Les dessins des mutins de 1917 s’affichent en grand dans « Le 1 »

Après Verdun, et avec quelques semaines d’avance sur la commémoration officielle du Chemin des Dames auquel on les associe généralement, l’hebdomadaire atypique et dépliable Le 1 vient de sortir cette semaine un numéro spécial « XL » consacré aux mutineries de 1917.

Ce numéro spécial grand format fait encore la part belle aux illustrateurs et dessinateurs. En couverture, Nicolas Vial livre un dessin particulièrement évocateur du rapport des forces en présence et de la manière dont les insurgés furent écrasés. Tout aussi parlant est le dessin de Stéphane Trapier – autre dessinateur habitué du journal d’Eric Fottorino – illustrant le dossier central, avec son trio de soldats spectraux accompagnant un poilu au regard mélancolique.
De son côté, Jochen Gerner, dans son style minimaliste apporte son strip de « repères » sur l’année 1917. Mais c’est « le poster-affiche » central qui époustoufle particulièrement. Oeuvre de Jacques Tardi, ce grand dessin (de 0,75 m x 1,25 m !), mêlant le rouge du sang et celui du drapeau révolutionnaire au bleu-gris des capotes de soldats donne une vision instantanée et très forte du sujet. Bien dans son esprit antimilitariste (comme dans son dernier ouvrage sur 14-18) mais avec une force d’impact incontestable.

Forte en soi, le dessin-affiche prend toute sa dimension une fois découverte dans son grand format.

Deux arts modernes expliqués dans la Bédéthèque

 

 

 

La petite bédéthèque des savoirs :

le minimalisme, Jochen Gerner (dessin), Christian Rosset (scénario), 88 pages ; l’artiste contemporain, Benoît Féroumont (dessin), Nathalie Heinich (scénario), 72 pages. Editions Le Lombard, 10 euros.

Cette deuxième série de la « Bédéthèque » initiée par les éditions du Lombard fonctionne un peu par paire : deux ouvrages traitant, chacun à leur manière de l’oppression faite aux femmes (à travers l’évocation du féminisme et de la prostitution). Et deux, donc, s’intéressant à divers aspects de l’art moderne voire contemporain…

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Rire comme un bâton de chaise avec l’Opus 6 de l’Oubapo

Opus6-couvOubapo Opus 6, collectif. Editions l’Association, 224 pages, 35 euros.

Fondé en 1992, l’Ouvroir de bande dessinée potentielle redonne de ses nouvelles après une « longue période de silence et de turbulences ». Cet Opus 6 paraît opportunément alors que les Rendez-vous de la bande dessinée et la Maison de la Culture d’Amiens consacrent une belle expo au créations du groupe.

Ce gros pavé, joliment édité par l’Association, réunit donc les « fruits dûment mûris et soigneusement sélectionnés » du travail de l’Oubapo depuis la parution de l’Opus 2, paru en 2003 (entretemps sont parus trois ouvrages, plus ponctuels, dont l’étonnant Journal directeur, bâti à partir de toutes les photos d’une édition du journal Libération). Ces travaux étant, dans un rigorisme tout oubapien, strictement classés suivant la « TACL » (table approximative des contraintes de Lécroart) dérivée du BCG (bouquet de contraintes de Groensteen). Avantage annexe, l’ouvrage peut aussi faire fonction de quasi-catalogue de l’expo amiénoise, puisqu’on retrouve dans ces pages une dizaine d’exercices repris sur les murs de la Maison de la culture.

Sélection d’une dizaine d’années de travaux des treize membres de l’Oubapo, cet Opus 6 rassemble une cinquantaine de réalisations, comme le résume fort bien la quatrième de couv’ : itérations de Gilles Ciment, upside-down de Killoffer, divisions d’images d’Alex Baladi, ordonnancements de Matt Madden, recadrages d’Ibn al Rabin, réordonnancements de François Ayroles, divisions séquentielles d’Andréas Kündig, réinterprétations de Jochen Gerner, substitutions de Lewis Trondheim et d’Anne Baraou, plurilecturabilité d’Etienne Lécroart, exercices collectifs avec Jean-Christophe Menu, etc.

Une deuxième partie, réalisée par Etienne Lécroart et Matt Madden recense – avec la même rigueur formelle – divers travaux qui, publiés hors Oubapo, s’inscrivent dans son sillage. Y sont notamment évoqués les oeuvres de Chris Ware, Richard Mc Guire, Stéphane Blanquet, Marc-Antoine Mathieu 3″ et le Décalage, ou Lignes noires du néo-Amiénois Ludovic Rio.

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Le Monde diplo’ “bédéssiné”

Le Monde diplomatique publie un hors série de bande dessinée. Inégal, mais réjouissant quand même.

Périodiquement, les magazines généralistes (Marianne ou Le Magazine littéraire, ces derniers mois) sortent leur supplément « bande dessinée ». Beaux Arts magazine s’en est même fait une spécialité récurrente – et au résultat souvent de très bonne qualité, ainsi de leur récent numéro consacré  à « un siècle de bande dessinée américaine ».

Mais voir l’altermondialiste, engagé et – relativement – austère Monde diplomatique se mettre aussi à la formule « bédéssinée » surprend quand même un peu. En bien, forcément, pour qui considère que l’art séquentiel peut très bien tenir son rang en matière de reportages (Joe Sacco en est un bel exemple, ou la revue XXI, qui le démontre chaque trimestre), voire d’analyses politiques ou idéologiques critiques (citons seulement le copieux et emballant à sa manière Dol de Philippe Squarzini).

Bref, voici en tout cas une belle initiative, pour un joli objet d’une centaine de pages (au prix, certes, lui aussi assez élevé de 9,95 euros !), associant des dessinateurs confirmés et émergents, parfois associés à des signatures du mensuel – ainsi, Jochen Gerner illustrant (mais un peu confusément) un article de Frédéric Lordon plaidant pour la fermeture de la bourse ou Victor Gurrey mettant en scène l’emprise des duty free des aéroports avec Philippe Rekacewicz.

Au final, comme avec toute compilation, l’éclectisme du sommaire se traduit par des résultats inégaux.

Roman-photo avec l’Amienois François Ruffin

Personnellement, j’en retiendrai surtout le drôle d »éditorial » de « Monsieur Léopold Ferdinand-David Vandermeulen, éminent pédagogue né en 1925 à Saint-Pol-sur-Ternoise  » (alias le double littéraire que s’est créé le Belge David Vandermeulen, l’auteur notamment de Fritz Haber, dont on a pu découvrir l’expo au printemps à l’Historial de Péronne) – un texte qui par son ton très sérieux et très second degré déstabilisera sans doute quelques lecteurs fidèles du « Diplo ».

La stratégie de "désindustrialisation" de Bernard Arnault, en roman-photo par Jarry & Ruffin.

Autre documents forts, les émouvants témoignages de la jeune coréenne Juhyun Choi sur les soubresauts de l’histoire contemporaine de son pays et le rappel biographique de la vie étonnante de Marek Edelman par Maximilien Le Roy et David Warschawski. Ou encore l’onirique vision des mythes politico-religieux du Caucase – graphiquement superbe – des deux Italiens Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini ou le décryptage, minimaliste mais très efficace, du discours de Nadine Morano par Morvandiau.

Et puis, « régionalisme » oblige (mais qualité du reportage surtout !), on saluera le roman-photo de Grégory Jarry sur la base d’un reportage réalisé avec l’Amienois François Ruffin (de Fakir et Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet) sur une fermeture d’usine du Nord de la France par Bernard Arnault.

Mais bon, on ne peut que souscrire à l’ambition énoncée dans le communiqué de presse : « Plutôt qu’une énième anthologie de fonds de tiroirs et de re-publications d’auteurs médiatiques, ce recueil est exclusivement composé de créations originales et ne cède ni sur l’engagement politique, ni sur l’exigence artistique. » Après, les goûts et les couleurs (politiques)… ça se discute, comme on dit.