« Pandora » se coupe en deux et se met en trois

Troisième opus pour la revue de Casterman, Pandora. Un numéro se voulant toujours inédit et « renversant » en plus. 31 histoires courtes plus quelques mini-strips qui présentent une palette éclectique de la bande dessinée contemporaine.

Le modèle de la publication « tête-bêche » appliquée par la revue picarde Pierre, Papier, Chicon ferait-elle école ? En tout cas, Pandora se met aussi, pour son troisième numéro à la mise en page inversée. Occasion, là aussi, de proposer deux couvertures attractives déjà : Corto Maltese dessiné par Ruben Pellejero d’une part et Jean-Claude Menu auto-portraituré en tête de mort de l’autre.
Un seul éditorial, en revanche, toujours signé Benoît Mouchart, directeur éditorial chez Casterman et rédacteur en chef de Pandora, rappelle et insiste sur le parti-pris de sa revue: réunir en un seul volume des horizons très différents géographiquement, esthétiquement et thématiquement. Un « brassage sans frontières« , une « diversité de styles et d’imagination » assumées donc comme un acte délibéré, donc. Quitte à y perdre justement toute ligne éditoriale, hormis la volonté de « présenter de la bande dessinée dans ses dimensions les plus variées, depuis l’avant-garde jusqu’au classicisme« …

Difficile, aussi, de déterminer finalement les frontières entre ces deux pôles – et le sens de la répartition des diverses histoires au sein des deux parties de ce numéro 3, uniquement différenciées entre un côté « en couleurs » et l’autre « en noir et blanc ».

Côté « clacissisme », Pellejero et Diaz Canales, en prélude à la sortie de leur nouvel album à la rentrée, rendent donc hommage aux premières histoires courtes de Corto Maltese dessinées par Hugo Pratt dans les années 70 pour Pif Gadget, à travers un récit en 4 planches, à l’ambiance amazonienne, filant joliment la métaphore sur le dessin.

Avant-gardiste devenu incontestablement un grand nom « classique » du 9e art, Art Spiegelman est encore une fois au sommaire, avec cette fois une « one-page graphic novel », Perdu, avec son jeune personnage à tête en forme de grille de jeu de morpion. Une « des pages les plus profondément mystérieuse et puissantes que l’artiste américain ait produite à ce jour« , selon Benoît Mouchart. Une planche pouvant en tout cas laisser perplexe ou inciter à la réflexion, entre ses diverses strates d’interprétations, ce qui est aussi un des buts affichés de Pandora.

La « deuxième » couverture du numéro.

De fait, d’autres histoires de ce troisième recueil peuvent également laisser songeur – ou simplement froid et circonspect. A l’image de la « contre-forme » de Florence Dupré La Tour et son horreur quasi-abstraite, la BD « tordue » de l’Américain Dave Cooper « Eddy », la « cave » enigmatique de Matthias Lehmann, la diablotine « Pearl » très acidulée de Julien Neel ou le désormais connu camionneur moustachu Paku Pena du Finlandais Aapo Rapi.

D’autres apportent un regard plus humoristique ou ironique, absurde ou drôle, comme Jean-Christophe Menu qui dessine ici un nouveau cauchemar qui le hante, « pollutions oniriques », plein d’autodérision. Autre membre historique de la bande de l’Association », Killofer fait également dans l’autofiction drôlatique ici avec le « retour de bâton » (et celui de son personnage fétiche Léon l’étron).
La comédie se fait parfois plus légère, comme avec les « oiseaux de nuit » d’Alfred et sa bande de vieux ados potaches, voire burlesque et « crétine » avec Canetor par Pirus. Très noire et grinçante, également, comme avec Hugues Micol, illustrant un autre retour, celui d’un juif dans la Pologne de 1946, cherchant à récupérer sa maison, désormais occupée par un Polonais vindicatif dont l’appât du gain conduira à sa perte.

Deux petites nouveautés comiques récurrentes font aussi leur apparition, pour alléger l’ambiance: les mini-strips « non pas… mais » des bonnes résolutions graphiques pour apprentis dessinateurs de Tonci Zonjic et les drôles de « projets en cours » de scénario, en forme d’exercices de styles, de Paul Martin.

Mais on retrouve encore dans ce numéro des récits plus historiques, qui auraient presque pu trouver leur place dans La Revue dessinée, comme le court et émouvant hommage au syndicaliste socialiste italien Bruno Buozzi par Vittorio Giardino, l’étonnant et réussi zoom de Xavier Mussat sur le point 80° O’N – 15°58 O ou l’évocation d’un texte moyen-âgeux d’une peuplade des steppes par David B.

D’autres histoires, relèvent, elles, de l’héroïc-fantasy, telle le récit de Baptiste Gaubert, petit hommage à Moebius porté par un très joli dessin  ou la mise en images réussie de « La chanson du roi Renaud » par Daniel Casanave.

Et tout cela n’épuise encore pas la totalité du contenu de ce numéro, fort de 31 récits courts, réunissant aussi d’autres grands noms comme Götting, Tirabosco, Prado, Loustal, etc.
C’est justement ce foisonnement un peu bordélique, certes, qui crée le plaisir. Celui de la découverte et de l’étonnement. A ce titre, l’ambition initiale est atteinte.

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