Un monde pas si sauvage

Petit traité d’écologie sauvage, Alessandro Pignocchi. Editions Steinkis, 128 pages, 14 euros.

Et si les dirigeants du monde occidental étaient devenus animistes, épousant les croyances d’une tribu amazonienne ? Une approche dans laquelle les animaux et les végétaux reçoivent la même attention que les hommes… Le Premier ministre, se rendant compte que sa voiture a écrasé un hérisson, se préoccuperait toute affaire cessantes de devoir manger le corps de l’animal afin que son esprit wakan puisse retrouver son esprit protecteur ; l’assemblée générale de l’ONU consacrerait une séance spéciale à déterminer les moyens de s’excuser auprès de grenouilles rainettes victimes de la dévastation de leur territoire ; la chancelière allemande à la tribune proposerait de réintroduire le système du troc, les élèves iraient faire leur stage dans des tribus primitives et Vladimir Poutine instaurerait le mariage inter-espèces afin de pouvoir se marier avec une papaye.
Et si, à l’inverse, un chercheur jivaro venait faire une étude d’anthropologie symétrique dans une petite commune française, tentant de percer les rites obscurs des jeux à gratter ou de la gondole de cartes postales…

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Tante Wussi, d’une guerre à l’autre

Tante Wussi, Histoire d’une famille entre deux guerres Majorque 1936 – Allemagne 1939, Katrin Bacher (scénario),Tyto Alba (dessin). Edition Steinkis 16 euros.

A l’occasion d’un déménagement dans la maison familiale, Katrin, une jeune Barcelonaise, profite de passer un moment avec sa grande et vieille tante, Wussi. Cette dernière va raconter à sa nièce l’histoire de leur famille ayant vécu deux guerres : la guerre civile espagnole à Majorque sur l’île d’Ibiza et la seconde guerre mondiale en Allemagne.

Quand le père de famille, un catholique marié à une juive, originaire de Fribourg décide d’amener toute sa famille sous le doux soleil de Majorque, pour y installer son cabinet de photographe, il est loin de se douter que ce petit coin de paradis sombrera dans l’enfer de la guerre civile espagnole quelques années plus tard.
Quand il décide de mettre une partie de sa famille en sécurité, en les renvoyant en Allemagne, en 1936, année des Jeux olympiques à Berlin, il est aussi encore loin de se douter du sort promis aux juifs dans son pays natal s’étant drapé dans la bannière nazie.

C’est cette histoire de famille ordinaire plongée dans des événements extraordinaires que raconte des années plus tard « Tante Wussi » à sa nièce. La vieille dame vivant en Espagne retrouve alors ses yeux d’enfant pour parler de ce père, un peu rêveur, amoureux de photographie, de sa mère convertie au catholicisme mais dont la judaïté pèse sur elle et sa famille comme une menace constante, de ses frère et sœurs, cousins, cousines, plongés dans les affres de l’histoire…

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La vie de Pedro Atias avec mode d’emploi

Là où se termine la terre, Chili 1948-1970, Désirée et Alain Frappier. Editions Steinkis, 256 pages, 20 euros.

Là où se termine le Chili d’Allende et s’est brisée aussi en partie la vie de Pedro Atias. C’est à travers ses souvenirs d’exilé que se découvre l’existence de ce comédien de théâtre et fils d’un grand romancier chilien proche de Salvador Allende, de sa naissance en 1948 donc à son départ en France en 1970.
À travers son enfance et son adolescence, le bouillonnement d’un quart de siècle d’histoire chilienne ressurgit aussi, rythmé par la Guerre froide, la révolution cubaine et les espoirs qui accompagnent l’élection de Salvador Allende.

Une tranche de vie évoquée avec tendresse à travers l’évocation sensible d’abord de ses racines familiales: un grand-père parti de Turquie pour découvrir « l’Amrik » et ayant vécu une dure vie de colporteur, un père écrivain qui divorcera de sa mère et restera toujours une présence un peu fantasque mais présente ; une existence suivie également chronologiquement à travers les anecdotes d’enfance et les turbulences scolaires à l’Alliance française, une première émancipation adolescente avec un voyage sac à dos jusqu’aux confins de la Patagonie et une confrontation avec la réalité contrastée du pays (une expérience qui fait songer, avec plus de modestie, au voyage en moto de Che Guevara à travers l’Amérique du sud). Une vie marquée par les séismes ayant marqué le pays, vrai tremblement de terre qui aura eu des conséquences sur la destinée familiale, choc sportif avec la Coupe du monde de football de 1962 ou bouleversements politiques avec l’évolution politique du pays et de la planète dans les années 60, jusqu’à l’année révolutionnaire de 1968 (qui ne fut pas, loin de là, que française)…

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Nouvelle superbe mise en boîte dans l’univers « Knife O’Clock »

La fille de l’ouvre-boîte, Rob Davis. Editions Warum / Steinkis, 164 pages, 20 euros.

Le tome précédent de cette trilogie « Knife O’Clock », L’Heure des lames avait fait découvrir cet univers totalement surréaliste et poétique, où les enfants créent leurs parents, où la pluie est faite de couteaux, où chacun connaît l’heure de sa mort. Il avait surtout fait découvrir un trio d’adolescents bizarres mais très attachants. Ce second tome évoque donc la suite des aventures de Scarper Lee, Castro Smith et Vera Pike. C’est cette dernière qui est au centre de l’intrigue cette fois.

Fille de l’ouvre-boîte, donc – père sympathique mais effacé, relégué dans un tiroir par sa femme – mais surtout de la météorloge, qui fait la pluie (de couteaux), le beau temps mais surtout règne dictatorialement sur Grave Acre, Véra va se retrouver envoyée dans le très select collège de Saint-Sylvia, où elle trouvera matière à durcir encore son caractère, trouvant l’énergie ensuite, pour découvrir le secret de ce monde et la manière dont la « haute classe » de Grave Acre asservit le « bas peuple » de Bear Park. Et il s’agira encore pour elle de parvenir à sauver son ami Scarper de sa mort annoncée, faisant naître en cela les germes d’une révolution à venir…

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Le premier journal satirique de droite… ou presque

On sait depuis Giscard que la gauche n’a pas « le monopole du coeur ». Et elle n’a pas non plus celui de l’humour satirique. C’est tout l’objet de l’équipe de Sarko hebdo de le prouver.

sarko-hebdo_couvParu la semaine dernière, le premier numéro de ce « journal décomplexé » ne masque pas un certain opportunisme. Anticipant un retour de la droite au pouvoir en avril prochain, ce groupe de dessinateurs de gauche a choisi sans attendre de retourner sa veste en soutenant sans retenue le vainqueur prévisible: Nicolas Sarkozy. 12 pages alternant textes et dessins, faisant songer forcément à un autre « hebdo » satirique.

Ainsi, Paul Perdreau raconte la vie au quotidien dans la « France de Nicolas » à travers les réflexions d’un bon petit couple catho-tradi, De Piche éditorialise en dessin pour démontrer que « oui, l’argent fait le bonheur »… et que l’électeur de gauche est juste quelqu’un qui n’a pas les moyens d’être de droite ; Helrox livre une très belle image bucolique de Neuilly-sur-Seine, Zut illustre quelques recettes de Carlita (le Juppé à l’étouffée, le Bruno aux Pruneaux), G propose quelques petits jeux forts drôlatiques (comme de retrouver les différences entre un « français de gauche » à l’image d’Astérix et un « Français qui fait rien qu’à pas s’intégrer » en babouche et barbe islamique). Et ce même talentueux auteur donne un fort beau dessin allégorique d’une nouvelle Marianne aux traits de Carla Bruni guidant le peuple des partisans de Sarkozy…

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Airboy, super-héros planant

Airboy_couvAirboy, James Robinson (scénario), Greg Hinkle (dessin). Editions Jungle, 120 pages, 17 euros.

Après d’autres, le groupe Steinkis (Jungle, Vraoum, etc) se lance dans l’offre de traductions en provenance directe des Etats-Unis. Premier titre et entrée assez fracassante avec cet Airboy de James Robinson et Greg Hinkle (paraît aussi en parallèle Mystery Society de Steve Niles, Ashley Wood et Fiona Staples). Méta-album plus ou moins autobiographique, réflexion ironique sur le monde des comics et trip bien barré.

Robinson, auteur réputé et auréolé de sa reprise de Starman, se voit proposé par son éditeur de relancer un vieil héros des années 40 : Airboy. Pas de quoi réjouir l’auteur britannique expatrié aux USA, en pleine crise conjugale et qui craint de se voir ainsi confiné dans le « reboot ». Il fait alors appel à un jeune dessinateur, Greg Hinkle pour l’assister. Mais ils commencent par « aller prendre un verre », prélude à une nuit de dérive hallucinée, pleine d’alcool, de coke, de fellation par des travelos et de bites à l’air. Et le mauvais plan s’accentue lorsque leur héros, Airboy, débarque pour de bon dans leur monde. Et les entraîne dans son monde dévasté à lui…

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La vie surréaliste à Tel Aviv

K.O. à tel Aviv_3_couvK.O. à Tel Aviv, tome 3, Asaf Hanuka. Editions Steinkis, 88 pages, 18 euros.

Après un deuxième volume en sélection officielle à Angoulême l’an passé, la série K.O. à Tel Aviv vient d’être nommée aux prestigieux Eisner Awards américains (catégorie meilleure édition US d’une oeuvre internationale). Une reconnaissance méritée pour un auteur et une oeuvre singulières.

Ici, pour la troisième fois, donc, Asaf Hanuka poursuit son évocation fantasmée de sa réalité quotidienne d’artiste et de père à Tel Aviv: sa vie de famille perturbée par les bêtises et les questions existentielles de ses enfants, ses problèmes avec le fisc et la banque, l’observation des petits faits significatifs de société (comme l’usage des SMS), il revient aussi sur sa chronique familiale, le retour de son frère jumeau, il se souvient de sa vie parisienne (quartier Oberkampf) ou de la révélation que fut pour lui la découverte des Watchmen d’Allan Moore et son amour des comics.

Et, bien sûr, il restitue l’inquiétude constante face à aux alertes, dans une ville toujours susceptible d’être prise pour cible. Mais, il évoque aussi le quotidien d’un jeune Palestinien des territoires occupés qui doit réaliser chaque jour un vrai parcours du combattant pour parvenir dans l’arrière-salle du bar où il lave la vaisselle.
Citoyen israélien désenchanté, père de famille angoissé, il transfigure cet univers hétéroclite, devenu banalement étrange, par des visions oniriques et absurdes…

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Dans la Jungle des comics

Tendance forte du moment, le comics suscite bien des aspirations chez les éditeurs. A côté des historiques du secteur comme Panini, et après Dargaud (avec l’excellent label Urban comics) ou Glénat, c’est au tour de Jungle (groupe Steinkis) de s’y lancer, ce printemps.

airboy_steinkisLe nouveau label, Jungle Comics, ambitionne de publier un nombre limité d’albums, one-shots ou intégrales. Et des productions originales et indépendantes plutôt que « des sempiternels développements sur les super-héros de Marvel et DC bien soutenus par le système hollywoodien« , comme le soulignait Moïse Kissous, fondateur et dirigeant du groupe Steinkis, dans un communiqué diffusé hier.

Première sortie dans cette collection: Airboy, (paru chez Image Comics l’an passé), qui se veut une satire de la tendance lourde du « reboot » des vieux héros et une auto-introspection du monde des dessinateurs de comics. Reconnu pour avoir relancé Starman, et sommé par son éditeur de relancer son vieil héros Airboy, James Robinson sollicite alors un jeune dessinateur et tous deux commencent par partir dans une grosse défonce…  Deuxième parution programmée par Jungle Comics, ce printemps, la réédition en intégrale du fantaisiste Mystery Society, paru en 2011 chez IDW Editions et dessiné par Fiona Staples (qui s’est fait un nom, depuis, avec la saga Saga)…

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Mémoires du génocide arménien

varto_couvFantôme arménien_couv

 

 

 

 

 

Varto, Gorune Aprikian (scénario), Stéphane Torossian (dessin) avec Jean-Blaise Djian (mise en scène). Editions Steinkis, 128 pages, 20 euros.
Le fantôme arménien, Laure Marchand et Guillaume Perrier (scénario), Thomas Azuélos (dessin). Editions Futuropolis, 128 pages, 19 euros.

Ce 24 avril 2015 est commémoré le centenaire du génocide des Arméniens. En souvenir de la grande rafle effectuée parmi l’élite arménienne à Istanbul, le 24 avril 1915, coup d’envoi d’une déportation massive.
Dans l’actualité éditoriale du moment, deux romans graphiques portent un beau regard et aident à la compréhension du sujet. Avec deux approches complémentaires.

Varto, réalisé par trois auteurs issus de la diaspora arménienne, se place aux côtés des victimes. Mai 1915, les effets de l’expropriation et des premières déportations des Arméniens se font sentir jusqu’au fond de l’Anatolie. Dans un petit village, un adolescent turc se voit confier par son père mourant la mission d’emmener en lieu sûr les deux enfants d’un ami arménien. Pour Hassan, Maryam et Varto, c’est le début d’une périlleuse escapade pour tenter d’atteindre le village, jugé plus sûr, d’un oncle de la famille. Mais entre les soldats déserteurs devenus brigands, les colonnes de réfugiés hagards et les dures conditions de survie au quotidien, ils n’échapperont pas totalement à la tragédie. Un siècle plus tard, en France, leurs descendants (le fils de Varto et la petite-fille de Maryam) tentent, tout aussi difficilement de renouer le dialogue.

C’est aussi de France, de nos jours – plus précisément de Marseille en avril 2014 – que part Le Fantôme arménien, des journalistes Laure Marchand (Le Figaro) et Guillaume Perrier (Le Monde). Varoujan, militant dans un centre local pour la reconnaissance du génocide, décide d’aller monter une exposition de portraits d’Arméniens en Turquie. C’est pour lui le début d’un voyage, qui n’est pas qu’un pèlerinage, dans l’est anatolien, de Diyarbakir (capitale du kurdistan turc) jusqu’à Sivas (fief nationaliste conservateur où Atatürk a posé les fondations de sa république) et au village de Bogazdere (d’où est originaire le grand-père de Varoujan), en passant par le Dersim (région majoritairement kurde et alévie aux traces arméniennes aussi), avec retour final festif à Istanbul…

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Des enfants normalement spéciaux

trucenplus_couvMon truc en plus, Noël Lang (scénario), Rodrigo Garcia (dessin). Editions Steinkis, 128 pages, 18 euros.

Pablo est un petit garçon blond qui trimbale partout son disque de Petula Clark. Il a une amoureuse, Bibi, et des amis: Pierrot, grand et obèse, Benjamin atteint de myopie et souffrant de trichotillomanie (le fait de s’arracher compulsivement les cheveux), Ruth  fan de Grease. Et il y a aussi « un truc en plus »: le chromosome 21 qui caractérise la trisomie.

On retrouve tout ce petit monde à l’école, jouant, rêvant, regardant la télé. Comme les autres enfants de leur âge.

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