Un été BD pas très dense, mais riche dans la presse

L’été est toujours (plus ou moins) propice à l’extension de l’offre de presse en matière de bande dessinée. L’engouement est certes moins fort cette année, mais quelques titres proposent de nouveau à leurs lecteurs des séries graphiques d’été.

Comme déjà évoqué, le Courrier picard poursuit sa marche avec La Guerre des Lulus, et prépublie en exclusivité durant l’été les planches du tome 5 (à paraître mi-novembre aux éditions Casterman). Dernier tome – se déroulant en 1918 – de cette série des deux auteurs picards Hardoc et Hautière.
Parmi nos confrères de la presse quotidienne régionale, Sud Ouest exhume (mais uniquement dans son numéro du dimanche) des planches strips de De Gaulle à la plage de Ferri – pas vraiment une nouveauté, mais d’un humour qui fonctionne toujours.
Dans un autre genre, Corse Matin propose la bande dessinée de Philippe Antonetti Corsica 1919, tous les jours… et en langue corse…

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Mattéo, l’effronté populaire

Mattéo, tome 3 : août 1936, Jean-Pierre Gibrat, éditions Futuropolis, 80 pages, 17 euros.

Rescapé des tranchées, revenu désabusé de son séjour en Russie révolutionnaire, et amnistié de sa condamnation au bagne, c’est un Mattéo désengagé que l’on retrouve ici, près de quinze après, à l’été 1936. Avec son ami aveugle et toujours communiste Paulin, Amélie, une jolie infirmière et son amant Augustin, journaliste radical-socialiste, il retrouve la côte pyrénéenne de sa jeunesse. La bande de Parisiens découvrant les charmes de Collioure, le  temps de deux semaines de congés payés. Pour Mattéo, c’est l’occasion de renouer des liens un peu compliqués avec son passé. Avec sa mère, toujours là et avec son fichu caractère ; avec Juliette, surtout, son premier – et seul amour. Désormais veuve et mère célibataire, elle tente d’élever son fils, Louis, bientôt adulte et à l’attitude de « petit con », legs de la famille bourgeoise  ennoblie de son défunt père. Ce ne sera pas la seule découverte pour Mattéo, alors que les nuages s’amoncellent de l’autre côté des Pyrénées…

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Gibrat en congés payés avec « CaseMate »

Cahier spécial Mattéo dans le numéro d’août de CaseMate n°62H

Joli cadeau. Dans son numéro d’août – et après un premier cahier bonus avec les 7 vies de l’Epervier en juillet – le mensuel CaseMate propose en avant-premières 21 planches du prochain tome de Mattéo, à paraître en septembre. Après la jeunesse au coeur de la Première Guerre mondiale, puis pendant la révolution russe, la série fait une ellipse d’une quinzaine d’année, au moment des premiers congès payés du Front populaire, à l’été 1936. Un album qui s’annonce encore une fois superbe, au vu de ces pages.

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2010 sur 10 : le palmarès de l’année

C’est de saison. Mais les « palmarès de l’année » ne sont pas forcément si inintéressant que cela. Imposant un regard dans le rétroviseur qui permet de prendre date.

Les palmarès annuels, malgré leur côté « marronniers » ont ça de bon qu’ils permettent au moins, le temps d’un instant, de stopper la frénésie habituelle pour faire un retour en images et se sortir du flux événementiel incessant. Une parenthèse d’autant plus attrayante quand cela se fait collectivement, comme le propose l’association On a marché sur la bulle pour son premier rendez-vous de l’année 2011, ce lundi 10 janvier.

L’exercice est forcément partiel (au vu de la production toujours aussi délirante de bande dessinée comme le pointe l’association des critiques de BD dans son rapport annuel : ACBD_BILAN_2010) et partial (puisque lieu privilégié de la subjectivité).

D’où l’on parle

Pour notre part, en préalable, pour jouer la transparence et dire « d’où l’on parle », on avouera une passion inentamée pour quelques grands classiques (de Tardi à Bilal, ou de Schuiten à Ptiluc et Taniguchi, forcément),  tout comme pour d’autres auteurs peut-être moins connus mais qui gagneraient à l’être plus (comme l’oeuvre de Marc-Antoine Mathieu), un intérêt sincère et dénué de tout mépris condescendant pour certains  « best-sellers » et séries mainstream quand ils ont la qualité d’un Lanfeust de Troy ou d’un XIII, une distance avec la ligne claire auquel on préférera le clair obscur ainsi que les traits mieux léchés et emplis de relief et une irritation teintée de lassitude pour l’auto-fiction, plaie romanesque de ces dernières années en train de gagner aussi le 9e art – sauf exception lorsqu’on atteint le niveau d’émotion et de style d’un David B dans son Ascension du haut mal et aussi un intérêt. Bref, fort de cela et en toute bonne mauvaise foi (ou l’inverse), voici mes coups de coeur de cette année 2010.

Coups de coeur à suivre

Pas mal de suites finalement. Dont quelques « classiques » justement, qui ont encore démontré toute leur qualité comme la suite de la « préquelle » de la Quête de l’Oiseau du temps avec ce tome 3, la Voie du Rige de Loisel et Le Tendre et un Vincent Mallié au dessin qui se coule parfaitement dans cet univers somptueux d’héroïc-Fantasy. Autre grand moment, non dénué d’émotion, la fin de la saga de Valérian et Laureline, de Christin et Mezières avec un 21e et ultime tome, L’ouvretemps, qui clôture à merveille la plus vieille et celle qui reste, pour moi, l’une des meilleurs série de bande dessinée SF française.

Dans le domaine plus récent, j’ai aussi accroché – et pas décroché – avec Mattéo de Gibrat, dont le tome 2, dans le tumulte de la Révolution d’Octobre prend encore de l’ampleur par rapport au précédent album, avec l’intrigante série Prométhée de Christophe Bec, qui en est arrivée, en 2010 à son troisième épisode ou au tome 2 de Notre mère la guerre de Maël et Kris et sa plongée au plus sombre de la guerre de 14-18. Une époque que la saga Fritz Haber de Vandermeulen continue, elle aussi d’explorer avec une originalité de style et de concept qui méritent aussi d’être sortis du lot.

Bonnes surprises

Et dans un autre registre, on saluera aussi la fin du premier cycle de Seuls, de Gazzotti et Vehlmann dont le tome 5 remplit parfaitement les promesses esquissées jusque là.

Fabien Vehlmann est aussi à l’origine d’une de mes plus réjouissantes découvertes de l’année, avec les derniers jours d’un immortel, album one-shot d’une SF philosophique, faussement old school (effet amplifié par le dessin de Gwen de Bonneval) au résultat très étonnant.

Dans ce même registre des bonnes surprises, on classera également Page noir du trio ou La Carotte aux étoiles de Riff Reb’s, album « jeunesse » (mais sans limite d’âge) au graphisme audacieux et impeccablement tenu. Et, aux marges certes du strict album de bande dessinée, mais vrai bonheur de roman graphique, l’étonnante rencontre au bord des Mers perdues de François Schuiten et Jacques Abeille.

Côté auteurs régionaux, enfin, l’année 2010 s’est avérée plutôt riche et éclectique. On retiendra, entre autre, le Muslim show subtilement mené par Noredine Allam et Greg Blondin, le bon départ de la Croisière jaune, dessinée par Arnaud Poitevin et de la Guerre secrète de l’espace, dessinée par Damien Cuvillier, tous deux sur des scénarios de Régis Hautière. Un auteur également derrière notre « chouchou » de cet automne, De briques et de sang.

Nulle raison de ne pas penser que 2011 amènera aussi son lot d’étonnements, de bonheurs de lecture et d’évasion.

La révolution russe dans un trou noir

JOUR J, t.4 : Octobre noir de Fred Duval & Jean-Pierre Pécau, Florent Calvez, ed.Delcourt, 48 p., 13,50 euros.

Deux mois après Mattéo de Jean-Pierre Gibrat, c’est au tour de l’équipe de Jour J de plonger leurs héros dans la tourmente de la révolution russe de 1917.

Le concept de cette série est désormais bien connu. Partant d’un point historique connu, il s’agit d’imaginer une suite différente, si les Russes étaient arrivés les premiers sur la Lune, si Kennedy n’avait été tué qu’en 1973 à Dallas (thème du prochain album), si l’Allemagne avait gagné la Première guerre mondiale… C’est dans le prolongement de cette dernière réflexion, qui avait fait l’objet de Septembre rouge (tome 3) que se situe l’action cette fois, dans la fin de ce dyptique sur la Grande Guerre. Ici, on va voir comment les anarchistes russes ont renversé le tsar et évincé les bolcheviks en 1917, aidés par le commissaire Blondin (ex brillant commissaire des Brigades du Tigre, toujours fidèle à Clémenceau – qui poursuit la résistance à l’Allemagne depuis Alger) et par Jules Bonnot, l’ex-bandit anar de la célèbre bande du même nom.

L’uchronie est toujours un concept amusant, a fortiori, comme ici, quand elle joue sur l’histoire contemporaine avec rigueur. L’intrigue se lit donc avec plaisir, mêlant anecdotes de la « grande histoire » et rebondissements des aventures de notre héros, même si le tout se situe un ton en dessous du précédent album. On aura aussi bien noté que les militants bolcheviks, plus encore que chez Gibrat sont les « méchants révolutionnaires » faciles face aux anarchistes, bénéficiant désormais d’une aura libertaire plus positive. Mais c’est dans le dessin que l’album pêche le plus. Le trait trop rigide et froid de Florent Calvez (effet encore renforcé par la colorisation numérique) empêche de s’immerger pleinement dans cette histoire alternative.

Côté graphisme, on peut ainsi laisser voguer son imagination en se demandant : et si le scénario avait été dessiné par Manchu et Fred Blanchard, à qui l’on doit le superbe dessin de couverture ? Une couverture, clin d’oeil à la liberté guidant le peuple de Delacroix transposé sur fond de Kremlin qui justifie surtout l’achat de l’album !

Mattéo au pays des Soviets

MATTEO,  deuxième époque (1917-1918) de Jean-Pierre Gibrat, ed.Futuropolis, 80 pages, 16 euros.

On avait laissé Mattéo, le nouveau héros de Jean-Pierre Gibrat, en partance vers l’exil et l’Espagne, après une épreuve du feu particulièrement traumatisante  sur le front de la Grande Guerre. Et un retour qui ne l’est guère moins sur le plan sentimental… La Juliette de ses amours ayant définitivement basculé vers un beau Roméo, aviateur et fils des propriétaires terriens du coin.

Octobre rouge

Le jeune homme, déserteur,  ne restera pas longtemps de l’autre côté des Pyrénées. Car en cette année 1917, c’est en Russie que l’Histoire se joue.  Avec Gervasio, l’ami de son père, Mattéo embarque pour Petrograd, en mission pour le compte des anarchistes espagnols.

Au cœur de la révolution qui s’embrase, ils sont accueillis par un jeune libertaire. Et Mattéo se voit ordonné d’immortaliser l’événement en photos. L’immersion dans la révolution d’octobre se double d’un tourbillon des sentiments. Sans oublier Juliette, Mattéo découvre la jeune et jolie bolchevik Léa, aux convictions bien arrêtées – et quelques planches font songer à Reds, le beau film lyrique et enthousiaste de Warren Beatty inspiré des 10 jours qui ébranlèrent le monde de John Reed, qui parvenait fort bien à susciter cette explosion de toutes les normes – sociales ou sentimentales – que représente l’instant révolutionnaire.

L’ivresse de la révolution

Mais Mattéo sera vite dégrisé de l’ivresse de cette révolution-là. De même que dans le premier tome, Gibrat ne cachait rien de l’horreur des tranchées, il détaille ici les conflits entre les différents courants de la révolution russes, bolcheviks et anarchistes (du côté desquels il se situe) principalement. Le tout largement arrosé de vodka. Car si « la révolution n’est pas un dîner de gala« , comme l’affirmera plus tard Mao, l’alcool coule à flot dans le Petrograd de Gibrat. Une vision qui semblera iconoclaste, voire choquante aux adeptes du puritanisme révolutionnaire, mais qui participe de la vision profondément humaniste avec laquelle Jean-Pierre Gibrat aborde sa nouvelle saga. Une approche en tout cas nettement plus subtile, pour ce voyage « aux pays des soviets », que celle de son célèbre prédécesseur Tintin.

Il relate tout cela avec un mélange de délicatesse et de réalisme abrupt qui fonctionne parfaitement. Ou, plus exactement, il restitue cette réalité violent avec un trait toujours fin et sensible. Et – même si cela l’agace – ses nouveaux personnages féminins, comme ici Léa ou Amélie, la jeune infirmière, sont toujours aussi craquants et pleins de charme (et  Juliette ou Léo dévoilent même, au détour d’une case, pleinement ces charmes !).

En tout cas, si Mattéo, à l’issue de cette « deuxième époque » se retrouve embarqué dans une nouvelle galère, la série, elle, poursuit sa route avec force et vigueur.