Exilés

Lorsque l’on prône – autant pour leur bien-être que pour l’équilibre financier de la Sécu – le maintien à domicile des personnes âgées, on évoque d’abord les soins dont ils doivent bénéficier, ainsi que l’aide d’une femme de ménage. N’allez pas croire que tout soit réglé. Chez lui, l’aîné garde ses repères : la photo de l’autre, trop tôt disparu, le bahut hérité d’un siècle dernier qui fut pendant cent ans le XIXe, un napperon jauni sur la télévision. Mais dehors ! Dehors, le temps s’est accéléré. Ces Claude, Paulette, Jeanine et Monique, qui ont ouvert les yeux dans les années 20, étaient convoqués comme victimes devant le tribunal il y a deux semaines. Ils sont nés dans un pays de chevaux et de velours côtelé ; le destin leur impose de mourir dans une société où l’on commande une pizza sur son téléphone sans fil. Sans jamais bouger, ils sont devenus des exilés.

Même leur récepteur couleur a fini par jaunir. (dailyinvention sous CC)

Christopher, 30 ans, « un homme bien mis et très poli » selon l’une de ses proies, a compris tout le parti qu’il pouvait tirer du décalage. Il a suivi, au retour des courses, ces petites silhouettes penchées. Pas par hasard : « C’est pour éviter la casse ; un accident est vite arrivé ! » La présidente l’interrompt : « Donc, vous choisissez ». Il ne se démonte pas : « Oui. Il y a en a qui prennent des armes. Moi, j’ai horreur de la violence ».

Christopher usait toujours du même mode opératoire : sonner à la porte et demander un service (un ballon d’enfant à récupérer dans la cour, une serviette tombée du balcon, un numéro à chercher dans l’annuaire). Oui, l’annuaire, le bottin, que seuls les survivants persistent à réclamer aux PTT (ne leur parlez pas d’Orange !) Puis le malandrin profitait de la diversion pour faire main basse sur les économies.

Christopher a fait des dégâts, plus psychologiques que financiers. Dorothée Fayein, avocate de Colette, conte une triste histoire : « C’était l’hiver mais aussi l’hiver de sa vie. A 84 ans, atteinte de Parkinson, le monde vous est étranger. Il y a contribué. Le jour de Noël, il lui a volé 50 euros et une carte de crédit avec laquelle il a tiré 450 euros. Dans la maison, il a tout mis sens dessus dessous. Elle a dû être hospitalisée aux urgences. Elle a quitté sa maison, son quartier, ses connaissances. Elle vit maintenant près de sa sœur, dans une maison de retraite de Cavalaire, dans le sud ».

Elle est au soleil ; Christopher part pour trois ans à l’ombre. Chacun sa prison.

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