Procès de Marcel Ruffet, pour un quadruple meurtre à Roye en août 2015

25 avril 2017

Le procès d’une tuerie

Marcel Ruffet a tué quatre personnes, dont un bébé et un gendarme, le 25 août 2015 dans un campement de gens du voyage.

LES FAITS
MARCEL RUFFET, 73 ans, de Roye, comparaît à partir de ce mardi 25 avril devant la cour d’assises de la Somme.
RUFFET est accusé d’un quadruple assassinat, le 25 août 2015, dans une aire d’accueil de gens du voyage, à Roye.
SES VICTIMES sont trois gens du voyage (un homme, une femme de 19 ans et son bébé de sept mois) ainsi qu’un gendarme.
LA COUR sera présidée par Sylvie Karas. Le ministère public sera tenu par Alexandre de Bosschère, procureur d’Amiens.
LE VERDICT est attendu le vendredi 5 mai ou le jeudi 4.
Le procès qui commence ce mardi sera placé sous très haute surveillance, tant le quadruple assassinat d’août 2015 avait endeuillé une communauté et échauffé les esprits, à Roye.

Marcel Ruffet était un habitant sans histoire de l’aire d’accueil des gens du voyage, où il avait posé sa caravane après une vie de labeur, forain aux beaux jours, saisonnier l’hiver, quand il revenait du côté de Montdidier (son père, également forain, était natif de Contoire-Hamel). Ce passionné de chasse et de pêche y vivait seul depuis son divorce et s‘acquittait régulièrement de ses factures d’eau et d’électricité.

DÉCRIT COMME UN GROS BUVEUR

Des témoins le décrivent comme un gros buveur et également comme autoritaire, sujet à des coups de sang, mais son casier judiciaire était vierge.

Les scellés.

Le 25 août, il boit dès le matin avec un copain avec qui il finit par se battre en début d’après-midi. C’est alors qu’il croise Michel Baumgaertner. Cet homme né en 1968 fait figure de chef de clan dans la communauté des gens du voyage. Il vit non loin de là, à Bouchoir, mais se rend régulièrement sur l’aire où trois de ses fils ont installé leurs caravanes. Parmi eux se trouve Mason, qui vit avec sa femme Mallaurie Beauvais, née en 1996 à Péronne et leurs deux enfants, Dawson, né en 2012 et Lovely, née en janvier 2015. Leur caravane jouxte celle de Ruffet.

En juin 2014, un différend, pour un motif encore flou (injures ou allusions sexuelles) a opposé Marcel et Michel Baumgaertner. Depuis, le forain rumine des idées de vengeance, d’autant qu’il soupçonne le clan honni de branchements sauvages sur ses compteurs d’eau ou d’électricité. Le mardi 25 vers 16 h 30, sa colère explose. Il se saisit de son fusil calibre 12 et s’acharne sur Michel, dit « Mario ». Ce dernier tente de se cacher derrière, une haie mais Ruffet le poursuit jusqu’à l’achever au sol. Ensuite, c’est une sorte de folie meurtrière qui l’anime, quand bien même les experts ont estimé que son état psychique n’avait ni aboli, ni altéré son discernement. Rien ne le détournera, même quand il devra revenir chez lui pour reprendre des munitions.
Il tire sur les sanitaires, sur Brandon, un autre fils de Michel, qui s’enfuit, sur la caravane où s’est réfugiée Mallaurie avec ses deux enfants et enfin dans la caravane, où la jeune femme et sa petite fille sont tuées tandis que Dawson est grièvement blessé.
Marcel Ruffet retourne alors à sa caravane, à laquelle il met le feu, après avoir pris la précaution de détacher son chien. Puis il marche, sans cesser de tirer, vers les gendarmes, dont la brigade est toute proche, et les policiers municipaux. Laurent Pruvot, un membre de la brigade rapide d’intervention, originaire d’Amiens où il était né en 1971, est mortellement touché. Sur la zone, les enquêteurs retrouveront quarante douilles percutées et éléments de munition de calibre 12.
Spontanément, au premier pompier qui le secourt, Marcel Ruffet demande avec insistance combien de personnes il a tué et confie qu’il ne regrette rien : « Que j’en aie tué un ou dix, c’est pareil, c’est tous des merdes » . Ce cynisme teinté de provocation sera constant, lors de son audition par les gendarmes de même que pendant une reconstitution sous haute tension, le 22 janvier 2016. À nouveau, l’ex-forain exprimait sa haine des gens du voyage tout en concédant quelques remords d’avoir tué un gendarme.

Des journalistes lynchés, une autoroute bloquée

La fusillade mortelle de Roye, ou plutôt les événements qui l’ont suivie, a déjà fait l’objet de deux procédures judiciaires lors desquelles les gens du voyage figuraient non pas sur le banc des parties civiles – où ils prendront place cette semaine – mais dans le box des accusés.
Le 3 novembre 2015, Joël et Brandon Baumgaertner, respectivement frère et fils de Michel, ont été condamnés à six mois de prison avec sursis pour s’en être pris physiquement à deux journalistes des radios RTL et Europe 1, le soir même de la tuerie. Nos deux confrères se tenaient à l’écart de l’aire d’accueil, dans l’attente de la conférence de presse du procureur, quand les deux condamnés, visiblement plutôt énervés par la présence de caméras de télévision, les avaient lynchés.
Le 5 février 2016, dix voyageurs avaient écopé de peines de prison ferme (4 à 18 mois), mais sans mandat de dépôt. Avec une cinquantaine de comparses, ils avaient bloqué l’autoroute A1 pendant quatorze heures d’affilée, dans la nuit du 28 au 29 août 2015. Ils entendaient protester contre la décision d’un juge de la liberté et de la détention de ne pas autoriser un des fils de Michel Baumgaertner à sortir de prison afin d’assister aux obsèques de son père (il obtiendra ce droit en appel quelques jours plus tard). L’affaire avait pris une tournure politique. Les syndicats de police et l’opposition de droite avaient reproché au pouvoir socialiste l’inaction des forces de l’ordre, tandis que des arbres étaient coupés et la chaussée de l’autoroute dégradée, et des milliers d’automobilistes bloqués un jour de retour de vacances. « Soixante personnes en bloquent des milliers. Mais où est donc l’autorité de l’État ? » , s’était interrogé le député des Républicains, Alain Gest. La préfète de Picardie Nicole Klein et le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve avaient assumé. Une intervention aurait pu entraîner « des débordements », avait souligné la première quand le second se félicitait que « dans le cadre d’un climat particulièrement tendu, la crise (ait) finalement pu être gérée sans faire d’autres blessés».
3 questions à Me Guillaume Demarcq

« M. Ruffet a droit à un procès convenable »

Dans quelles conditions avez-vous été chargé de la défense de Marcel Ruffet?
M. Ruffet a refusé l’assistance d’un avocat pendant toute l’instruction, y compris celle de ma consœur Dorothée Fayein, avocate désignée d’office. Lors de la préparation de ce procès, il a de nouveau affirmé qu’il ne voulait pas être défendu, ce qui est impossible en cour d’assises. Le bâtonnier d’Amiens m’a donc désigné. J’ai accepté à condition que M e Fayein soit à mon côté.
Que se passera-t-il si Marcel Ruffet réitère son refus ce mardi matin?
On ne pourra évidemment pas plaider s’il nous l’interdit. C’est un des derniers droits qui lui reste… Dans ce cas, que je ne souhaite pas, nous serons néanmoins présents et poserons si besoin des questions aux témoins mais resterons taisants au moment des plaidoiries.
Qu’attendez-vous de ce procès?
Notre client a droit à un procès convenable. Certains des faits qui lui sont reprochés sont incontestables, d’autres seront débattus. On parle d’actes monstrueux mais les monstres, ça n’existe pas. Je n’ai jamais croisé de croque-mitaines aux assises. Je pense aussi aux parties civiles. Ce qu’elles ont vécu, c’est humainement très lourd. Elles sont en droit de savoir comment on a pu en arriver là.

Les Royens n’oublieront pas le 25 août 2015

Certains se rappellent parfaitement de la date. D’autres de ce qu’ils faisaient au moment où ils ont entendu l’hélicoptère de la gendarmerie ou les coups de feu qui ont précédé sa venue.
À Roye, les habitants ont la fusillade ancrée dans la mémoire.
Ils se souviennent du choc. Les victimes étaient bien connues de la population ; notamment le gendarme Laurent Pruvot et la jeune maman, Mallaurie Beauvais. « Dimanche, j’ai vu la famille de Mallaurie au bureau de vote. Elle a été mon élève. Je connaissais Laurent Pruvot aussi. Bien sûr que je suis ému », témoigne Pascal Delnef, 1 er adjoint au maire de Roye. Il n’est pas le seul que l’ouverture du procès replonge 20 mois en arrière.
Au sein de la gendarmerie, certains attendent que la justice fasse son travail. « Il y a de l’émoi, d’autant plus que certains d’entre nous vont passer en audience », confie un gendarme. « Beaucoup de gendarmes sont partis après la fusillade, notamment pour tourner la page », poursuit Pascal Delnef.
Il y a aussi les agents. Les deux policiers municipaux « qui se sont fait tirer dessus. Une balle a traversé le pare-brise. Ils appréhendent beaucoup », indique une source au sein de la mairie. Un troisième employé municipal, embauché suite à la fusillade, est bouleversé par sa participation au procès. Il s’agit de l’homme qui accueillait les gens du voyage sur l’aire. À l’époque, il travaillait pour la société qui, via une délégation de service public, gérait l’aire. « Il s’était réfugié dans un local technique. L’approche de la date du procès réveille de très mauvais souvenirs ».
La Ville attend que le préjudice moral de ses agents soit reconnu. Puis, elle attendra le jugement pour les dommages matériels qu’elle a subi : les dégâts sur l’aire d’accueil et ceux sur la voiture des policiers municipaux.
Quant au maire de Roye, Jacques Fleury, il n’a jamais été loquace sur le sujet. Pas plus à la veille de l’ouverture du procès. Peut-être parce que c’est une affaire qui avait mis sa commune en lumière… pour un drame.
(Article de Cécile Latinovic)

Plus personne ne viendra sur cette aire d’accueil

La végétation a fini par masquer le lieu du drame. L’aire d’accueil des gens du voyage, où s’est déroulée la fusillade d’août 2015, est interdite d’accès. Une décision qui a été prise dans les heures qui ont suivi le drame. « Les autorités nous avaient fortement conseillé d’en bloquer l’accès », se souvient Pascal Delnef, 1 er adjoint au maire de Roye. Un monticule de terre a été placé à l’entrée « pour les besoins de l’enquête mais aussi parce qu’on ne voulait pas qu’autre chose s’y passe », explique l’élu royen.
La Ville de Roye a demandé des dédommagements suite aux dégâts provoqués par la fusillade. « Nous avons eu des ressources compensatoires suite à la fermeture de l’aire », explique la Ville.
Depuis, rien n’a bougé. Que ce soit la municipalité de Roye ou la Communauté de communes du Grand Roye – qui a la gestion des aires d’accueil depuis le 1 er janvier 2017 – personne n’a retiré la terre qui ferme le passage à l’aire.
Et pour cause. Si l’enquête est bel et bien terminée, la communauté des gens du voyage refuse d’y retourner. « Cette zone n’est plus bonne pour les accueillir » rapporte-t-on au Grand Roye. « Après l’épisode de la fusillade, ils ne souhaitent pas y revenir », confirme la préfecture. Il y a eu trop de violences sur cette zone.
Alors l’intercommunalité mène une réflexion sur une possible nouvelle aire d’accueil des gens du voyage. Le projet n’en est qu’à ses balbutiements. Quant à ce que deviendra l’aire, théâtre de la fusillade, la question n’est pas encore à l’ordre du jour.
(article de Cécile Latinovic)
26 avril

Ruffet parle mais n’en démord pas

Marcel Ruffet a défendu pied à pied sa réputation, hier, au premier jour de son procès pour le quadruple assassinat de Roye (Somme), le 25 août 2016. 

La cour d’assises a vécu une journée normale de début de procès, hier. Le public, composé de proches des victimes, a fait preuve d’un calme exemplaire. La présence, dans et autour de la salle d’audience, de 70 policiers et gendarmes, en deviendrait presque incongrue si l’on ne sentait au tréfonds des âmes une douleur qui gronde comme de la lave sous la glace.
Et puis Marcel Ruffet a parlé, plutôt abondamment et toujours poliment, concluant ses phrases de « madame la présidente » . Quel contraste entre l’horreur des faits reprochés – quatre meurtres de sang-froid, un bébé abattu à bout portant – et ce petit homme de 73ans, de fines lunettes sous un crâne dégarni, bien au chaud dans sa polaire verte et bleue, claudiquant sur ses deux béquilles !
La journée a été consacrée à sa personnalité. Ruffet est un forain, fils et petit-fils de forain. Le dire, c’est déjà en savoir beaucoup sur lui. «Ma maison, c’était ma caravane ; ma vie, c’est bouger, madame la présidente. » Ruffet était un travailleur, tous les témoignages l’attestent. Quand l’heure n’était plus aux fêtes foraines, il s’engageait pour la saison des betteraves.
« INTOLÉRANCE À LA FRUSTRATION »
Pour le commun des sédentaires, un homme qui vit en caravane fait partie des gens du voyage. C’est à peu près aussi réducteur que de considérer que tous ceux qui vivent sous un toit sont des Bretons ou des Chinois. « C’est pas des gens comme nous, on n’a rien à faire avec eux. Faut pas de mélange » , a résumé une sœur de Ruffet.
Le drame du 25 août, c’est d’abord l’histoire d’une rencontre fortuite. Vers 2011, « je me suis retrouvé en panne de camion à Roye, je ne pouvais plus tirer ma caravane. Alors je suis resté là, avec les manouches » , se souvient Marcel Ruffet.
Comment, quatre ans plus tard, ce hasard débouchera-t-il sur un massacre ? L’excuse du coup de folie n’a pas passé la matinée d’hier. «Il ne souffre d’aucune pathologie mentale » , tranche le psychiatre. «Pour faire simple, il n’est pas fou » , complète le psychologue.
Alors ? Alors il y a l’alcoolisme, fil rouge de sa vie mais accentué depuis la mort d’un de ses quatre enfants dans un accident de la circulation. Alors il y a « l’intolérance à la frustration » et la « paranoïa » relevées par le psychiatre. Alors il y a la violence, quand sa femme (dont il a divorcé) ne file pas droit, quand sa fille (qui l’appelle « mon géniteur » ) sort au bal, quand il soupçonne une copine d’être allée voir ailleurs. Ruffet n’apprécie pas que la présidente ou M e Crépin, partie civile, lui mette le nez dans ce passé peu reluisant.
Se dessine le portrait d’un homme qui a bien pu sombrer dans l’hyper-violence quand son quotidien a été hyper-contrarié par un mot de travers, une histoire de sous ou un problème de voisinage. Un homme dont on saura, à l’examen des faits, s’il ébauche une vague contrition. Quand l’enquêtrice de personnalité l’a rencontré en 2015, ce n’était pas gagné. Il lui a confié : « C’est malheureux pour le gendarme. Les autres, j’en ai rien à foutre » .

LA HAINE

Marcel Ruffet ne dit pas « gens du voyage » mais « pourriture », «crasseux », « racaille ». On ne sait pas s’il emploiera de nouveau ces termes mais il les a prononcés, depuis son quadruple meurtre, devant les experts. Quand il lui a dit « je sais que j’avais tué le vieux mais je ne savais pas pour les deux autres », le psychologue n’a décelé « aucune vibration émotionnelle ». Il lui a encore expliqué qu’il y a « une bonne et une mauvaise race, les forains et les gens du voyage. La pourriture, c’est pire que de la m…. Une m…, on passe à côté ; la pourriture, on l’écrase.
27 avril

La mort sur grand écran

Par le son et l’image, les jurés ont touché du doigt l’horreur de la journée du 25 août 2015. En quelques minutes Marcel Ruffet a abattu quatre personnes. 
Il y a la sécheresse d’une ordonnance de mise en accusation. A contrario existe la virtualité des morts dont par centaines, nous abreuvent jeux vidéo et séries TV. Et puis il y a la vraie vie, donc la vraie mort. Hier, elles ont fait irruption dans la cour d’assises de la Somme, crues, violentes, répugnantes.
La présidente Karas a diffusé les enregistrements audio et vidéo, issus de la téléphonie et de l’hélicoptère de la gendarmerie. Longuement, on voit le corps de Michel Baumgaertner, 46 ans, les bras en croix, le long d’une haie. Les gendarmes sont à distance, au bout du chemin qui mène à l’aire d’accueil des gens du voyage de Roye, ce samedi 25 août. Deux des leurs viennent d’être touchés par les tirs de Marcel Ruffet.
LES DERNIERS MOTS DE MALLAURIE
L’un, Laurent Pruvot, 44 ans, ne survivra pas. Ruffet est au sol, dans son tee-shirt orange, il se tord de douleur. La riposte l’a touché à l’aine. À l’entrée du camp, Ruffet a mis le feu à sa caravane, « pour pas qu’ils me volent mes affaires », explique-t-il encore, insensible au drame qui défile sur écran géant. « Ils sont morts, ils ne vont pas te voler », réplique la salle.
Une femme entre dans la seule autre habitation (officiellement, l’aire est fermée pour les vacances). Elle en ressort la tête entre les mains, éberluée. Elle vient de découvrir les corps sans vie de Mallaury, 19 ans, et son bébé Lovely, 8 mois, agenouillés dans un coin. L’autre enfant, Dawson, 3 ans, est grièvement blessé, son bras à demi arraché. Elle entre à nouveau, ressort avec un drap et va couvrir le cadavre de Michel, comme si elle pressentait qu’un jour, ces images prises du ciel seraient diffusées dans un tribunal. On a entendu aussi les derniers mots de Mallaurie, ceux qu’elle adresse aux gendarmes à 16 h 23 : «Quelqu’un nous a tiré dessus ! Je suis plein de sang ! » La communication est coupée. Le standardiste rappelle : « Allo ! Allo ! » Seuls les cris d’un enfant lui répondent.
La cour a entamé un travail indispensable à toute manifestation de la justice : audition après audition, il s’agira jusqu’à la semaine prochaine de prouver que Marcel Ruffet est bien l’auteur du massacre. Passage obligé quand bien même il reconnaît tout : « Oui, le juge me l’a expliqué, c’est moi. Tout ça c’est du boudin dans ma tête. »
RUFFET RESSASSE LES MOQUERIES
Pourquoi ? Ce sera une autre paire de manches de le comprendre. On peut toujours gloser sur sa haine des gens du voyage. Rosita, qui a perdu ce jour-là son mari, sa bru et sa petite-fille, rappelle utilement que c’est son frère qui a permis à Marcel le forain de poser sa caravane chez les manouches : « Plus personne ne voulait de lui. Nous, on n’est pas des bêtes… »
Ruffet revient sans cesse à ce mois de juin 2014 où il a pris une rouste par Michel et les siens. « Il m’avait manqué de respect et il avait dit mange tes morts à mon mari », se souvient Rosita. « Depuis, c’était sans cesse des moqueries », ressasse Ruffet. Lui, le tatillon qui payait ses factures au jour et à l’heure, a également évoqué les branchements sauvages sur ses compteurs.
Mason, mari de Mallaurie et père de Lovely, a reconnu que le matin-même, il avait piqué de l’eau sur le branchement de Marcel.
C’est une piste, mais elle semble ridiculement dérisoire en comparaison des dégâts humains. Il reste six jours d’audience pour comprendre.

« Je ne savais pas que c’était un gendarme »

La matinée d’hier a été consacrée aux personnalités des victimes. Le gendarme Laurent Pruvot, natif d’Amiens, s’était engagé dans la carrière en 1992. Il servira dans tout l’hexagone et outre-mer avant de renouer avec ses racines, à Roye, en 2009. Divorcé, père de deux enfants, il avait demandé sa nouvelle compagne en mariage le 9 août, seize jours avant sa mort. La date de la Saint-Amour… Mallaurie, gamine de Péronne devenue mère très jeune, devait aussi se marier. Mason, son compagnon rencontré quatre ans plus tôt, ne voulait pas se contenter du mariage gitan mais s’unir « pour de vrai » et donner son nom de Baumgaertner à celle qui avait adopté avec aisance le mode de vie des gens du voyage. Michel Baumgaertner, dit Mario, né en 68 à Soissons (Aisne), était un vrai voyageur dans l’esprit quand bien même, pour les enfants, il s’était sédentarisé à Bouchoir, près de Montdidier. Face à ces vies brisées, la présidente tente de faire réagir Ruffet. Il établit une inconvenante hiérarchie. Le gendarme ? « Je ne savais pas que c’était un gendarme. Je regrette énormément. » Mallaurie et Lovely ? « Je ne pensais pas que la fille et le bébé étaient dans la caravane, Pour ces gens-là (NDLR : il désigne les parents de Mallaurie) je ressens de la tristesse. Pour ces gens-là, je précise. Les autres, je m’en fous… »

28 avril

La caravane de l’horreur

Une « exécution » : voilà comment les victimes décrivent la scène d’horreur du 25 août 2015, quand Marcel Ruffet, 73 ans, a perpétré un carnage sur l’aire d’accueil des gens du voyage.  

La présidente Karas avait symbolisé la taille de la caravane grâce à ces feuilles blanches disposées au sol de la cour d’assises.

À nouveau, la cour d’assises a plongé dans l’horreur, hier : d’abord quand un gendarme, en détaillant la scène de crime, a retracé le parcours sanglant de Marcel Ruffet ; ensuite lorsqu’Anne-Marie, belle-sœur de Michel « Mario » Baumgaertner, raconte ce qu’elle a vu.

Les cinq étuis de cartouche vides à côté du cadavre de Mario confirment ce que son fils Brandon décrit comme une « exécution ». Touché à proximité de la caravane de sa bru Mallaurie, Mario avait tenté de se cacher au pied d’une haie. Ruffet l’y a retrouvé, a semblé hésiter, puis l’a « fini » , toujours selon Brandon.
LE GENDARME, « LUI , IL ÉTAIT COURAGEUX »
On découvre les photos de la caravane : elle n’est pas grande, cette caravane. La présidente Karas demande à l’huissier de disposer des feuilles blanches au sol de la cour d’assises pour visualiser 2,28 mètres sur 6,62. À l’intérieur, des traces de sang, sept étuis de cartouches (automatiquement éjectés par le calibre 12), des criblages de plomb un peu partout, des trous dans le rembourrage des fauteuils, la porte de la salle de bain défoncée et, dans la chambre, deux cadavres : ceux d’une jeune femme de 19 ans et d’un bébé de 8 mois. Le balisticien, ce vendredi, devrait achever de convaincre que ces coups de feu n’ont pu être tirés qu’à l’intérieur. Ruffet pourra-t-il maintenir qu’il ne visait que les fils Baumgaertner ? Qu’il ne savait pas sur qui il tirait ?
Ensuite, Ruffet vise les sanitaires, vides (l’aire d’accueil est en vacances, seuls Ruffet et Mallaurie sont garés devant l’entrée). Il détache son chien, met le feu à sa propre caravane et remonte le chemin vers les gendarmes.
Anne-Marie arrive en même temps : « J’ai bien entendu le gendarme Pruvot faire les trois sommations. Ruffet avançait et il a crié : Je vais vous enc…, je vais vous crever ; t’as pas de couilles au cul . J’ai dit au gendarme mets-y une balle dans la tête . Le gendarme m’a répondu qu’il n’avait pas le droit, il m’a demandé de me mettre à l’abri et je l’ai vu tomber. Lui, il était courageux, il est resté jusqu’à se faire tuer, il en avait… »
Les gendarmes resteront confinés pendant une heure. Anne-Marie fonce vers le camp : « Mallaurie était dans son lit. J’ai dit t’inquiète pas petite, c’est fini , je croyais qu’elle était juste choquée. J’ai ouvert sa polaire, son cœur ne battait plus. Et puis j’ai vu le bébé, il était éclaté, les bras en croix, les yeux ouverts, sa tutute dans la bouche. J’ai cherché Dawson (ndlr : 3 ans), j’ai entendu comme un miaulement : il était caché sous le lit de sa petite sœur. Son bras tenait à peine… »
Fin du réquisitoire. Cinq jours avant la fin du procès…
29 avril

Les experts accablent Marcel Ruffet

La légiste et le balisticien ont dressé hier un tableau glaçant du massacre du 25 août 2015.  

L’arme du crime, un Beretta semiautomatique à trois coups, calibre 12. Une arme de chasse.

Les dépositions du médecin légiste et de l’expert en balistique ont eu le mérite de la clarté et de l’exhaustivité, hier. La première décrit les blessures de Michel Baugaertner. « Il a été touché par six tirs : trois à distance, deux à courte distance et un à quelques centimètres », explique la légiste.

Ce dernier tir atteint, au coin de l’oreille, sera mortel. Il corrobore le témoignage de Brandon, le fils de Michel, qui avait parlé jeudi d’une «exécution ». Le docteur révèle encore que trois coups de feu ont atteint Michel aux parties génitales, alors qu’il était au sol. Volonté d’émasculer, donc d’humilier ? « C’est difficile de croire au hasard » , conclut l’experte.
RUFFET A TIRÉ À L’INTÉRIEUR DE LA CARAVANE
Ruffet a affirmé qu’il ne savait pas qu’il tirait sur une femme et des enfants. « Quatre coups de feu ont été tirés sur la caravane et sept à l’intérieur », semble lui répondre le balisticien. Mallaurie a essuyé quatre ou cinq tirs, dont deux potentiellement mortels, à deux mètres de distance. Comment Ruffet pouvait-il ignorer qui il tuait ?
Quarante douilles ont été retrouvées sur la scène de crime, du calibre 12, celui du Beretta semi-automatique de Ruffet. Il a tiré du plomb à 39 reprises et une seule balle de type Sauvestre (adaptée au gros gibier) sur le gendarme Pruvot.
La fatalité s’est acharnée sur ce dernier. Il est venu prêter main-forte à un retour de mission. Le projectile s’est fiché dans son épaule, juste au-dessus de son gilet pare-balles. Abrité derrière une voiture, le plomb ne l’aurait pas tué ; une chevrotine, oui. Il l’a prise de biais : elle a touché sa moelle épinière et causé des hémorragies pulmonaires et cérébrales ; de face, elle lui aurait « seulement » explosé l’épaule. Tout semblait réuni le 25 août 2015 pour que le gendarme Pruvot décédât.
Ruffet n’a certainement pas choisi cette munition. Elle s’est plutôt retrouvée mélangée avec les autres. C’est l’un des rares points en sa faveur, avec le fait qu’il n’est pas exclu qu’il ait blessé Dawson, le fils de Mallaurie, sans le voir, à travers la tôle de la caravane, et tué le bébé Lovely en manquant sa mère.
C’est bien peu pour espérer échapper à la perpétuité. Mais l’espère-t-il ?
3 mai

Les regrets alambiqués de Ruffet

Les proches du gendarme Pruvot, ses parents au premier rang, ont vécu un nouveau moment terrible ce mardi 2 mai quand la cour a visionné le film tourné le 25 août 2015 par une employée d’un restaurant proche de l’aire d’accueil des gens du voyage de Roye. On entend des cris de sommation, des coups de feu sans réplique des militaires, puis – à 16 heures 44 minutes et 13 secondes – une détonation et la silhouette du gendarme, que l’on croyait abritée derrière l’aile avant d’un véhicule de police municipale, s’écrouler.
Ce fut le temps fort d’une journée marquée par une série de questions posées à l’accusé, Marcel Ruffet, qui ne s’était pas exprimé depuis mercredi dernier.
« Je suis parti le matin changer mes plaquettes de frein mais je freinais encore moins bien après. Voilà… » Tel est le dérisoire résumé qu’il dresse d’une journée qui se conclura par quatre morts. Il est acquis que Ruffet s’est énervé en même temps qu’il s’alcoolisait. À 16 heures, rue Jaurès, on le voit rouer de coups Jeff, son copain de boisson.
Marcel Ruffet ne s’en souvient pas. Tout ce qu’il retrace, c’est sa rencontre avec Michel Baumgaertner à son retour dans l’aire d’accueil. « Voilà », pourrait-il encore ajouter, car c’est ensuite un « trou noir » : «Je ne vois rien, je n’entends rien. » L’avocat général de Bosschère lâche : « Tous les faits qui vous gênent, vous ne voulez pas vous en souvenir ».
Car Ruffet – à qui on n’accusera pas ses avocats d’avoir dicté quelques lénifiants regrets – persiste à revendiquer l’assassinat de Michel. Il évoque à nouveau le tabassage dont il avait fait l’objet un an plus tôt par le clan Baumgaertner. Le 25 août, « je ne sais pas ce qu’il y a eu. Une parole, un regard… Depuis un an, c’étaient les moqueries, les sourires, ceci, cela… ».
« BUTEZ-MOI ! »
Il nie avoir visé le fils Brandon mais c’est pour mieux pérorer : « J’aurais tiré, j’étais obligé de le toucher. Il aurait fait un beau saut périlleux ! Même s’il zigzague, c’est pas une bécassine, quand même ! »
En revanche, parlant de la mère et du bébé tués à deux mètres de distance dans la caravane, il exprime des regrets alambiqués : « Bien sûr que c’est moi qui l’ai fait mais c’est pas moi qui le fais, ça. Elle m’avait rien fait, c’te pauvre femme ».
Il soutient même qu’en haut du chemin, où il criait « Butez-moi », il a confondu les gendarmes avec des gens du voyage. À dix mètres, malgré les sommations, les véhicules sérigraphiés, les gyrophares et les uniformes bleus…
4 mai

Il est temps que ça se termine

Marcel Ruffet connaîtra son sort judiciaire ce jeudi soir. Et c’est tant mieux, car l’atmosphère de son procès devenait irrespirable, entre ses provocations et la douleur des victimes.  
À dix minutes près, les acteurs de ce procès, de la présidente Karas aux avocats de partie civile, de l’avocat général aux défenseurs de l’accusé, avaient réussi l’exploit de mener le procès de Marcel Ruffet dans la sérénité. Chacun y avait mis du sien, évitant comme de dangereux rivages, les photos qui choquent et les questions qui fâchent. La barque de la justice voguait au centre du fleuve.
Il était midi, hier, quand il a bien fallu évoquer l’une des raisons possibles du déchaînement de violence d’un homme de 73 ans au casier judiciaire vierge. On parle des branchements sauvages dont Mason Baumgaertner se serait rendu coupable sur le compteur d’eau de Ruffet. Ce dernier n’a pas particulièrement mis cette raison en avant pendant six jours, mais il saute sur l’occasion : « Il a pas à prendre mon eau et mon courant, c’est tout ». Son avocat, M e Demarcq, ajoute : «Trois personnes nous disent que le branchement d’eau, c’était un problème, alors il faut en parler ». L’avocat général de Bosschère en convient : « Il est acquis que Mason avait déjà volé de l’eau, mais ce jour-là, on n’en sait rien… »
Mason Baumgaertner a perdu en dix minutes son père, sa femme et son bébé, le 25 août 2015. Que sa responsabilité, même infinitésimale, puisse être engagée tient de l’insupportable. Alors il se lève, fait mine de marcher vers le box et hurle : « Je vais te tuer ! » Ruffet le regarde avec un sourire narquois… Quelques minutes plus tôt, on avait rappelé ses provocations, lors de la reconstitution du 22 janvier 2016, lorsqu’il avait invectivé Brandon, autre fils Baumgaertner : « T’as vu ton père ? Je l’ai baisé ! J’enc… tes morts ! » Et lui, goguenard, d’en remettre une louche à l’audience : « Si je l’ai dit, c’est que je le pensais. Et je le pense toujours ». Judiciairement, c’est un suicide. Comme si la haine était plus forte que tout.
« IL EST PIRE »
« A-t-il changé depuis la confrontation ? Oui, il est pire ! », commente Me Jérôme Crépin, avocat de la famille de gens du voyage, qui rend hommage à Mason : « Je ne sais pas où il trouve le courage de tenir debout et de rester digne ». En comparaison, Ruffet, aux yeux de l’avocat, « est un être humain, mais pas un homme ».
M e Hembert, pour Mallaurie et son bébé Lovely, estime que Ruffet «n’a pas pu ne pas entendre les pleurs d’enfant » quand il est entré dans la caravane, et donc n’a pu ignorer sur qui il tirait. De même, M e de Villèle, pour les gendarmes, croit que l’accusé, « assez lucide pour détacher son chien avant de brûler sa caravane », ne pouvait ignorer qu’il faisait feu sur un gendarme en la personne de Laurent Pruvot. Laurent Pruvot, dont la dernière image qu’aura, à vie, son fils aîné, est celle « d’un crâne découpé, après autopsie… »
5 mai

Trente ans pour Ruffet

L’auteur du carnage d’août 2015   a échappé à la perpétuité, hier soir.

LES FAITS
MARCEL RUFFET, 73 ANS, A ÉTÉ CONDAMNÉ

hier soir à trente ans de réclusion criminelle. L’avocat général avait requis la perpétuité.

RUFFET A ÉTÉ RECONNU COUPABLE DE TROIS ASSASSINATS

et deux tentatives d’assassinats sur des gens du voyage, le meurtre d’un gendarme, la tentative de meurtre de son collègue et d’une violence aggravée, commis le 25 août 2015, dans l’aire d’accueil de Roye.

Le verdict a été accueilli dans un silence glacial. Certes, le symbole de la perpétuité n’y est pas, mais cette nuance est aussi l’assurance pour les victimes, comme pour la collectivité, de ne pas vivre un second procès en appel. En revanche, puisqu’il est question de symbole, le fait que l’assassinat – le meurtre prémédité – est retenu pour trois victimes, constitue un premier pas sur le chemin de l’apaisement.
Pourquoi ? C’est la question que se pose comme tout le monde l’avocat général Alexandre de Bosschère, quand il prend la parole hier matin. Et le procureur d’Amiens d’estimer que « l’élément déclencheur, il ne faut pas le chercher sur le camp. Les faits s’y enchaînent trop vite. Non, il a lieu certainement dix minutes avant, dans Roye » , quand Ruffet roue de coups un compagnon de libations et menace au tournevis un riverain qui tente de s’interposer. Le représentant du ministère public regrette que les sept heures de divagation de l’accusé dans Roye n’aient pas été davantage examinées par la cour. Les avocats de défense le rejoindront sur ce point.
Sur le fond, M. de Bosschère soutient la qualification d’assassinat sur Michel Baumgaertner, Mallaurie et le bébé Lovely : « Ce n’est pas une succession de meurtres, c’est une exécution pure et simple » . Il en veut pour preuve que, pour tirer 40 cartouches avec un fusil à trois coups, Ruffet a dû, à de multiples reprises, réarmer et même retourner chercher des munitions à la caravane.
Tout ce temps, c’est celui, aux termes de la loi, du « dessein formé, avant l’action, de commettre un crime déterminé » . L’avocat général, en revanche, considère que si l’intention homicide est manifeste, il ne convient pas de retenir la préméditation quant aux deux tirs, dont un mortel, sur les gendarmes.
Pour M e Guillaume Demarcq, en défense, Ruffet « n’a jamais prémédité son acte » . Certes, les psychiatres l’ont déclaré pleinement responsable, mais l’avocat n’en démord pas : « Il n’est plus parmi nous quand il tire au jugé, arme à la hanche, ni quand il hurle butez-moi ! aux gendarmes » .
Avant lui, sa consœur, Me Dorothée Fayein-Bourgois, avait livré une plaidoirie pleine d’humanité : « Mes mots n’apaiseront rien, mais je n’ai que ça » . À ceux qui s’étonneraient que face à l’horreur du crime, Marcel Ruffet puisse simplement être défendu, elle rappelle que c’est le Code de procédure pénale qui l’impose, au nom de « la procédure, ce plus haut niveau de civilisation qui nous protège de l’arbitraire » .
À la suspension d’audience, un membre de la communauté des gens du voyage, trois fois endeuillée, commente : « Elle a bien parlé, l’avocate ». Cette mention vaut des acquittements…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *