âmes multiples et diverses (gaullistes, anarchistes de droite et de gauche, communistes à l’ancienne, monarchistes; tous détestant l’Europe des marchés et l’ultralibéralisme qui pointaient leurs museaux putrides de musaraignes cupides) autour du grand brasero de la littérature. Le talent de Michel Déon nous rassemblait; sa générosité bienveillante aussi. Nous ne voulons jamais l’oublier.

Philippe Lacoche,

jeudi 29 décembre 2016.

Le blues de Michel Pruvot

Dimanche dernier, à MégaCité, à Amiens, Michel Pruvot s’est produit pour la dernière fois avec son orchestre.

Sous sa grande carcasse d’ancien champion cycliste, sa carrure de rouleur, ses cuisses de sprinter, derrière sa voix rugueuse de Picard mari

Michel Pruvot.

time élevé à l’ancienne, Michel Pruvot cache une âme sensible. Dimanche, à MégaCité, à Amiens, il s’est produit pour la dernière fois en compagnie de son orchestre. Ça s’appelelait «La dernière séance». Et il a un peu le blues, notre Mimi national. «On a pris la décision d’arrêter l’orchestre avec mes copains musiciens», explique-t-il, confiant qu’il y a peu, il a subi une délicate opération du dos. Comme il le souligne en page 253 de son excellent livre L’enfant du bal, paru aux éditions du Rocher, après ses «50 ans de carrière» il a animé 8000 bals, 7 millions de personnes ont dansé sur ses musiques. Il a fait vibrer 25 accordéons dans galas, thés dansants, soirées dansantes. Il a composé quelque mille chansons, réparties dans 21 albums, sept 45 tours, 129 CD. Ce n’est pas rien. «Il a des musiciens qui étaient à mes côtés depuis 25 ans», poursuit-il. «Quand j’étais sur France 3, de 1990 à 2001, on assurait 250 galas par an. C’est une page qui se tourne. Après le 1er janvier, je continuerai à me produire en attraction dans des galas à travers toute la France avec les orchestres des régions. Je suis un peu mélancolique, c’est vrai; avec mon orchestre, on était comme des Gitans du musette, comme un grand cirque.» Ça ne ralentit pas son activité pour autant: il vient de sortir un nouveau CD, La fête entre nous, «un album gai, chantant et dansant, pour faire la fête entre amis». On le retrouvera tous les jours à 14h30, sur WEO dans son émission Sur un air d’accordéon. Et il prépare une grande tournée avec Michel Algay, ancien producteur d’Âge tendre et tête de bois, ce à partir de l’automne prochain. Infatigable Michel!

PHILIPPE LACOCHE